Histoire du Bas-Empire. Tome 03
civil. Les amis du coupable éludèrent ces dispositions équitables
de l'empereur; ils obtinrent, que le commandement demeurât au comte Romanus, et vinrent à bout d'éloigner l'information, et de la faire enfin tout-à-fait oublier, en mettant toujours en avant d'autres affaires, qu'ils disaient plus importantes et plus pressées.
[Note 1005: Voyez ci-devant, p. 186, l. XV, § 27.--S.-M.]
[Note 1006: Il y était depuis peu de temps; _præsidium imploravere Romani comitis per Africam recens provecti_. Amm. Marc. l. 28, c. 6.--S.-M.]
[Note 1007: C'était de faire un amas considérable de vivres et de réunir quatre mille chameaux. _Abundanti commeatu aggesto, et camelorum quatuor millibus apparatis._ Amm. Marc. l. 28, c. 6.--S.-M.]
[Note 1008: Cette résolution fut prise, selon Ammien Marcellin, l. 28, c. 6, dans l'assemblée générale de la province qui se tenait une fois par an, _adlapso legitimo die concilii quod apud eos est annuum_.--S.-M.]
[Note 1009: C'étaient des statues d'or qui représentaient des Victoires. _Severum et Flaccianum creavere legatos, Victoriarum aurea simulacra Valentiniano ob imperii primitias oblaturos._ Amm. Marc. l. 28, c. 6.--S.-M.]
[Note 1010: Le texte d'Ammien Marcellin fait voir qu'il occupait alors cette charge. Cet auteur remarque de plus que Rémigius était parent de Romanus; _misso_, dit-il, _equite velocissimo magistrum officiorum petit Remigium, affinem suum rapinarum participem_. Amm. Marc. l. 28, c. 6.--S.-M.]
[Note latérale: XLVI.
Nouvelles incursions des Austuriens.]
La province de Tripoli attendait, avec impatience, quelque soulagement de la part de l'empereur; lorsque les Barbares, animés par leurs premiers succès, revinrent en plus grand nombre, ravagèrent le territoire de Leptis et celui d'Œa[1011], ville considérable de la même contrée, massacrèrent les principaux du pays[1012], qu'ils surprirent sur leurs terres, et se retirèrent avec un riche butin. Valentinien était alors dans la Gaule; la nouvelle de cette seconde incursion réveilla dans son esprit le souvenir de la première: il envoya le secrétaire Palladius[1013], pour payer les troupes d'Afrique, et pour prendre connaissance de l'état de la Tripolitaine. Avant que celui-ci fût arrivé, les Austuriens, semblables à ces animaux féroces qui reviennent affamés à l'endroit où ils se sont déja repus de carnage[1014], accoururent une troisième fois; ils égorgèrent ceux qui tombèrent entre leurs mains, coupèrent les arbres et les vignes, enlevèrent tout ce qu'ils n'avaient pu emporter, dans les irruptions précédentes. Teints de sang et chargés de butin, ils s'approchèrent de Leptis, conduisant devant eux un des premiers de la ville, nommé Mychon, qu'ils avaient surpris dans une de ses métairies; il était blessé, et ils menaçaient de l'égorger, si l'on ne payait sa rançon. Sa femme traita avec eux du haut des murailles; et leur ayant jeté l'argent qu'ils demandaient, elle le fit enlever par-dessus le mur avec des cordes; il mourut deux jours après. Les habitants et surtout les femmes, qui n'avaient jamais vu leur ville assiégée, se croyaient perdus sans ressource; tout retentissait de gémissements et de cris. Cependant, après huit jours de siége, les Barbares qui n'entendaient rien à l'attaque des places, voyant plusieurs des leurs tués et blessés, se retirèrent, en détruisant tout sur leur passage.
[Note 1011: C'est celle qu'on appelle actuellement Tripoli de Barbarie.--S.-M.]
[Note 1012: C'étaient des décurions, parmi lesquels étaient le pontife Rusticianus et l'édile Nicasius. _Occisis decurionibus multis: inter quos Rusticianus sacerdotalis et Nicasius enitebat ædilis._ Amm. Marc. l. 28, c. 6.--S.-M.]
[Note 1013: _Tribunus et notarius Palladius mittitur._ Amm. Marc. l. 28, c. 6.--S.-M.]
[Note 1014: _Ut rapaces alites advolarunt, irritamento sanguinis atrociùs efferatæ._ Amm. Marc. l. 28, c. 6.--S.-M.]
[Note latérale: XLVII.
Succès des artifices de Romanus.]
Les envoyés de Leptis, n'étant pas encore de retour, les habitants, dont les malheurs croissaient sans cesse, députèrent de nouveau Jovinus et Pancratius; ceux-ci rencontrèrent à Carthage Sévère et Flaccianus, qui leur apprirent que Palladius était en chemin; ils ne laissèrent pas de continuer leur voyage. Sévère mourut de maladie à Carthage, et Palladius arriva dans la Tripolitaine; Romanus, bien averti de l'objet de sa commission, s'avisa d'un stratagème que lui suggéra une ingénieuse scélératesse. Pour lui fermer la bouche, il résolut de le rendre lui-même coupable; il fit entendre aux officiers des troupes, que Palladius était un homme puissant, qui avait l'oreille de l'empereur, et que s'ils voulaient s'avancer, il fallait acheter sa recommandation, en lui faisant accepter une partie de l'argent qu'il apportait pour le paiement des soldats. Ce conseil fut suivi, et Palladius ne refusa point le présent; il alla ensuite à Leptis, et, pour s'instruire de la vérité, il s'adressa à deux habitants distingués, nommés Érechthius et Aristoménès, qui lui firent une peinture fidèle de leurs calamités, et le conduisirent sur les lieux ravagés par les Barbares; Palladius, témoin lui-même du déplorable état de ce pays, vint trouver Romanus, lui reprocha sa négligence, et le menaça d'informer le prince, de ce qu'il avait vu: _A la bonne heure_, lui répondit le comte, _mais je l'informerai, moi, de votre péculat: il saura que vous avez appliqué à votre profit une partie de la solde de ses troupes_[1015]. Ce peu de paroles adoucit Palladius; il devint ami de Romanus; et de retour à Trèves, il persuada à l'empereur, que les plaintes des Tripolitains, n'étaient qu'un tissu de calomnies.
[Note 1015: _Ille ira percitus et dolore, se quoque mox referre firmavit, quòd missus ut notarius incorruptus, donativum militis omne in quæstus averterit proprios._ Amm. Marc. l. 28, c. 6.--S.-M.]
[Note latérale: XLVIII.
Innocents mis à mort.]
Il fut renvoyé en Afrique avec Jovinus, l'un des deux derniers députés; l'autre était mort à Trèves; Palladius était chargé, conjointement avec le vicaire d'Afrique, de vérifier les faits allégués par la seconde députation: il avait ordre encore, de faire couper la langue à Érechthius et à Aristoménès qu'il avait, contre sa propre conscience, dépeints comme des imposteurs[1016]. Romanus, dont la fourberie était inépuisable en ressources, ne fut pas plus tôt instruit des ordres donnés pour cette seconde information, qu'il résolut d'en profiter, pour se défaire de tous ses adversaires. Il envoya à Leptis deux scélérats adroits, et propres aux plus noires intrigues; l'un, nommé Cécilius, était conseiller[1017] au tribunal de la province: par leur moyen, il corrompit un grand nombre d'habitants, qui désavouèrent Jovinus; et Jovinus lui-même, intimidé par des menaces secrètes, démentit le rapport qu'il avait fait à l'empereur. Palladius instruisit Valentinien de ces rétractations; et ce prince, se croyant joué par les accusateurs de Romanus, condamna à la mort Jovinus, et trois autres habitants[1018], comme complices de ses calomnies. Il prononça le même arrêt contre Ruricius; et ce gouverneur intègre, qui n'avait d'autre crime, que d'avoir, selon le devoir de sa charge, travaillé à soulager les maux de sa province[1019], fut exécuté à Sitifis[1020] en Mauritanie. Le vicaire[1021] fit mourir les autres à Utique; Flaccianus fut assez heureux pour s'évader de la prison: il se retira à Rome, où il demeura caché jusqu'à sa mort, qui arriva peu de temps après. Érechthius et Aristoménès se sauvèrent dans des déserts éloignés, dont ils ne sortirent, que sous le règne de Gratien.
[Note 1016: _Præter hæc linguas Erechthii et Aristomenis præcidi jusserat imperator, quos invidiosa quædam locutos idem Palladius intimarat._ Amm. Marc. l. 28, c. 6.--S.-M.]
[Note 1017: _Consiliarium._--S.-M.]
[Note 1018: Ils se nommaient Célestinus, Concordius et Lucius.--S.-M.]
[Note 1019: On l'accusait encore de s'être servi dans ses rapports d'expressions peu mesurées, _hoc quoque accedente_, dit Ammien Marcellin, l. 28, c. 6, _quὸd in relatione ejus verba quædam (ut visum est) immodica legebantur_.--S.-M.]
[Note 1020: Cette ville qui donnait le nom de _Sitifensis_ à toute la partie occidentale de la Mauritanie, dont elle était capitale, jouissait du titre _et_ des droits de colonie romaine. D'Anville (_Geograph. abrég._ t. 3, p. 101) indique dans le pays de la régence d'Alger un lieu nommé _Sétif_ qui doit y répondre selon lui. Au vrai, on ignore encore quelle fut la situation de cette ville, aussi-bien que celle de presque toutes les autres places de cette partie de l'Afrique qui s'éloigne des côtes.--S.-M.]
[Note 1021: Cet officier se nommait Crescens; on voit par une loi rendue sous le deuxième consulat de Gratien et de Probus, qu'il exerçait ses fonctions en l'an 371.--S.-M.]
[Note latérale: XLIX.
Découverte et punition de l'imposture.]
La Tripolitaine fut réduite à souffrir sans se plaindre; mais l'œil de la justice éternelle[1022], qui ne dort jamais, suivit partout les coupables, et tira enfin la vérité de ce labyrinthe ténébreux. Palladius, disgracié pour un sujet qu'on ignore, se retira de la cour; quelques temps après, Théodose étant venu en Afrique, pour réprimer la rébellion de Firmus, dont nous allons bientôt parler, fit arrêter le comte Romanus, et se saisit de ses papiers; il y trouva une lettre[1023], qui prouvait manifestement, que Palladius en avait imposé à l'empereur[1024], et il l'envoya au prince. Palladius fut arrêté; et pressé par les remords de ses crimes, il s'étrangla dans la prison. Rémigius ne lui survécut pas long-temps; Léon lui ayant succédé, dans la charge de maître des offices, il s'était retiré dans ses terres près de Mayence [_Mogontiacum_], où il était né. Maximin, préfet des Gaules, avide de condamnations et de supplices, jaloux d'ailleurs du crédit dont Rémigius avait joui long-temps, cherchait l'occasion de le perdre; il fit mettre à la question un nommé Césarius, qui avait eu part à la confiance de Rémigius, et qui révéla toutes ses impostures. Dès que Rémigius en fut averti, il prévint la punition qu'il méritait, en s'étranglant lui-même.
[Note 1022: _Vigilavit justitiæ oculus sempiternus, ultimæque legatorum et præsidis diræ._ Amm. Marc. l. 28, c. 6. Il dit ailleurs, l. 30, c. 6, en se servant de la même métaphore, _sempiternus vindicavit justitiæ vigor_.--S.-M.]
[Note 1023: C'était une lettre d'un certain Métérius, adressée à Romanus son patron. _Domino patrono Romano Meterius._ Amm. Marc. l. 28, c. 6.--S.-M.]
[Note 1024: «De ce que, y est-il dit, dans l'affaire des Tripolitains, il avait menti aux oreilles sacrées.» _Quὸd in causa Tripolitanorum apud aures sacras mentitus est._ Amm. Marc. l. 28, c. 6.--S.-M.]
[Note latérale: L.
Suite de cette affaire sous Gratien.]
Après la mort de Valentinien, Érechthius et Aristoménès se présentèrent à Gratien, et l'instruisirent de la vérité, qui n'avait jamais été entièrement connue de son père. Ce prince les adressa au proconsul Hespérius[1025], et au vicaire Flavianus[1026], magistrats éclairés, et dont la justice était incorruptible. Ils firent arrêter Cécilius; il avoua dans la question que c'était lui qui avait engagé les habitants à désavouer leurs propres députés; sa déposition fut envoyée à Gratien. Romanus, toujours prisonnier depuis que Théodose l'avait fait arrêter, ne se tint pas encore pour convaincu; aussi hardi à nier ses crimes qu'à les commettre, il obtint d'être transporté à Milan, où la cour était alors. Il y fit venir Cécilius, à dessein d'accuser le proconsul et le vicaire, d'avoir trompé l'empereur, pour favoriser la province; il trouva même un protecteur dans le comte Mellobaudès, qui pouvait beaucoup auprès de Gratien; et il eut le crédit de faire appeler à Milan plusieurs Tripolitains, dont la présence était, disait-il, nécessaire à sa justification; ils vinrent en effet; mais Romanus, ne put ni les intimider, ni les corrompre: ils persistèrent à déposer la vérité. L'histoire ne parle plus de Romanus; et le principal acteur de tant d'impostures et de scènes sanglantes disparaît tout à coup, sans qu'on soit instruit de son sort. Il serait bien étrange, que ce monstre de cruauté, d'avarice et de fourberie, après avoir si long-temps trompé son souverain, et fait périr tant d'innocents, convaincu enfin des plus noirs forfaits, eût échappé au supplice, et qu'il n'eût été puni que par les malédictions de ses contemporains, et l'horreur de la postérité.
[Note 1025: On voit par une loi insérée dans le Code Théodosien, qu'Hespérius qui était proconsul d'Afrique en l'an 376, fut dans la suite préfet du prétoire des Gaules.--S.-M.]
[Note 1026: Une autre loi du Code Théodosien nous fait voir que Flavianus exerçait les fonctions de vicaire d'Afrique, en l'an 377. En l'an 382, il était préfet du prétoire d'Illyrie et d'Italie, charge qu'il occupa de nouveau en 391. On apprend d'une inscription antique qu'il s'appelait Virius Nicomachus Flavianus.--S.-M.]
[Note latérale: LI.
Révolte de Firmus.]
[Note latérale: Amm. l. 29, c. 5.
[Aurel. Vict. epit. p. 230.]
Zos. l. 4, c. 16.
Oros. l. 7, c. 33.
Symm. l. 1, ep. 64.
S. Aug. ep. 87, t. 2, p. 213, et in Parmen. l. 1, c. 10 et 11, t. 9, p. 22 et 23.]
Ce furent encore ses pernicieuses intrigues, qui jetèrent Firmus dans le désespoir: la haine que le comte s'était attirée, donna des partisans au rebelle, et pensa faire perdre à l'empire les vastes contrées de la Mauritanie, ainsi que nous l'allons raconter. Nubel, qui tenait le premier rang entre les Maures[1027], laissa en mourant sept fils, Firmus, Zamma, Gildon, Mascizel, Dius, Salmacès, Mazuca, et une fille nommée Cyria. Zamma, lié d'amitié avec le comte Romanus, fut assassiné par Firmus, son frère; le comte résolut de faire punir le meurtrier, et ce dessein, n'avait rien que de louable; mais Romanus ne savait poursuivre la justice même, que par des voies obliques et injustes. Les amis qu'il avait à la cour, et surtout Rémigius, appuyèrent auprès du prince le rapport de Romanus, et ôtèrent à Firmus tous les moyens de défense qu'on accorde aux plus grands criminels: l'empereur ne voulut ni écouter ses envoyés, ni recevoir ses apologies. Firmus, voyant qu'il allait être la victime de cette cabale, prévint sa perte par la révolte[1028]; il y trouva les esprits disposés; les concussions du comte soulevaient tout le pays; un grand nombre de soldats romains, et même des cohortes entières, vinrent se ranger sous les drapeaux du rebelle. Suivi d'un grand corps de troupes, il entra dans Césarée, capitale de la province[1029]: c'est aujourd'hui la ville d'Alger; il la saccagea[1030] et la réduisit en cendres. Fier de ce succès, il prit le titre de roi[1031], et ce fut un tribun romain, qui lui posa son collier sur la tête, pour lui tenir lieu de diadème. Les Donatistes, furent les plus ardents à se déclarer en sa faveur[1032]; comme ils étaient divisés en deux sectes, l'une s'appuya de ses armes pour écraser l'autre[1033]. Un de leurs évêques, lui livra la ville de Rucate[1034], où il ne maltraita que les catholiques.
[Note 1027: Il paraît que ce chef barbare portait parmi les siens le titre de roi. _Nubel velut regulus per nationes Mauricas potentissimus_, dit Ammien Marcellin, l. 29, c. 5. Saint Augustin n'hésite pas à appeler Firmus, fils de Nubel, un roi barbare. _Regem barbarum Firmum_, dit-il (_in Parmen._ l. 1, c. 10, t. 9, p. 22). J'aurai dans la suite plusieurs fois occasion de faire remarquer que, pendant la domination des Romains sur l'Afrique, il existait un grand nombre de chefs indigènes, maures, numides, gétules ou libyens, qui prenaient le titre de rois, et étaient restés à peu près indépendants au milieu du mont Atlas.--S.-M.]
[Note 1028: _Ab imperii ditione descivit_; une lacune qui se trouve après ces mots dans le texte d'Ammien Marcellin, l. 29, c. 5, nous empêche de connaître quelles furent d'après cet historien les premières entreprises de Firmus. Cette révolte dut arriver en l'an 372; car on voit, par une loi de cette année, que, le 29 juin, Romanus était encore comte de l'Afrique; et Rémigius, maître des offices, qui, par sa connivence, fut cause de cette guerre, mourut en l'an 373. Voyez Tillemont, _Hist. des emper._ Valentinien, note 47.--S.-M.]
[Note 1029: _Cæsaream, urbem nobilissimam Mauritaniæ, barbaris in prædam dedit._ Oros. l. 7, c. 33.--S.-M.]
[Note 1030: On peut au sujet de la belle conduite que l'évêque Clément tint en cette circonstance, consulter une lettre de Symmaque, l. 1, ep. 64. Voyez ci-après, § 55, p. 472.--S.-M.]
[Note 1031: _Hujus tempore Firmus apud Mauritaniam regnum invadens._ Vict. epit. p. 230. Orose dit la même chose plus clairement, l. 7, c. 33: _Interea in Africæ partibus Firmus sese, excitatis Maurorum gentibus, regem constituens, Africam Mauritaniamque vastavit_. St. Augustin, comme je l'ai déja remarqué, p. 465, note 1, ne balance pas à lui donner le titre de roi. Bien plus, selon Zosime, l. 4, c. 16, il se serait revêtu de la pourpre et aurait pris le titre d'empereur. Son témoignage est formel. Λίβυες... Φίρμῳ τὴν ἁλουργίδα δόντες, ἀνέδειξαν βασιλέα.--S.-M.]
[Note 1032: Quoiqu'il eût été le plus cruel ennemi des Romains, ces sectaires regardaient cependant Firmus comme un prince légitime; c'est ce que dit Saint Augustin, _in Parmen._ l. 1, c. 10, t. 9, p. 22. _Etsi illum licet hostem immanissimum Romanorum in legitimis numerent._ Cette observation de l'évêque d'Hippone est encore une preuve indirecte que Firmus avait pris effectivement le titre d'empereur.--S.-M.]
[Note 1033: Les Donatistes dissidents portaient le nom de Rogatistes. Ils embrassèrent le parti de Firmus, d'où ils reçurent le nom de Firmianiens, comme l'atteste S. Augustin, ep. 87, t. 2, p. 213, _de Rogatensibus non dixerim, qui vos Firmianos appellare dicuntur_.--S.-M.]
[Note 1034: Cette ville, nommée aussi _Rusicade_, était dans la Numidie ou Mauritanie Césarienne. Elle était sur le bord de la mer.--S.-M.]
[Note latérale: LII.
Théodose envoyé contre Firmus.]
Valentinien qui était encore à Trêves, mais qui bientôt après, se transporta à Milan[1035], crut qu'il devait opposer à ce rebelle entreprenant et hardi un général aussi prudent que brave et intrépide. Il donna à Théodose quelques-unes des troupes de la Gaule; mais pour ne pas trop dégarnir cette province, où l'on craignait toujours les incursions des Allemans, il tira des cohortes, de la Pannonie et de la Mésie supérieure. Théodose partit d'Arles, et aborda à [Igilgili][1036], dans la Mauritanie [Sitifense][1037], avant qu'on eût en Afrique, aucune nouvelle de son départ; il y trouva le comte Romanus, qui commençait à être suspect à l'empereur: il avait un ordre secret de l'arrêter; mais comme ses troupes n'étaient pas encore arrivées, craignant que ce méchant homme ne se portât à quelque extrémité dangereuse, il se contenta de lui reprocher avec douceur sa conduite passée, et l'envoya à Césarée, avec ordre de veiller à la sûreté de ces quartiers; il fit aussi de fortes réprimandes à Vincentius, lieutenant de Romanus[1038], et complice de ses rapines et de ses cruautés[1039]. Lorsqu'il eut réuni, tout ce qu'il attendait de troupes, il donna des gardes à Romanus, et se rendit à Sitifis.
[Note 1035: On voit par les lois insérées dans le Code Théodosien que Valentinien se trouvait à Milan depuis le 28 juin jusqu'au 18 novembre de l'an 372. Il y était encore le 5 février 373, mais il retourna bientôt dans les Gaules, et il était à Trèves le 21 mai.--S.-M.]
[Note 1036: Cette ville est Gigéri, place maritime du royaume d'Alger.--S.-M.]
[Note 1037: _Ad Sitifensis Mauritaniæ litus, quod appellant accolæ Igilgitanum._ Amm. Marc. l. 39, c. 5.--S.-M.]
[Note 1038: L'ordre d'arrêter cet officier fut exécuté par Gildon, frère de Firmus, et par un certain Maxime. Ce Gildon fut dans la suite comte d'Afrique, et oubliant le sort de son frère, comme le dit Claudien (_de bello Gildon_., v. 333 et seq.), il se révolta contre Honorius.
.............. Firmum jacentem Obliti, Libyam nostro sudore receptam Rursus habent? ausus Latio contendere Gildon? Germani nec fata timet? ]
[Note 1039: _Qui curans Romani vicem, incivilitatis ejus erat particeps et furtorum._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note latérale: LIII.
Conduite prudente de Théodose.]
Ce général s'occupa d'abord à dresser le plan de la guerre; il fallait conduire, dans un pays brûlé par les excessives chaleurs, des soldats accoutumés aux climats froids de la Gaule et de la Pannonie; on avait affaire à des ennemis exercés à voltiger sans cesse, plus propres à des surprises qu'à des batailles[1040]. Firmus de son côté, alarmé de la réputation de Théodose, parut disposé à rentrer dans le devoir; il s'excusa du passé par députés et par lettres; il protesta que la seule nécessité l'avait jeté dans la révolte, offrant pour l'avenir toutes les assurances qu'on exigerait de lui. Théodose lui promit la paix, quand il aurait donné des otages; mais il ne s'endormit pas sur ces belles apparences de soumission: il manda à tous les corps de troupes répandus dans l'Afrique, de le venir joindre[1041]. Les ayant réunis avec ceux qu'il avait amenés[1042], il les anima à bien faire, par cette éloquence militaire qui lui était naturelle; il fit toutes les dispositions nécessaires pour entrer en campagne; il se concilia l'amour des peuples, en déclarant que ses troupes ne seraient point à charge à la province, et qu'elles ne subsisteraient qu'aux dépens des ennemis[1043].
[Note 1040: _Agensque in oppido sollicitudine diducebatur ancipiti, multa cum animo versans, quâ viâ quibusve commentis per exustas caloribus terras pruinis adsuetum duceret militem: vel hostem caperet discursatorem et repentinum, insidiisque potius clandestinis, quam præliorum stabilitate confisum._ Am. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1041: Dans une position militaire appelée _Panchariana_, dont la situation est inconnue. _Dux ad recensendas legiones quæ Africam tuebantur, ire pergebat ad Pancharianam stationem, quo convenire præceptæ sunt._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1042: Il y joignit encore des troupes du pays; _concitato indigena milite cum eo quem ipse perduxerat_, dit Amm. Marcellin, l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1043: Il disait que les moissons et les magasins des ennemis, étaient les seuls qui pussent convenir à la valeur de ses soldats. _Messes et condita hostium virtutis nostrorum horrea esse, fiduciâ memorans speciosâ._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note latérale: LIV.
Ses premiers succès.]
Après avoir inspiré la confiance, il se mit en marche; et comme il approchait de la ville de Tubusuptus[1044], située au pied d'une chaîne de montagnes, qui portaient le nom de _montagnes de fer_[1045], il reçut de nouveaux députés de Firmus. Il les congédia sans réponse, parce qu'ils n'amenaient point d'otages, ainsi qu'il en avait demandé. De tous les frères de Firmus, Gildon seul était demeuré fidèle; il servait dans l'armée de Théodose: les autres, suivaient le parti du rebelle, qui les employait comme ses lieutenants. Le général romain, s'avançant avec précaution dans ce pays inconnu, rencontra un grand corps de troupes légères[1046], commandées par Mascizel[1047] et par Dius. Après quelques décharges de flèches, on se mêla; le combat fut sanglant, et la victoire demeura aux Romains: ce qui les étonna le plus en cette rencontre, ce furent les cris affreux de ces Barbares, lorsqu'ils étaient pris ou blessés[1048]. On fit le dégât dans les campagnes; on détruisit un château d'une vaste étendue, qui appartenait à Salmacès[1049]; on s'empara de la ville de Lamfocté[1050]; Théodose y établit des magasins, pour en tirer des subsistances, s'il n'en trouvait pas dans l'intérieur du pays. Cependant Mascizel, ayant rallié les fuyards et rassemblé de nouvelles troupes[1051], vint attaquer de nouveau les Romains; et après avoir perdu un grand nombre des siens, il n'échappa lui-même, que par la vitesse de son cheval.
[Note 1044: Cette ville, dont la position est inconnue, était à 65 milles au nord-ouest de Sitifis, sur la route de Saldas, ville de la côte.--S.-M.]
[Note 1045: _Tubusuptum progressus oppidum Ferrato contiguum monti._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1046: Ces troupes appartenaient à deux tribus barbares qu'Ammien Marcellin nomme, l. 29, c. 5, _Tyndensis_ et _Massissensis_, et qui nous sont tout à fait inconnues d'ailleurs. _Concito gradu_, dit-il, _Tyndensium gentem et Massissensium petit, levibus armis instructas_.--S.-M.]
[Note 1047: Ce Mascizel fut, sous Honorius, chargé de réduire son frère Gildon. Il le vainquit et le fit périr, comme on le verra liv. XXVI, § 48.--S.-M.]
[Note 1048: _Interque gemitus mortis et vulnerum audiebantur barbarorum ululabiles fletus captorum et cæsorum._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1049: C'était un domaine nommé Pétra, dont Salmacès avait fait une sorte de ville. _Inter quos clades eminuere fundi Petrensis, excisi radicitus: quem Salmaces dominus, Firmi frater in modum urbis exstruxit._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1050: Cette place, dont la position est inconnue, était au milieu même du pays occupé par les ennemis. _Lamfoctense oppidum occupavit, inter gentes positum antedictas._ Amm. Marc. l. 99, c. 5. Cet auteur veut sans doute désigner les nations mentionnées ci-dessus, p. 469, note 4.--S.-M.]
[Note 1051: Parmi les nations voisines. _Mascizel reparatis viribus nationum confinium adminicula ductans_, dit Ammien Marcellin, l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note latérale: LV.
Firmus se soumet.]
Le rebelle, découragé par ces mauvais succès, députa des évêques pour offrir des otages et demander la paix[1052]. C'étaient apparemment des évêques Donatistes. Théodose exigea des vivres pour son armée. Firmus accepta la condition, et ayant envoyé des présents, il alla lui-même avec confiance trouver Théodose. A la vue de l'armée romaine et de la contenance fière du général, il affecta de paraître effrayé; il descendit de cheval et se prosterna aux pieds de Théodose, avouant avec larmes sa témérité et demandant grace. Le vainqueur le releva et le rassura en l'embrassant[1053]. Firmus remit les vivres qu'il avait promis, laissa plusieurs de ses parents pour otages, donna parole de rendre les prisonniers, et se retira. Deux jours après il renvoya à Icosium[1054] plusieurs enseignes militaires, et une partie du butin[1055] qu'il avait fait dans ses courses. Théodose reprit la route de Césarée. Après de longues marches, comme il entrait dans la ville de Tipasa[1056], colonie maritime entre Icosium et Césarée, il rencontra les députés des Maziques[1057], qui venaient implorer sa clémence. Cette nation belliqueuse s'était liguée avec le rebelle. Le général romain leur répondit avec fierté, qu'il irait incessamment les chercher lui-même pour tirer raison de leur perfidie. Ils se retirèrent en tremblant, et Théodose arriva à Césarée[1058]. Cette ville lui offrit un déplorable spectacle: il n'y restait plus que des masures et des monceaux de pierres calcinées par les flammes. La première et la seconde légion eurent ordre d'enlever les cendres et les décombres, de rebâtir cette belle ville, et d'y demeurer en garnison. Firmus avait enlevé les deniers du fisc. Quelques années après, les officiers de l'empereur prétendirent en rendre les magistrats responsables. Mais l'évêque Clément arrêta par ses représentations cette injuste poursuite; et le zèle de ce charitable prélat fut appuyé du crédit de Symmaque, et loué des païens même.
[Note 1052: _Christiani ritus antistites oraturos pacem cum obsidibus misit._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1053: Parce que l'intérêt de la république l'exigeait, dit Ammien Marcellin, l. 29, c. 5. _Quoniam id reipublicæ conducebat._--S.-M.]
[Note 1054: Il paraît que cette ville où Vespasien avait établi une colonie romaine, est le lieu appelé par les modernes _Sarsal_. On y trouve des ruines très-considérables, et souvent mentionnées dans les auteurs arabes, à cause de leur extrême magnificence. Elles ont été visitées et décrites, mais avec trop peu de détails, par le voyageur Shaw, t. 1, p. 49-55.--S.-M.]
[Note 1055: Parmi ces objets était une couronne sacerdotale, _coronam sacerdotalem_, c'est-à-dire une de ces couronnes d'or que les pontifes païens de chaque province, avaient coutume de porter. Voy. à ce sujet la note de Valois _ad Am. Marc._ l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1056: _Tipasa_ était une colonie romaine, voisine de Césarée ou Alger. Il faut bien la distinguer d'une autre ville du même nom, qui était dans la Numidie, et dont l'emplacement conserve encore le nom de _Taïfas_.--S.-M.]
[Note 1057: Le nom des Maziques se trouve répandu depuis la Mauritanie jusqu'aux frontières de l'Égypte, où ils n'étaient pas moins connus que dans l'Afrique proconsulaire, par leurs fréquentes incursions. J'ai lieu de croire que ce nom qui se trouve très-souvent et avec quelques légères différences dans les auteurs anciens, s'appliquait à la principale et à la plus puissante des nations indigènes de l'Afrique, aux peuples qui portent actuellement le nom de Berbères. Je pense même que c'était là le nom national de cette puissante race d'hommes; et je regarde comme constant qu'il s'est perpétué parmi eux jusqu'à nos jours.--S.-M.]
[Note 1058: _Urbem opulentam quondam et nobilem._ Am. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note latérale: LVΙ.
Punition des déserteurs.]
La nouvelle de la paix s'étant répandue, les magistrats de la province et le tribun Vincentius, qui, jusqu'alors s'étaient tenus cachés, de crainte de tomber entre les mains de Firmus, vinrent joindre Théodose. Il était encore à Césarée, quand il apprit que Firmus n'avait demandé la paix qu'à dessein d'endormir sa vigilance, et de tomber sur l'armée romaine lorsqu'elle s'y attendrait le moins. Il marcha aussitôt vers la ville de Zuchabbari[1059], où il surprit un détachement de déserteurs romains[1060], commandés par plusieurs tribuns, entre lesquels était celui qui avait posé son collier sur la tête de Firmus. Pour leur faire croire qu'il se contentait à leur égard d'un châtiment léger, il les réduisit au dernier grade de la milice, et se rendit avec eux à Tigava[1061]. Gildon et Maxime, qu'il avait envoyés dans le pays des Maziques, revinrent le joindre dans cette ville; ils lui amenaient deux chefs de ces Barbares, nommés Bellénès et Féricius[1062], qui s'étaient mis à la tête de la faction de Firmus. Ayant réuni tous ces coupables, afin de rendre le spectacle de la punition plus terrible, et de n'être pas obligé d'y revenir à plusieurs fois, il ordonna le soir même à des officiers et à des soldats de confiance, de se saisir pendant la nuit de tous ces traîtres, de les conduire enchaînés dans une plaine hors de la ville, et de faire ensuite assembler autour d'eux toute l'armée. L'ordre fut exécuté. Théodose se rendit en ce lieu au point du jour, et trouvant ces criminels environnés de ses troupes: _Fidèles camarades_, dit-il à ses soldats, _que pensez-vous qu'on doive faire de ces perfides?_ Tous s'écrièrent qu'ils méritaient la mort. Cette sentence ayant été prononcée par toute l'armée, le général abandonna les fantassins aux soldats pour les assommer à coups de bâtons[1063]: c'était l'ancienne punition des déserteurs. Il fit couper la main droite aux officiers de cavalerie, et trancher la tête aux simples cavaliers, aussi-bien qu'à Bellénès, à Féricius,et à un tribun[1064] nommé Curandius, qui dans un combat avait refusé de charger l'ennemi. Cette sévérité ne manqua pas de trouver des censeurs parmi les courtisans jaloux de la gloire de Théodose; mais elle rétablit la discipline en Afrique; et la suite fit connaître que la vigueur dans l'exercice du commandement est plus salutaire aux soldats qu'une fausse indulgence[1065].
[Note 1059: Cette ville avait le titre de municipe, _ad municipium Sugabarritanum_; elle était voisine d'une montagne appelée Transcellensis; _Transcellensi monti adcline_. Amm. Marc. l. 29, c. 5. Ptolémée la nomme _Zouchabbari_. Elle était épiscopale.--S.-M.]
[Note 1060: Les uns appartenaient à la 4e cohorte des archers, _equites quartæ sagittariorum cohortis_; les autres étaient d'un corps d'infanterie qui portait le nom de Constantiens, _Constantianorum peditum partent_. Am. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1061: Cette ville, qui était épiscopale, est mentionnée dans l'itinéraire d'Antonin, qui la place sur la route de _Calama_ à _Rusucurrum_.--S.-M.]
[Note 1062: _Reverterunt Gildo et Maximus, Bellenen e principibus Mazicum et Fericium gentis præfectum ducentes, qui factionem juverant quietis publicæ turbatoris._ Amm. Marc. l. 29, c. 5. Un passage de la lettre de saint Augustin à Hésychius, ep. 199, t. 2, p. 758, sert à indiquer la différence qu'il y avait entre le rang de ces deux personnages. Bellénès devait à la naissance la qualité de prince des Maziques, tandis que Féricius était un chef nommé par les Romains. Les Barbares de l'Afrique, dit ce père de l'Église, sont innombrables, _sunt apud nos barbaræ innumerabiles gentes_; ils n'ont point de rois, _non habeant reges suos_, mais des commandants qui leur sont donnés par les Romains, _sed super eos præfecti a Romano constituantur imperio_. Il ajoute que ces peuplades et leurs chefs étaient chrétiens, _illi et ipsi eorum præfecti christiani esse cœperunt_. On aura par la suite occasion de remarquer que plusieurs des tribus maures et numides avaient cependant conservé leur ancienne croyance long-temps après cette époque.--S.-M.]
[Note 1063: _Prisco more militibus dedit occidendos._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1064: C'était le tribun des archers, _tribunus sagittariorum_.--S.-M.]
[Note 1065: _Salutaris vigor vincit inanem speciem clementiæ._ C'est un passage de la 2e lettre de Cicéron à Brutus, qui est cité par Ammien Marcellin, l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note latérale: LVII.
La guerre recommence.]
On alla ensuite attaquer le château de Gallonas, place très-forte qui servait de retraite aux Maures[1066]. L'armée y entra par la brèche, passa tous les habitants au fil de l'épée, et rasa les murailles. De là Théodose, après avoir traversé le mont Ancorarius[1067], comme il approchait de la forteresse de Tingita[1068], rencontra une armée de Maziques[1069], qui annoncèrent leur arrivée par une grêle de traits. Les Romains les chargèrent avec vigueur, et ces Barbares, malgré leur bravoure naturelle, ne purent tenir contre des troupes bien exercées et bien commandées. Ils furent taillés en pièces, à l'exception d'un petit nombre qui ayant échappé à l'épée des vainqueurs, vinrent ensuite se rendre, et obtinrent leur pardon. Théodose qui pénétrait de plus en plus dans l'intérieur de l'Afrique, envoya le successeur de Romanus dans la Mauritanie [Sitifense], pour mettre la province à couvert, et marcha contre d'autres Barbares nommés les Musons[1070]. Ceux-ci persuadés qu'on ne leur pardonnerait pas les massacres et les ravages qu'ils avaient faits dans la province romaine, s'étaient joints à Firmus, qu'ils espéraient voir bientôt maître de tout ce vaste continent.
[Note 1066: _Fundum nomine Gallonatis, muro circumdatum valido, receptaculum Maurorum tutissimum arietibus admotis evertit._ Amm. Marc. l. 29, c. 5. La position de ce lieu est tout-à-fait inconnue.--S.-M.]
[Note 1067: _Per Ancorarium montem, Mazicas in unum collectos invasit._ Amm. Marc. l. 29, c. 5. Aucun autre auteur ne fait mention de cette montagne que d'Anville croit être nommée actuellement _Waneseris_ (_Géog. abr._ t. 3, p. 102), sans en donner aucune autorité précise.--S.-M.]
[Note 1068: _Ad Tingitanum castellum progressus._ Amm. Marcell. l. 39, c. 5. Rien ne fait connaître la position de ce lieu.--S.-M.]
[Note 1069: Un nommé Suggès était leur chef. _Suggen eorum ductorem_; une lacune de quatre lignes qui se trouve dans le texte d'Ammien Marcellin, l. 29, c. 5, après ces mots, nous empêche de connaître ce qu'il avait dit de ce personnage.--S.-M.]
[Note 1070: _Gentem petit Musonem._ Amm. Marc. l. 29, c. 5. C'est la seule mention qui existe de ces peuples: ils sont peut-être les _Mucones_, Μουκῶνοι, de Ptolémée, l. 4, c. 1.--S.-M.]
[Note latérale: LVIII.
Retraite de Théodose.]
L'armée de Théodose, après les divers détachements qu'il avait été obligé de faire, était réduite à trois mille cinq cents hommes. Étant arrivé près de la ville d'Adda[1071], il apprit qu'il allait avoir sur les bras une multitude innombrable. Cyria, sœur de Firmus, puissante par ses richesses, soutenait avec une ardeur opiniâtre la révolte de son frère; elle mettait en mouvement toute l'Afrique jusqu'au mont Atlas. Tant de Barbares différents de mœurs, de figure, d'armes, de langage[1072], aguerris par l'habitude de combattre les lions de leurs montagnes, et presque aussi féroces que ces animaux, traversaient ces plaines arides et marchaient à Théodose. Bientôt ils parurent à la vue de l'armée romaine. On ne pouvait les attendre sans s'exposer à une perte certaine. On prit donc le parti de se retirer. Les Barbares précipitent leur marche; ils atteignent l'ennemi, l'enveloppent, l'attaquent avec furie. Les Romains, sûrs de périr, ne songeaient qu'à vendre bien cher leur vie, lorsqu'on aperçut un grand corps de troupes qui approchait. C'étaient des Maziques qui venaient se joindre aux autres Barbares. Mais ceux-ci voyant des déserteurs romains à la tête, et s'imaginant que c'était un secours pour Théodose, prirent la fuite et le laissèrent continuer librement sa retraite. Il arriva à un château qui appartenait à Mazuca[1073], où il fit brûler vifs quelques déserteurs, et couper les mains à plusieurs autres. Après avoir tenu la campagne une année entière, parce que l'hiver est inconnu dans ces climats, il revint à Tipasa[1074] au mois de février, lorsque Gratien était consul pour la troisième fois avec Équitius.
[Note 1071: _Juxta Addense municipium._ Amm. Marc. l. 29, c. 5. La position de ce lieu n'est pas plus connue que celle des autres villes déjà mentionnées.--S.-M.]
[Note 1072: _Dissonas cultu et sermonum varietate nationes plurimas unum spirantibus animis._ Amm. Marcell. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1073: C'était plutôt un lieu appelé _Mazucanum_, du nom sans doute de Mazuca, frère de Firmus. _Exinde Theodosius ad fundum venisset nomine Mazucanum._ Amm. Marcell. l. 29, c. 5. Il est impossible d'en indiquer la position.--S.-M.]
[Note 1074: Le texte d'Ammien Marcellin, l. 29, c. 5, porte ici _Tipata_. _Tipatam mense februario venit._--S.-M.]
[Note latérale: AN 374.
LIX.
Il se remet en campagne.]
Pendant qu'il donnait à ses soldats le temps de se reposer, il s'occupait lui-même des moyens de terminer la guerre. Une expédition si longue et si pénible lui avait appris, qu'il était impossible de réduire à force ouverte un ennemi accoutumé à la faim, à la soif, aux ardeurs de ces sables brûlants, courant sans cesse et échappant à toutes les poursuites. Il ne trouvait d'autre expédient que de lui enlever toutes ses ressources, en détachant de son parti les peuples de ces contrées[1075]. Dans ce dessein, avant que de se remettre en marche, il envoya de toutes parts des hommes adroits et intelligents, qui, par argent, par menaces, par promesses, vinrent à bout de gagner la plupart des Barbares. Firmus était toujours en course: mais les négociations secrètes de Théodose, et la défiance que lui inspirait l'infidélité naturelle de ses alliés, lui causaient de mortelles inquiétudes. Aussitôt qu'il apprit que le général romain approchait, il se crut trahi par les siens; et s'étant évadé pendant la nuit, il prit la fuite vers des montagnes éloignées et inaccessibles[1076]. La plupart de ses troupes, abandonnées de leur chef, se débandèrent. Les Romains, trouvant le camp presque désert, le pillèrent, tuèrent ceux qui y étaient restés, et marchèrent à la poursuite de Firmus, recevant à composition les Barbares dont ils traversaient le pays. Théodose y laissait des commandants[1077], dont la fidélité lui était connue. Le rebelle, qui n'était accompagné que d'un petit nombre d'esclaves, se voyant poursuivi avec tant d'opiniâtreté, jeta ses bagages et ses provisions pour fuir avec plus de vitesse[1078]. Ce fut un soulagement pour l'armée de Théodose qui manquait de subsistances. Il fit rafraîchir ses soldats, auxquels il distribua l'argent et les vivres, et défit sans peine un corps de montagnards[1079],qui s'étaient avancés à sa rencontre jusque dans la plaine[1080].
[Note 1075: Ammien Marcellin donne les noms, l. 29, c. 5, de plusieurs de ces tribus barbares. Ils ne se rencontrent point ailleurs. _Mittebat ad gentes circumsitas; Bajuras, Cantaurianos, Avastomates, Cafaves, Davaresque et finitimos alios._ Les _Baiuræ_ sont probablement les _Baniuri_, Βανίουροι, de Ptolémée, l. 4, c. 1, et de Pline, liv. 5, c. 2. On les retrouve aussi dans Silius Italicus, l. 3, v. 303. Pour les _Cantauriani_, ce sont les _Banturari_, Βαντουράροι de Ptolémée.--S.-M.]
[Note 1076: Ces montagnes sont appelées _Caprarienses_ par Ammien Marcellin, l. 29, c. 5. _Caprarienses montes longe remotos penetravit._--S.-M.]
[Note 1077: Ce n'étaient pas des commandants militaires choisis dans ses troupes, mais des chefs (_præfecti_) tirés de ces nations et tels que ceux dont parle St. Augustin. Voy. ci-devant, p. 473, note 1. _Gentibus per quas transibat dux consultissimus adposuit fidei compertæ præfectos._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1078: Il paraît même, d'après ce que dit Ammien Marcellin, qu'il abandonna sa femme.--S.-M.]
[Note 1079: Ces Barbares étaient les Caprariens et les Abanniens leurs voisins. _Caprariensibus Abannisque eorum vicinis prælio levi sublatis._ Amm. Marc. l. 29, c. 5. Il est question des Abanniens dans quelques autres auteurs, qui les nomment _Abennæ_, mais sans indiquer la situation de leur pays.--S.-M.]
[Note 1080: Ammien Marcellin rapportait, l. 29, c. 5, que Théodose s'était avancé jusqu'à une ville municipale de ces régions; mais il se trouve dans son texte une lacune qui a fait disparaître le nom de cette ville. _Ad municipium properavit_.....--S.-M.]
[Note latérale: LX.
Rencontre des Nègres.]
Il approchait de l'Atlas, dont la cime semble toucher les nues. Ayant appris que les Barbares en avaient fermé tous les passages, d'ailleurs impraticables à tout autre qu'aux habitants du pays, il retourna sur ses pas; et s'étant campé à quelque distance, il laissa au rebelle le temps d'assembler les Nègres[1081], qui habitaient au-delà de ces montagnes, et que les anciens nommaient Éthiopiens, ainsi que les nations situées au midi de l'Égypte. Ces peuples traversèrent l'Atlas à la suite de Firmus, accourant en confusion avec des cris menaçants. Leur figure affreuse et leur innombrable multitude jetèrent d'abord l'épouvante dans le cœur des Romains, qui prirent la fuite. Théodose les rallia, les rassura, pilla quelques magasins où il trouva des vivres en abondance, et revint à l'ennemi. Ses soldats marchaient les rangs serrés, agitant leurs boucliers comme pour défier ces noirs[1082] sauvages qu'ils ne redoutaient plus. Ceux-ci annonçaient leur fureur par le cliquetis de leurs armes, et par le bruit de leur targes dont ils se frappaient les genoux[1083]. Toutes ces menaces ne furent suivies d'aucun effet. Théodose, content d'avoir rendu l'honneur et le cœur à ses troupes, ne voulut point hasarder la bataille contre un nombre si inégal: après s'être tenu quelque temps en présence, il fit sa retraite en bon ordre; et les ennemis effrayés de sa contenance, le laissèrent s'éloigner, et se dispersèrent dans leurs montagnes plus promptement qu'ils n'étaient venus. Le Romain alla s'emparer de la ville de Conté[1084], où Firmus avait renfermé les prisonniers, les croyant en sûreté dans une place, que son éloignement et sa situation sur une hauteur mettaient hors d'insulte. On y trouva aussi des déserteurs, que Théodose punit avec sa sévérité ordinaire.
[Note 1081: Il est possible que Théodose ait eu à combattre les peuplades noires qui habitaient au-delà du mont Atlas, mais la chose ne résulte pas nécessairement du récit d'Ammien Marcellin. Cet auteur dit bien que les Éthiopiens aidèrent Firmus par de puissants secours, _adminiculis maximis_, mais il ne dit rien qui puisse faire supposer que ces Éthiopiens fussent noirs; le nom d'Éthiopien ne s'appliquant pas exclusivement aux hommes de cette couleur.--S.-M.]
[Note 1082: Cette indication ne se trouve pas dans Ammien Marcellin.--S.-M.]
[Note 1083: _Quanquam igitur immite quiddam barbaricis concrepantibus armis manipuli furentium imminebant, ipsi quoque parmas genibus illidentes._ Amm. Marcell. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1084: _Ad civitatem nomine Contensem flexit iter._ Amm. Marc. l. 29, c. 5. C'est encore une ville dont la position est inconnue.--S.-M.]
[Note latérale: LXI.
Guerre contre les Isafliens.]
Firmus, abandonné des Nègres, se réfugia avec Mazuca son frère, et le reste de sa famille, dans le pays des Isafliens[1085]. C'était le peuple le plus puissant de ces contrées[1086]. Le roi Igmazen était guerrier, et célèbre par ses victoires[1087]. Le commerce qu'il entretenait avec la province romaine lui avait procuré de grandes richesses[1088]. Théodose lui envoya demander le rebelle, et, sur son refus, il lui déclara la guerre. Il y eut une sanglante bataille, où les Romains, enveloppés, furent obligés de faire face de toutes parts, et malgré ce désavantage taillèrent les ennemis en pièces. Firmus chargea lui-même à la tête des troupes: il s'exposa sans ménagement; et ce ne fut qu'après les derniers efforts, qu'il se sauva par la force et la vitesse de son cheval, accoutumé à courir sur les rochers et au bord des précipices. Mazuca son frère, blessé à mort, fut fait prisonnier. Comme on le conduisait à Césarée, où il avait laissé des marques de sa fureur[1089], il s'arracha lui-même la vie en déchirant sa plaie. Sa tête fut portée dans la ville; elle y fut reçue avec cette joie cruelle que produit la vengeance. Théodose ravagea les terres des Isafliens. Plusieurs habitants de la province romaine[1090], qui s'étaient liés avec ces Barbares et retirés dans leur pays, tombèrent entre ses mains. Convaincus d'avoir, par de sourdes pratiques, favorisé la rébellion, ils furent condamnés au feu. De là Théodose s'avança jusque dans une contrée nommée la Jubalène[1091]: c'était la patrie de Nubel, père de Firmus[1092]; mais il fut arrêté dans sa marche par de hautes montagnes, et quoiqu'il s'en fût ouvert le passage malgré les naturels du pays qu'il tailla en pièces, cependant, craignant de s'engager dans ces défilés dangereux, il tourna vers la forteresse d'Audia[1093], où les Jésaliens[1094], nation féroce, vinrent lui offrir des secours de troupes et de vivres.
[Note 1085: _Verus indicat explorator, confugisse ad Isaflensium populum Firmum._ Amm. Marc. l. 29, c. 5. Ammien Marcellin est le seul qui parle de ces _Isaflenses_.--S.-M.]
[Note 1086: Ammien Marcellin ne dit rien qui puisse faire croire que les Isafliens fussent effectivement plus puissants qu'aucun des peuples de ces régions.--S.-M.]
[Note 1087: _Rex eorum Igmazen vincere antehac assuetus._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1088: _Rex Igmazen nomine, spectatus per eos tractus opibusque insignis._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1089: _Ubi sæva inusserat monumenta facinorum pessimorum._ Ammien Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1090: C'étaient un magistrat appelé Évasius, _Evasium potentem municipem_, son fils Florus et quelques autres.--S.-M.]
[Note 1091: _Exindeque pergens interius, nationem Iubalenam spiritu adgressus ingenti._ Amm. Marc. l. 29, c. 5. Il serait possible que cette contrée intérieure dût son nom à sa disposition physique, ou à sa situation au milieu des montagnes. _Djebal_, en arabe et _Gabal_ en hébreu, signifient _montagne_. Ce serait, s'il en était ainsi un sûr indice que la langue des Phéniciens ou des Carthaginois avait pénétré assez avant dans le pays. Ce qui semble venir à l'appui de cette conjecture, c'est que presqu'aussitôt Ammien Marcellin fait mention des montagnes difficiles qui se trouvaient dans ce canton et qui retardèrent la marche de Théodose: _Repulsus altitudine montium et flexuosis angustiis stetit_. Au reste, il n'est question de ce pays nulle part ailleurs que dans Ammien Marcellin.--S.-M.]
[Note 1092: _Ubi natum Nubelem patrem didicerat Firmi._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1093: _Revertit ad Audiense castellum._ Amm. Marc. l. 29, c. 5. Cette place est mentionnée dans la _Notice de l'empire_.--S.-M.]
[Note 1094: _Iesalensium gens fera._ Amm. Marc. l. 29, c. 5. Le pays occupé par cette nation n'est pas plus connu que les autres.--S.-M.]
[Note latérale: LXII.
Victoire remportée sur ces Barbares.]
Toutes ces marches diverses avaient pour objet la poursuite de Firmus. Il fuyait de contrée en contrée sur cette frontière sauvage. Enfin, Théodose, voulant délasser ses troupes, campa près du château de Médianum[1095]: il y demeura quelques jours sans cesser d'agir auprès des Barbares, pour les engager à lui livrer le fugitif. Il apprit qu'il était retourné chez les Isafliens: il marcha aussitôt de ce côté-là. Comme il entrait dans le pays, le roi Igmazen vint hardiment à sa rencontre: _Qui es-tu_, dit-il à Théodose, _et quel dessein t'amène ici?_ Le général romain le regardant avec fierté: _Je suis_, lui dit-il, _un des officiers de Valentinien, maître de toute la terre: il m'envoie pour arrêter un brigand: si tu ne le remets entre mes mains sans différer, tu périras avec toute ta nation_[1096]. Un discours si menaçant irrita le prince barbare: il ne répondit que par des injures, et se retira plein de colère. Le lendemain, dès que le jour parut, les Barbares vinrent avec une contenance assurée présenter la bataille. Le front de leur armée était composé de près de vingt mille hommes; la seconde ligne, encore plus nombreuse, devait peu à peu s'étendre pendant le combat, et enfermer les Romains qui n'étaient guère plus de trois mille[1097]. Les Jésaliens, malgré les promesses faites à Théodose, s'étaient joints à eux. Les Romains animés par le souvenir de leurs victoires, resserrant leurs bataillons, et se couvrant de toutes parts de leurs boucliers, soutinrent, sans s'ébranler, les efforts des ennemis. Le combat dura tout le jour. Vers le soir on vit paraître Firmus, qui monté à l'avantage, déployant son manteau de couleur de pourpre[1098], criait aux soldats romains que _s'ils voulaient éviter une mort certaine, ils n'avaient point d'autre ressource que de livrer Théodose, ce tyran inhumain, cet inventeur de supplices cruels_. Ces paroles n'inspirèrent que de l'indignation à la plupart des soldats, et redoublèrent leur courage. Mais il y en eut qui en furent effrayés, et qui cessèrent de combattre. Enfin la nuit sépara les deux armées; et Théodose, profitant des ténèbres retourna à la forteresse d'Audia[1099]. Il y passa ses troupes en revue, et punit ceux qui s'étaient déshonorés par leur lâcheté; il leur fit couper la main droite: quelques-uns furent brûlés vifs. Il s'arrêta quelques jours en ce lieu, veillant sans cesse pour éviter les surprises. Cette précaution n'était pas inutile. Quelques Barbares étant venus attaquer son camp pendant une nuit fort obscure, il les repoussa, et en fit prisonniers plusieurs qui avaient déjà forcé le retranchement. Il marcha ensuite en diligence vers les Jésaliens, et ayant pris pour pénétrer dans leur pays des routes détournées, par lesquelles on ne l'attendait pas, il se vengea de leur infidélité par le massacre et le ravage. Après avoir ainsi terminé l'expédition de cette année, il traversa la Mauritanie Césarienne et revint à Sitifis, où il fit mourir dans la torture, et brûler après leur mort, Castor et Martinianus, les principaux ministres des rapines et des forfaits du comte Romanus. Il attendait des ordres de l'empereur pour instruire le procès du comte même; mais Valentinien mourut avant la fin de cette affaire.
[Note 1095: _Propè munimentum nomine Medianum._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1096: _Comes, ait, Valentiniani sum, orbis terrarum domini, ad opprimendum latronem funereum missus: quem nisi statim reddideris, ut invictus statuit imperator, peribis funditùs cum gente quam regis._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1097: _Admodum pauci._ Amm. Marc. l. 29, c. 5. Cet auteur ne détermine pas quel était le nombre des Romains.--S.-M.]
[Note 1098: _Firmus equo celsiori insidens, sago puniceo porrectius panso_, etc. Amm. Marc. l. 29, c. 5. Cette indication pourrait donner lieu de croire que Firmus avait pris effectivement la pourpre et qu'il s'était fait déclarer empereur, comme le pensent quelques auteurs, et comme je l'ai déja remarqué. Voyez ce qui est dit ci-devant § 51, p. 466, n. 4.--S.-M.]
[Note 1099: Le texte d'Ammien Marcellin, l. 29, c. 5, porte _ad Duodiense castellum_, mais il est évident qu'il y a une erreur et qu'il faut lire _ad castellum Audiense_; car c'est effectivement de ce fort que Théodose était parti pour marcher contre Igmazen.--S.-M.]
[Note latérale: LXIII.
Mort de Firmus.]
L'année suivante[1100] Théodose retourna dans le pays des Isafliens, et les défit dans une bataille. Igmazen, accoutumé à vaincre, fut effrayé de ce changement de fortune, et voyant que, si la guerre continuait, l'interruption du commerce le priverait lui et ses sujets des choses les plus nécessaires à la vie[1101], il se détermina à satisfaire Théodose. Il eut assez de confiance en sa bonne foi et sa générosité, pour aller seul secrètement s'aboucher avec lui. Il le pria de lui envoyer Masilla, un des chefs des Maziques[1102], qui était fidèle aux Romains. Ce fut par l'entremise de ce Masilla, qu'Igmazen fit savoir à Théodose: Qu'_il désirait sincèrement la paix, mais qu'il ne pouvait actuellement la conclure sans révolter ses sujets: que pour y parvenir, il fallait y forcer les Isafliens par la terreur des armes romaines et par des attaques continuelles; qu'ils étaient attachés au parti du rebelle, et qu'ils ne se lasseraient de l'assister, que quand il sentiraient que l'honneur de le défendre leur coûterait trop cher; qu'alors ils laisseraient à_ _leur prince la liberté de traiter avec Théodose_. Le Romain suivit ce conseil; il fatigua les Isafliens par tant de défaites et de ravages, que Firmus ne trouvant plus sa sûreté dans leur pays, songeait à la chercher ailleurs, lorsque le roi s'assura de sa personne. Firmus avait déja reçu quelques avis[1103], de la secrète intelligence établie entre Igmazen et les Romains. Quand il se vit arrêté, ne doutant plus que sa perte ne fût résolue, il voulut au moins disposer de sa vie. S'étant donc rempli de vin pour s'étourdir sur les craintes de la mort, il prit le moment de la nuit où ses gardes étaient endormis, et s'étrangla lui-même. Igmazen en fut affligé: il se faisait un mérite de conduire le rebelle au camp des Romains. Il voulut du moins le livrer mort. Après avoir reçu un sauf-conduit pour lui-même, il fit charger le corps de Firmus sur un chameau, et le conduisit à Théodose, qui s'était déjà rapproché de la mer, et qui campait près d'un château voisin de Rusibicari[1104]. Théodose s'étant assuré par le témoignage de ceux qui connaissaient le rebelle, que c'était véritablement le corps de Firmus, reprit la route de Sitifis. Il arriva comme en triomphe, au milieu des louanges et des acclamations de tout le peuple de la province, dont il était le libérateur.
[Note 1100: C'est-à-dire en l'an 375, sous le règne de Gratien.--S.-M.]
[Note 1101: _Terrore fluctuans mali præsentis, nihilque commerciis vetitis ad vitam spei sibi restare si obstinatius egerit arbitratus._ Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1102: _Masillam Mazicum optimatem._--S.-M.]
[Note 1103: C'est de Masilla lui-même qu'il tenait cet avis, selon Ammien Marcellin, l. 29. c. 5, _obscuriùs gesta didicerat per Masillam_.--S.-M.]
[Note 1104: _Ad Subicarense castellum._ Il faut lire dans cet endroit d'Ammien Marcellin, _ad Rusibicarense castellum_. Rusibicari était une ville maritime de la Mauritanie Césarienne à 61 milles à l'orient d'Icosium.--S.-M.]
FIN DU LIVRE DIX-HUITIÈME ET DU TOME TROISIÈME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LE TOME TROISIÈME
DE L'HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
LIVRE TREIZIÈME.
1. Conduite de Julien à l'égard de ses ennemis. 2. Ses occupations à Antioche. 3. Son amitié pour Libanius. 4. Il va au mont Casius. 5. Il censure la négligence des habitants d'Antioche au sujet des sacrifices. 6. Mort d'Artémius. 7. George massacré. 8. Julien cherche à soulever le peuple contre les chrétiens. 9. Fureur des païens. 10. Supplices de Marc, évêque d'Aréthuse. 11. Zèle ardent des chrétiens. 12. Superstitions de Julien. 13. Translation des reliques de saint Babylas. 14. Colère de Julien. 15. Fermeté d'une femme chrétienne. 16. Incendie du temple de Daphné. 17. Impiété du comte Julien. 18. Ses cruautés réprimées par l'empereur. 19. Mort de Juventinus et de Maximin. 20. Malheurs arrivés cette année. 21. Disette à Antioche. 22. Julien l'augmente en voulant la diminuer. 23. Nouvelle persécution d'Athanase. 24. Il est chassé d'Alexandrie. 25. Livres de Julien contre la religion chrétienne. 26. Mort du comte Julien. 27. Propositions de Sapor rejetées. 28. Julien consul. 29. Mauvais présages. 30. Il persiste dans le dessein d'attaquer les Perses. [31. Lettre de Julien à Arsace. 32. Nouvelles menaces de Julien.] 33. Il projette de rétablir le temple de Jérusalem. 34. Insolence des Juifs. 35. Julien leur ordonne de rebâtir leur temple. 36. Empressement des Juifs. 37. Prodiges qui arrêtent l'entreprise. 38. Croix lumineuses. 39. Preuves de ce miracle. 40. Railleries du peuple d'Antioche. 41. Julien compose le Misopogon. 42. Clémence et dureté de Julien. Page 1.
LIVRE QUATORZIÈME.
1. Départ d'Antioche. 2. Liberté d'un habitant de Bérhée. 3. Julien à Hiérapolis. 4. Il passe l'Εuphrate. 5. Julien à Carrhes. 6. Il dispose tout pour sa marche. 7. Il arrive à Callinicus. 8. A Circésium. 9. Discours de Julien à ses troupes. 10. Marche de l'armée en Assyrie. 11. Elle avance dans le pays ennemi. 12. Prise de la forteresse d'Anatha. 13. Inondation de l'Euphrate. 14. Précautions de Julien. 15. Marche jusqu'à Pirisabora. 16. Prise de Pirisabora. 17. Sévérité de Julien. 18. Réprimande qu'il fait à ses soldats. 19. Marche jusqu'à Maogamalcha. 20. Situation de la ville. 21. Péril de Julien. 22. Divers événements qui se passent hors de la ville. 23. Attaques. 24. Prise de la ville. 25. Modération de Julien. 26. Ennemis enfermés dans des souterrains. 27. On détruit le parc du roi de Perse. 28. Suite de la marche. 29. Passage du Naarmalcha. 30. Julien rassure ses soldats. 31. Passage du Tigre. 32. Combat contre les Perses. 33. Suites de la victoire. 34. Julien se détermine à ne pas assiéger Ctésiphon. 35. Il refuse la paix. 36. Il est trompé par un transfuge. 37. Il brûle ses vaisseaux. 38. Il ne peut pénétrer dans la Perse. 39. Il prend le chemin de la Corduène. 40. Marche de l'armée. 41. Arrivée de l'armée royale. 42. Divers événements de la marche. 43. Bataille de Maranga. 44. Inquiétudes de Julien. 45. Blessure de Julien. 46. Succès du combat. 47. Dernières paroles de Julien. 48. Sa mort. 49. Précis de son caractère. 50. Fables inventées au sujet de sa mort. 51. Faits véritables. Page 53.
LIVRE QUINZIÈME.
1. État de l'armée. 2. Élection de Jovien. 3. Qualités de ce prince. 4. Il est reconnu par les soldats. 5. Trahison d'un officier. 6. Marche des Romains. 7. Continuation de la marche. 8. On essaie de repasser le Tigre. 9. Paix proposée par Sapor. 10. Négociation. 11. Conclusion du traité. 12. Examen de ce traité. 13. Jovien repasse le Tigre. 14. Il s'assure de l'Occident. 15. Il arrive à Nisibe. 16. Nisibe abandonnée aux Perses. 17. Discours de Sabinus. 18. Départ des habitants de Nisibe. 19. Diversité des impressions que fit la mort de Julien. 20. Sépulture de Julien. 21. Jovien à Antioche. 22. Il se propose de rétablir la concorde dans ses états. 23. Sa conduite à l'égard des païens. 24. A l'égard des catholiques. 25. A l'égard des hérétiques. 26. Les Ariens rebutés par l'empereur. 27. Troubles en Afrique. 28. Jovien part d'Antioche. 29. État des affaires de la Gaule. 30. Consulat de Jovien. 31. Mort de Jovien. Page 147.
LIVRE SEIZIÈME.
1. Infortune de Varronianus. 2. Valentinien est élu empereur. 3. Histoire du père de Valentinien. 4. Qualités de Valentinien. 5. Disgraces précédentes de Valentinien. 6. Il est proclamé par les soldats. 7. On veut le forcer à se nommer un collègue. 8. Il résiste à la volonté des soldats. 9. Il retient Salluste dans la préfecture. 10. Il prend pour collègue son frère Valens. 11. Députations des villes. 12. Sévérité excessive de Valentinien. 13. Mouvements des Barbares. 14. Maladie des deux princes. 15. Procédures rigoureuses contre les prétendus magiciens. 16. Premières lois des deux princes. 17. Division des provinces de l'empire. 18. Divers réglements de Valentinien. 19. Valentinien à Milan. 20. Il donne liberté de religion. 21. Conduite de Valentinien à l'égard des hérétiques. 22. A l'égard de l'église catholique. 23. Valens à Constantinople. 24. Établissement des Défenseurs. 25. Tremblement de terre. 26. Valentinien en Gaule. 27. Valens apprend la révolte de Procope. 28. Aventures de Procope. 29. Méchanceté de Pétronius, beau-père de Valens. 30. Intrigues de Procope. 31. Procope prend le titre d'empereur. 32. Il se rend maître de Constantinople. 33. Artifices de Procope. 34. Il donne les charges à ses partisans. 35. Il se prépare à la guerre. 36. Valentinien apprend la révolte. 37. Premiers succès de Procope. 38. Siége de Chalcédoine. 39. Arinthée se fait livrer un des généraux de Procope. 40. Siége de Cyzique. 41. Hormisdas le fils partisan de Procope. 42. Vexations de Procope. 43. Il se prépare à continuer la guerre. 44. Naissance de Valentinien Galate. 45. Bataille de Thyatire. 46. Défaite et mort de Procope. 47. Mort de Marcellus. 48. Punition des complices de Procope. 49. Histoire d'Andronicus. 50. Conduite de Valens à l'égard de quelques partisans de Procope. 51. Ruine des murs de Chalcédoine. 52. Siége de Philippopolis. 53. Guerre contre les Allemans. 54. Valentinien veut punir les fuyards. 55. Victoires de Jovinus. 56. Suites de ses victoires. 57. Caractère de divers magistrats de ce temps-là. 58. Symmaque, préfet de Rome. 59. Lampadius. 60. Schisme d'Ursinus. Page 194.
LIVRE DIX-SEPTIÈME.
1. Altération dans le caractère des Romains. 2. Consuls. [3. Situation de l'Orient. 4. Révolutions de l'Arménie. 5. Arsace fait une irruption dans la Médie. 6. Sapor attaque l'Arménie. 7. Arsace résiste seul au roi de Perse. 8. Les Arméniens trahissent leur roi. 9. Fidélité du patriarche Nersès. 10. Arsace est prisonnier de Sapor. 11. Perfidie de Sapor. 12. Arsace est emmené prisonnier en Perse. 13. Conquête de l'Arménie par les Perses.] 14. Maladie de Valentinien. 15. Gratien Auguste. 16. Paroles de Valentinien à son fils. 17. Caractère du questeur Eupraxius. 18. Théodose dans la Grande-Bretagne. 19. Conspiration de Valentinus étouffée. 20. Théodose bat les Saxons et les Francs. 21. La ville de Mayence [_Mogontiacum_] surprise par les Allemans. 22. Mort du roi Vithicabius. 23. Actions cruelles de Valentinien. 24. Rigueurs de Valentinien dans l'exercice de la justice. 25. Prétextatus préfet de Rome. 26. Valens se déclare pour les Ariens. 27. Athanase est encore chassé de son siége. 28. Commencement de la guerre des Goths. 29. Leur origine et leurs migrations. 30. Guerres et incursions des Goths. 31. Leur caractère et leurs mœurs. 32. Division en Visigoths et Ostrogoths. 33. Causes de la guerre des Goths. 34. Valens refuse de rendre les prisonniers. 35. Disposition pour la guerre contre les Goths. 36. Première campagne. 37. Seconde campagne. 38. Guerre de Valentinien en Allemagne. 39. Dispositions des Romains et des Allemans. 40. Bataille de Sultz [_Solicinium_]. 41. Second mariage de Valentinien. 42. Loi sur les avocats. 43. Loi contre les concussions. 44. Établissement des médecins de charité. 45. Probus, préfet du prétoire. 46. Caractère de Probus. 47. Olybrius, préfet de Rome. 48. Valentinien fortifie les bords du Rhin. 49. Romains surpris et tués par les Allemans. 50. Punitions sévères. 51. Suite de la guerre des Goths. 52. Paix avec les Goths. 53. Forts bâtis sur le Danube. 54. Valens à Constantinople. 55. Incursions des Isauriens. 56. Pillages en Syrie. [57. Sapor s'empare de l'Ibérie. 58. Ses cruautés en Arménie. 59. Tyrannie de Méroujan. 60. Adresse de la reine Pharandsem. 61. Para est rétabli en Arménie. 62. Il est chassé. 63. Mort de Pharandsem. 64. Para est rétabli de nouveau. 65. Les Arméniens entrent en Perse. 66. Les Perses chassés de l'Arménie. 67. Mort d'Arsace.] Page 267.
LIVRE DIX-HUITIÈME.
1. Valens établit Démophile sur le siége de Constantinople. 2. Persécution des catholiques. 3. Valens fait brûler vifs quatre-vingts ecclésiastiques. 4. Famine. 5. Modestus préfet du prétoire. 6. Élévation de Maximin. 7. Il est chargé de rechercher les crimes de magie. 8. Ses cruautés. 9. Condamnations. 10. Funestes artifices de Maximin pour multiplier les accusations. 11. Histoire d'Aginatius. 12. Méchanceté de Simplicius, successeur de Maximin. 13. Calomnie contre Aginatius. 14. Sa mort. 15. Ampélius préfet de Rome. 16. Réglement de Valentinien pour les études de Rome. 17. Il défend les mariages avec les Barbares. 18. Perfidie des Romains à l'égard des Saxons. 19. Valentinien appelle les Bourguignons pour faire la guerre aux Allemans. 20. Origine et mœurs des Bourguignons. 21. Ils viennent sur le Rhin et se retirent mécontents. 22. Valentinien veut surprendre Macrianus roi des Allemans. 23. Macrianus lui échappe. 24. Cruautés de Valentinien dans la Gaule. 25. Lois de Valentinien. 26. Valens traverse l'Asie. 27. S. Basile lui résiste. 28. Valens tremble devant S. Basile. 29. Mort de Valentinien Galate. 30. S. Basile arrête une sédition dans Césarée. 31. Valens à Antioche. [32. Nouvelles intrigues de Sapor en Arménie.] 33. Valens envoie des troupes dans l'Ibérie. 34. Valens à Édesse. 35. Il traverse la Mésopotamie. [36. Le roi d'Arménie soumet tous les rebelles de ses états.] 37. Décennales des deux empereurs. 38. Seconde campagne de Valens contre les Perses. [39. Nouveaux troubles en Arménie. 40. Mort du patriarche Nersès.] 41. Courses des Blemmyes. 42. Guerre de Mavia, reine des Sarrasins. 43. Persécution en Égypte. 44. Troubles d'Afrique. 45. Plaintes de ceux de Leptis éludées par les intrigues du comte Romanus. 46. Nouvelles incursions des Austuriens. 47. Succès des artifices de Romanus. 48. Innocents mis à mort. 49. Découverte et punition de l'imposture. 50. Suites de cette affaire sous Gratien. 51. Révolte de Firmus. 52. Théodose envoyé contre Firmus. 53. Conduite prudente de Théodose. 54. Ses premiers succès. 55. Firmus se soumet en apparence. 56. Punition des déserteurs. 57. La guerre recommence. 58. Belle retraite de Théodose. 59. Il se remet en campagne. 60. Rencontre des Nègres. 61. Guerre contre les Isafliens. 62. Victoire remportée sur les Barbares. 63. Mort de Firmus. Page 390.
FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME.