Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 8

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Alors le Conservatoire joua une symphonie en manière de marche... elle était à peine au tiers, qu'un bruit éclatant, formé de plusieurs milliers de voix, frappe le ciel et couvre celui des instruments.

C'est qu'on venait d'apercevoir le général Bonaparte sur l'estrade, à côté de l'autel de la patrie... Il était conduit par M. de Talleyrand et le ministre de la Guerre; pendant plusieurs minutes, les cris de: _Vive Bonaparte!.. Vive le pacificateur de l'Europe!... Vive à jamais Bonaparte!... Vive la République!_

Les femmes faisaient voler leurs mouchoirs parfumés, leurs ceintures, leurs écharpes... elles étaient en délire devant cette jeune gloire, si modeste et si grande!... Tout à coup, un choeur de jeunes gens entonne l'hymne à la liberté... au premier son qui frappe l'oreille de cette foule exaltée, elle répond par le même chant, et plusieurs milliers de voix chantent religieusement le couplet commencé, tandis que le Directoire et toutes les autorités restent debout et découverts. Cette diversion tout imprévue fit un profond effet sur les spectateurs, qui, eux-mêmes, agissaient par un entraînement involontaire!... Oh! que Bonaparte était grand ce jour-là! plus grand que le 2 décembre 1804 dans l'église Notre-Dame.

Lorsque le calme fut rétabli, le général Bonaparte, conduit par M. de Talleyrand, s'approcha de l'autel de la patrie, et y déposa le traité de Campo-Formio. Ce fut alors que M. de Talleyrand prononça le discours dont j'ai rapporté quelques passages... Ce n'était pas la première fois qu'il se trouvait devant l'autel de la patrie... il se rappelait la messe du Champ-de-Mars, le jour de la Fédération.

Ce fut, après lui, au tour de Bonaparte à parler. Il ne fut ni long, ni ennuyeux, et son discours peut servir de modèle en ce genre[54]. Je ne le rapporte point ici pour ne pas augmenter inutilement la matière.

[Note 54: Ce discours est tel qu'il le faut lire dans mes _Mémoires_; il a été copié par moi sur le discours lui-même, écrit par mon mari sous la dictée de Bonaparte, et ce papier était celui que le général Bonaparte tenait dans son chapeau le jour de cette fête, parce que l'écriture de Junot était plus facile, on le pense bien, à lire que la sienne.]

Mais une merveille de prolixité, ce fut la réponse de Barras; elle contenait au moins une feuille d'impression[55]: c'était à mourir. Cependant ce discours était mieux fait qu'à lui n'appartenait: aussi dit-on que c'était M. de Talleyrand qui avait fait le discours de Barras.

[Note 55: Seize pages d'un in-8º.]

En terminant, il se jeta de tout le poids de son corps, qui était assez volumineux, dans les bras du général Bonaparte, qui le reçut avec le calme qu'il eut toute sa vie. Cependant, ce calme faillit céder à l'attaque inattendue des quatre autres directeurs, qui fondirent sur lui et l'embrassèrent avec une _profonde émotion_, comme le disait François de Neufchâteau en le racontant le même soir.

C'était ce qu'on appelait l'_accolade fraternelle_.

Après que l'_émotion_ fut passée, M. de Talleyrand prit Bonaparte par la main aussitôt qu'il fut descendu de l'autel de la patrie, et le conduisit à un fauteuil qui lui avait été préparé en avant du corps diplomatique.

C'est alors que le Conservatoire, qui probablement faisait ses études dans les fêtes nationales, entonna le chant du _Retour_, dont Chénier avait fait les paroles sur le modèle du chant _laconien_ dont parle Barthélemy dans _Anacharsis_... les guerriers commencent, puis les vieillards, les bardes, le choeur, les jeunes filles, les guerriers, et puis un choeur qui termine le chant.

Ce fut après ce chant que Joubert et Andréossy présentèrent le drapeau dont j'ai fait la description plus haut. Mais une maladie du temps, c'étaient les discours; tout le monde parlait, et parlait longtemps: c'était pour en mourir. Andréossy, Joubert et les directeurs, tout cela bavarda, le Conservatoire chanta, et enfin la séance fut levée.

Ce moment fut encore bien doux pour le général Bonaparte; les mêmes cris d'enthousiasme le saluèrent à son départ comme à son arrivée: il était si aimé alors!... Lorsque le drapeau de l'armée d'Italie fut emporté pour être suspendu à la voûte de la salle des délibérations du Directoire, les mêmes acclamations suivirent le drapeau. Un officier supérieur le portait avec une vénération dont son visage révélait l'expression; elle était vraie et sentie, comme celle des assistants. Cette journée m'est présente comme si elle n'était qu'à une année de mon souvenir[56].

[Note 56: J'avais treize ans et demi à cette époque-là.]

M. de Talleyrand, qui voulait que les projets pour l'Orient reçussent leur exécution, pressait le départ avec une grande activité. Pendant ce temps il donnait des fêtes, en faisait donner au _pacificateur_, plus encore qu'au vainqueur, parce que les traités de paix regardent le ministre des Affaires étrangères, et que les drapeaux et les villes prises sont le domaine du ministre de la Guerre... M. de Talleyrand est peut-être l'homme le moins parleur que j'aie rencontré de ma vie; eh bien! la manie du discours l'avait atteint comme les autres: il avait la _parlotte_ comme tous ceux qui avaient une place quelconque dans le Gouvernement, et il ne laissait à personne sa part de bavardage.

Madame de Staël avait été parfaite pour M. de Talleyrand; mais le souvenir de ces services-là s'affaiblit d'autant mieux que le péril personnel est souvent à côté de la mémoire... M. de Talleyrand avait ensuite un autre motif, au moins aussi sérieux: l'amitié de madame de Staël était, comme tout ce qu'elle éprouvait, ardente et passionnée... et alors inquiète et même jalouse. Les affections de M. de Talleyrand ne s'arrangeaient pas d'une inquisition aussi soutenue que celle exercée par madame de Staël. Pour dire la chose, il était amoureux de madame Grandt, et afin que personne n'en doutât, il venait de l'établir chez lui sous le prétexte _de la protéger_. Il n'avait pas fait ce pas pour écouter des remontrances; aussi celles de madame de Staël lui donnèrent-elles de l'humeur, et voilà tout. Il y eut alors des mouvements étranges dans la société de M. de Talleyrand. Une lettre[57] insérée dans tous les journaux courut Paris, et fut, comme on le pense, commentée avec la charité que la société française apporte toujours dans ses jugements sur un de ses membres, malgré toute sa politesse et son urbanité.

[Note 57: Cette lettre est du 5 germinal an VI (26 mars 1798), et dans tous les journaux d'alors.]

Cette lettre était de M. de Chauvelin; elle disait en termes très-clairs et précis qu'il ne savait pas pourquoi M. de Talleyrand prétendait avoir fait partie de la légation française en Angleterre en 1792. «M. de Talleyrand n'a eu avec la légation aucun rapport, du moins officiel, que j'aie connu, moi, son chef,» disait M. de Chauvelin dans cette lettre, fort spirituelle et bien faite, comme M. de Chauvelin pouvait en faire une au reste. Mais cette sorte de _rejet_, pour ainsi dire, que M. de Talleyrand recevait de la main d'une personne dont l'autorité était grande en cette question, fit un effet très-mauvais dans le monde, surtout après et même pendant ces placards de Jorry. Un matin, une personne que je ne nommerai pas, mais qu'on connaît bien, alla chez M. de Talleyrand; il venait de se lever et se promenait dans l'équipage qu'on lui connaît, et de plus il avait à cette époque une grande aversion pour les robes de chambre. Le temps était beau, le printemps embaumait l'air, et la joie était dans tous les rayons d'un beau soleil qui dorait la verdure naissante des arbres du jardin. Malgré cette gaieté, qui aurait dû lui épanouir l'âme, M. de Talleyrand souriait peut-être, mais ne riait pas. Sa figure blême était impassible comme les masques de Venise très-bien faits. L'ami qui venait lui raconter les bruits qui l'inquiétaient lui dit vainement tout ce qu'il avait entendu, tout ce qu'il craignait; M. de Talleyrand ne disait rien. Tout à coup, interrompant sa toilette, il dit à l'ami consterné:

--Puisque vous avez lu les journaux, mon cher, vous y aurez vu l'annonce de l'arrivée de plusieurs personnages fort intéressants, et comme ils viennent du dehors, c'est à moi, au ministre des Affaires étrangères qu'ils sont adressés, conjointement avec celui de l'Intérieur... Ma foi! puisqu'ils aiment les discours dans ce pays-ci, ils ne seront pas servis selon leur goût cette fois, car si nous parlons, ils ne nous répondront pas.

L'autre le regardait avec étonnement.

--De qui donc parlez-vous? lui demanda-t-il à la fin.

--Des ours de Berne.

--Les ours de Berne!...

--Eh! sans doute, ces ours qu'on gardait dans les fossés de la ville. Ces ours, armes vivantes de Berne... ces ours qui avaient une liste civile... Eh bien! ils sont en route pour Paris. Le général Schawembourg a fait comme les généraux romains qui envoyaient à Rome les souverains vaincus, pour qu'ils parussent enchaînés après le char du vainqueur dans son ovation... Ma foi, ceux-ci pourraient fort bien le traîner, le char de triomphe!... qu'en dites-vous?... En attendant, on leur prépare une belle cage au Jardin des Plantes. Et voilà comment tout s'arrange: un prisonnier se sauve, un autre est élargi... En voilà deux qui arrivent.

Il y avait une amertume et une ironie saillante dans ces paroles accentuées avec une voix égale et douce et une figure impassible qui frappaient d'autant plus qu'on la sentait sans la voir, et que l'homme passé maître en cette manière pouvait nier qu'il se fût moqué de tout ce qu'il venait de nommer.

--Est-ce donc de Sidney-Smith que vous voulez parler? lui demanda l'ami.

M. de Talleyrand fit un signe de tête...--Et l'autre, quel est-il?

--Monsieur d'Araujo.--Sa cour, au reste, a voulu lui faire oublier ses deux mois de captivité au Temple... Elle lui a envoyé deux cordons, celui d'Avis et celui du Christ, dont il n'était que commandeur.--Allons, encore un discours à prononcer pour le départ de celui-là.

Il se leva et fit quelques pas lentement tout en boitant, repoussant avec humeur tout ce qui se présentait à lui. Il était évident que de même qu'il repoussait les chaises qu'il trouvait sous ses pas, il cherchait à éloigner les pensées qui venaient le troubler.

Quelques habitués entrèrent dans le moment chez M. de Talleyrand pour leur visite du matin... Quelques-uns d'entre eux avaient l'air soucieux.

--Qu'avez-vous donc, d'Herenaude[58]? dit le ministre à un homme dont la physionomie fine révélait un esprit hors de la ligne commune, vous paraissez bien sombre ce matin.

[Note 58: M. d'Herenaude fut toujours auprès de M. de Talleyrand, et lui servit immensément; on dit même que sans lui il eût été souvent fort embarrassé.]

M. d'Herenaude s'inclina sans répondre... Il avait lu le _Moniteur_.

M. DE TALLEYRAND.

Avez-vous lu les journaux ce matin?

M. D'HERENAUDE.

Oui, citoyen ministre.

M. DE TALLEYRAND.

Quelles nouvelles?

M. D'HERENAUDE.

Mais...

M. DE TALLEYRAND.

Mais il y en a beaucoup... et pour tout le monde: l'arrivée des ours de Berne pour les badauds; la fuite de sir Sydney Smith[59] et la sortie du Temple du chevalier Araujo[60] pour les politiques, et la lettre de M. de Chauvelin pour mes ennemis... Vous voyez bien que chacun a son lot.

[Note 59: Sidney Smith, fait prisonnier dans un coup de tête qu'il tenta à Rouen, fut mis au Temple, d'où il sortit par un moyen qui ne fut jamais bien connu. Il y eut des présomptions pour croire que le Directoire lui-même donna les ordres, ainsi que les ministres; quoi qu'il en soit, il en est sorti.]

[Note 60: M. d'Araujo, Portugais, homme parfaitement aimable, qui fut depuis ministre des Affaires étrangères; c'est de lui qu'il est si souvent question dans mes _Mémoires_.]

M. D'HERENAUDE.

Citoyen ministre, je n'ai pas lu tous les journaux.

M. DE TALLEYRAND, prenant en main un long étui en galuchat vert.

Tenez, messieurs, voici une chose nouvelle dont les journaux n'ont pas encore parlé; c'est une bonne fortune, car ils sont bien pressés.

Il ouvrit l'étui et en sortit une canne faite d'un morceau d'écaille d'une seule pièce. Au sommet de la pomme, qui était en or, on voyait une aventurine d'une grande beauté entourée de petites couronnes en or. La beauté de l'écaille et de la pierre, le fini de l'ouvrage, rendaient ce morceau précieux.

--C'est la canne du pape, dit M. de Talleyrand avec une assurance vraiment unique, en parlant d'un pareil sujet. Le général Alexandre Berthier l'a envoyée à la République française comme un hommage.

--Il paraît que les arrestations continuent à Rome, et même activement, dit M........, celui qui était venu le premier.

M. DE TALLEYRAND, avec un sourire forcé.

Il paraît aussi que les cardinaux arrêtés ont eu une conduite tout à fait répréhensible. Le général Berthier est bon et juste, et il n'aurait pas fait un acte aussi sévère, si l'on n'eût pas excité sa colère. Le cardinal Antonelli et le cardinal Borgia en ont mal agi avec lui[61].

[Note 61: Tous avaient des surnoms: le cardinal Antonelli était surnommé _le fourbe_, Borgia, _le superbe_, Lasomaglia, l'_ambitieux_, et je ne sais plus lequel avait le surnom d'_assassin_...]

Mais, poursuivit M. de Talleyrand, tout en faisant mettre en ordre sa belle chevelure qu'alors il portait poudrée et très-parfumée, une autre nouvelle assez plaisante, c'est celle que je viens de recevoir... Tenez, lisez, d'Herenaude.

C'était un décret par lequel la république de Gênes fondait une fête en l'honneur des _deux immortels_ conducteurs de l'armée d'Italie: Bonaparte et Berthier!...

Tout le monde se mit à rire. Cela avait l'air d'une de ces plaisanteries faites à plaisir.

Au même instant on annonça le colonel Marmont. Il venait annoncer à M. de Talleyrand son mariage avec mademoiselle Perregaux; ce mariage était une grande faveur du sort pour lui. Mademoiselle Perregaux était charmante, spirituelle, jolie, gracieuse et fort riche. M. de Talleyrand félicita Marmont, et lui communiqua la nouvelle qui avait, le moment d'avant, excité le rire joyeux des assistants. Marmont la connaissait; mais il n'osa pas se livrer à sa pensée sur le ridicule de la chose devant des hommes qui n'étaient pas de sa _robe_, et il garda le silence.

À peu de temps de là, M. de Talleyrand fut élu député par le département de Seine-et-Oise[62]. Je suis fâchée de n'avoir jamais entendu parler de M. de Talleyrand à la Chambre élective. La Chambre des Pairs n'est pas la même pour moi, pour le jugement que j'en voudrais porter.

[Note 62: Je ne sais s'il accepta ou refusa.]

En attendant il _présentait_, _présentait_ et discourait, que c'était une pitié pour ses amis de voir la fatigue qu'il en avait. Le prince Giustiniani arriva ici pour représenter la République romaine, en attendant que, quelques années plus tard, Napoléon la changeât en deux départements. Toute cette foule d'envoyés diplomatiques formait un nouveau salon à M. de Talleyrand, et plus, sans aucun doute, dans ses goûts que la société directoriale. Il est vrai qu'il y mêlait de tous les partis; mais l'habitude, plus forte que tout le reste, l'entraînait du côté des gens de bonne compagnie, et qui, par leur naissance et leur fortune, avaient plus de chance pour lui offrir des agréments. Au reste, on trouvait dès-lors chez M. de Talleyrand tous ceux qu'on pouvait exiger d'un homme. Bonaparte quitta Paris pour aller sur les côtes, puis il revint. La plus grande intimité semblait régner entre lui et M. de Talleyrand; ils se voyaient presque deux fois par jour, et cette intimité alarmait presque le Directoire, qui n'était pas, au reste, difficile à inquiéter.

Un jour Bonaparte vint demander à déjeuner à M. de Talleyrand, accompagné seulement de deux de ses aides-de-camp: Junot était l'un d'eux... Les affaires prenaient en France et en Europe une tournure presque effrayante: les lois étaient mortes, le danger était aux portes de Paris, les brigands inondaient les routes les plus fréquentées... Déjà l'effet de la paix n'était plus le même dans l'Europe... En abordant M. de Talleyrand, Bonaparte était triste; une nouvelle s'était répandue le matin, et il venait savoir si elle était vraie.

M. DE TALLEYRAND.

Quelle nouvelle, mon cher général?

BONAPARTE.

Mais celle touchant Bernadotte et le drapeau tricolore.

M. DE TALLEYRAND.

Elle n'est que trop vraie. Nous ne l'avons encore que télégraphiquement et sans détails... Mais j'attends le courrier ce matin même...

Il paraît que le drapeau tricolore a été indignement insulté...

BONAPARTE.

En apprenant cette nouvelle j'ai été frappé au coeur... Eh quoi! à peine l'encre qui a servi pour écrire le traité de paix de Campo-Formio est-elle séchée que déjà ils veulent que nous reprenions les armes!... Et qu'a fait Bernadotte?

M. DE TALLEYRAND.

Je l'ignore encore. Ce que je sais seulement, c'est l'événement.

BONAPARTE.

Je devais partir cette nuit; mais je retarderai mon départ jusqu'au moment où vous saurez le vrai de cette affaire.

M. DE TALLEYRAND.

Déjeunons; le courrier arrivera peut-être pendant que nous serons à table.

Cela fut comme il l'avait dit; les dépêches de Bernadotte étaient terribles. L'insulte avait été des plus vives. Bernadotte écrivait que le 25 germinal, ayant arboré le drapeau tricolore au-dessus de la porte de son hôtel à Vienne, le peuple vint en foule devant cette maison, en commençant à invectiver le drapeau tricolore. Ce fut vers sept heures du soir que le rassemblement fut le plus fort; la police, au lieu de réprimer le scandale, ne se mêla de rien, au risque de voir se rallumer une guerre aussi terrible pour l'Autriche, que la dernière avait écrasée... Lorsque la foule comprit qu'elle avait permission de tout faire, elle fit des excès. Les vitres de l'hôtel de l'ambassade furent brisées, et une troupe de furieux entra même dans la maison; mais le _général-ambassadeur_ savait mieux soutenir un siége qu'il ne pouvait conduire une négociation, et les premiers qui osèrent arriver à lui furent reçus à coups de pistolet. Les furieux se retirèrent, mais après avoir brisé les voitures sous les remises. Une pareille histoire ne peut se comprendre. Le 26 au matin, Bernadotte avait quitté Vienne.

«Bien! Bernadotte, s'écria Bonaparte en entendant cette dernière phrase, bien!... Grand Dieu, disait-il en joignant ses mains et se promenant à grands pas, quel indigne outrage! Et ce sont nos couleurs, ces couleurs devant lesquelles ils ont fui tant de fois, qu'ils osent insulter ainsi!... Ah! je ne forme plus qu'un voeu, c'est de conduire encore une fois le drapeau tricolore contre l'Autriche.»

M. de Talleyrand était alors, du moins je le crois, à l'unisson de ces sentiments. Je pense que son coeur était vrai lorsqu'il disait à Bonaparte d'une voix touchée:

«Oui, vous savez aimer la patrie!

--La France! s'écria Bonaparte... la France!.. Ah! jamais on ne saura à quel point j'aime la France!...»

On obtint pour toute satisfaction que M. de Thugut quitterait le ministère, où il fut remplacé par le comte de Cobentzel, que Bonaparte avait connu à Leoben et à Udine.

Bonaparte quitta Paris, non pas, comme les journaux l'annoncèrent, le 1er floréal, mais le 3 à minuit. Il prit congé du Directoire à trois heures; il dîna chez Barras, et alla avec lui voir jouer _Macbeth_ par Talma, dont c'était alors le triomphe. Il se trouve beaucoup d'applications dans _Macbeth_, lorsqu'on parle de ses triomphes; aucune ne fut perdue; et Barras eut un moment certainement pénible, en voyant l'adoration dont le héros de la France était l'objet[63]...

[Note 63: J'étais à cette représentation avec mon frère et ma mère.]

Bonaparte quitta Paris enveloppé d'un mystère tout à fait impénétrable. Il allait, disait-on, commander une immense expédition, et nul ne savait de quel côté il devait porter ses coups. Après son départ, M. de Talleyrand demeura encore au ministère; mais il était évident qu'il existait quelque doute sur lui, et que des soupçons commençaient à s'élever... Comme ce n'est pas son histoire politique que j'écris, il ne m'appartient pas de prononcer sur ce qui fut cause de sa sortie du ministère... Ainsi donc j'ignore si véritablement il a donné sa démission ou s'il a reçu son congé; mais je me bornerai à dire qu'il sortit du ministère des Affaires étrangères, où il n'était pas au moment du 18 brumaire, lorsque Bonaparte revint d'Égypte: c'était alors M. de Reinhard. Au reste, les hommes tels que M. d'Hauterive, M. Labenardière, ces hommes qui faisaient le travail le plus _ardu_, étaient toujours là; ils étaient impassibles et ne quittaient jamais l'hôtel des Affaires étrangères.

Quoique M. de Talleyrand ne fût plus ministre, il n'en allait pas moins chez Barras, avec qui il demeura très-bien jusqu'au 18 brumaire. Il allait fréquemment à Grosbois, recevait chez lui; mais, quoiqu'il eût une maison dont madame Grandt faisait les honneurs, il vit moins de monde lorsqu'il eut quitté le ministère, soit qu'il ne voulût pas éveiller l'ombrage du Directoire, soit que la chose fût plus de son goût. Il fit vers ce temps rentrer son frère Archambault, dont les enfants étaient demeurés en France. M. Archambault de Périgord, l'un des hommes les plus agréables de l'ancienne cour de France, était encore à cette époque un homme parfaitement bien, et tout à fait digne d'être à la tête de la mode, bien plus qu'une foule de jeunes gens ridicules qui se croyaient élégants parce qu'ils étaient absurdes.

M. de Talleyrand aimait donc madame Grandt avec une grande passion. C'était une femme d'une belle taille, mais _non gracieuse_: je me sers de ce mot, parce qu'il rend mieux ma pensée. Elle n'était pas _disgracieuse_, je le puis dire, et cependant elle n'était pas gracieuse non plus: elle était déjà fort grosse. Son nez retroussé aurait donné de la finesse à une autre qu'à elle, mais elle n'avait aucun mouvement dans le regard ni dans la bouche. Elle était massive dans ses mouvements comme dans sa pensée. Ses cheveux étaient d'une rare beauté et d'un blond ravissant. Mais si tout cela faisait une belle femme, ce n'était après tout qu'une belle statue, et elle n'était d'aucune ressource à M. de Talleyrand.

Lorsque Bonaparte revint à Paris et fit le 18 brumaire, il avait de M. de Talleyrand une haute opinion comme homme de talent. Le ministère des Affaires étrangères était alors aux mains de M. de Reinhard, et M. de Talleyrand était, non pas disgracié, mais hors des affaires. Je crois être sûre néanmoins qu'il fut très-influent pour le 18 brumaire. Il aimait Bonaparte alors, et rien n'a prouvé le contraire que l'affaire du duc d'Enghien...

Ce fut surtout lorsque M. de Talleyrand fut ministre des Affaires étrangères sous le Consulat, qu'il eut ce qu'on appelle _un salon_; et pourtant, chose étrange, madame Grandt logeait chez lui rue d'Anjou et faisait les honneurs de la maison; ils n'étaient pas même mariés à la municipalité alors... Ceci est un fait à consigner dans l'histoire du temps...

La société intime, le fond du salon de M. de Talleyrand à cette époque, se composait des personnes suivantes:

D'abord sa famille, qui était nombreuse: son frère Archambault de Périgord et ses enfants, son fils aîné Louis, qui depuis mourut à Berlin, jeune homme de la plus brillante espérance, et sa fille Mélanie, maintenant duchesse de Poix[64]; et puis le second frère de M. de Talleyrand, Bozon de Périgord et sa femme: leur fille (aujourd'hui duchesse d'Esclignac) était alors trop enfant pour compter parmi ce qui tenait place chez son oncle autrement que comme une bien jolie enfant, annonçant la femme charmante que nous voyons depuis. Je ne parle que des frères de M. de Talleyrand; car aussitôt qu'il fut bien reconnu que le nouveau gouvernement lui était favorable, tous ceux qui lui tenaient rancune devinrent moins rigoureux pour lui et commencèrent à oublier la Fédération, ce qui fit que la liste en est longue. Je parle ensuite du salon ordinaire, agréable et causant de M. de Talleyrand.