Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 15

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Mais il avait une femme, ce capitaine. Cette femme, depuis qu'il y avait des bals chez les princesses et à la cour des Tuileries, ne laissait pas écouler un jour sans pleurer de ne pouvoir y aller. Elle se figurait que l'Élysée, par exemple, méritait réellement son nom, et qu'il était un lieu de délices et d'enchantement. Son mari, qui probablement savait que sa femme ne serait pas priée, ne l'avait jamais demandé. La chose en était donc restée là, lorsque tout à coup le billet d'invitation parvint à la femme. En le voyant, elle eut d'abord le regret qu'elle avait toujours, qui était de ne pas voir de près les merveilles qu'elle avait admirées des Champs-Élysées, le jour de la fête donnée par la princesse Caroline au roi de Westphalie, lors de son mariage avec la princesse Catherine de Wurtemberg. Sa seconde pensée fut que peut-être elle pourrait profiter de l'invitation de son mari. À la fête donnée au roi de Westphalie, il y avait quinze cents personnes. Une femme, un homme de différence, qu'est-ce que cela? c'est bien égal! il doit y avoir toujours le même nombre de personnes...--Je me mettrai n'importe où, se dit-elle, je ne manquerai pas de danseurs, puisque _le régiment_ est invité... j'irai. À peine eut-elle pris ce parti, qu'elle s'occupa de sa toilette... et Dieu sait si ce fut par là qu'elle nous amusa.

Le bal était commencé depuis une demi-heure, lorsque tout à coup nous vîmes partir, avec la rapidité du tonnerre et la lourdeur d'une pierre, un homme et une femme qui commençaient leur tour de valse dans la belle galerie de l'Élysée où nous ne valsions jamais que trois ou quatre pour avoir toute liberté sans confusion. J'ai déjà dit que nous nous connaissions _toutes_ parfaitement entre nous; les hommes des maisons des princesses et de celle de l'Empereur nous étaient également connus: qu'on juge donc de notre surprise lorsque nous vîmes une femme parfaitement inconnue, dont la tournure vraiment singulière, la mise encore plus étrange dans un lieu comme celui-là, où toutes les femmes étaient de la plus riche élégance, devaient faire nécessairement un grand contraste.

--Savez-vous qui c'est? demanda d'abord l'une de nous à l'un des hommes qui étaient derrière nos banquettes.

--Non, Dieu m'en garde!

--Et le monsieur?

--Eh! c'est un officier de la garde!

C'était vrai; mais la manière dont lui et sa compagne valsaient était bien la plus comique chose qu'on pût donner à regarder. C'étaient des pas tantôt petits, tantôt immenses, et puis des regards, des sourires, et enfin des passes!... Ce furent les malheureuses passes qui les perdirent. La princesse, qui ne valsait pas, ou qui alors était au repos, avisa ces deux personnages; elle n'en reconnut aucun. Pour l'homme, elle n'en fut pas surprise; c'était un officier invité par ordre de l'Empereur. Mais la femme, qui était-elle?

La princesse appela madame de Beauharnais[95], sa dame d'honneur, et lui demanda compte de cette femme qui tournait comme un cheval au caveçon[96]. Madame de Beauharnais n'en savait rien, et ne pouvait dire comment elle était là. Elle répondit cela avec sa douceur accoutumée.

[Note 95: Seconde femme de M. de Beauharnais le sénateur, le père de la princesse Stéphanie, grande-duchesse de Bade, et dame d'honneur de la princesse Caroline. Elle était aimée de tout le monde à cause de sa bonté et de sa politesse.]

[Note 96: C'est un petit cercle de fer qu'on met aux jeunes chevaux fougueux pour les dompter, et alors on leur fait fournir une course quelconque, mais plus particulièrement en tournant.]

--Mais, madame, lui dit la princesse, à qui donc voulez-vous que je m'adresse pour savoir ce qu'on fait chez moi, si ce n'est à vous, qui êtes chargée du soin des invitations? Allez demander à cette personne son nom et de quel droit elle est ici.

Madame de Beauharnais partit, assez mal contente de sa mission. Elle arriva auprès de la dame et de l'officier, et, profitant d'un moment de repos, elle demanda le nom de la danseuse à l'officier. Ce nom était celui d'un capitaine de la garde impériale. Aussi, la dame, qui comprenait l'appui de ce nom, se hâta-t-elle de dire elle-même:--Je suis madame ****, femme du capitaine de ce nom.

--Puis-je vous demander comment vous êtes ici?

--Par une invitation de madame de Beauharnais, dame d'honneur de la princesse.

--C'est moi, madame, qui suis madame de Beauharnais, et je n'ai pas eu l'honneur de vous envoyer d'invitation.

--Cependant mon nom est sur la liste, puisque j'ai une invitation.

--Monsieur votre mari, oui; est-il ici?

--Il est en Espagne, répondit la dame en tordant le bout d'une ceinture orange et argent entre ses doigts, et en baissant les yeux; elle m'aurait fait de la peine, si je n'étais endurcie contre ces femmes qui s'exposent à une pareille scène pour dire: J'ai été dans un bal où étaient l'Empereur et ses soeurs!

Madame de Beauharnais s'en fut rendre compte de sa mission. La princesse donna l'ordre _de faire sortir cette femme_... Ici la chose devenait toute différente, et _la capitaine_ prenait le pas sur la princesse; elle le prit en effet lorsque, recevant l'ordre de s'en aller, elle répondit qu'elle était invitée, qu'elle ignorait si c'était une erreur de la dame d'honneur ou de son secrétaire, mais qu'elle avait son billet et qu'elle devait à son mari de ne pas se laisser mettre à la porte. Enfin, si ce n'eût été la tournure vraiment hétéroclite de cette femme, ses cheveux mal peignés et en serpenteaux, sa robe de crêpe blanc, mal faite, mal portée, sa tournure entière et sa figure... si ce n'eût été tout cela, je l'aurais prise en pitié. Le fait est quelle ne sortit pas tout de suite; on n'insista pas, quoique la princesse en eût bonne envie. L'Empereur ne vint que fort tard ce jour-là. S'il eût été là, _la capitaine_ aurait valsé, dansé, et même dansé le grand-père[97], tout autant qu'elle eût voulu.

[Note 97: Le grand-père se dansait à la fin du bal, et d'un bal où on avait été ce qu'on appelle _en train_ et gai. On était, comme dans l'anglaise, deux par deux et sur une colonne. Le couple _qui menait_ le grand-père se mettait en marche sur un air fait exprès, et que Julien le nègre jouait ordinairement moitié éveillé et moitié dormant, parce que le grand-père arrivait à six heures du matin. On faisait d'abord une promenade. La promenade finie, ce qui quelquefois durait longtemps si le caprice du couple _chef_ le voulait ainsi, on se remettait sur une colonne. Alors commençait un autre air sur la mesure de l'anglaise, et on faisait toutes les figures qui passaient par la tête du couple _chef_. Quand il avait parcouru toute la colonne, un autre couple commençait et faisait la même figure. Les plus bizarres et les plus drôles étaient les meilleures. On mettait la femme dans un fauteuil, on se mettait à genoux, on faisait des berceaux avec les bras, etc... J'ai vu une fois chez la princesse Caroline, à l'Élysée, la promenade du grand-père se prolonger depuis la galerie jusqu'au premier. Tout le grand-père avait plus de quatre-vingts personnes, plus de quarante paires bien sûrement. Tout cela suivait avec les meilleurs et les plus joyeux rires.]

Nous remarquâmes que lorsque _la capitaine_ sortit, elle fut accompagnée par plus de sept à huit officiers _qui ne rentrèrent pas_. Je suppose que c'étaient des officiers du régiment de son mari...

Les autres jours de la semaine, la grande-duchesse recevait aussi, mais elle n'avait pas un salon. Elle recevait quelques personnes qui étaient spirituelles et _causaient_; car c'est une justice que je dois lui rendre, elle aimait ce passe-temps-là plus que celui des cartes. On m'a dit que depuis elle n'avait pas pu échapper à la maladie des femmes qui vieillissent et qui deviennent, dit-on, ou dévotes, ou joueuses, ou gourmandes... dévote... je ne crois pas; restent les deux autres choses...

Les habitués intimes étaient, pour presque tous les jours, M. le comte de Ségur, le grand-maître, l'archichancelier, M. de Talleyrand, M. le comte Lavalette, le duc d'Abrantès surtout, et quelques hommes de la cour, quelques étrangers de haute distinction. C'est ainsi que le grand-duc de Wurtzbourg, qui par aventure devint amoureux des beautés et perfections de la princesse, chantait dans les petites soirées intimes... J'ai eu le bonheur d'entendre un duo, c'est-à-dire un nocturne chanté par la grande-duchesse de Berg et par le grand-duc de Wurtzbourg. C'est un souvenir à ne jamais perdre et à bien conserver pour un moment de grande tristesse: car Héraclite aurait ri en les écoutant, malgré le respect et la convenance.

Ce qui n'était pas de même, c'était lorsque madame de Colbert (Mme Alphonse) chantait: une bonne méthode, une belle voix, une jolie personne bien bonne et charmante, voilà ce qui était devant le piano...

Les femmes étaient en petit nombre, quoique la grande-duchesse invitât plusieurs de nous à y aller habituellement; les invitations là n'avaient rien d'officiel et n'étaient que verbales. Madame Adélaïde de Lagrange, soeur du marquis de Lagrange, et dame de la princesse, était une femme parfaitement spirituelle. Du reste, sa maison n'avait rien alors de très-remarquable. M. d'Aligre était poli, connaissait beaucoup d'anecdotes qu'on aimait à lui entendre conter; mais M. de Cambis et tout le reste, excepté M. de Longchamps, n'étaient remarquables ni en bien, ni en mal.

Les mercredis de la princesse Pauline étaient singulièrement organisés. Sa maison était, comme formation, parfaitement agréable, et pourtant c'était la princesse qui recevait le plus mal et faisait le moins prospérer cette société renouvelée que voulait l'Empereur. La princesse était fort indolente sur tout, excepté sur sa toilette. Aussi dès le lundi elle ne s'occupait que de sa parure; le reste lui était égal. La composition de sa liste se faisait toujours avec Duroc comme celles de ses soeurs. Il fallait entendre Duroc lorsqu'il racontait toutes les gentilles mines, les câlineries qu'elle lui faisait pour faire rayer une femme plus jolie qu'elle ne la voulait. Elle était si charmante qu'il ne pouvait la refuser; cependant son équité naturelle le faisait hésiter:

--Mais pourquoi la rayer? y a-t-il jamais trop de jolies femmes? disait-il.

--Eh bien! ne serai-je pas là, moi? Ne me verrez-vous pas tout à votre aise?

Et la séduisante créature souriait en montrant ses dents perlées... et presque toujours alors la femme qui l'effrayait était rayée. Cependant elle avait auprès d'elle une bien belle personne, madame de Barral, qui était même sa favorite à cette époque. Madame de Barral était une femme aussi belle et aussi charmante qu'on puisse voir; un esprit fin, de la gaieté, de l'agrément et de la bonté. C'était une personne acquise de droit à la cour, car jamais on ne porta mieux le grand habit qu'elle ne le portait. Venait ensuite madame de Bréhan[98], femme de beaucoup d'esprit, ayant des manières excellentes et en même temps fort agréables; sa figure et sa tournure étaient celles d'une jolie femme; sa taille était parfaite et bien proportionnée, son pied ravissant. Elle a un esprit remarquable, et tout ce qu'elle dit porte un cachet d'originalité. Elle est peut-être un peu mordante, mais sûre, fidèle en amitié et bonne à aimer... et puis je trouve qu'en ce monde il faut souvent montrer qu'on a des dents pour ne pas sentir celles des autres.

[Note 98: J'ai fait une erreur dans mon _Salon de madame de Polignac_. J'ai dit que la marquise de Bréhan était dame du palais; elle ne l'était pas, mais elle était amie intime de la Reine. Je m'empresserai toujours de réparer une faute dès qu'elle me sera démontrée.]

Madame la duchesse de Cadore, dame d'honneur de la princesse, était l'exemple des femmes, l'honneur de sa maison, le bonheur de son mari; mais elle n'était pas amusante, elle était même ennuyeuse et ne savait pas faire que notre princesse sût s'amuser comme tout le monde. La pauvre princesse avait du malheur en dames d'honneur, et madame de Cavour, son autre dame d'honneur pour au delà des Alpes, était encore moins gaie que madame de Cadore.

Il y avait encore madame de Chambaudouin, favorite aussi de la princesse; je ne sais si elle était plus ennuyeuse _qu'autre chose_, ou _plus autre chose_ qu'ennuyeuse. Venait ensuite madame de la Turbie, qui, depuis, épousa M. le duc de Clermont-Tonnerre. J'ai déjà dit dans mes _Mémoires sur l'Empire_ tout le bien que j'en pensais.

Une dame du palais de la princesse Pauline, qui était aussi bien belle, c'était madame de Mattis, mais seulement jusqu'à la ceinture. Elle avait le buste d'une femme de cinq pieds deux pouces, surtout la tête, qui était très-forte, et puis le reste était de la hauteur d'un enfant. Le visage de madame de Mattis était lui-même d'un genre de beauté sévère; malgré cette admirable chevelure blonde qui semblait appartenir à la tête d'une Galatée. Rien ne donnera l'idée de ces magnifiques cheveux, pas même ceux de la duchesse de Guiche, qui, certes, étaient et sont encore bien beaux. Madame de Mattis fut très-aimée de l'Empereur et résista longtemps, ce que la princesse trouvait fort étrange.

--Savez-vous bien, madame, que l'on ne doit jamais dire _non_ à une volonté exprimée par l'Empereur? et que MOI, qui suis sa soeur, s'il me disait: JE VEUX, je lui répondrais: Sire, je suis aux ordres de Votre Majesté.

Elle lui dit cela avec le ton solennel d'une aïeule qui prêcherait la morale à sa petite-fille.

M. de Montbreton, premier écuyer de la princesse, et qui jadis avait été son ami _fort intime_, était toujours bon, aimable, le meilleur des hommes pour vivre habituellement avec lui, et en même temps pour le rencontrer comme homme agréable et spirituel. Je le connais depuis mon enfance, et je lui conserve une profonde amitié.

M. de Clermont-Tonnerre, également écuyer de la princesse, avait une gaieté continuelle avec laquelle on est toujours un homme bon. Son esprit n'était pas supérieur, mais on causait avec lui.

Venait ensuite l'homme par excellence de la maison, et même de la société française alors; c'était M. de Forbin!... Quel être charmant était alors M. de Forbin!... que d'esprit... de talents, d'agréments sans nombre, que les autres hommes n'ont guère que partiellement et que lui réunissait! Une figure charmante ajoutée à ces dons du Ciel... et maintenant que reste-t-il de cette oeuvre du Créateur?... Cette pensée fait bien mal!.. quel retour sur soi-même!...

Les salons des princesses avaient tous un caractère particulier. Chez la grande-duchesse on y allait avec la crainte d'être jugée de deux manières: pour son maintien et pour son langage, pour tout enfin... Chez la reine Hortense, on y allait sans crainte... on y allait avec la certitude de s'y amuser... Mais chez la princesse Pauline, on s'y prenait huit jours d'avance pour savoir quelle toilette on aurait: la princesse ne portait son attention que là-dessus. Une fois je vois arriver à moi M. de Forbin, qui me dit avec une expression inimitable:

--La princesse veut vous parler _immédiatement_.

--Mon Dieu! qu'est-ce donc? Vous êtes bien sérieux!

--Aussi la chose est-elle fort grave. Venez donc vite.

Comme la princesse ne me faisait jamais grand'-peur, je me remis bientôt, et en arrivant près d'elle j'étais toute prête à recevoir ce qu'elle allait _me communiquer_, comme disait M. de Forbin, et je me penchai vers son fauteuil.

--Ma chère Laurette[99], me dit-elle, comment avez-vous pu choisir aussi mal que vous l'avez fait les fleurs de votre coiffure?

[Note 99: Elle continuait à m'appeler ainsi lorsque nous étions seules. Elle était bonne en général, et aimait ses anciens amis.]

--Mais, madame, ce sont les mêmes que celles de ma robe.

J'avais une robe de tulle jaune, doublée de satin jaune et garnie avec des touffes de violettes doubles, dans lesquelles il y avait de la poudre d'iris de Florence très-forte, ce qui donnait une vapeur embaumée à la robe lorsque je dansais...

--Je sais bien que ce sont les mêmes. Mais il ne fallait pas les prendre comme cela... il fallait garnir votre robe en scabieuses, par exemple. Vous deviez songer que des violettes artificielles dans des cheveux noirs comme les vôtres ont l'air de tripler vos boucles... Cela vous donne l'air dur... fi donc!... Promettez-moi de changer ces fleurs-là.

--Oui, madame, lui répondis-je, fort amusée de cette puérilité d'enfant qui lui faisait prendre attention à des choses de cette nature.

Ce qu'elle me reprochait, au reste, était vrai: rien ne sied plus mal que des violettes dans des cheveux noirs.

Ce même jour, la princesse fit un effet vraiment étonnant au moment de son entrée dans le salon, tant elle était belle! Ce fut un murmure d'admiration... Elle portait une robe de tulle rose, doublée de satin rose et garnie avec des touffes de marabouts, retenues par des agrafes de diamants d'une admirable beauté... Les touffes de plumes étaient retenues par des rubans de satin rose qui partaient de la taille et flottaient sur la robe; le corsage était en satin avec de petites pattes tombant sur la jupe. Ce corsage était garni ou plutôt cousu de diamants; à chaque patte tombait une poire en diamants d'une eau et d'une taille admirables; les manches étaient en tulle bouillonné, et chaque bouillon formé par des rangs de diamants[100] qui le serraient. Sur sa tête, il y avait deux ou trois des mêmes marabouts rattachés avec des diamants, et, pour contenir le paquet de plumes, était un bouquet de diamants posé sur la tige des trois marabouts.

[Note 100: C'était alors la mode de porter de ces jupes garnies avec des touffes de n'importe quoi soutenues par des rubans. La princesse Pauline en avait une garnie de branches de pin, avec un corsage de velours vert garni en émeraudes et en diamants. La reine Hortense en avait une ravissante garnie en _belles-de-jour_, et tout ce qui, à la robe de la princesse Pauline, était en émeraudes et en diamants, était ici en turquoises et en diamants.]

J'ai dit plus haut que chez la reine Hortense on n'avait aucune de ces craintes puériles, et c'est vrai. Elle était bonne, indulgente; si au contraire l'Empereur trouvait à blâmer, elle prenait la défense de l'opprimée: aussi nous y allions convenablement, mais ne craignant ni le blâme de la maîtresse du lieu, ni sa raillerie.

Ses bals étaient charmants. Sa maison me semblait faite pour recevoir; on y trouvait tout ce qui amuse. Si par hasard on n'avait pas voulu danser, ou qu'on fût malade, on se mettait devant une table ronde dressée dans l'un des salons de la princesse, on y trouvait toujours des livres, des dessins, des couleurs, des gouaches, tout ce qui peut divertir des amis des arts. Pendant ce temps, la princesse dansait, à moins qu'elle ne fût dans l'état où elle était le jour de _la Vestale_. Alors, elle venait dans le salon où étaient la table et les aquarelles, elle s'asseyait à cette table et causait; et on ne s'en trouvait que mieux chez elle.

--Voyons, tournez-vous un peu, que je fasse votre portrait, disait-elle à une jeune femme nouvellement mariée et dont la timidité était si grande qu'elle devenait pâle au lieu de rougir quand on lui parlait. À la proposition de la Reine, elle devint pâle d'abord, et puis rouge, et enfin toute tremblante. Mais la Reine lui parla avec une telle bonté, un accent si doux, qu'avant un quart d'heure cette jeune femme causait et riait avec son peintre, qui ne pouvait plus, nous disait-elle ensuite en riant, la faire tenir tranquille.

La maison de la reine Hortense était mélangée comme agréments. Plusieurs personnes étaient bien, quelques autres beaucoup moins, et d'autres pas du tout. Madame de Viry, la mère, était aussi ennuyeuse qu'on peut l'être; quelques autres aussi dans les dames pour accompagner: je n'en excepte que madame de Broc, madame de Lery, madame d'Arjuzon, et mademoiselle Cochelet, dont l'amère laideur ne l'empêchait pas de se coiffer en bacchante et à la Camille des _Horaces_; mais elle avait beaucoup d'esprit; elle était lectrice.

Mais les bals du lundi, chez la reine Hortense, dépendaient peu, pour leur agrément, des personnes de sa maison. Elle était elle-même la plus charmante maîtresse de maison, faisant attention aux femmes qui étaient mal placées pour qu'elles fussent mieux, veillant à ce que les hommes fissent danser les jeunes filles, qui souvent dansaient moins que nous, qui étions jeunes d'abord et puis ayant une maison et recevant, ce qui, au bal, nous le savons toutes, nous faisait inviter de préférence à des femmes beaucoup plus jolies que nous.

Il y avait aussi dans l'hiver des bals d'enfants dont les jeunes princes faisaient les honneurs. Nos enfants y allaient déguisés, ils étaient charmants... Mes filles y furent un jour; l'aînée, qui alors était déjà une ravissante créature, était habillée comme mademoiselle Mars dans _la Jeunesse de Henri V_, et sa soeur en petit page. Ces deux costumes eurent un grand succès.

C'était ces jours là que la Reine était bonne et faite pour être aimée! Elle était là comme la mère de toute cette jeunesse qui tourbillonnait autour d'elle! On tirait une loterie pour les enfants où tous les numéros gagnaient; elle y présidait, dirigeait les lots, changeait ce qui ne plaisait pas, et devenait mère de chaque enfant pour lui donner une joie. Combien mon coeur se serre en pensant à l'exil[101] d'une personne qui ne fit jamais que du bien, qui ne provoqua jamais un sentiment, je ne dis pas de haine, mais seulement répulsif!... Toujours de l'amour et du respect!... et pourtant elle est bannie de sa patrie! et dans quel moment...? lorsque sa santé détruite réclame l'air de la patrie, le seul où l'on respire la vie!

[Note 101: Et depuis que ceci est écrit, quel malheur nous a frappés!... La chaîne de l'exil a été rompue, mais par la mort!...]

Dans l'année 1814, dans ce même moment où elle sut prouver qu'elle pouvait être à la fois aussi bonne qu'aimable, et courageuse, et grande, la reine Hortense, sachant que l'empereur de Russie était venu chez moi, me demandait assez souvent d'aller chez elle, ne voulant pas lui donner des figures nouvelles. Un soir, nous étions fort peu de monde, la conversation tomba sur le talent de conter; la Reine contait à ravir, et, sans lui faire un compliment qui pouvait être plat en le lui adressant à elle-même, nous lui dîmes qu'elle serait bien aimable de nous raconter quelque chose.

--Non, non, dit-elle, je ne suis pas assez pénétrée d'un sujet, quel qu'il soit, pour entreprendre de raconter ce soir; il n'est pas toujours temps pour l'esprit de conter. Mais ce qui aurait surpris Votre Majesté, ajouta-t-elle en s'adressant à l'empereur de Russie, c'est d'entendre raconter une chose intéressante à l'Empereur, ou bien de lui entendre improviser une histoire.

L'empereur de Russie sourit.

--Croyez-vous que je ne connaisse pas cette charmante variété de son esprit? croyez-vous donc qu'il ne m'a pas charmé autant qu'il le pouvait?... Je l'ai entendu un jour à Tilsitt raconter à la reine de Prusse un fait arrivé, disait-il, dans les montagnes de la Corse. C'était un homme qui se vengeait à la fois d'une maîtresse infidèle et d'un ami perfide. En vérité, je vous jure qu'il fut terrible au moment de la catastrophe... Plus tard, à Erfurth, étant seulement avec le malheureux Duroc, Talma et moi, Napoléon improvisa une histoire dont le sujet était pris dans l'histoire d'Orient, et où il fut admirable. Ce fut ce jour-là que Talma s'écria: Mon Dieu, où sont donc les imbéciles qui disent que je vous donne des leçons de pose et de diction? j'en recevrais plutôt de vous, sire!

--Il ne vous a jamais raconté une histoire italienne? demanda la Reine.

--Non, répondit l'empereur Alexandre, voilà tout ce que je connais de lui.