Part 9
[Note 64: Il y avait aussi le duc de Dino, Edmond, troisième enfant d'Archambault de Périgord, qui était alors trop jeune pour venir dans le salon de son oncle.]
M. de Talleyrand n'aimait pas la causerie organisée, comme souvent cela était chez madame de Staël; il est même assez silencieux habituellement, et je l'ai vu quelquefois demeurer trois et quatre heures ne parlant que pour nommer les cartes au whist.
Les hommes de son intimité étaient aussi de cette humeur assez silencieuse, excepté cependant M. de Sainte-Foix, aimable conteur lorsqu'une fois il avait la parole, et l'un des hommes les plus spirituels de son temps: parmi les autres, c'était M. de Montrond, dont j'ai parlé dans le volume précédent; c'était M. de Choiseul-Gouffier[65], homme du monde et savant tout à la fois, sachant _dire_ avec tout le charme qu'on peut attendre d'une femme dans une histoire _racontée_, et tout le sérieux pourtant d'un homme comme lui, dans la peinture des moeurs d'un empire qui s'écroule par la chute visible de l'une des assises du monument. Que de fois je me suis oubliée l'écoutant encore à deux heures du matin, et regrettant que madame Grandt nous répétât qu'elle _avait mal à la tête_!
[Note 65: M. de Choiseul-Gouffier, ambassadeur de France à Constantinople, homme parfaitement aimable.]
M. de La Vaupalière était aussi de la société intime de M. de Talleyrand. Sans être sur la ligne des hommes avec lesquels il vivait habituellement, M. de La Vaupalière était un homme du monde aimable et doux à vivre. Ami de M. de Vaudreuil[66], il avait toute l'élégance ancienne, tout ce charme de politesse qui fait tant aimer la société française, en raison de cette urbanité qui est un de nos charmes puissants de tradition sur lesquels nous vivons encore; et puis il était parfaitement bon.
[Note 66: M. de Vaudreuil, amant de madame de Polignac; c'était un des hommes les plus agréables de la cour de Marie-Antoinette.]
M. de Narbonne (le comte Louis) était encore un ami très-cher de M. de Talleyrand; il passait presque sa vie chez lui dans cette première époque du ministère de M. de Talleyrand... Je n'ai rien de nouveau à en dire. J'ai formulé mon opinion sur M. de Narbonne avec une profonde conviction de tout ce qu'il possédait de parfait par le coeur et par l'esprit. Mes regrets accompagneront son nom, et sa mémoire me sera toujours aussi chère et sacrée que celle de mon père... M. de Narbonne contribuait donc grandement à ce plaisir qu'on trouvait chez M. de Talleyrand, comme société intime. M. le prince de Nassau y venait aussi assidûment... M. d'Herenaude, lorsque ses occupations le lui permettaient, venait également à la petite maison de la rue d'Anjou, car cette fois M. de Talleyrand n'avait pas été reprendre le grand hôtel Gallifet. J'ai toujours pensé que madame Grandt en était le motif. Comment, en effet, conduire madame Grandt dans les salons d'un ministère, et d'un ministère comme celui des Affaires étrangères encore!
Les femmes étaient madame et mademoiselle de Coigny... et (chose étrange!) beaucoup de nous autres jeunes mariées qui ne savions pas ce que nous faisions, et que nos maris conduisaient chez M. de Talleyrand, dont quelques-uns savaient apprécier l'esprit. De ce nombre était M. d'Abrantès; il aimait beaucoup M. de Talleyrand, et fut charmé quand il me trouva moi-même toute ravie d'aller avec lui. M. de Talleyrand venait chez ma mère, rarement à la vérité, parce que ma mère, très-exagérée dans son opinion royaliste, et ne voyant souvent que des personnes de cette même opinion, entre autres le prince et la princesse de Chalais, cousins-germains de M. de Talleyrand, mais ne l'aimant pas, il ne cherchait pas une maison où cependant il était apprécié, mais par la maîtresse de la maison seulement. Il suivait de là que ma mère ignorait complétement que M. de Talleyrand logeât chez madame Grandt, ou madame Grandt chez M. de Talleyrand... Nous étions plusieurs dans le même cas; Duroc y conduisait aussi sa femme, ainsi que plusieurs de ses camarades, comme Savary, Lauriston, etc...
Cette petite maison de la rue d'Anjou était fort jolie... Il y avait un salon fort grand, voilà tout; plus tard, il y eut une galerie en manière de serre chaude qui agrandit le local.
M. de Talleyrand jouait beaucoup, soit au whist, soit au creps; il jouait toujours... On soupait chez lui, quoiqu'il ne soupât pas... mais il avait _réinstitué_ cette ancienne coutume, si favorable au charme de la causerie. Madame Grandt aimait ensuite le souper pour lui-même, et M. de Talleyrand la trouva très-docile pour cette coutume; Brillat-Savarin aurait fait un _Aphorisme_[67] sur les soupers de madame Grandt, plus tard madame de Talleyrand, pour peu qu'elle le lui eût demandé.
[Note 67: Charmant ouvrage de Brillat-Savarin, où l'art de savoir bien manger est démontré avec tout l'esprit possible.]
Un homme remarquable de l'époque allait aussi chez M. de Talleyrand, c'était Brillat-Savarin; il y avait son rival également, que M. de Talleyrand aimait assez aussi: c'était M. de La Reynière, que personne n'aimait; mais M. de La Reynière n'était qu'un élève à côté de Brillat-Savarin; et puis, le premier est un cynique méchant et atrabilaire, tandis que Brillat-Savarin est toujours prêt à couronner sa coupe de roses et de jasmin... Il mange pour vivre, lui; mais comme il veut bien vivre, il fait de cette action très-importante l'objet d'une attention spéciale. Après avoir lu l'_Almanach des Gourmands_, je n'avais plus faim... Après avoir lu Brillat-Savarin, je demandais mon dîner.
Le seul reproche que je lui fasse, à Brillat-Savarin, c'est de ne pas assez s'occuper du _contenant_, tout en disant merveille du _contenu_. C'est peut-être une réflexion de femme que je fais là; mais il me semble que rien n'est plus nécessaire au bien-être confortable d'un bon dîner que des cristaux, une belle argenterie, de belles porcelaines, du linge de Flandre ou de Saxe, et enfin de tout ce luxe qui peut entourer aujourd'hui un objet qu'on veut orner...
M. de Talleyrand prit, dans les premières années du Consulat, une petite campagne à Auteuil près de la _Tuilerie_, maison appartenant alors à madame de Vaudé. Cette maison d'Auteuil était fort petite et ne contenait quelquefois qu'à grand'peine les convives de M. de Talleyrand; car on venait lui demander à dîner sans qu'il attendît, et cela le charmait. Madame de Luynes, la vicomtesse de Laval, madame et mademoiselle de Coigny, le général Sébastiani, le général Junot, M. de Montrond, M. de Sainte-Foix, M. de La Vaupalière, M. de Narbonne, M. de Choiseul, M. de Nassau (après la paix de Lunéville), le bailli de Ferrette, et puis un autre original qu'on trouvait partout, qui était reçu partout et ne tenait à rien, si ce n'est au prince primat, qui ne le connaissait pas, le comte de Grandcourt; et puis quelques membres du Corps diplomatique plus familiers dans la maison que les autres.
Quoique cette campagne fût si près de Paris, qu'elle pouvait, en vérité, passer pour une petite maison du faubourg, la vie y devenait à l'instant même plus commode et plus facile... M. de Talleyrand causait davantage... Il jouait au billard après et avant le dîner; il y avait un mouvement enfin que madame Grandt ne pouvait pas, comme cela lui arrivait à Paris, transformer en un état passif... et faire d'une troupe de gens ayant volonté d'agir et de penser, un cercle imitant un serpent qui se mord la queue... un cercle éternel d'où vous ne pouvez sortir. J'ai éprouvé cet effet presque magnétique plusieurs fois dans la rue d'Anjou...
Les bonnes journées d'Auteuil étaient celles où l'on arrivait à trois heures... on se promenait ou dans le bois, ou dans le jardin. Si M. de Talleyrand ne travaillait pas avec le premier Consul et que ses convives lui fussent agréables, il les venait trouver, et alors il était charmant; on dînait fort bien, car sa maison était bien tenue... On jouait au billard, ou bien au creps, ou à un autre jeu que l'une de ces dames aurait indiqué. Madame de Balby, lorsqu'après elle fut de retour, aurait remué le cornet jusqu'au jour. Je n'ai jamais connu personne aimant le jeu comme madame de Balby. Je parlerai plus tard d'elle en parlant de madame la duchesse de Luynes.
Dans le courant de la soirée, M. de Talleyrand travaillait une ou deux heures, lorsqu'il n'allait pas à la Malmaison ou bien aux Tuileries, et puis, revenant dans le salon, il allait à la table de jeu, faisait quelques coups de creps, ou bien, s'il avait plus de temps, un ou deux robbers de whist. Il s'arrêtait ensuite à une grande table ronde, sur laquelle il faisait mettre de grands volumes de gravures anglaises, dont il avait déjà, à cette époque, une des plus magnifiques collections connues; il faisait placer sur cette table de grandes gravures et des voyages pour sa nièce et pour moi. Sa nièce n'était pas encore mariée; je l'étais depuis seulement six mois.
J'aimais beaucoup M. de Talleyrand alors; M. d'Abrantès, qui l'aimait beaucoup aussi, avait surtout pour lui un attachement fondé sur de la reconnaissance, car nous croyions tous qu'il aimait Napoléon.
Lors de la signature de la paix de Lunéville, dont Joseph fut chargé, Paris fut extrêmement brillant, et le ministre des Affaires étrangères se trouva nécessairement placé de manière à recevoir tout ce qui affluait à Paris de plus considérable, soit de la Russie, soit de la Prusse, de l'Autriche, etc., enfin de toute l'Allemagne comme de tout le Midi.
Je n'ai jamais pu savoir si M. de Talleyrand avait été pour quelque chose dans la résolution que prit Bonaparte d'éloigner Sieyès du gouvernement; ce que je sais, c'est qu'il ne l'aimait ni ne l'estimait même comme homme de talent... et que ses mauvaises plaisanteries sur Sieyès ont pu donner à Bonaparte une opinion tout opposée à ce qu'il avait d'abord voulu faire. Sieyès était, au fait, un homme fort léger; il avait le goût des choses étroites et cachées; sa manière d'opérer était misérable, avec toute cette réputation gigantesque qui ne fut au fait jamais prouvée par rien. Mirabeau avait déjà jugé Sieyès, et ce qui est survenu n'a pas donné lieu de ne le pas croire.
--Je le tuerai par le silence, avait dit Mirabeau... J'en dirai tant de bien qu'il n'osera jamais parler.
Ce qui arriva.
Mais le résultat du mot fut singulier; Sieyès, renvoyé au dedans de lui-même, prit en effet le parti du silence, et ne fit à ses admirateurs l'honneur de leur parler que dans de rares circonstances; ce qui fit dire à ses partisans que Sieyès était un homme _profond_. Le mot ayant été dit un jour devant M. de Talleyrand, il répondit:
«Profond!... c'est creux que vous voulez dire.»
Le mot était vif. On le reporta à Sieyès. Il fut furieux, et ne le pardonna ni ne l'oublia. Il avait de l'esprit, s'il n'avait pas de talent; il employa le sien à tourner M. de Talleyrand le plus qu'il le pouvait en ridicule. Le fameux mot qu'on a prêté à un autre est de lui, sur le portrait de M. de Talleyrand par Gérard.
«Il ressemble à une vieille femme qui vient d'ôter son rouge et ses mouches.»
Et il y a aussi quelque vérité là-dedans.
Au moment du traité de Lunéville, Sieyès ne tarissait pas sur ce ministre des Affaires étrangères, qu'on ne chargeait pas de faire les traités de paix, et cent gentillesses du même goût. Elles devinrent tellement vives, au reste, que le premier Consul se fâcha, et fit dire à Sieyès de se taire. Je ne sais si M. de Talleyrand l'a jamais su, mais je suis certaine du fait.
Au reste, longtemps avant Lunéville, M. de Talleyrand avait fait des ouvertures au cabinet de Saint-James, et deux ans après ce fut encore Joseph qui eut les honneurs du traité d'Amiens. Il avait les épines, l'autre avait les roses de l'affaire; c'est là qu'il avait changé de rôle et qu'il tirait les marrons du feu pour qu'un autre les croquât. Ce fait a peut-être profondément blessé M. de Talleyrand; et Bonaparte, qui souvent frappait en aveugle, l'a peut-être un peu mis en oubli. Il avait trouvé un avantage immense dans M. de Talleyrand, un républicain grand seigneur, autant que le nom, la vaillance et les manières peuvent en faire un. C'était même une déférence pour les cours étrangères que de leur donner cet homme pour traiter avec elles.
Cependant Bonaparte aimait M. de Talleyrand; partout il lui donnait des preuves de faveur, et pour qu'il en donnât, il fallait qu'il aimât les gens. Le jour où ma mère donna un bal où fut le premier Consul, Bonaparte ne causa qu'avec ma mère et M. de Talleyrand; sa conversation avec celui-ci dura depuis minuit jusqu'à une heure et demie du matin.
J'ai parlé de l'intérieur de la maison de M. de Talleyrand, présidé par madame Grandt... je dois dire aussi que lorsque M. de Talleyrand donnait de grands dîners, de quatre-vingts ou cent couverts, des réunions diplomatiques, alors il invitait à l'hôtel Gallifet, au ministère. Mais on conçoit que ce n'était qu'un camp volant et peu agréable pour la causerie. Aussi, qui aurait vu M. de Talleyrand dans cette grande représentation n'aurait pas reconnu l'homme qui plus tard, chez lui, causait dans l'intimité la plus gracieuse avec ces mêmes hommes qui se trouvaient autour de la table ministérielle.
M. de Talleyrand ne garda pas longtemps la petite maison d'Auteuil; il prit Neuilly, qui, aujourd'hui, appartient à Louis-Philippe. Il en fit un but de distraction; et là encore, on retrouva toujours, et seulement à cette époque, un lieu propre à la société et à la conversation.
Amoureux de madame Grandt, comme certes il ne le fut pas quelques années plus tard, M. de Talleyrand montra dans le même temps une extrême ingratitude à madame de Staël. Le premier Consul ayant manifesté son opinion sur son salon à très-haute voix, on le déserta, et M. de Talleyrand, oubliant tout ce qu'il lui devait, cessa de la voir; c'est elle-même qui le dit, et avec une vive peine[68].
[Note 68: On fit courir alors ce mot qui, depuis, a eu tant de succès contre cette pauvre madame de Staël; elle aurait dit (selon celui qui racontait) à M. de Talleyrand:
--Enfin, vous ne m'aimez plus!
--Mais, si, je vous aime toujours.
--Non, non!... Enfin, tenez, si madame Grandt et moi nous tombions dans l'eau, laquelle sauveriez-vous?
--Je crois que vous savez nager.
On disait que M. de Talleyrand aurait dû répondre à madame de Staël: Ni l'une, ni l'autre. Je ne sais pas si le mot n'eût pas été plus dur encore.]
Un homme de beaucoup d'esprit de ses amis, à qui je parlai de cette conduite, parce que j'aimais M. de Talleyrand alors, ayant été habituée à l'entendre louer depuis mon enfance sous des rapports de sociabilité, qui étaient les seuls par lesquels il tenait à ma mère, après les liens de famille qui venaient de son oncle le comte de Périgord, ami le plus intime de ma mère; cet ami, dis-je, me regarda avec une sorte de colère lorsque je lui parlai de M. de Talleyrand et de madame de Staël.
--En vérité, me dit cet homme, comment allez-vous demander de ces niaiseries-là à un homme qui vient de faire ce que j'ai lu ce matin?
--Qu'a-t-il donc fait?
--Un chef-d'oeuvre.
--Mais encore?
--Vous êtes trop jeune pour pouvoir apprécier un tel ouvrage; un beau juge qu'une femme de dix-huit ans pour connaître et décider d'un rapport profond, comme Montesquieu et Burke!
--Merci du compliment; mais si vous croyez que je me connaîtrais mieux à décider d'une toilette de bal, ce qui, au fait, est assez vrai, sans doute, dites-moi du moins le nom de ce beau chef-d'oeuvre de M. de Talleyrand, car vous savez bien que je l'aime beaucoup.
--Oui... en effet! belle preuve d'amitié, vraiment, de vouloir le faire aller écouter les rêveries d'une femme folle en matière politique, comme presque en tout autre objet... Qu'elle file, comme dit le premier Consul, ou qu'elle parle chiffons.
--Cela ne lui réussirait pas mieux avec nous autres femmes, car elle y entend moins encore qu'à parler politique... Ah çà! vous ne voulez donc pas me dire ce nom?
--C'est le Rapport sur l'état de la diplomatie en France dans ce moment; c'est admirable.
--C'est vrai, je l'ai lu et je l'ai trouvé ainsi.
--Vous l'avez lu?... quelle bonne plaisanterie! et comment l'avez-vous eu entre les mains?... il n'est pas public.
--Que vous importe? je l'ai lu.
L'homme dont je parle, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, avait le défaut de ne pas laisser passer les petites choses, et d'en faire de grandes affaires aussitôt qu'il le pouvait... Le voilà tourmenté à l'excès, parce que j'avais lu ce rapport qui, au fait, est une admirable chose. M. de Talleyrand n'est certes pas un homme ordinaire, et je ne l'ai jamais ni _dit_, ni _pensé_.
Je suis équitable en tout, et précisément parce que je suis aujourd'hui éloignée de M. de Talleyrand pour des motifs relatifs à l'Empereur, je dois être juste pour lui à une époque où il mérite des louanges. Voici quelques passages de ce morceau qui sont l'expression d'une haute et belle pensée:
«...... Tous les emplois de la République demandent un patriotisme éprouvé; l'esprit et l'honneur de tous les états qui tiennent au service public supposent cette qualité générale. Elle est le caractère commun, et ne saurait être le caractère distinctif d'aucun état.
«...... Il y a deux classes de qualités qui entrent dans la composition de l'esprit et de l'honneur de la profession qui fait l'objet de cet article[69]: _Les qualités de l'âme_, et celles de l'esprit.
[Note 69: La diplomatie!...]
«..... Dans la première classe sont: 1º la circonspection; 2º la discrétion; 3º un désintéressement à toute épreuve; 4º et enfin une certaine élévation de sentiments qui fait qu'on sent tout ce qu'il y a de grand dans la fonction de représenter sa nation au dehors, et de veiller au dedans à la conservation de ses intérêts politiques.»
Je me borne à parler seulement de ce que dit M. de Talleyrand sur _les qualités de l'âme_ exigées pour la diplomatie. Elles sont toutes honorables; mais aussitôt que le mot _âme_ avait frappé mes yeux, je m'étais attendue, je l'avoue, à tout autre chose. Il y aurait eu peut-être plus d'adresse à parler de la volonté d'épargner les hommes, d'empêcher la guerre, et de donner plus d'extension au mot qui, du reste, est honorablement traité dans cet article.
--Eh bien! dis-je à l'ami de M. de Talleyrand, ai-je lu le rapport? puisque je vous en cite des passages, vous n'en doutez pas, j'espère?
--C'est cela qui m'étonne.
--En vérité, pour l'ami d'un diplomate, vous n'êtes pas très-fin; comment, vous ne comprenez pas que ce rapport était sur le bureau de mon mari, et que je l'ai trouvé en furetant pour en chercher d'autres.
--Ah! ah! de la jalousie!.. vous cherchiez quelques lettres de femmes?
--Cela ne vous regarde pas.
Lorsque Joseph fut à Lunéville, il imagina (dit-on) de gagner une somme très-forte à la Bourse en faisant acheter des rentes, pensant avec raison que la nouvelle de la paix les ferait monter. Il y eut, à ce qu'il paraît, une erreur, et Joseph, à ce que dit le bruit public, perdit une somme très-forte. Bonaparte, qui n'était pas riche, ne pouvait aider son frère, et cela le désolait; M. de Talleyrand arriva dans son cabinet, aux Tuileries, précisément au moment où il avait le plus d'humeur de cette affaire.
--Comment faire? disait-il en se promenant à grands pas, comment faire?...
Il exposa la chose à M. de Talleyrand, qui, au reste, la connaissait au moins aussi bien que lui. En écoutant Bonaparte, M. de Talleyrand fit quelques mouvements pour ramener son équilibre, que son pied-bot dérangeait toujours, quand cela lui était utile; quant à celui de la physionomie, il ne s'altérait jamais...
--Eh quoi! dit-il après avoir entendu, ce n'est que cela?... mais ce n'est rien du tout.
--Vraiment!... Vous m'étonnez.
--La chose est simple... Faites monter la rente.
--Mais l'argent!
--C'est la chose la plus facile du monde. Faites déposer au Mont-de-Piété ou bien à la Caisse d'amortissement, vous aurez de l'argent pour faire lever la rente... Elle remontera, Joseph vendra, et non-seulement il rentrera dans ses fonds, mais il gagnera.
--Ce n'est pas ce qui m'inquiète ni même ce que je veux, répondit Bonaparte... qu'il sorte de ce guêpier, et je suis trop heureux et lui aussi.
On suivit, dit-on, le conseil de M. de Talleyrand, et la chose eut une pleine réussite.
Mais en parlant de lui, de ses conversations, de ses mots jetés comme au hasard et pourtant toujours dits avec intention, il faudrait pouvoir rendre cette figure blême et immobile, aux traits encore agréables à cette époque, mais sans la plus légère étincelle de la vie du coeur ou même de cette vie intellectuelle pour laquelle cet homme semblait fait; il faudrait pouvoir donner cette ressemblance, vraiment nécessaire pour juger de l'effet que produisait une conversation avec M. de Talleyrand sur des sujets graves; il faut que le lecteur puisse se former une idée de l'immobilité des muscles du visage de M. de Talleyrand, de son aisance de grand seigneur malgré son immobilité. Ajoutez à l'idée que vous pouvez vous faire de M. de Talleyrand l'esprit prodigieux de cet homme, et vous aurez un aperçu de ce qu'il était en présence de Bonaparte, lorsque celui-ci, déjà colosse de gloire, aspirait encore à une place plus élevée.
Les Bourbons de Parme et d'Espagne arrivèrent à Paris sous la figure et le nom de _roi et reine d'Étrurie_. On avait de tous côtés les yeux ouverts pour connaître quelle pensée était celle du premier Consul relativement à eux. Elle fut bientôt connue, parce que le jeune prince était trop imbécile pour aider à donner le change dans une mascarade comme celle-là.--Il était stupide.
M. de Talleyrand leur donna une fête ravissante dans sa maison de campagne de Neuilly. Rien de plus charmant que son ordonnance. Il est vrai de dire que la nature en faisait la moitié des frais; on était au printemps et même déjà dans l'été, et le temps était admirable. M. de Talleyrand mit dans l'ordonnance de sa fête toute la coquetterie que la gravité diplomatique n'eût peut-être pas osée en Autriche, à cette époque, ou dans d'autres royaumes.--Un improvisateur italien de beaucoup de talent, nommé _Gianni_, improvisa une ode assez longue, et ravit le pauvre roi, qui, parlant mal le français, était heureux comme un écolier en congé lorsqu'il pouvait parler italien. Aussi avait-il éprouvé un moment de désappointement lorsqu'il entendit le premier Consul répondre en français à son compliment italien. Le pauvre petit roi demeura stupéfait.
--_Ma, in somma, siete Italiano siete_ NOSTRO.
--Je suis Français, répondit sèchement Bonaparte en lui tournant le dos.--Et il se mit à caresser le prince royal, qui avait trois ans, et qui était bien le plus laid magot royal ou roturier que j'aie jamais vu.
Toutes les galanteries furent prodiguées à ses hôtes par M. de Talleyrand. La façade du château représentait celle du palais Pitti, formée avec des lampions, et le feu d'artifice rappela la même intention. Le souper fut servi dans l'orangerie; il fut arrangé avec une adresse d'élégance remarquable: on mit des tables autour des orangers en fleur, qui de cette manière servaient de surtout; à leurs branches étaient suspendues des corbeilles remplies de fruits glacés, et de tout ce qui peut être fait en ce genre de plus parfait[70]. Cette fête, au fait, était la _seule_ qui, depuis la Révolution, pût à bon droit exiger le nom de fête; chacun en revint enchanté, et M. de Talleyrand fut gracieux, poli, tout en ne souriant jamais, et en étant si égal en apparence pour tous, qu'il le fallait bien connaître pour savoir qu'il _voulait_ être poli plus avec vous qu'avec tout autre.
[Note 70: Cette recherche de suspendre des corbeilles avec des fruits glacés et des oranges est bien ancienne. On la trouve dans un Voyage en Espagne par madame d'Aulnoi, sous Louis XIV; elle rapporte l'avoir vue chez le cardinal Porto-Carrero, à Tolède.]