Histoire Du Canada Et Voyages Que Les Freres Mineurs Recollects
Chapter 13
Les François appellent ordinairement les Ebicerinys le peuple sorcier, non qu'ils le soient tous, mais pour ce que c'est une nation, qui faict particulière profession de consulter le diable en leur necessité. Lors qu'ils le veulent communiquer & apprendre quelque chose de luy, c'est ordinairement dans une petite tour d'écorces, qu'ils dressent à l'escart dans les bois, ou au beau milieu de leurs cabanes, & là estans enfermez, ils invoquent leur demon & reçoivent ses oracles plus souvent faux que vrays. Il y en a beaucoup qui feignent luy parler, & avoir sa communication, pour estre estimez Pirotois & Magiciens, qui ne luy parlent pas pour tout, & ne predisent que bourdes & mensonges, car le diable, pour se faire plus estimer, se faict rechercher & ne se familiarise point à tous.
Ces Sorciers sont fort coustumiers de donner des sorts, & causer de certaines maladies, à ceux contre lesquels ils ont quelque hayne, qui ne se peuvent guerir que par d'autres sorts & remedes extraordinaires, dont il y en a du corps desquels, ils font sortir des grands serpens & des longs boyaux, & quelquefois seulement à demy, puis rentrent, qui sont toutes choses diaboliques & inventées par art magique, à cela prés & excepté la communication qu'ils ont avec les demons, je les trouvois assez bonnes gens, fort humains & courtois en leur conversation, & d'un esprit capable de quelque chose de bon, s'ils estoient cultivez & instruicts en la loy de Dieu.
Pour leurs habits & leur chevelure, ils les portent à la mode des Algoumequins courans, mais je me suis fort estonné de voir des hommes entr'eux, porter en teste un petit capuce rond, comme celuy d'un Chanoine, faict de petites lanières de fourrures, larges d'un travers de doigts, proprement assemblez & cousus jusques au bas du col, puis esparpillées à l'entour des espaules, qui leur battoient environ un pied de long en guise d'un petit camail: je ne sçay qui leur en a donné l'invention, ny sur quel modelle ils les ont pris, car avant nostre arrivée aux Hurons, ils en portoient desja & puis les nostres sont plus profonds & quarrez, tant y a qu'ils estoient fort bien faicts.
Avec ce petit capuce qui ne leur sert qu'en hyver & pour de longs voyages, quelques-uns s'accommodent encores de certaines manches de castors qui leur prennent par derrière les espaules attachez d'une petite cordelette, & des bas de chausses attachez à leur ceinture qui leur servent contre le grand froid du Nord qui est tel qu'on n'en pourroit supporter les atteintes sans ses deffences desquelles ils se servent quand ils y voyagent.
Quelques uns portent des bonnets de chanvre & d'escorce du bois aussi fort bien tissus ou ils façonnent deux manières de cornes au dessus qu'ils croyent leur donner bonne grâce: car plus les choses sont desguisées plus ils les estiment riches & belles, c'est ce qui a donné suject à nos Marchands François de bigarer les capots qu'ils leur traictent de diverses couleurs de houlpe & de faulx passemens.
On dit que les Arrabes ont quelque chose d'approchans de nos Sorciers tant en leur vie que en leurs vestemens, en leur vie en ce qu'ils sont presque tous errants, & en leurs vestemens en ce qu'ils n'ont presque aucune conformité & s'accommodent chacun selon que la pauvreté leur permet, l'un est tout nud & l'autre un peu couvert. Quelques Arrabes portent des Turbans, quelques autres des capuces qui les fait sembler des masques tant ils sont mal faits & grotesquement accommodez.
Il y a une certaine Nation entre eux lesquels on appelle Arrabes à la barrette, non qu'ils en portent tous, mais le chef seulement. Ce nom leur est venu de ce qu'un de nos Religieux ayant par megarde perdu sa calotte vers le fleuve Jourdain, un Arrabe l'ayant ramassée la porta à son Capitaine disant qu'elle venoit d'un franc (ils appellent indifferement franc, toutes les nations Chrestiennes; François, Espagnols, Italiens & autres qui ne sont point nays sujets & esclaves du grand Turc.) Ce Capitaine fit estat de cette calotte & s'en servit une année entiere après quoy il la rendit au Gardien de nostre Convent de Jerusalem, mais à la charge de luy en rendre une neuve, & tous les ans retourne porter la barette pour en ravoir une autre, laquelle coustume a tellement prevalu qu'on n'oseroit luy avoir refusé, le bonheur est qu'il n'y a que le Chef à contenter, car ceux de sa troupe portent de hauts bonnets pointus ou piramidales & non ronds & cornus comme ceux de nos Bisseriniens.
Dans ce village des Ebicerinys, je perdis tous les mémoires que j'avois dressés, des païs & chemins que j'avois observés depuis nostre embarquement de Dieppe, & ne m'en apperceus qu'à la rencontre de deux Canots Sauvages, de la nation de bois, nation fort esloignée & avant dans les terres vers la mer du Su, à mon advis, ils sont dépendans des cheveux relevez & comme une mesme nation, aussi sont ils nuds entre les hommes, comme l'enfant sortant du ventre de sa mere, dequoy mes Hurons sembloient avoir horreur, bien qu'ils ne fussent gueres plus honnestes eux mesmes, car dans nostre Canot ils ne faisoient non plus difficulté de se tenir nuds, & pour chose que je leur en die, ils me respondoient, que c'estoit pour leur commodité, & pour n'estre embarassés de rien en nageant non pas mesme de leur brayer.
Ces gens de bois, avoient à leur col de petites fraizes de plumes blanches, & leurs cheveux accommodez de mesme parure. Leur visage estoit peint par tout de diverses couleurs en huyle fort joliement, les uns l'avoient d'un costé tout vert & de l'autre rouge, autres sembloient avoir tout le visage couvert de passemens naturels parfaictement bien faicts, & autres tout autrement, car chacun a liberté de s'accommoder comme il veut, & de suivre la mode aussi folle & de moindre coutange que celle d'icy. Mes Hurons se fardoient aussi le jour, qu'ils devoient arriver en quelque nation, mais ils y estoient un peu grossiers, & n'avoient pas ceste gentillesse ny l'invention de plusieurs petites jolivetez, qu'avoient ces gens de bois.
Le lendemain aprés midy nous trouvasmes un village d'Algoumequins, auquel nous reposames environ trois heures, pendant lequel temps, il se fist une chanterie de malade dans une cabane, avec tant de bruit de la voix, du son des tortues & du frappement de certains battons, que je ne sçavois qu'en juger, car j'estois encore nouveau dans le païs. A la fin je fus curieux de m'approcher & voir par la fente de la cabane que ce pouvoit estre, là où je vis (ainsi que j'ay veu du depuis par plusieurs fois aux Hurons, pour semblables occasions) dix ou douze hommes, my partis en deux bandes, assis contre terre & arrangez des deux costez de la cabane & devant chacune bande estoit une longue perche, platte, large de trois ou quatre doigts, couchée de long sur la terre à leurs pieds sur lesquelles il frappoient continuellement avec chacun un baston en main, à la cadence du son des tortues & des chansons, qu'ils entonnoient & poursuivoient alternativement, d'un ton le plus haut qu'ils pouvoient, pensans par là, d'autant plustost obtenir ce qu'ils desiroient, que plus ils feroient de bruit.
Loki ou Medecin estoit au haut-bout avec sa grande tortue en main, qui battoit la mesure, & commencoit les chansons que les autres poursuivoient à pleine teste, mais avec tant d'ardeur qu'il sembloit qu'ils deussent s'esgorger, suoient de peine & estouffoient de chaleur. Pendant ce sabbat, cette harmonie de démons, deux femmes tenoient un petit garçon, pleurant couché tout nud le ventre en haut sur la terre, vis à vis de Loki, lequel de temps en temps, à quatre pattes s'approchoit de l'enfant avec des cris & hurlemens comme d'un furieux taureau, puis le souffloit au ventre, & après estant retourné à sa place, recommençoient leur tintamarre & charivari, qui finit par un festin, qui se disposoit pendant la ceremonie au bout de le cabane: de sçavoir que devint l'enfant, & s'il fut guery ou non, s'y on y adjousta encore quelque autre façon de faire, je n'en ay rien sçeu du depuis, pour ce qu'il nous fallut partir incontinent après avoir repeu, traicté & un peu reposé.
De cette nation, nous allâmes cabaner en un village d'Andatahouats, que nous disons, Cheveux du poil levé, qui s'estoient venus camper proche la mer douce, à dessein de traicter avec les Hurons & autres qui retournoient de la traicte de Kebec, & fusmes deux jours à negocier avec eux, pendant lesquels je fus visiter la plupart de leurs cabanes, pour apprendre leur façon de faire, & qu'elle estoit leur humeur, mais je les trouvay un peu trop serieux, & assez peu courtois, comme gens qui ne demandoient qu'à bien vendre & d'acheter à bon prix.
Ils avoient leurs cheveux parfaictement bien relevez, peignez & agencez sur le front, plus droits que ne souloient autrefois porter nos Courtisans, cela leur donnoit assez bonne grace avec le reste de leur Matachias, mais la nudité entiere de leurs corps, de laquelle ils n'ont ny honte ny vergongne, m'estoit d'un grand desplaisir, qui m'empéchoit de les voir librement. Neantmoins ils ont telle habitude à cela, que les femmes & filles traictent & demeurent parmy eux, avec la mesme liberté que s'ils estoient vestus, sans que l'on puisse appercevoir, que cela fasse de mauvais effets en elles.
Je vis la mesme nuict une quantité de Sauvages pescher l'anguille à la clarté du feu, en un coin du grand Lac duquel ils tiroient à chaque coup un de ces longs poissons, qui emplirent à la fin leur Canot, c'estoit une façon de pescher que je n'avois encore point veuë, & laquelle neantmoins est fort pratiquée par nos Montagnais, depuis la my-Aoust, jusques à la Toussaincts, comme celle des loups marins en May & Juin, à sept lieues de Kebec.
Les Sauvages & Sauvagesses du Bresil & de tous les païs circonvoisins ne se servent non plus de vestemens que nos Cheveux relevez, & demeurent nuds, hommes, & femmes comme les enfans sortans du ventre de leur mere. Mais les femmes & filles des Cheveux relevez plus honnestes & vergongneuses ont un petit cuir à peu prés grand comme une serviette, du quel elles se couvrent les reins jusques au milieu des cuisses, & tout le reste du corps est descouvert, à la façon de nos Huronnes.
Il y a un grand peuple en cette nation, & la pluspart des hommes sont grands guerriers, chasseurs, & pescheurs. Je vis là beaucoup de jeunes femmes qui faisoient des nattes de joncs grandement bien tissuës & embellies de diverses couleurs, qu'elles traittoient après pour d'autres marchandises à des barbares de diverses nations qui abordoient en leur bourgade. Ils sont errants, sinon quelqu'uns d'entr'eux qui bastissent des villages au milieu des bois, pour la commodité qu'ils troquent d'y bastir & les fortifier, & tous ensemble font la guerre à une autre nation nommée Assistagueronon, qui veut dire gens feu: car en langue Huronne Assista signifie de feu, & Eronon signifie Nation. Ils sont esloignez d'eux à ce qu'on tient, de neuf ou dix journées de canots, qui sont environ deux cens lieuës & plus de chemin; ils vont par trouppes en plusieurs régions & contrées, esloignées de plus de cinq cens lieuës, comme il est aysé à conjecturer en ce qu'on en a veu quelques fois à la traite de Kebec, & puis de là se transporter par les Nations jusques au delà de celles des Puants, qui fait d'un lieu à l'autre plus de cinq cens lieues de pays, où ils trafiquent de leurs marchandises, & en changent pour des pelleteries peintures, pourceleines, & autres fatras desquels ils sont fort curieux pour s'accommoder.
En general le pays des Algoumequins desquels ils sont alliez & font partie; quand à l'estendue, tirant de l'Orient à l'Occident, au rapport du sieur de Champlain, contient prés de 450 lieuës de longueur, & deux cens par endroits de largeur du Midy au Septentrion, sous la hauteur de quarante & un degré de latitude, jusques à quarante huict & 49.
Cette terre est comme une Isle que la grande riviere de sainct Laurens enceint, passant par plusieurs Lacs de grandes estenduës, sur le rivage desquels habitent plusieurs Nations, parlans divers langages, aucuns ont leur demeure arrestée, & autres non. Entre lesquels on en remarque quelqu'unes qui se percent les narines ausquelles ils pendent des patinotres bleues, qui peuvent estre pierreries; & d'autres qui se decouppent le corps par rayes & compartimens, où ils appliquent du charbon & autres couleurs qui leur demeurent pour tousjours.
Les femmes de toutes ces Nations vivent fort bien avec leurs maris, & particulièrement celles des Cheveux relevez, lesquelles ont cette coustume entr'elles, qu'ayans leur mois, elles se separent d'avec leurs maris, & les filles d'avec leurs peres & meres, & autres parens, & se retirent en de certaines petites cabanes ou huttes qu'on leur accomode en lieu escarté & esloigné de leur village, où elles sejournent & demeurent seules, tout le temps de ces incommoditez, sans avoir aucune compagnie d'hommes, lesquels leur portent des vivres, & ce qui leur est necessaire jusques à leur retour, si elles mesmes n'en portent suffisamment pour leur provision necessaire, comme elles font ordinairement, ou de leurs compagnes.
Entre les Hurons & autres peuples sedentaires, les femmes ny les filles ne sortent point de leur maison ou village pour semblables incommoditez: mais elles font leur manger en de petits pots à part pendant ce temps là, & ne permettent à personne d'en manger, ny de prendre les repas avec elles: de sorte qu'elles semblent imiter les juifves, lesquelles s'estimoient immondes pendant le temps de leur fleurs; Je n'ay pû apprendre d'où leur estoit venue cette coustume de se separer ainsi, quoy que je l'estime pleine d'honnesteté, & louable en ce que elles mesmes nous en advertissoient (avec un peu de honte pourtant) peur que mangeassions de leur menestre qu'elles croyoient nous devoir causer de l'incommodité, au contraire de celles d'icy qui n'en sont pas plus nettes, & s'en taisent neantmoins. O pauvreté, misere & infirmité du corps humain, que tu es sujet à de maux & incommoditez, plus que les animaux de la terre mesme, & cependant il n'y à pas moyen de l'humilier, & luy faire sentir la bassesse & le mespris, que mérite une cabane infecte, que veut estre venerée comme une Deesse par les fols amoureux de ce temps.
_De nostre arrivée au pays des Hurons. Comme une multitude de Sauvages me vindrent au devant, & la façon que je fus receu, traicté & gouverné en la cabane de mon Sauvage._
CHAPITRE VIII.
Puis qu'avec l'assistance de nostre Dieu, auquel je rend graces infinies, nous sommes arrivez si prés du pays de nos Hurons, il est doresnavant temps que je commence à en traiter plus amplement, & de la façon de faire de ses habitans, non à la maniere, de certaines personnes, lesquelles descrivans leurs histoires, ne disent ordinairement que les choses principales, & les enrichissent encore tellement, que quand on en vient à l'experience, on n'y voit plus la face de l'Autheur: car j'escris non seulement les choses principales, comme elles se sont passées, mais aussi les moindres & plus petites, avec la mesme naifveté & simplicité que j'ay accoustumé.
C'est pourquoy je prie le Lecteur, d'avoir pour agréable ma manière de proceder, & d'excuser si pour mieux faire comprendre l'humeur de nos Sauvages, j'ay esté contraint d'inserer icy plusieurs choses qui sembleront inciviles & extravagantes, d'autant que l'on ne peut pas donner une entiere cognoissance d'un pays estranger, ny ce qui est de son gouvernement, qu'en faisant voir avec le bien, le mal & l'imperfection qui s'y retrouve: autrement il ne m'eust failli descrire les moeurs des Sauvages, s'il ne s'y trouvoit rien de Sauvage, mais des moeurs polies & civiles, comme les peuples qui sont cultivez par la Religion & pieté, ou par des Magistrats & Sages, qui par leurs bonnes loix eussent donné quelque forme aux moeurs si difformes de ces peuples barbares, dans lesquels on void bien peu reluire la lumiere de la raison, & la pureté d'un nature espurée.
Deux jours avant nostre arrivée aux Hurons, nous trouvasmes la mer douce, sur laquelle ayans traversé d'Isle en Isle, & pris terre au pays tant desiré, par un jour de Dimanche, feste sainct Bernard, environ midy, que le soleil donnoit à plomb: Je me prosterne devant Dieu, & baise la terre en laquelle ce souverain Monarque m'avoit amené, pour annoncer sa parole & ses merveilles à un peuple qui ne le cognoissoit point, & le prier de m'assister de ses grâces, & d'estre par tout ma guyde pour faire toutes choses selon ses divines volontez, & au salut de ce peuple; puis mes Sauvages ayans serré leur canot dans un bois qui estoit là auprès, me chargèrent de mes hardes & pacquets qu'ils avoient tousjours auparavant portez, par les sauts, car la longue distance qu'il y avoit de là au bourg, & la quantité de leurs marchandises desquelles ils estoient plus que suffisament chargez, ne leur pû permettre de faire davantage pour moy, dans cette occasion.
Je portay donc mon pacquet & mes hardes, non sans une tres-grande peine, tant pour la pesanteur, l'excessive chaleur qu'il faisoit, que pour une foiblesse & debilité grande que je ressentois en tous mes membres depuis un longs temps, joint que pour m'avoir fait prendre le devant, comme ils avoient accoustumé (à cause que je ne pouvois les suivre qu'à toute peine) je me perdis du chemin, & me trouvay un long temps seul egaré dans les bois & par les campagnes, sans sçavoir où j'allois, car les chemins sont si peu battus en ces pays-là, qu'on les perds aysement si on n'y prend garde de prez. A la fin après avoir bien marché & traversé pays, Dieu me fit la grâce de trouver un petit sentier que je suivy quelque temps, aprés quoy je rencontray deux femmes Huronnes, proche d'un chemin croisé, lesquelles s'arresterent tout court pour me contempler: de me parler elles ne pouvoient, ny moy leur demander lequel des deux chemins je devois prendre pour aller au bourg que je pretendois, car je n'en sçavois pas mesme le nom, ny de quel costé estoient allez mes gens, dequoy elles me tesmoignoient de la compassion par leur soupir ordinaire. Et hon, & hon. En fin inspiré de Dieu je pris à main gauche du costé de la mer douce, esperant d'y rencontrer, sinon mes hommes ou mon village, du moins quelques pescheurs pour me donner adresse.
Au bout de quelque temps comme j'allois d'un pas allez viste je fus apperceu de mes Sauvages qui m'attendoient bien en peine que j'estois de devenu, assis à l'ombre sous un arbre un peu à costé du chemin dans une belle grande prairie, ma veue les consola fort, comme leur rencontre me resjouit grandement, car je faisois desja estat de coucher seul dans la campagne, & de vivre de feuilles & de racines, comme les anciens Hermites en attendant l'assistance de Dieu, duquel j'esperois estre conservé de la main des Hiroquois qui couroient pour lors les frontières, car ils m'eussent envoyé en l'autre monde par le feu & les tourments, & m'eussent mangé au lieu des vers, comme ils font leurs ennemis.
Je m'aprochay donc de mes gens, lesquels m'ayans fait seoir auprès d'eux, me donnerent, des cannes de bled d'Inde à succer pour me fortifier & me faire reprendre haleine; Je pris garde comme ils en usoient, car cela m'estoit un peu nouveau, & les trouvay d'un assez bon suc, puis ayant reposé quelques temps & repris nouvelle force, nous poursuivismes nostre chemin jusques à un petit hameau, où les habitans nous donnerent des prunes ronges ressemblans à nos damas violets, mais si rudes & aspres au goust que je n'en peu manger du tout, en lieu je cueillay un plein plat de fezolles dans leur desert, qui nous servirent pour un second festin dans nostre cabane, l'escorce en estoit desja bien dure, mais la sauce en fut encor plus maigre, car il n'y eut, ny sel, ny huile, ny graisse, plus douce neantmoins que le fiel, & le vinaigre, du Fils de Dieu en la Croix.
Le Soleil commençoit desja à quitter nostre orison & nous priver de sa lumiere, lors que nous partismes de ce petit hameau, une partie de nos hommes se separerent aprés leur avoir fait la courtoisie de quelques fers à flesches, puis mon Sauvage & moy, avec un autre prismes le chemin de Tequeunock'aye, autrement nommé Queumdohian, par quelques François la Rochelle, & par nous, la ville de sainct Gabriel, pour estre la premiere Ville du pays dans laquelle je sois entré, elle est aussi la principale, & comme la gardienne & le rempart de toutes celles de la Nation des Ours, & où se decident ordinairement les affaires de plus grande importance. Ce lieu est assez bien fortifié à leur mode, & peut contenir environ deux ou trois cens mesnages, en trente ou quarante cabanes qu'il y a. A l'aproche de ce bourg un grand nombre de Sauvages de tous aages, sortirent au devant de nous avec une acclamation, & un bruit populaire si grand, que j'en avois les oreilles toutes estourdies, & fus ainsi conduit jusques dans nostre cabane, où la presse y estoit desja si grande que je fus contraint de gaigner le haut de l'establie pour me liberer & faire quite de leur empeschement.
Le pere & la mere de mon Sauvage me firent un fort bon accueil à leur mode, & par des caresses extraordinaires me tesmoignerent l'aise & le contentement qu'ils, avoient de ma venuë, & me traiterent avec la mesme douceur & amitié de leurs propres enfans, me donnant tout sujet de louer Dieu en leur humanité & bienveillance. Ils prirent aussi soin de mes petites hardes afin que rien ne s'en perdit, & m'advertirent de me donner garde des larrons & trompeurs, particulierement des Quieunontateronons qui sont les plus rusez de tous, & en effet ils me caressoient soit pour m'attraper par des inventions qui feroient leçon, à celles des fins coupeurs de bources d'icy.
C'est une chose digne de consideration & bien admirable que les Sauvages n'estans conduits que de leur naturel, quelques corrompus qu'ils soient, s'entr'ayment neantmoins d'un amour si cordial & sincere, qu'ils s'entr'appellent ordinairement les uns les autres pere, frere, oncle, nepveu ou cousin, comme s'ils estoient tous d'une mesme famille & parenté. Mon Sauvage qui me tenoit en qualité de frere, me donna advis d'appeler sa mere Sendoue, c'est à dire maman, ma mere, puis luy & ses freres Ataquan, mon frere, & le reste de ses parens en suitte, selon les degrez de consanguinité, & eux de mesme m'appelloient leur parent. La bonne femme disoit Ayein, mon fils, & les autres Ataquen, mon frere, Sarassée, mon cousin, Hivoirtan, mon nepveu; Houatinoron, mon oncle, Aystan, mon pere; selon l'aage des personnes j'estois ainsi appellé oncle ou nepveu, &c. & de peu de personnes, qui ne me tenoient en cette qualité de parens, j'estois appellé Yatoro, mon compagnon mon camarade, & & de beaucoup Garihouanne grand Capitaine, j'en usois de mesme à leur endroit comme j'ay dit, & par ainsi nous vivions en très-grand paix & douceur d'esprit.