Part 7
[Note 44: Au moment où je parle, il me revient en souvenir tout ce que M. d'Abrantès m'a conté de cette époque. La confiance de l'empereur était toujours la plus entière en lui, et il croyait que M. de Talleyrand la méritait et avait été, en effet, du parti du général Bonaparte contre le Directoire. Quoi que M. de Talleyrand ait pu faire contre l'empereur depuis, je suis juste quand il faut l'être.]
Quoi qu'il en soit, Bonaparte partit pour l'Orient, laissant M. de Talleyrand en tiédeur assez prononcée avec le Directoire. Son salon, rendez-vous général, comme celui de madame de Staël, rassemblait ce qui se reformait alors de _la bonne société française_. Barras, qui avait connu et apprécié le pouvoir de la bonne compagnie en France, quoiqu'il ne l'aimât pas, craignait souvent qu'une raillerie partie de l'une de ces deux maisons ne fît une blessure mortelle au pouvoir exécutif. M. de Talleyrand, étendu dans un fauteuil ou sur un canapé, écoutait longtemps, sans parler, les hommes qui étaient chez lui, ainsi que les femmes, et il y en avait de bien spirituelles; et puis il se soulevait lentement et laissait échapper une phrase bien _salée_ sur ses amis les directeurs comme sur leurs ennemis les députés.
Il avait encore une jolie figure à cette époque, M. de Talleyrand; il avait des cheveux admirables et d'une charmante couleur. Son regard, depuis si atone, et si constamment mort même, avait encore une finesse charmante; il pouvait plaire enfin et plaisait. Il aimait cette vie du monde, d'intrigues de femmes, de petits billets à lire et à répondre; cette existence enfin du marquis de Moncade allait à miracle à M. de Talleyrand. Cette tradition du valet, dans l'_Homme à bonnes fortunes_, tordant le mouchoir trempé d'eau ambrée, a été prise chez M. de Talleyrand, ainsi que les mots: _A-t-on mis de l'or dans mes poches?_ l'a été de M. le maréchal de Richelieu.
M. de Talleyrand aimait aussi la politique; mais il l'aimait, comme le disait son oncle le comte de Périgord, parce qu'elle lui servait à autre chose qu'il aimait mieux encore. En effet, il aimait (ce qu'il veut encore) à être le premier en tout, et le pouvoir conduit à faire réussir même une chose morale en ce monde; mais, du reste, paresseux en toutes choses, il n'aimait ni le travail, lorsqu'il traversait ses plaisirs, ni les inquiétudes sans cesse renouvelées que le gouvernement directorial faisait surgir autour de lui. Toute cette vie inquiète l'ennuyait; on pouvait prévoir, lorsqu'on dînait chez lui ou qu'on y passait la soirée, que bientôt il n'habiterait plus l'hôtel des Affaires étrangères. On s'y moquait assez ouvertement des représentants du peuple _qui ne représentaient rien_, et du Directoire _qui ne dirigeait rien_. J'étais trop jeune alors pour aller dans le monde; mais mon frère, mon beau-frère et ma mère, qui tous trois y allaient beaucoup à cette époque, racontaient une foule d'anecdotes très-curieuses à cet égard.
Je ne sais comment Sottin avait fait sa paix avec M. de Talleyrand, après le dîner où tous deux se dirent tant de gracieusetés à Auteuil; mais ils étaient au mieux depuis qu'ils étaient collègues. Le bruit courut que Sottin avait dit dans le salon de M. de Talleyrand un mot qu'il avait dit la veille chez Barras, qu'il jouerait un bon tour aux deux Conseils qui se donnaient _les airs_ de faire les malheureux, et de se plaindre du 18 fructidor; on avait ajouté qu'autorisé par le sourire du maître de la maison, tout le monde avait ri, et que M. de Talleyrand avait ajouté:
--Ils le méritent.
Mais ceci, je ne le garantis pas: je le rapporte parce que je l'ai entendu dire à tout le monde.
Or, voici la raison de _ce tour_ que voulait jouer Sottin, qui, du reste, était un beau fils, un beau danseur, et pas mal venu auprès de beaucoup de femmes, mais fort peu apte à faire un ministre de la Police.
Je ne sais comment les représentants n'avaient pas de costumes; le Directoire avait le sien, que j'ai déjà décrit: costume féodal, demi moyen âge, demi Louis XIII; en somme, fort ridicule. Les représentants, tant qu'ils eurent l'ombre d'un pouvoir, crurent n'avoir besoin d'aucun signe extérieur qui révélât leur mission; mais lorsqu'ils ne furent plus que des représentants de nom, comme le Suisse du château de Notre-Dame de la Garde, alors il fallut mettre une enseigne qui dît: _Je suis représentant_, comme avait fait le loup qui, ne pouvant pas parler, avait mis sur son chapeau: _Je suis Guillot, berger de ce troupeau._--Les députés décidèrent donc qu'ils auraient un costume. Pour narguer le Directoire, qui avait pris le moyen âge, les Conseils se firent un costume[45] tout grec et tout romain. Il n'en fallait pas moins pour des Cicérons, des Catons et des Aristides; mais le plus curieux, c'est que les inspecteurs chargés de faire faire les costumes ne trouvèrent pas la pourpre des Gobelins, celle de Baréges (supérieure peut-être à celle de Tyr), assez belle, ainsi que l'étoffe, et ils imaginèrent de faire faire le casimir des manteaux en ANGLETERRE. C'était au moins maladroit pour un corps dont on venait de couper un bras, sur le seul soupçon de royalisme ou de non-patriotisme. Ce fut à ce propos que Sottin dit au milieu du salon de Barras ce propos que j'ai rapporté, et qu'il répéta le lendemain chez M. de Talleyrand.
[Note 45: Depuis l'Assemblée Constituante, c'est-à-dire le moment où la séance du Jeu de Paume sépara les trois ordres, il n'y eut aucun costume pour les représentants. Les conventionnels ne portaient qu'une écharpe tricolore, et ceux qui allaient à l'armée y ajoutaient un panache aux trois couleurs. Après le 9 thermidor, quelques députés portèrent des armes, telles qu'un sabre, un poignard... Ce ne fut qu'après le 18 fructidor que les Conseils s'habillèrent, et s'enveloppèrent d'une toge comme d'un linceul. Ainsi qu'on orne les morts en Égypte et au Mexique, on parait les représentants après leur mort morale.]
Les manteaux arrivèrent. Comme ils étaient marchandise anglaise, la douane les confisqua... Grande rumeur! plainte au Directoire... Message des Conseils. Ce message, reçu par les directeurs assemblés avec leurs ministres, fut sérieusement reçu et comiquement discuté. Lorsque les ministres et le Roi-Directoire se furent bien divertis, on rendit une ordonnance pour que les manteaux revinssent à Paris... Mais dans la réponse aux Conseils et d'après l'avis de M. de Talleyrand, le Directoire ne répondit pas un mot aux plaintes des députés qui se plaignaient que les ministres leur faisaient faire _antichambre_. On se borna à en rire tout bas et à répéter le mot fort spirituel que dit un ministre: _Pourquoi y viennent-ils?_
Et c'était vrai.
Quant aux manteaux, ils n'en furent pas moins saisis; mais je crois être sûre qu'au lieu de la douane, ainsi qu'on le dit beaucoup dans le temps, ce fut à Lyon même, où ils avaient été portés pour être brodés, que Sottin les avait fait saisir. Le tour était, dans le fait, beaucoup plus remarquablement insolent.
Pendant ces misérables querelles, le salon des Affaires étrangères se meublait très-convenablement. M. de Talleyrand présentait chaque jour un nouvel arrivant. M. Angiolini, ministre plénipotentiaire du grand-duc de Toscane, venait d'arriver à Paris, et fut présenté par M. de Talleyrand en audience solennelle au Directoire[46]. L'envoyé de la république Romaine vint après lui, puis celui de Gênes, celui d'Espagne. Le corps diplomatique se formait. M. de Staël était ambassadeur de Suède. On voit que le corps diplomatique annonçait ce qu'il fut en effet en l'an VII.
[Note 46: Il remplaçait un autre envoyé du grand-duc de Toscane, qui avait failli compromettre la bonne intelligence des deux pays. Le comte Carletti, ministre de Toscane en France, y était venu, à ce qu'il paraît (en l'an III), avec un plan pour faire sauver madame la duchesse d'Angoulême du Temple, où elle était encore. C'était un homme très-singulier que ce comte Carletti: étant à Florence, où il était grand-chambellan du grand-duc, il se battit en duel avec M. Windham, qui, depuis, fut si fameux dans ses querelles avec M. Pitt, et qui, toujours querelleur, à ce qu'il paraît, se battit aussi avec M. Pitt. Les Anglais rient de tout avec leur air paisible: on rit de ce duel, on plaisanta même jusque dans une caricature, où M. Windham était vis-à-vis de M. Pitt, représenté par une lame de couteau surmontée d'une tête parfaitement ressemblante (on sait que M. Pitt était fort maigre), et M. Windham disait avec la banderolle: «Je ne sais pas tirer sur une lame de couteau.»
Quant au comte Carletti, il fut admis dans la Convention, reçut l'accolade du président, qui, alors, était Thibaudeau, et demeura quelque temps à Paris; mais il paraît qu'il intrigua du côté du Temple. Il fit bien; mais ce qui fut mal, c'est qu'il le fit maladroitement, ce qui aurait aggravé la position de la noble femme qui y languissait depuis tant d'années, et qui fut heureusement échangée quelques mois après. Le comte Carletti ayant demandé à la voir avant son départ, qui eut lieu en l'an V, et cette dernière démarche ayant réveillé la méfiance, on demanda son changement.]
À cette époque, M. de Talleyrand reçut une première attaque qui révélait la disposition dans laquelle on était contre lui en France. DES PLACARDS furent apposés par un nommé _Jorry_, et ces placards étaient fort injurieux. M. de Talleyrand y répondit, et il eut tort. Il niait ce que disait l'autre; c'était simple: on ne veut jamais accepter une injure. Mais, de ce moment, la situation de M. de Talleyrand ne fut plus la même. Chaque jour une nouvelle accusation était portée contre lui; dans les journaux, dans les salons républicains, dans les salons royalistes, partout son nom avait un entourage qui s'opposait à l'approbation et provoquait le blâme. Les républicains lui reprochaient sa noblesse, fait inhérent à lui-même et impossible à détruire. Son état de prêtre lui faisait aussi du tort auprès du parti. On y disait avec raison que le caractère religieux avait un cachet indélébile que ni le temps ni l'apostasie ne peuvent détruire: les serments faits à Dieu ne sont jamais remis. D'un autre côté, la noblesse lui reprochait et son apostasie religieuse et son apostasie politique. Nul, dans ce parti, ne lui pardonnait d'être ministre du Directoire, et d'être enfin le serviteur de ces mêmes hommes qui avaient versé le sang des saints[47].--Et tout cela prenait un caractère d'autant plus grave que l'accusé s'appelait _Talleyrand de Périgord_. C'est un engagement tacitement pris avec l'honneur et tout ce qu'il impose, que le poids d'un grand nom.
[Note 47: Au moment où M. de Talleyrand prit le ministère des Affaires étrangères, il y avait trois régicides au Directoire, Barras, Carnot et Rewbell.]
Le parti royaliste était très-fort, ou du moins très-nombreux, pour parler plus juste. Un signe de ralliement, comme une profession de foi, avait été adopté par lui. Tous les jeunes gens de ce parti portaient le matin, et souvent le soir, une redingote grise avec un collet noir, et les cheveux relevés en cadenettes avec un peigne, comme une femme; et à la main, ce qui était moins féminin, une énorme massue en manière de canne. Ces jeunes gens allaient habituellement chez Carchi[48] (au coin du boulevard et de la rue de Richelieu). Un soir des assassins fondirent sur eux, et un massacre horrible eut lieu dans cette maison destinée à la joie et à servir de point de repos pour ceux qui voulaient passer une heure en plus grande _liesse_... Des femmes, des jeunes filles, des personnes inoffensives furent frappées; des innocents furent ensuite accusés, et cette indigne affaire, dont jamais la cause ne fut bien connue, eut toujours une odieuse couleur que les soins du Directoire ne purent effacer. Sottin, alors ministre de la Police, ne put trouver les coupables, du moins les véritables... S'il l'eût voulu, _peut-être les eût-il même nommés_.
[Note 48: Lieu où l'on se réunissait pour prendre des glaces.]
Enfin Bonaparte arriva à Paris[49]: ce fut un grand jour... On était alors dans l'enthousiasme le plus vif pour cet homme si jeune et si grand qui _dotait_ ainsi la République d'une gloire immortelle. Quant à lui, toujours modeste à cette époque, du moins en apparence, il descendit, à son arrivée, chez sa femme, dans le petit hôtel de la rue de la Victoire[50], devenu maintenant un lieu de pèlerinage sacré... un lieu qui devait être regardé ainsi, du moins par tout ce qui porte un coeur français... Le juge de paix de son arrondissement ayant été le voir, Bonaparte lui rendit sa visite le lendemain. Les administrateurs du département[51] de la Seine lui ayant écrit pour savoir quel serait le jour où ils le pourraient trouver, il leur répondit en y allant aussitôt lui-même. Mathieu, ex-conventionnel et commissaire du Directoire, lui dit que la plus profonde estime lui était accordée par la ville de Paris... Tandis que Bonaparte écoutait ce discours, sa physionomie était vivement émue, et lorsqu'à son départ comme à sa venue de nombreux applaudissements se firent entendre, il se découvrit avec un respect visiblement senti et une émotion qui n'était pas feinte. M. d'Abrantès, qui ne le quittait pas et jouissait délicieusement de la gloire de son général, m'a dit que ce moment avait été pour Bonaparte un des plus doux depuis son départ de cette armée d'Italie qu'il regardait comme une famille, et qu'il avait été si malheureux de quitter...
[Note 49: 15 frimaire an VI, à 5 heures du soir (17 décembre 1797). Je reviens sur ce fait, quoique je l'aie annoncé dans les pages précédentes, parce que c'est nécessaire à la marche des événements.]
[Note 50: Comprend-on que le général Lefebvre Desnouettes ait pu VENDRE une telle maison!... c'est une honte, mais une plus grande à ses héritiers de ne pas l'avoir rachetée.]
[Note 51: Ils tenaient lieu du préfet.]
M. de Talleyrand jouissait, ainsi que je l'ai dit, de l'arrivée du général Bonaparte à Paris. En parlant de cette arrivée et de tout ce que M. de Talleyrand avait dit et fait depuis ce moment, j'ai omis une chose importante, c'est le récit de la fameuse fête du Luxembourg. M. de Talleyrand y joua un rôle trop important pour ne pas le rappeler, et je le dois pour l'intérêt de l'histoire; c'est d'ailleurs un fait intéressant pour celle de la société. Ce fait montre parfaitement l'état de la nôtre en France à cette époque, et l'extrême différence des époques, bien qu'il n'y ait pourtant pas un demi-siècle d'écoulé. Que dirait-on d'une fête ordonnée ainsi? On nous accuserait de folie. Si l'on donnait une fête avec le costume, l'ameublement et presque les coutumes de Louis XV, nous trouverions la chose simple et presque dans nos moeurs... Mais au moment où Bonaparte vint à Paris, les costumes, l'ameublement, le langage même, TOUT enfin était incohérent, et nous plaçait dans la position d'un peuple étranger et nomade même qui, pour un temps, aurait déployé ses tentes. Cette époque serait presque comme un songe si nos victoires n'étaient là avec la gloire nationale et notre Napoléon pour certifier la réalité.
M. de Talleyrand, qui, en sa qualité de ministre des Affaires étrangères, pouvait bien recevoir le traité de Campo-Formio, mais dont la mission n'était pas de présenter le général Bonaparte, le voulut ainsi... Comme il l'aimait alors!... il le _présumait_ peut-être dans sa grandeur à venir. Quoi qu'il en soit, ce fut lui qui, le jour où Bonaparte remit au Directoire le fameux traité qui pacifiait l'Europe, présenta le général au gouvernement d'alors[52].
[Note 52: Le ministre de la Guerre le présenta aussi; mais, chose assez bizarre pour Bonaparte, qui était tout entier militaire, on ne remarqua que M. de Talleyrand. Le fait est que le ministre de la Guerre ne fit aucun discours, et que le _Moniteur_ ne rendit compte que du discours de M. de Talleyrand, ce qui prouve que l'autre ne parla même pas.]
Les discours ne manquèrent pas à Bonaparte dans cette journée... Il en fut accablé... Mais celui de M. de Talleyrand fut sans doute une exception par sa singularité. J'en vais rapporter quelques passages:
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«Citoyens directeurs,
«J'ai l'honneur de présenter au Directoire exécutif le citoyen Bonaparte, qui apporte la ratification du traité de paix conclu avec l'empereur.
«En nous apportant ce gage certain de la paix, il nous rappelle _malgré lui_ les innombrables merveilles qui ont amené un si grand événement. Mais qu'il se rassure, je veux bien taire en ce moment tout ce qui fera un jour l'honneur de l'histoire et l'admiration de la postérité. Je veux même ajouter, pour satisfaire à ses voeux impatients, que cette gloire qui jette sur la France un si grand éclat, appartient à la Révolution...
«...C'est pour les Français, pour conquérir leur estime, que le général Bonaparte se sentait pressé de vaincre; et les cris de joie des vrais patriotes à la nouvelle d'une victoire, reportés vers Bonaparte, devenaient le garant d'une victoire nouvelle. Ainsi, tous les Français ont vaincu en Bonaparte; ainsi sa gloire est la propriété de _tous_.
«...Et quand je pense à tout ce qu'il a fait pour se faire pardonner cette gloire!--à ce goût antique de la simplicité qui le distingue, à son amour pour les sciences abstraites, à ses lectures favorites... à ce _sublime Ossian_ qui semble le détacher de la terre... quand personne n'ignore son mépris profond pour le luxe, pour l'éclat, pour le faste, ces misérables ambitions des âmes communes... ah! loin de redouter ce qu'on voudrait appeler son ambition, je sens qu'il nous faudra le solliciter peut-être un jour pour l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite...
«Mais entraîné par le plaisir de parler de vous, général, je m'aperçois trop tard que le public immense qui nous entoure est impatient de vous entendre. Et vous aussi, vous aurez à me reprocher de retarder le plaisir que vous aurez à écouter celui qui a le droit de vous parler au nom de la France entière, et la douceur de vous parler encore au nom d'une ancienne amitié[53]...»
[Note 53: Barras, alors président du Directoire.]
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Dans ce discours, qui est beaucoup plus long, mais dont j'ai rapporté seulement les principaux traits, on retrouve M. de Talleyrand tout entier. C'est d'abord sa bonne grâce... son bon goût de politesse, de bonne compagnie, et puis la finesse la plus adroite dans la louange. Elle était excessive, et pourtant si bien donnée, que même un ennemi à découvert de Bonaparte ne pouvait s'en offenser... Avec bien plus de raison encore le Directoire, qui voulait couvrir de fleurs et de lauriers le précipice dans lequel il voulait faire tomber le héros, ne pouvait ouvertement s'en formaliser. Pour ce qui touchait Bonaparte, il devait être satisfait; rien ne pouvait lui être plus agréable que cette louange, presque arrachée à un homme comme M. de Talleyrand... Ce discours m'a toujours paru un chef-d'oeuvre d'habileté et de talent, comme connaissance du monde et du coeur humain, quelque esprit qu'on ait. Ce n'est pas un esprit spécial qui flattait Bonaparte en cette circonstance, c'était celui de M. de Talleyrand, c'était son esprit fin et moqueur, et pourtant gracieux... Pour qui connaissait l'envie et la terreur que Bonaparte inspirait aux Directeurs, on ne peut s'empêcher de sourire en lisant le dernier paragraphe du discours de M. de Talleyrand. _L'ancienne amitié de Barras_ pour Bonaparte, voilà un de ces mots qui font la fortune d'un homme qui aurait eu la sienne à faire comme homme d'esprit dans le monde; mais M. de Talleyrand n'en était pas là.--J'ai parlé plus haut du discours de M. de Barras, que je crois fait par M. de Talleyrand. Cette opinion était celle du général Junot et de bien d'autres personnes. M. de Talleyrand, à ce moment de notre révolution, avait un grand pouvoir sur les esprits inférieurs, que le sien régissait. Certes, je n'aime pas M. de Talleyrand, après tout le mal qu'il a fait à l'Empereur; mais que je ne lui reconnaisse pas une haute et notable supériorité, c'est ce dont je suis incapable...
Tout dans une époque comme celle que je décris est une pièce pour l'histoire à venir... Cette fête donnée au _vainqueur-pacificateur_, comme chacun l'appelait, est un type qui raconte avec une vérité frappante ce qu'on ne sait pas et qu'on voudrait avoir vu; on croirait entendre la relation d'une fête donnée par Périclès ou par le sénat romain; on y verra en même temps le désir de rétablir l'ancienne étiquette: tout cela est matière à réflexion et sujet à de grandes et profondes pensées.
Le 20 frimaire, _un décadi_, jour de fête dans le nouveau calendrier, se fit la réception de Bonaparte au Luxembourg. Pour cette réception, on avait fait faire des décorations comme pour jouer la comédie.
Au fond de la grande cour, et contre le vestibule, s'élevait l'autel de la patrie surmonté des statues de l'Égalité, de la Liberté et de la Paix. Autour de l'autel on voyait plusieurs trophées formés des drapeaux conquis par l'armée d'Italie; derrière, et dans une partie supérieure, étaient placés cinq fauteuils destinés aux cinq directeurs; au-dessous étaient des siéges ordinaires pour les ministres; au bas de l'autel était le corps diplomatique; des deux côtés de l'autel étaient deux amphithéâtres très-grands et destinés aux autorités; à leur extrémité on voyait un faisceau de drapeaux provenant des différentes conquêtes faites par nos armées; au-dessus de l'amphithéâtre, et, dans la crainte du mauvais temps, on avait fait une tente immense, dans laquelle le jour était néanmoins toujours ménagé; autour de la cour on voyait une foule d'ornements, comme des couronnes de laurier appendues le long des murs; les fenêtres qui devaient servir de _loges_ pour cette représentation étaient aussi toutes _pavoisées_; enfin, tout respirait un air de fête, et, malgré le froid, les curieux se disputaient les places; la rue de Tournon, la rue de Vaugirard, toutes les avenues du Luxembourg, étaient encombrées depuis le matin... À onze heures, les cinq membres du Directoire, en grand costume, avec leur chapeau à plumes, leur manteau brodé en arabesques grecques avec une forme moyen âge, ayant enfin le costume qu'on leur connaît, se réunirent chez Laréveillère-Lépaux, sur l'invitation de M. de Talleyrand (car il est à remarquer que ce fut lui qui les fit), les autorités civiles furent convoquées chez François de Neufchâteau; le général Bonaparte, entouré de ses aides de camp Junot, Marmont, Duroc, Sukolsky, Lavalette, etc., s'était rendu chez Laréveillère-Lépaux.
À midi, le canon tira pour le départ du Directoire; il se mit en marche par les galeries pour se rendre dans la cour. Pendant sa route, le Conservatoire jouait les airs de la _Marseillaise_, du _Chant du Départ_ et les jeunes élèves chantaient des hymnes républicains.
Lorsque chacun fut placé, ce qui fut long et fort ennuyeux par le froid qu'il faisait, un terrible incident anima cruellement la scène... Le côté droit du palais n'avait pas été occupé depuis 93 et demandait de grandes réparations, qui se faisaient alors. Des factionnaires avaient été placés aux échafaudages, à la demande de l'architecte, pour empêcher les curieux de s'y placer; mais un homme de la maison, un employé dans les bureaux du Directoire, voulut, de l'intérieur, aller sur l'échafaudage, croyant qu'il supporterait bien un seul homme; la planche fit bascule, et le malheureux tomba de toute la hauteur du bâtiment dans la cour. Ce fut un affreux spectacle; mais dans l'attente de ce qu'on était venu voir, cette triste scène passa plus inaperçue.
Lorsque tout le monde fut placé, un huissier envoyé par le président du Directoire, alla prévenir le général Bonaparte qu'on l'attendait; il était demeuré avec ses aides de camp, ainsi que le général Joubert et Andréossy, chez Laréveillère-Lépaux.