Histoire Du Canada Et Voyages Que Les Freres Mineurs Recollects
Chapter 17
Lors que ces peuples errants ont faim, ils consultent l'Oracle, & aprés s'en vont l'arc en la main & le carquois sur le dos, la part que leur Medecin leur a indiqué, ou ailleurs où ils pensent ne point perdre leur temps. Ils ont des chiens qui les suyvent, & nonobstant qu'ils n'aboyent point, toutesfois ils sçavent fort bien descouvrir le giste de la beste qu'ils cherchent, laquelle ayant trouvée ils la poursuivent courageusement & ne l'abandonnent jamais qu'ils ne l'ayent terrassée, & en fin l'ayant navrée à mort ils la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle tombe, lors ils luy ouvrent le ventre, baillent la curée aux chien, festinent & emportent le reste. Que si la beste pressée de trop prés rencontre une riviere, la mer, ou un lac, elle s'eslance librement dedans, & nos Sauvages aprés ou ils luy donnent le coup de la mort, s'ils ont des canots prest, comme ils firent à Gaspey, un jour avant mon arrivée.
Or pour ce que plusieurs pourroient penser qu'estans les Montagnais errants, ils vivent en bestes en leur hivernement, je vous ay icy mis l'ordre qu'ils y tiennent, qui est une coustume louable, car voulans se départir & courir les montagnes & les bois, ils font une reveuë de la Quantité de femmes vesves, petits enfans & de personnes qui ne peuvent avoir leur vie par le moyen de la chasse, & les départent par les familles également, ostans des enfans où il y en a beaucoup, pour les mettre où il y en a moins, & ainsi des autres personnes inutiles. Et pour ce qui est des hommes & garçons capables de la chasse, s'il y a quelque famille qui en manque, on en tire de celles qui en ont trop pour en accommoder de moins accommodées. Il n'y a que les filles de mauvaise vie, à qui on a peine de trouver place, pour autant qu'elles sont en opprobre parmy ceux de leur nation, comme les filles desbauchées icy.
Tout cest accommodement estant faict, si les neiges sont assez hautes, ils donnent ordre qu'en chaque famille il se fasse des traisnes de bois, d'environ un pied de large, & huict ou dix de long, un peu courbées par le bout de devant, sur lesquelles ils chargent tous leurs pacquets vivres & emmeublement avec les petits enfans, qui ne peuvent marcher, si les meres n'ayment mieux les porter sur leur dos emmaillottés sur une petite planchette, à la façon de nos Huronnes, & en cette manière courent les bois s'ils ne prennent les rivieres.
Estans arrivez au lieu où ils doivent camper, les jeunes femmes & filles ayans la hache en main vont par ces grandes forests coupper quinze ou vingt perches, plus ou moins, selon la grandeur de la cabane qu'ils ont à faire. Cependant les vieilles femmes & aucunefois les hommes, en ayans designé le plan vuident la neige avec leurs pelles, qu'ils font & portent expres pour ce suject. La place se faict ronde ou en quarré à la volonté du maistre Architecte, profonde selon la hauteur des neiges de deux, trois, jusques à quatre pieds, de manière que la neige leur sert comme d'une muraille qui les environne de tous costez, excepté par l'endroit où on la fend, pour faire la porte que l'on tient fort basse.
Les perches estans apportées on les plante sur le haut de la neige, puis on jette sur ces perches qui s'approchent un peu par en haut quatre ou cinq rouleaux d'écorces cousues ensemble commençant par le bas, comme font les recouvreurs des maisons, la neige que l'on a à dos, est aprés couverte de petites branches de cedre ou de pin, dequoy la maison est aussi pavée, haute ou basse selon qu'il eschet, car en aucunes on s'y tient facilement debout & en d'autres non. L'huis du logis n'est autre qu'une meschante peau d'Eslan attachée à deux perches, qui servent de porte, dont les jambages du palais, sont la neige mesme, soustenue de quelque bois.
Je ne sçay si l'on pourroit assez exagerer la peine & les incommoditez que l'on souffre dedans ces chetifs palais, où l'on experimente par fois les deux extremitez, un extreme chaud tel que l'on est à demy rosty, ou un extreme froid, tel que l'on est à demy glacé, & puis les chiens nous inportunent sans cesse pour avoir place auprés de vous, mais la fumée selon les vents en est insupportable, comme la faim quand la chasse n'est pas bonne, un autre puissant divertissement d'esprit.
S'ils n'ont dessein que demeurer une seule nuict en un mesme lieu, ou deux, ou trois au plus, ils n'y apportent point tant d'invention, particulierement lors qu'ils n'ont point de petits enfans, car à peine font ils de cabanes, & si ce sont chasseurs, ils se contentent de coucher sur la neige au pied d'un arbre, ou pour le plus ils font un trou dans la neige, auquel ils font du feu & se couchent auprès, dormans là aussi gaillardement, que nous sçaurions faire icy sur un bon lict.
Ils se cabanent ordinairement plusieurs mesnages ensemble, & ne se servent que d'un feu à deux, à la manière de nos Hurons, mais il y a cela de difference que nos cabanes Huronnes sont bonnes & solides, grandes & spacieuses, & pour ce ordinairement froides si on n'en bouchoit les advenuës, là ou les Montagnaises sont petites, basses, reeerrées, & facilement eschauffées, si on y apporte tant soit peu de soin.
J'ay admiré les grands voyages que nos Montagnais & Canadiens font quelquesfois, tant par mer, par les rivieres, que par terre, pour traiter les marchandises qu'ils ont eues des François, ils vont jusques vers les Flamands du costé de la Virginie, & en la Virginie mesme, où sont habituez les Anglois, & en beaucoup d'autres pays du costé du Saguenay, par des chemins fort difficiles & dangereux, & entreprendront (chose incroyable) d'aller dix, vingt, trente & quarante lieues par les bois, sans rencontrer ny sentiers, ny cabanes, & sans porter aucuns vivres, sinon du petun, & un fuzil, avec l'arc au poing, & le carquois sur le dos. S'ils sont pressez de la soif, & qu'ils ne rencontrent point d'eau ils ont l'industrie de faire une fente dans l'escorce des plus gros fouteaux qui sont en seve, & en succent la douce & agreable liqueur qui en distile, comme nous soulions faire pour semblable necessité, & les affadissemens & débilité du coeur.
Les escorces de bouleau avec quoy ils cabanent sont environ de 8 à 9 pieds de longueur, & environ trois pieds de largeur qu'ils portent roulées comme une peau de parchemin, ayant aux deux bouts à chacun une baguette platte cousuë qui les tiennent en estat & les empeschent de faire de faux plis.
Pour leurs canots ils sont assez petits, mais lors qu'ils en ont besoin de plus grands ils traitent des chalouppes Françoises, avec lesquelles ils vont librement sur les rivages de la mer, comme ils font encores avec leurs petits canots, mais avec moins d'asseurance, ceux de nos Hurons sont de huict & neuf pas de long, & environ un pas, ou un pas & demy de large par le milieu, & vont, en diminuant par les deux bouts comme la navette d'un Tessier, & ceux là sont des plus grands qu'ils fassent, car ils en ont encores d'autres plus petits desquels ils se servent selon l'occasion & la difficulté des voyages qu'ils ont à faire.
Ils sont fort sujets à tourner si on ne les sçait bien gouverner, car ils ne sont simplement faits que d'escorce de bouleau renforcés par le dedans de petits cercles de cedre blanc bien proprement arrangez, & sont si légères qu'un homme seul en porte aysement un sur sa teste, ou sur son espaule, comme ils font ordinairement par la campagne. Chacun peut porter la pesanteur d'une pippe plus ou moins, selon qu'il est grand ou petit, & si l'on fait aussi, d'ordinaire par chacun jour, quand l'on est pressé 25 ou 30 lieues, dedans pourveu qu'il ny ait point de saut à passer, qu'on aille au gré du vent & de l'eau, car ils vont d'une vitesse & legereté si grande que je m'en estonnois, & ne pense pas que la poste pût guere aller plus viste, quand ils sont conduits par de bons nageurs.
Ils vont à la traicte en de certaines Nations, d'où ils rapportent de grosses coquilles de limaçons de mer, qu'ils rompent par petits morceaux, & les polissent sur un grais, ou autre pierre dure, fort industrieusement les unes en quarré gros comme une noix, & les autres un peu en rondeur gros comme vu pois chiche & plus, qu'ils percent avec je ne sçay quel instrument avec grand peine & travail pour la dureté de ces os desquels ils font des chaines & brasselets. Les Capitaines & quelques particuliers en sçavent si bien accommoder leur petunoirs, que vous diriez que ce soir l'oeuvre d'un excellent graveur, tant ces petits grains de pourceleine y sont gentiment enchassez.
On avoit tasché de leur faire passer de l'yvoire pour de la pourceleine, mais il n'y a pas eu moyen pour ce que la pourceleine est tout autrement dure, blanche & luisante que l'yvoire, & par ainsi aysée à discerner. Les Brasiliens, Floridiens & autres peuples & nations Américaines en usoient anciennement, avant la venue des Espagnols, & dequoy ils faisoient autant d'estat pour se parer que nous faisons icy des perles fines, mais à present ils portent leur pensée bien plus haut à mesure qu'ils descouvrent de plus grandes richesses, & qu'ils ont changé de maniere de vivre & embrassé nostre Religion.
Quand nos Hurons ont leur petunoir ou calumets de terre rompus, ils prennent une pierre trenchante, & d'icelle se font tant de taillades sur le bras qu'ils en tirent du sang suffisamment pour tremper les deux bouts du calumet rompu; puis les presentent un peu au feu, & après les rejoignent & laissent seicher à loisir. C'est un secret d'autant plus admirable que les pieces recollées de ce sang, sont après plus fortes que les autres, qui n'ont point receu de fraction. Il me semble qu'on en dit de mesme d'une jambe rompue bien remise.
J'admirois egallement ce secret avec leur patience, car vous eussiez dit qu'ils decouppoient la chair d'un autre, ou qu'ils fussent, sans sentiment, car ils ne faisoient pas une petite mine, mais c'estoit encor bien d'avantage de les voir eux-mesmes consommer un morceau de tondre ou de moelle de sureau allumé sur leur bras nuds comme si rien ne les eut touché, & après nous monstroient les marques & cicatrices de leur bruslure qui leur restoient pour tousjours sur les bras. Ce sont ordinairement les jeunes garçons qui s'adonnent à ce jeu là pour estre estimez courageux; car pour les grands ils ont fait leur expérience, & se mocquent de quelque douleur que ce soit pourveu qu'elle ne les oblige au lict.
Pendant que je demeurois aux Hurons l'on me fit recit d'un François, aussi peu sage qu'il vouloit estre estimé patient, lequel estant deffié par un Sauvage à qui pourroit mieux endurer le feu, se firent attacher leur deux bras nuds par les coudes & par les poignets avec des ligatures, puis mirent un gros charbon de feu allumé entre-deux & le soufflerent tant (chacun de son costé) qu'ils le consommerent, car qui eut retiré son bras ou secoué le feu, eut esté estimé moins courageux, tant y a que tous deux en sortirent à leur honneur, mais au despens de leur propre chair qui commençoit à se griller.
J'eusse volontiers demandé à ce François s'il en eut bien voulu souffrir autant pour l'amour de Dieu, qu'il avoit fait pour sa vanité, mais je crains bien fort qu'il m'eut dit que non, & que Dieu n'avoit point tant de crédit chez luy, aussi y a il plus de barbarie que de merite en toutes ces actions là, si elles ne sont faites purement pour l'amour de Dieu, ou pour s'exercer au martyre, comme nous lisons qu'ont faits autrefois de nos Saincts Frères, fols selon le monde, & sages selon Dieu.
_Des femmes, & en quoy s'occupent ordinairement les Huronnes._
CHAPITRE XIII.
C'est un tres-excellent honneur à la femme d'estre appellée le Sexe devot dans les Saintes lettres; mais la plus ravissante louange que luy puisse attribuer le Sage, est de l'appeller le support des pauvres, la consolation des affligez, & le refuge des indigens. Où il n'y a point de femmes le pauvre gémit, dit Salomon: nous voulant donner à entendre, que les pauvres n'ont que faire où n'y a point de femmes, & de fait nous les voyons plus secourables que les hommes, ont plus de compassion, sont plus charitables, & frequentent d'avantage les Sacrements, les Hospitaux, & les prisons, personne n'en peut douter, puis que leurs pratiques ordinaires, & les exercices continuels des sainctes femmes, en sont des tesmoignages plus que suffisans. Je ne parle pas seulement des femmes de mediocre condition; & qui ne peuvent apprehender l'horreur des cachots, n'y la puanteur des Hospitaux, mais des Dames les plus relevées de condition jusques à la Reyne mesme la plus excellente & vertueuse Princesse de la terre, laquelle abaissant la hautesse de sa dignité Royale, fait quelquefois l'office des plus vertueux & devots Religieux, envers les pauvres agonisans, aux Hospitaux, & en lieux où elle se rencontre, les encourage à la mort, les exhorte à la patience, & au resouvenir des douleurs qu'un Dieu a souffert pour nous en Croix. C'est cette tres-admirable Princesse qui d'un profond ressentiment de son ame, nous dit un jour dans son petit cabinet; O mon Dieu, falloit il que les Religionnaires passassent la mer pour ayder à perdre les ames des Canadiens, que ces bons Religieux taschent de convertir à Dieu, par leurs prières & bons exemples.
Il est vray qu'il ne se voit rien de comparable à une femme vrayement devote & spirituelle, elle entreprent tout pour l'amour de son espoux Jesus Christ, elle souffre tout pour le mesme amour, puis vous la voyez tantost faire l'office de Marie, puis celuy de Magdelene. Elle sçait mesnager ses heures pour tous & les donne toutes à Dieu, car soit qu'elle vaque à l'Eglise, à son mesnage, en compagnie, ou rendre ses visites, comme son intention est saincte, tous ses pas & ses actions sont contées devant Dieu; mais que ne peut la grace envers celles qui ont bonne volonté, puisque la nature vitiée des son origine peut mesme par frequens actes, changer nos mauvaises inclinations en de bonnes habitudes, & nous rendre de vicieux vertueux, comme les anciens Philosophes nous ont fait voir en l'honnesteté de leur vie, & en la patience aux injures & au mespris qu'ils enduroient mieux que nous.
Que pleust à Dieu que le nombre des bonnes femmes fust le plus grand nombre, les pauvres ne seroient plus pauvres, & les affligez desolez, car chacun recevroit support en sa pauvreté, & consolation dans ses detresses, le Ciel nous seroit ouvert & verrions à la fin un Dieu, qui fait plus d'estat de l'humilité d'une pauvre femmelette, que de la science d'un Docteur indevot.
Je ne veux neantmoins point tellement relever la vertu propre & naturelle des Femmes au dessus de celle de l'homme, que je n'accorde qu'il y en a de tres-mauvaises mondaines, avares, & criardes comme des furies, mais peu en comparaison des bonnes à mon advis.
Nos Huronnes bien que Payennes sont à la vérité un peu trop desbauchées, mais au reste elles ont les mesmes advantages de celles d'icy. Elles font paisiblement leurs petites ouvrages, & s'occupent à ce qui est de leur charge & office, sans que jamais on y entende aucune noise ou débat, quelque sujet qui leur en puisse arriver.
Elles travaillent ordinairement plus que les hommes, encores qu'elles ny soient point forcées ny contraintes. Elles ont le soin de la cuisine & du mesnage, de semer & cultiver les bleds, faire les farines, accommoder le chanvre, & les escorces, & de faire la provision de bois necessaire. Et pour ce qu'il reste encor, beaucoup de temps à perdre, elles l'employent à jouer, aller aux dances, & festins, à deviser & se recreer, & faire tout ainsi comme il leur plaist du temps qu'elles ont de reste, qui n'est pas petit, puis que tout leur mesnage ne consiste qu'à mettre le pot au feu, & à quelque, petit fatras, n'estans obligées à tout ce qui est du travail exterieur, comme estoient jadis les femmes d'Egypte, lesquelles exerçoient la marchandise, tenoient taverne, & faisoient tout ce qui est de l'office des hommes, au lieu que leurs marys vivoient en faineants & dormoient en paresseux.
Elles n'assistoient non plus en aucun de leurs conseils, ne sont admises en plusieurs de leurs festins, & n'ont la peine de faire les cabanes & canots, n'y plusieurs autres choses qui sont du debvoir de l'homme, ou les Canadiennes & Montagnaites au contraire, ont une particuliere obligation de coudre les canots avec de l'escorce aprés que les hommes en ont fait le corps, tistres les raquettes aprés qu'ils en ont fait le bois, ce sont elles qui vont quérir les animaux, après que les chasseurs les ont tuez, les escorchent & passent les peaux, bref ce sont elles qui vont querir le bois qu'ils bruslent, font la cuisine, & ont le soin de tout le mesnage. Ce sont elles aussi qui mettent la chaudière à bas, distribuent les portions & servent le mary le premier, puis elles & ses enfans selon leur aage.
J'ay appris cette autre petite particularité des Montagnais, que les jeunes filles à marier, & les femmes, qui n'ont point encore eu d'enfans n'ont rien en maniement, & ne mangent point dans les plats de leurs marys, c'est à dire qu'on leur fait leur part comme aux enfans. S'il arrive qu'il s'y rencontre quelque François du commun, il est servy le dernier. Si des Religieux les seconds aprés le mary, où aux Hurons j'estois servy le premier en la cabane de mon Sauvage.
Mais les Montagnaites à ce que j'ay pu apprendre sont un peu friandes, car s'il y a un bon morceau, c'est ordinairement pour elles, particulierement le py des jeunes eslans femelles, desquels elles ne font point de part à leurs marys, & leur sont comme maistresses en plusieurs choses.
Je ne sçay si elles sçavent filer, mais nos Huronnes ont trouvé l'invention de filer le chanvre sur leur cuisse, n'ayant pas l'usage de la quenouille ny du fuseau, & de ce filet les hommes en font leurs rets, & seines pour la pesche, mais en telle quantité qu'ils en trafiquent encore à nos Montagnais, & en plusieurs Nations estrangeres pour d'autres marchandises. Lors que je vis pour la première fois de ces hommes assis en guenon contre terre, lasser les rets, le bout attaché à l'un des bois de leur cabane, je leur demanday si c'estoit là de l'ouvrage des hommes (car je ny voyois point travailler les femmes) ils me dirent que ouy, sinon que les femmes leur en accommodent le filet. Elles pillent aussi le maiz pour la cuisine, & en font de rostis, duquel elles tirent la fine fleur pour leurs marys, qui vont l'Esté trafiquer en des Nations esloignées.
Le mortier dans quoy elles pillent le bled, est fait d'un gros tronc d'arbre d'herable ou d'autre-bois dur, couppé de mesure, haut de deux pieds, qu'elles creusent petit à petit avec des charbons, ou du tondre ardant, qu'elles entretiennent dessus, & le renouvellent tant qu'il fait assez large & profond, puis ont des bastons longs de six, sept pieds, & gros comme le bras, qui leur servent de pillons plus faciles que s'ils estoient plus courts, ainsi que j'ay experimenté, car c'estoit assez souvent qu'il nous falloit batre nous mesme nostre bled d'Inde pour vivre, & pour traitter nos François qui nous venoient voir, aux festes pour la saincte Messe, & peu souvent pour se confesser, sinon quelqu'uns.
Elles ont l'industrie de faire de fort bons pots de terres qu'elles cuisent dans leur foyer fort proprement, & sont si forts qu'ils ne se cassent point au feu sans eau comme les nostres, mais ils ne peuvent aussi souffrir long-temps l'humidité ny l'eau froide, qu'ils ne s'attendrissent & ne se cassent au moindre heurt qu'on leur donne, autrement ils durent, beaucoup. Les Sauvagesses les font prenans de la terre propre, laquelle elles nettoyent & petrissent tres-bien entre leurs mains & y meslent, je ne sçay par quelle science, un peu de graiz pillé parmy; puis le masse estant réduite comme une boulle, elles y font un trou au milieu avec le poing, qu'elles agrandissent tousjours en frappant par dehors avec une petite pallette de bois, tant & si long-temps qu'il est necessaire pour les parfaires: ces pots sont de diverses grandeurs, sans pieds & sans ances, & tous ronds comme une boulle, excepté la gueulle qui sort un peu dehors.
A la fin de l'Automne, elles font des nattes de joncs, & de feuilles de maiz, dont elles garnissent les portes de leurs cabanes pour se garantir du froid, & d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fort proprement. Les femmes des Cheveux relevez, y apportent encore quelque autre chose de plus gentil, car elles baillent des couleurs aux joncs, sî vives, & font des compartimens d'ouvrages avec telle mesure, qu'il ny a que redire, & dequoy admirer, mesme entre nous.
Elles corroyent & adoucissent les peaux des castors, d'eslans, de cerfs, de loutres & autres, avec la mesme perfection qu'on sçauroit faire icy, desquelles elles font leurs manteaux & brayers, & y peignent des passemens & bigarures de diverses couleurs, qui leur donnent fort bonne grace, & trompent souvent l'oeil & la pensée des nouveaux venus, tant ils semblent naturels, egaux & bien faits.
Elles font semblablement des paniers de joncs & d'autres avec des escorces de bouleaux, puis des hottes & tonneaux, dans quoy elles serrent leurs provisions. Elles font aussi comme une espece de gibecière de cuir ou sac à petun, sur lesquels elles font des ouvrages digne d'admiration, avec du poil de porc espic coloré & teint en rouge, noir, blanc, & bleu, cramoisy, qui sont les couleurs qu'elles font si vives, que les nostres ne semblent point en approcher.
Les Hurons & Canadiens font bien les escuelles de noeuds de bois, pour ce que cela est de longue haleine, mais les femmes s'exercent à faire celles d'escorces, pour boire & manger, & dresser leurs viandes & potages. De plus, les escharpes, carquans & brasselets qu'elles & les hommes portent, sont de leurs ouvrages; & nonobstant qu'elles ayent beaucoup plus d'occupation que les hommes, lesquels trenchent du Gentilhomme entr'eux, encores ayment elles grandement leurs marys, vivent par ensemble soit doucement, ne s'ympatientent jamais contre leurs enfans, ne querellent point leurs voisins, & ne sçavent que c'est de jurer, de maniere que dans une cabane où il y aura peut-estre dix ou douze mesnages, à peine y entendroit on un seul petit bruit, & s'ils rient ou se recréent, c'est tousjours avec de la retenuë, & non point à gorge desployée, car toutes leurs joyes, leurs jeux, de mesme que les pleurs & lamentations des femmes Canadiennes, qui se barbouillent de noir au temps des funerailles, se font & tiennent toujours dans un modeste & honneste comportement de la voix & des pieds, tellement que s'ils estoient Chrestiens, il n'y a point de doute, que Dieu se plairoit avec eux, mieux qu'avec nous miserables, qui le chassons de nos maisons, par nos tumultes, nos querelles, & nos debats, qui ne trouvent jamais de fin parmy la pluspart des familles Chrestiennes. C'est pourquoy j'ay bien peur qu'à la fin il ne nous, arrive le chastiment des Juifs, desquels les pechez ont esté la gloire des Gentils, disoit l'Apostre, car perseverans dans nos malices & impietez, le Soleil de Dieu nous sera osté, la vraye Religion sera arrachée du milieu de nous, nous n'aurons plus de foy, & tout sera pour les peuples barbares qui se rendront dignes du Paradis à nostre exclusion.
_Comme ils defrichent, sement, & cultivent les terres, & comme ils faisoient anciennement cuire leurs viandes dans des chaudieres de bois & d'escorces._
CHAPITRE XIV.