Histoire Du Canada Et Voyages Que Les Freres Mineurs Recollects
Chapter 20
C'est sans difficulté qu'on peut approuver ces loix pour bonnes ou pour mauvaises, louables en une chose & dangereuses en l'autre, mais à les prendre comme on voudra, tousjours les infidèles & les Payens mesmes, se sont faicts admirer des Chrestiens, comme plus retenus & continens. Et quoy peur de scandale on est aujourd'huy contrainct de marier des enfans à des enfans, qui n'engendrent que d'autres enfans foibles & delicats, d'où il arrive tant d'employ pour les medecins, mais il vaut mieux le marier que le brusler, dit l'Apostre, & faire une chose licite qu'illicite, car d'y apporter un reglement, la coustume estant tournée en habitude, elle s'est rendue irrremediable, & comme passée en loy & d'en poser d'autres, si les Legislateurs les observoient eux mesmes, elles ne serviroient que pour chastier les petits & donner l'essor aux grands du monde, qui croyent que toutes choses leur sont permises, pour ce que les Loix sont semblables aux toiles des araignés, disoit Solon, entant qu'en icelles, il n'y a que les pauvres & debiles, qui y soient prins, mais les riches & puissans les rompent & destruisent.
La jeunesse entre nos Hurons, Quieunontateronons & autres peuples sedentaires, a un peu trop de liberté au vice, car les jeunes hommes ont licence de s'addonner au mal si tost qu'ils peuvent, & les filles de se prostituer si tost qu'elles en sont capables, neantmoins je peux dire avec verité, de n'y avoir jamais veu donner un seul baiser, ny veu faire un geste ou regard impudique, & pour cette raison, j'ose affermer qu'ils sont moins suject à ce vice que l'on n'est par deçà, dont on peut attribuer la cause non à la Loy; car avant nous ils n'en avoient encor receu aucune, mais à leur nudité principalement de la teste, partie au deffaut des espiceries & du vin, & partie à l'usage ordinaire qu'ils ont du petun, la fumée duquel estourdit les sens & monte au cerveau & puis pour le peu d'atraicts de ces objects, plus degoustans que ravissans, à quiconque a tant soit peu de retenue, & l'oeil aucunement chaste.
Les jeunes hommes, qui ne se veulent point marier, ny obliger à une femme, tiennent ordinairement des filles à pot & à feu, qui leur servent en la mesme manière que s'ils en estoient les marys, il n'y a que le seul nom de differance, car ils ne les appellent point _Atenonha_ femme, ains _Asqua_, compagne ou concubine, & vivent ensemble autant long-temps qu'il leur plaist, sans perdre ny les uns ny les autres la mesme liberté qu'ils avoient de courir les cabanes, & sans ceste licence de chercher amis, je croy que beaucoup de filles resteroient vierges & sans marys, pour estre le nombre plus grand que celuy des hommes à mon advis, il en est presque de mesme en France, où les guerres consomment une infinité d'hommes, de la vîent que l'on y a basty plus de Monasteres de filles depuis trente ans ença, qu'il ne s'y en estoit estably mil ans auparavant, de quoy nostre Seigneur reçoit gloire, & ses espouzes le Paradis.
Quand un jeune homme veut avoir une fille en mariage, il faut qu'il la demande à ses pere & mere, sans le contentement desquels la fille n'est point à luy, bien que le plus souvent la fille ne prend point leur consentement ny advis, sinon les plus sages. Cest amant voulant faire l'amour à sa maistresse & acquerir ses bonnes graces, il se peinturera le visage & s'accommodera de ses plus beaux matachias, puis presentera à sa maistresse quelque colliers, brasselets, ou oreillettes de pourceleine, & si la fille a ce serviteur aggreable elle reçoit ces presens, cela faict, cest amoureux viendra coucher avec elle 3 ou 4 nuicts, & jusque là, il n'y a point encor de mariage parfaict, ny de promesse donnée, pour ce qu'après ce dormir il arrive assez souvent que l'amitié se refroidit, & que la fille qui a souffert ce passe droict n'affectionne pas pour cela ce serviteur, & faut après qu'il se retire sans plus parler de mariage, comme il arriva de nostre temps à un jeune homme de la bourgade de sainct Nicolas ou Touenchain, congédié par la seconde fille du grand Capitaine Auoindaon, dequoy le père mesme se plaignit à nous, bien qu'il ne la voulut contraindre de passer outre au mariage qu'il eut fort desiré.
Les parties estans d'accord & le consentement des pere & mere donné, on procede à la ceremonie du mariage, par un festin où tout les parens & amis des accordez sont invitez. Tout le monde estant assemblé & chacun en son rang assis sur son seant. Le pere de la fille ou le maistre de la ceremonie à ce deputé, dit hautement devant toute l'assemblée, comme tels & tels se marient ensemble & qu'à cette occasion a esté faicte cette assemblée & ce festin, à quoy tous respondent ho onnianne, voilà qui est bien.
Le tout estant approuvé & la chaudière nette chacun se retire, aprés avoir congratulé les nouveaux mariés d'un ho, ho, ho, puis si c'est en Hyver (à cause que pour lois les mesnages sont fournis de ce qui leur est necessaire) chaque femme est tenue de porter à la nouvelle mariée un faisceau de bois pour sa provision, d'autant qu'elle ne le pourroit pas faire seule, & aussi qu'il luy convient vaquer à d'autres choses pour son nouveau mesnage, qui est tousjours assez riche, puis qu'il est assorty du contentement & de la paix, qui en est la principale pièce.
Ceste courtoisie des femmes, ne se pratique pas envers toutes les nouvelles mariées, n'y en toutes les Provinces, mais j'ay appris qu'en quelque Province de nostre mesme Amerique la coustume estoit que les parens leur portaient chacun sa pièce de mesnage & de leur emmeublement qui est une chose fort commode, & que nous voyons pratiquer en quelque contrée de la Germanie.
Or il faut notter qu'ils gardent trois degrez de consanguinité, dans lesquels, ils n'ont point accoustumé de faire mariage; sçavoir est du fils avec sa mere, du pere avec sa fille, du frere avec sa soeur & du cousin avec sa cousine, comme je recognu appertement un jour, que je monstré une fille à un Huron & luy demanday si elle estoit sa femme ou sa concubine, lequel me respondit qu'elle n'estoit ny l'une ny l'autre, ouy bien sa cousine & qu'ils n'avoient pas accoustumé de coucher avec celles qui leur estoient si proches parentes, qui est une observation fort louable, en comparaison de certains Gentils du Peru avant leur conversion, lesquels se marioient indifferemment à qui que ce fust, soeurs, filles & mesmes à leurs meres. Mais hors cela toutes choses sont permises à nos Huronnes & à leurs voisines.
De douaire il ne s'en parle point, non plus que de trousseaux, ny de possessions & encore moins d'argent, aussi quand il arrive divorce, le mary, n'est tenu de rien, ny la femme de luy rendre compte, chacun prenant ce qui luy appartient, qui n'est pas souvent grand chose, un peu de fourrures, un peu de rassades, & quelque escuelles. Item Voyla tout, car les richesses principales qu'ils demandent en la personne qu'ils recherchent, sont celles de l'esprit & non de la terre, car mieux vaut un homme ou une fille sans argent, que de l'argent sans homme ou fille vertueuse, c'est le sentiment de tous les bons Chrestiens, qui s'accordent en cela avec tous les barbares.
Neantmoins si à succession de temps il prenoit envie à l'un de nos barbares, de repudier sa femme pour quelque suject que ce soit, comme il n'y a point eu de contract: passé par devant Notaires, aussi est-il facile de rompre leur mariage, & suffit au mary de dire aux parens de sa femme, & à elle mesme, qu'elle ne vaut rien & qu'elle se pourvoye ailleurs, ce qu'elle fait, du moins elle sort & vit en commun comme les autres, jusques à ce que quelqu'autre la recherche, & non seulement les hommes procurent ce divorce quand les femmes leur en ont donné quelque suject, mais aussi les femmes quittent quelquefois leurs marys quand ils ne leur agréent point, ou qu'elles en ayment un autre, tellement qu'il s'y en trouve qui ont eu quantité de marys, lesquels marys se remarient à d'autres femmes, & les femmes d'autre hommes, le tout, sans difficulté & sans jalousie, qu'un autre jouisse de leur couche. Il n'y a que pour les enfans lesquels ils partagent ordinairement par moitié, les filles à la mere & les garçons au pere, ainsi qu'ils jugent expedient, car ils ne suivent pas tousjours un mesme ordre entr'eux pour c'est égard.
Les Montagnais & Canadiens observent bien une partie des ceremonies des Hurons en leurs amourettes & mariages, mais encores ont ils quelques choses de particulieres & plus honestes, qui ne sont neantmoins propres qu'à des barbares, & gens qui ne fuyent pas le hazard de tomber au peché.
Quand un jeune Montagnais desire avoir une fille en mariage, il hante simplement sa cabane peinturé & enjolivé de diverses couleurs, & luy declare l'amour qu'il a pour elle, & elle au réciproque luy tesmoigne de l'affection, si elle a ses entretiens aggreables, sinon elle luy donne son congé. Estant le bien venu il luy fait quelque present, lequel elle reçoit pour arre de son affection, cela faict cet amoureux viendra coucher avec elle, lors qu'il luy plaira, non de nuict, mais en plain jour, enveloppez tous deux d'une couverture, sans se toucher, car il n'est pas permis de faire rien d'indecent, mais seulement s'entretenir & discourir de leur amour en la presence de tout le monde & non point en cachette.
Le jeune homme aggreant à la fille & la fille au garçon, il en parle à ses pere & mere & à leur deffaut à ses plus proches parens, & ses parens à ceux de la fille, qui considèrent avant de rien conclure, le personnage & son humeur, s'il n'est point paresseux, querelleur, mauvais chasseur ou addonné aux femmes, car encor que ce dernier vice ne soit point en mespris chez eux, si ne font ils point estat de ceux qui s'y addonnent.
Or de mesme que l'on s'informe des garçons & de leur deffauts, la mesme enqueste se faict pour les filles & de leurs imperfections, l'on voit s'y elle est point une coureuse, une cajoleuse ou une desbauchée addonnée aux hommes, car de telles filles ils n'en font estat non plus que des chiennes, (ainsi les appellent ils). L'on demande aussi si elle est point une paresseuse, querelleuse, menteuse ou acariastre, car pour rien ils n'en voudroient, si elle travaille bien proprement aux petits ouvrages qu'elle a à faire, comme escuelles d'escorces raquettes à courir sur les neiges & vestements, ayans tous deux les conditions requises, les peres & meres prennent jour pour les marier, & en attendant le temps expiré, les parens de la fille avec la fille mesme, travaillent aux robes pour les futurs espoux & à disposer tout son emmeublement, qui n'arrive pas jusques dans l'excès, car je vous asseure que quand elles ont une couverture, une chaudiere & quelques escuelles d'escorces les voyla prou contantes & riches.
Pour le garçon il est aussi reciproquement assisté de ses parens, car son pere luy fournit d'un canot d'escorce avec les avirons, de quelques rets & filets pour la pesche, d'une hache, d'une espée, d'un arc & fleches, mais ce qui est excellent & qui tesmoigne en effect une douce & amiable societé en ceux qui n'ont jamais eu de pédagogue que la simple nature est; qu'un chacun des parens & amys des futurs espoux vont à la pesche ou à la chasse selon la saison, pour faire le festin des nopces où au jour assigné, tous les parens s'estans assemblez & l'espousée parée d'une belle robe neuve bien matachiée & le visage huylé & peint de diverses couleurs, elle en faict autant à son futur mary, qui s'en tient d'autant plus beau qu'il est mieux coloré & barré d'huiles & de peintures.
Toute la cérémonie se paracheve au festin, où chacun tasche de se consoler, après lequel, le gendre demeure de famille avec sa femme au logis de son beau père ou de sa belle mere, & ne s'en retire que pour quelque différent ou mesintelligence. Ils ne prennent aussi ordinairement que chacun une femme, bien qu'il s'y en est rencontré qui en avoit jusques à 3 ou 4 mais fort rarement, sinon un qui en avoit jusques à 7 en divers endroits, ce qui ne se voit jamais parmy nos Hurons, qui ont avec leur femme toute liberté de courir aux autres (mais sans violence aucune,) ce que n'ont pas nos Montagnais, qui mesprisent d'ailleurs ces hommes, chargez de plusieurs femmes, comme ennemis de l'honnesteté. Mais comme il est impossible qu'il n'y arrive quelquefois des disgraces dans un mesnage, nos Montagnais pour paisibles qu'ils soient, chassent aucunefois leur femmes au loin, mais par le moyen de leurs amis, ils sont facilement reconciliez & si remettent ensemble, ce qui ne se faict pas si aysement entre nos Hurons, où un chacun a bien tost trouvé party quand l'un des deux abandonne l'autre.
_De la naissance & de quelque ceremonies que les Sauvagesses pratiquent à l'endroit des enfans nouveaux nais. De l'amour que les peres ont pour eux & de l'imposition des noms & surnoms._
CHAPITRE XVIII.
Nonobstant que les femmes voyent d'autres hommes que leurs maris, & les maris d'autres femmes que les leurs, si est ce qu'ils ayment tous grandement leurs enfans, gardans cette loy que la nature a entée és coeurs de tous les animaux d'en avoir le soin.
Or, ce qui faict qu'ils ayment leurs enfans plus qu'on ne faict par deçà, est à mon advis qu'ils sont le support des peres & meres en leur vieillesse, soit pour les ayder à vivre, ou bien pour les deffendre de leurs ennemis, & la nature conserve en eux son droict tout entier pour ce regard: à cause dequoy ce qu'ils souhaittent le plus est d'avoir nombre d'enfans, pour estre tant plus forts & asseurez de support au temps de maladie ou de vieillesse, & neantmoins entre les Hurons les femmes n'y sont pas si fecondes que par deçà: peut estre à cause de tant d'amis ou du climat, ou pour autre raison que je ne cognois point, non plus que celles qui donnent davantage d'enfans aux Françoises qu'aux Espagnoles & Italiennes.
La femme estant preste d'accoucher toute la cérémonie qu'il s'y apportent n'est pas grande, & les preparatifs encores moins curieux, car ils plantent simplement 4 ou 5 bastons en un coin de la cabane qu'ils entourent de peaux & couvertures, comme un habitacle dedans lequel ils couchent la malade à platte terre, ou, pour le plus sur quelque fourures ou rameaux de sapin, & là elle faict son fruict assistée de quelque vieille qui luy sert de sage femme il y en a qui accouchent d'elles mesmes & en peu de temps, & peu meurent de ce travail, qui semble leur estre moindre qu'aux femmes delicates de par deçà.
L'enfant estant nay, le premier office qu'il faict, est de sonner de la trompette en pleurant, pour dire qu'entrant au monde il entre à la guerre, comme en effect ce monde n'est qu'une guerre continuelle, un sejour de miseres & une vallée de larmes, où à peine avons nous gousté de la vie qu'il faut gouster de la mort.
Il y en a qui ont remarqué que si l'enfant est masle, il profere dés aussi-tost, A, & E, si c'est une femelle, comme si chacun en son sexe accusoit Adam & Eve, d'où nous tirons toutes nos miseres & calamitez, mais cela vient d'une autre cause que les Medecins sçavent & que je ne peux expliquer.
En quelque contrée dés l'instant de la naissance de l'enfant, on leur frotte tout le corps d'huyle & de peintures comme au Bresil, & parmy nos Canadiens mesme les meres leur peignent le visage de noir, aussi bien qu'en la mort de leurs parens, comme si entrant au monde il falloit desja penser au trespas, car le noir signifie deuil & tristesse.
Il y en a qui leur font avaller de la graisse fondue, ou de l'huyle, si tost qu'ils sont sortis du ventre de leur mere, je ne sçay à quel dessein ny pourquoy sinon que le diable (singe des oeuvres de Dieu) leur ait voulu donner cette invention pour contrefaire en quelque chose le S. Baptesme ou la confirmation.
Les Canadiennes leur tordent aussi les deux genouils en dedans, leur faisant tourner les deux talons en dehors, en sorte que en marchant ils jettent les orteils en dedans & les talons en dehors & ce afin qu'ils prennent leur ply, & qu'estans grands, ils puissent plus facillement & commodement porter leurs raquestes & se tenir avec plus de fermeté dans les canots quand il faut estre debout, & en effect nous trouvons par expérience qu'ils ont raison, & qu'ils les portent mieux que les François, qui jettent tousjours, la pointe du pied en dehors, & par, ainsi font que la queue de leurs raquettes allans en dedans, les entrelassent souvent & se laissent tomber, comme il m'a pensé quelquefois arriver au commencement que j'y estois moins stilé, où les Sauvages au contraire ont tousjours la queue de leurs raquettes en dehors, & hors de crainte de pouvoir marcher dessus & s'entretailler comme nous faisons, dont nos chevilles en pourroient souvent dire des nouvelles, chauffez de sandalles de bois, comme nous sommes & peu souvent de cuirs.
L'usage de porter des oreillettes est tellement ancien, qu'il est dit de Job qu'après son affliction, ses parens & amis se conjouissans de sa convalescence, luy firent present chacun d'une brebis & d'un pendant d'oreille de fin or.
Nos Sauvages les ont fort en usage, non d'or ny d'argent qu'ils ne cognoisent point, mais de quoy que ce soit, c'est pourquoy la femme dés qu'elle est accouchée, suivant la coustume du païs, perce les oreilles de son petit en un, deux, trois, quatre ou cinq endroits, avec une aleine ou un os de poisson non sans quelque compassion & apprehension de leur faire douleur, mais peur qu'attendant plus tard les maux leurs soient plus sensibles & insupportables, puis y met des tuyaux de plumes ou autre chose pour entretenir les trous, estans gueris ils y pendent des patinotres de pourceleines ou autres bagatelles pareillement à son col quelque petit qu'il soit.
Apres que toutes les petites ceremonies ont esté faictes à l'enfant nouveau né, on faict le festin aux amis où la tarte & le bon vin n'est point espargné icy, ny le petun & la sagamité là. Mais pour l'imposition des noms, ils les donnent par tradition, c'est à dire, qu'ils ont des noms en grande quantité, lesquels ils choisissenr & imposent à leurs enfans, aucuns desquels sont sans signification & les autres avec signification, qu'ils disent rarement à quiconque leur demande, car ils sont autant retenus à dire leur propre nom, comme libres de dire celuy des autres.
Je veux bien advertir aussi les nouveaux François qui vont entr'eux que s'ils ne sont soigneux de leur dire leur nom propre dés leur arrivée, que les Sauvages ne manqueront pas de leur en imposer de ceux qu'ils croiront leur mieux convenir.
A ce jeune garçon qui vint demeurer avec nous dans le païs des Hurons à cause qu'il estoit jeune, petit & frétillant, ils l'appellerent _Aubaitsique_, qui veut dire petit poisson. A un autre François un peu turbulant & léger de la main, ils luy donnèrent le nom _Houaonton_, qui signifie fascheux & querelleur. A moy ils m'avoient donné le nom de grand Chef de guerre, je ne sçay par quelle raison, (car je n'avois ny espée, ny mousquet,) sinon que je n'aprehendois aucun peril ny danger, ou pour la recommandation des Chefs de l'habitation, lesquels avoient de l'affection & du respect particulier pour moy qui estois le moindre de tous nos frètes.
Aprés que j'eu sçeu par le moyen du Truchement Bruslé & du sieur du Vernet la signification de ce nom nullement convenable à un pauvre frère Mineur, je leur dis qu'ils m appelassent par mon nom propre Gabriel, comme ils faisoient mes deux autres confrères, Joseph & Nicolas, ce qu'ils firent, sinon par les champs & parmy les autres nations qu'ils usoient du mot _Garihouanne_ grand Capitaine.
On dit que les Roys du Peru, avoient accoustumé de prendre les noms des principaux animaux, des principales plantes ou des plus belles fleurs de leur pais, pour donner à entendre & s'instruire eux mesmes, que comme ces choses excelloient par dessus celles de leur espece, il falloit de mesme qu'ils parussent plus excellemment vertueux que tous les autres hommes du commun. Aussi ce nom que mes Hurons m'avoient imposé m'obligeoit à une plus exacte pratique de la vertu, non en paroles seulement, mais à la patience & à souffrir genereusement les choses qui contredisoient à mon esprit & desplaisoient à mes sens, car pour la guerre contre les hommes elle n'estoit pas de mon gibier.
J'ay cogneu un homme d'entr'eux qui se nommoit _Onniannetani_ qui veut dire je suis empeché, un autre _Tarby_, arbre, je pensois au commencement avec plusieurs autres qu'il vouloit dire Tharé, le nom du père d'Abraham mais je me mesprenois avec eux. Aucuns portent le nom de quelque animal, autres des montagnes, & vallées, du vent, ou de quelque partie du corps humain, & un qui s'appelloit Joseph, mais je n'ay pû sçavoir qui luy avoit imposé ce nom là, & peut estre que parmy un si grand nombre de noms qu'ils ont en usage, il s'y en peut trouver quelqu'uns approchans des nostres, ou par rencontre ou à dessein.
L'on tient que nos Montagnais ont cela de particulier qu'ils imposent souvent deux noms à leurs enfans, & quelquefois trois comme celuy qui fut nommé _Mahican, Atic, Ouche_ Loup, Cerf, Canot. Et un autre _Mahican Atic_, Loup, Cerf. Puis _Choumin_, Raisin, _Aric_ Crapaut, _Petitchiouan_ la mer monte. _Amiscoueian_, vieille robe de Castor, & plusieurs autres sortes de noms à la fantasie des parens, car aussi tost est donné le nom d'un oyseau, ou d'une beste, à l'enfant comme d'une autre chose materielle ou impropre.
J'ay quelquefois ruminé en moy-mesme d'où pouvoient procéder ou deriver les surnoms de nous autres Chrestiens, veu qu'ils ne sont point ordinairement en usage chez les Juifs, Payens & Infidelles, desquels nous sommes descendus, car en fin nous avons tous pris naissance, d'Eve & d'Adam, des Juifs, ou des Gentils, & asseurement des Enfans de Noël, & ay creu, que plusieurs ont esté imposez par le vulgaire, ou pour quelque action, ou pour quelque accident, & que d'autres s'en sont imposez d'eux mesmes prenans des noms de guerre, de ville, ou de seigneurie, ensevelissans par ce moyen le leur ancien, mais je croy, & il y a bien de l'apparence que nos surnoms sont pour la pluspart les noms propres de nos anciens parens avant qu'ils fussent faits Chrestiens, ausquels on imposoit un nouveau nom au sainct Baptesme, & le leur propre qu'ils avoient auparavant leur a servy de surnom, qui est venu jusques à nous de pere en fils, ainsi que nous pratiquons encores de present envers plusieurs de nos Canadiens convertis, ausquels nous avons laissé leur ancien nom Sauvage pour surnom.
Car que veulent dire la pluspart de nos surnoms, personne n'en sçauroit rien dire, non plus que des noms des Payens, & Sauvages dont nous ignorons les louanges, ou bien il faudroit, qu'eux-mesmes nous en donnassent l'explication, car ils en ont peu sans signification, & si on considere de prés on trouvera que jamais nos anciens qui ont imposé les premiers noms aux hommes, n'en ont donné aucun sans consideration, & qui n'aye signifié quelque chose, comme j'ay dit, laquelle signification n'est point venue jusques à nous.
Or le nom que nos Sauvages ont imposé à leurs enfans en la naissance leur reste tousjours, sinon que pour quelque occasion particuliere & remarquable on leur change, ou qu'on leur en adjouste encore un autre de vitupère ou d'honneur, comme j'ay dit en la resurrection des valeureux Capitaine morts entre les neutres, ou l'on fait revivre leur memoire.
Nous avons, appris du sieur Champlain qu'il y eut un Sauvage de sa cognoissance qui par consideration voulut changer son premier nom en celuy de Loup & Cerf, on lui en demanda la raison & pourquoy il avoit pris les noms de deux animaux si contraires, il respondit qu'en son païs il n'y avoit beste si cruelle que le loup & animal plus doux que le cerf, & qu'ainsi il seroit bon, doux & paisible envers un chacun n'estant point offencé, mais que s'il estoit outragé, il seroit furieux & vaillant, & ne pardonneroit à personne, non plus que le loup au cerf, quand il le tient arresté.