Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 11

Chapter 113,977 wordsPublic domain

Quant à l'Espagne, son VRAI ministre était un homme d'un aspect odieux nommé Don Eugenio Izquierdo.--Cet homme, d'une laideur tellement repoussante qu'il faisait fuir les enfants[75] comme un épouvantail, avait l'âme de cette figure. M. de Talleyrand et ses alentours avaient pour cet Izquierdo un attachement que je n'ai jamais compris, car de le voir seulement me l'aurait fait prendre en aversion. Il s'occupait d'histoire naturelle, où il était, dit-on, fort habile; mais le réel de ses occupations à Paris était de conférer secrètement avec M. de Talleyrand et une autre personne de son intimité que je ne veux pas nommer. C'est par lui qu'une grande partie des affaires d'Espagne se sont traitées; le prince de la Paix avait une entière confiance en lui, et il était _son chargé d'affaires_ en France, pour ce fameux traité qui devait donner le royaume des Algarves au prince de la Paix... Rien n'était plus ignoble surtout que la figure de cet Izquierdo! Je me le rappelle comme un cauchemar.--Comment l'Espagne ne l'a-t-elle pas jugé!--Il y a des destinées qui, en vérité, font murmurer contre la justice céleste... Izquierdo meurt dans son lit, et Riego meurt sur l'échafaud!...

[Note 75: Mes petites filles, surtout la plus jeune, faisaient des cris affreux en le voyant.]

En ajoutant à ce corps diplomatique ce qui devait nécessairement faire partie du nôtre en France, et qui allait chez M. de Talleyrand par devoir et par plaisir, comme les auditeurs qu'on envoyait en mission, on voit que sa maison était une des plus agréables de Paris. La princesse d'Yeckciwitz, soeur du prince Poniatowsky, était une habituée de la maison. Madame de Talleyrand ne l'aimait pas: elle en était jalouse comme une tigresse; et si la pauvre princesse avait eu deux yeux, elle les lui eût arrachés; malheureusement elle n'en avait qu'un. La pauvre femme avait pour M. de Talleyrand une de ces passions qui jettent un manteau de ridicules sur une femme, de manière qu'elle ne le dépouille jamais. Elle envoyait à M. de Talleyrand tout ce qu'elle trouvait de rare et de beau dans son chemin; cette manière de vivre n'enrichit pas quand on n'a pas une grande fortune. Ce fut le malheur de la pauvre princesse d'Yeckciwitz... elle fit des dettes, et même un beau jour il lui arriva un malheur comme cela pourrait échoir pour un fils de famille, le tout pour avoir fait des cadeaux à M. de Talleyrand. Le plus curieux de l'affaire, c'est que M. de Talleyrand, qui n'avait pas une passion pour elle, comme on le pense bien, ne faisait aucune attention aux _raretés_, qui même bien souvent s'en allaient figurer chez la duchesse de Courlande ou telle autre amie de M. de Talleyrand, qui à son tour en faisait des générosités. Je dis cela parce que je sais les _voyages et malheurs_ arrivés à un superbe mandarin à la robe bleue, aux manches pendantes, aux yeux retroussés; cet honnête mandarin, qui coûta des sommes folles, fut donné par madame la princesse d'Yeckciwitz à M. de Talleyrand.--M. de Talleyrand le donna à madame la duchesse de Courlande; et madame la duchesse de Courlande, quoiqu'elle tînt avec tendresse à la moindre babiole qui lui venait de M. de Talleyrand, donna le magnifique mandarin à son amie de coeur madame la marquise de Sainte-Croix[76], où je l'ai vu il y a peu d'années dans l'hôtel de cette dernière, rue Sainte-Marguerite au Marais.

[Note 76: Madame la marquise Des Corches de Sainte-Croix, mère du général Sainte-Croix et tante de madame du Cayla. Elle était soeur de M. Talon; c'était une femme supérieure, et l'amie la plus intime de la duchesse de Courlande, mère de la duchesse de Dino.]

Les vieilles femmes étaient une partie fort soignée du salon de M. de Talleyrand. À commencer d'abord par la sienne, qui n'était plus ni jolie, ni jeune, ni même agréable, on comptait une demi-douzaine de têtes qui chacune pouvaient réclamer pour leur part personnelle au moins la moitié d'un siècle. C'étaient madame de Luynes, madame d'Yeckciwitz, madame Zayombeck, madame de Balbi, madame de Laval... et quelques autres encore dont j'ai oublié les noms.--Madame de Talleyrand était à peine saluée par ces dames, au reste, qui ne s'en gênaient guère.

Le traité de paix qui suivit Austerlitz amena à Paris une quantité d'étrangers qui augmentèrent l'agrément de la maison de M. de Talleyrand, sans rien ajouter cependant au charme qu'on trouvait toujours à le rencontrer, _lui_, et quelques autres hommes de son intimité, passé une heure du matin; et lorsqu'on le trouvait de bonne humeur surtout, la bonne fortune était complète: alors il avait un _laisser aller_ qu'on aurait pris pour une confiance arrachée par le charme que vous auriez exercé sur lui, lorsqu'au contraire il ne disait que ce qu'il voulait dire, et tout en ayant l'air de raconter _malgré lui_, c'était une nouvelle qu'il lançait dans le monde; mais n'importe, je me rappellerai toujours avec reconnaissance le charme que j'ai trouvé dans ces heures passées à l'écouter; jamais je n'ai rien rencontré de plus ravissant que cette causerie familière de M. de Talleyrand avec ses amis les plus intimes, M. de Narbonne, M. de Montrond, M. de Sainte-Foix.--Le prince de Nassau, tout conteur et menteur qu'il était, se soumettait à la loi que M. de Talleyrand semblait imposer. J'ai vu quelquefois toute une soirée ou plutôt toute une nuit, car on ne demeurait libre qu'à une heure, on ne soupait qu'à deux, et on n'allait se coucher qu'à quatre ou cinq, se passer sans que M. de Nassau fît un mensonge.

Un homme parfaitement aimable qui venait chez M. de Talleyrand, mais n'était pas Français ni de son intimité, c'était le comte Golowkin. Le comte Golowkin était spirituel, charmant, Français de bonne compagnie _en tout_... et, en vérité, un homme tout à fait désirable pour une maîtresse de maison, mais après cela menteur comme on ne l'est vraiment que très-rarement. C'était avec une perfection du genre que je ne pouvais comprendre quand je me le rappelais; car en l'écoutant il parlait si bien qu'on ne pensait pas au mensonge.

J'ai parlé tout à l'heure du duc de Laval: c'était un type dont le moule est brisé que M. de Laval; on lui a prêté une foule de mots qu'il n'a jamais dits, il y en avait bien assez des siens; mais M. de Laval était loin d'être un sot; il avait même un esprit à lui qui était assez original. Comprenant tous les jeux, les jouant, le whist surtout, de manière à se faire une fortune loyale et certaine avec ce jeu, il ne sortait jamais d'un sérieux aussi imposant que s'il eût traité de la paix ou de la guerre pour le premier des empires.

Mais son humeur était odieuse à supporter; personne n'en était à l'abri. M. de Talleyrand, sa soeur, la duchesse de Luynes, M. de Montrond et toute la troupe du whist y passaient sans appel pour peu qu'on fît une faute, et avec M. de Laval la faute arrivait souvent. M. de Montrond lui ripostait toujours: aussi avait-il fini par se soumettre un peu. Quant à M. de Talleyrand, il ne lui répondait pas. Madame de Luynes prenait l'affaire au sérieux, et alors la partie de whist devenait un combat de cris et de paroles injurieuses dites par M. de Laval, au grand amusement de toute la compagnie.

Comme je n'écris pas l'histoire politique de l'époque, je m'étends davantage sur les personnages qui formaient la société et conséquemment le salon de M. _le prince de Bénévent_: car tel était le titre enfin que l'Empereur avait conféré à M. de Talleyrand pour _ses services rendus à l'État_.

J'allais alors fort souvent chez M. de Talleyrand. J'aimais son esprit, j'appréciais son talent; et quoiqu'un homme de mes amis, d'un jugement supérieur, et qui le connaissait fort bien, me dît le peu de fond qu'on pouvait faire sur son dévouement à l'Empereur, Junot et moi, nous y croyions comme à un précepte de notre foi... Au moment où je partis pour le Portugal, je dînai chez lui; comme il était alors notre ministre, plus que celui de la Guerre, étant placée auprès de lui à table, il me parla de l'Empereur dans de tels termes que j'en fus attendrie, et le dis le soir même à M. d'Abrantès: «Cela ne m'étonne pas, me répondit-il... je sais _qu'il aime_ l'Empereur, et Lannes aura affaire à moi s'il répète encore un mot comme celui d'hier.»

Ce mot avait été dit à dîner chez moi par le général Lannes, qui revenait de Lisbonne, où il s'était conduit comme un écolier, et où M. de Talleyrand lui avait probablement _écrit_ ou _dit_ quelques mots railleurs, selon la matière, qui, pour le dire avec vérité, était abondante. Avec le haut mérite du duc de Montebello, on peut convenir qu'il n'avait rien en lui qui pût convenir au négociateur. M. de Talleyrand l'avait vu, l'avait dit et avait bien fait; Lannes, qui n'aimait et ne supportait même pas une remontrance de l'Empereur, récusa, comme on le pense bien, celle de M. de Talleyrand. Cependant, tout brave qu'il était, M. de Talleyrand lui faisait peur au jeu de la parole. C'était une escrime à laquelle il n'était pas habile, et n'avait pour toute parade qu'une injure ou un jurement, ce qui ne prouve rien du tout, au contraire.

Nos relations avec M. de Talleyrand furent toujours ce que je viens de les montrer. De ma part, il y avait même un motif de plus pour m'en rapprocher. J'étais liée depuis l'enfance avec une de ses nièces que j'aimais et que j'aime toujours chèrement; aussi à mon retour de Portugal j'y allais assidûment...

Madame de Talleyrand crut un moment, et ce moment fut long, que c'était pour sa personne que j'allais si souvent chez M. de Talleyrand, et la voilà qui me prit dans la plus funeste des amitiés: car c'était une calamité que l'amitié de madame de Talleyrand; M. de Talleyrand saurait bien qu'en dire...

En conséquence, elle m'arriva régulièrement deux fois par semaine, venant le matin pour me voir plus _intimement_, venant le soir _pour la convenance_, disait-elle, et m'ennuyant toujours; ce que je ne pouvais lui dire et qu'elle ne voyait pas. Je me sauvais bien d'elle auprès de M. de Talleyrand, où j'étais sûre qu'elle ne me viendrait pas chercher, car elle le craignait et ne l'aimait plus: elle était même à cette époque déjà très-méchante pour lui; des _caqueteurs_ prétendaient même qu'elle le _battait_, et l'un d'eux racontait qu'un jour M. de Talleyrand ayant mal aux dents d'une fluxion très-douloureuse, elle lui porta un coup violent dans la joue malade.

Un soir nous étions peu de monde chez M. de Talleyrand, M. Fox était encore au ministère. M. de Talleyrand nous raconta qu'il avait écrit la lettre la plus charmante pour annoncer qu'on avait découvert à Londres un homme qui voulait assassiner l'Empereur; cet homme était FRANÇAIS.

«J'ai fait mettre ce misérable en prison, ajoutait M. Fox; mais nos lois ne permettent pas de retenir longtemps en prison un étranger qui n'est coupable d'aucun délit en Angleterre. J'attendrai l'avis que vous me donnerez.» M. Fox disait encore dans sa lettre à M. de Talleyrand un fort joli mot qui prouvait l'horreur qu'il avait pour le crime que l'assassin méditait: «Je lui ai d'abord fait l'_honneur de le prendre pour un espion_,» disait le ministre anglais...

M. de Talleyrand, en parlant de ce fait comme d'une sorte de confidence, exaltait beaucoup M. Fox et sa loyauté. Le fait réel, c'est que M. Fox était un homme ayant l'âme élevée, et sans aucune de ces petites passions comme en nourrissait M. Pitt. M. de Talleyrand voulait répandre cette action de M. Fox pour qu'il lui revînt à Londres qu'on était reconnaissant de ce qu'il avait fait. L'Empereur fit encore plus; il lui fit adresser par M. de Talleyrand une charmante lettre qui fut même comme un chaînon repris et rattaché. Si M. Fox était demeuré plus longtemps en ce monde, il est certain que la paix aurait été signée de nouveau.

M. de Talleyrand quitta Paris pour suivre l'Empereur en Allemagne, après la bataille d'Iéna. Paris devint alors bien désert. Madame de Talleyrand, qui avait déjà Valençay, je crois, mais ne voulait pas aller si loin, prit une bicoque à la Muette où je me rappelle avoir été la voir. Je la trouvai dans une chambre où son gros et grand corps pouvait à peine se tenir. La conversation n'était pas tenable quand M. de Talleyrand n'y était pas...

Après son départ j'héritai de la partie de whist. Ces messieurs, qui avaient tous madame de Talleyrand dans la plus belle et cordiale aversion, ne voulurent jamais reprendre leurs soirées chez elle en l'absence de M. de Talleyrand, et comme indépendamment du goût commun à M. d'Abrantès et à ces messieurs pour le whist, ils étaient de ma plus intime société, on n'eut tout simplement qu'à ouvrir deux tables de jeu dans mon salon, et quoique les cartes fussent habituellement bannies de chez moi, je leur permis d'y entrer pour un temps...

M. de Talleyrand écrit rarement, mais il écrit bien, et cela se conçoit en l'entendant causer. Il lui arriva en Pologne une histoire fort comique qui donna lieu à une lettre charmante qu'il écrivit ici. Sa voiture s'embourba dans ces horribles chemins de la Prusse polonaise, et la voiture ministérielle demeura en panne comme la charrette d'un manant: on appela des soldats.--Il y fallait penser; la voiture était là depuis neuf heures du matin, et il était alors sept heures du soir. Un bataillon tout entier arriva, et la voiture fut soulevée et enfin arrachée de ce gouffre boueux dans lequel elle était tombée.

--Qui est donc là-dedans? demanda un soldat.--Le ministre des Affaires étrangères.

--Ah! ah! dit le premier, qui, à ce que croit M. de Talleyrand, était le _gracioso_ du bataillon, pourquoi se mêle-t-il de venir faire de sa chienne de diplomatie dans un maudit pays comme celui-ci?

--C'est vrai ça, dirent tous les autres en choeur.

Ce que j'ai dit de M. Fox me rappelle un fait arrivé dans le même temps. Il y avait à Hambourg un émigré chargé par Louis XVIII de payer des pensions à de pauvres émigrés qui demeuraient soit à Hambourg, soit à Altona. Le comte de Gimel, nom de cet envoyé de Louis XVIII, était un homme comme la Restauration aurait dû en avoir beaucoup: c'était un homme dévoué à sa cause, mais avec honneur et loyauté, un vrai Français enfin. Le comte de Gimel était donc à Hambourg lorsqu'un jour, le 17 juillet 1806, un nommé _Loiseau_ se présenta chez lui, et, sans préambule, lui offrit de venir à Paris pour assassiner l'Empereur. M. le comte de Gimel, révolté de cette proposition, le reçut avec horreur.

«Si vous n'avez pas d'autres moyens pour relever le trône des Bourbons qu'un lâche assassinat, monsieur, lui dit-il, allez ailleurs chercher des complices!»

Un ami de M. de Gimel, qui allait beaucoup chez le résident de France à Hambourg, lui raconta le fait, ce qui fit arrêter Loiseau et le fit conduire à Paris. M. de Gimel était un homme d'une noble et loyale opinion: des royalistes comme lui auraient fait aimer les Bourbons. Il mourut peu de temps après cet événement et fut mal remplacé jusqu'au moment où M. Hue, ancien valet de chambre de Louis XVI, vint lui-même à Hambourg pour inspecter les besoins des pauvres émigrés dont madame la duchesse d'Angoulême prenait soin.

Tilsitt vit faire un traité qui de nouveau devait donner de l'espoir pour la paix. M. de Talleyrand revint avec l'Empereur; la société de la rue d'Anjou reprit ses habitudes, et tout marcha comme par le passé. Toutefois une grande tempête se préparait du côté de l'ouest, et tout faisait présumer que ses éclats seraient terribles: l'Espagne annonçait une révolution... Ce fut en ce moment que Napoléon supprima le tribunat!...

C'est une délicate chose à toucher que cette affaire de la Péninsule. Avant d'en dire quelques mots, je parlerai de l'opinion de la France sur l'Empereur: elle était ce que peut-être elle n'avait jamais été. Sa force morale avait reçu à Tilsitt une augmentation tellement hors des proportions voulues, qu'il pouvait tout tenter. Cette amitié d'un souverain puissant, l'entrevue de Tilsitt, tout ce qui s'était passé dans cette campagne, où en dix mois Napoléon avait touché les bords de la Vistule et remporté des victoires qui suffiraient pour illustrer le règne entier d'un homme; le fait réel, c'est que depuis le couronnement de l'Empereur, jamais il ne fut aussi fort qu'en ce moment.

Les affaires de la Péninsule ont-elles été conseillées par M. de Talleyrand, _oui_ ou _non_? voilà l'état d'une question fort délicate depuis longtemps livrée à la discussion politique... et personne ne l'a pu résoudre. Si j'interroge ma conscience, je réponds que je suis certaine que si M. de Talleyrand ne l'a pas conseillée, il l'a fortement approuvée. Je n'en veux pour preuve que les liaisons plus qu'intimes non-seulement de lui avec Izquierdo, mais de tous ceux qui l'entouraient avec cet homme, âme damnée du prince de la Paix... J'ai d'ailleurs trouvé dans les papiers de mon mari des fragments de lettre ayant rapport à sa mission secrète lors de notre premier passage à Madrid, en allant prendre possession de notre ambassade à Lisbonne; Junot fut alors chargé de plusieurs choses intimes pour le prince des Asturies (plus tard Ferdinand VII). Tout cela se tient, et assez pour que je puisse formuler une opinion sur cette terrible et mystérieuse affaire d'Espagne. Le duc de Lavauguyon, qui se trouva à Madrid avec Murat, nous a raconté de bien étranges choses. Tous ces fragments forment un _tout_ sur lequel je suis assise, et je prends de là ma direction.

La _prise_ du Portugal commença la _prise_ de la Péninsule. Ce mot de _prise_ on n'en voulait pas, car on choisit pour commander l'armée d'invasion l'homme qui était _encore ambassadeur_ auprès de la reine de Portugal. Ce fut une mauvaise comédie dont personne ne fut dupe, mais qui ne s'en joua pas moins.

La marche de l'armée française sur Lisbonne fut un prodige. Le général Thiébault, chef d'état-major du duc d'Abrantès pour cette même campagne, et à qui l'armée doit tant de remerciements et de reconnaissance, peut dire si ce fut _une promenade_, comme l'ont dit quelques ignorants ou quelques serpents... un de ces reptiles qui ont toujours besoin de siffler, n'importe quelle action. Quoi qu'il en soit du plus ou moins de périls que l'armée a courus, tandis que nos aigles s'avançaient vers Lisbonne, Madrid grondait déjà sourdement pour annoncer cette terrible tempête qui devait amener quatre cent mille Français dans cette belle Espagne, pour y trouver la mort.

On sait déjà que ce n'était pas Charles IV qui était roi d'Espagne; il avait beau mettre au bas des cédules royales:

_Yo el Rey_,

il n'était pas aussi roi dans la Péninsule que je suis maîtresse absolue dans ma maison. C'était Godoy.

Ce Godoy, détesté, méprisé des Espagnols, ce Godoy qui, pendant vingt ans qu'il fut _privado_, ne sut même pas donner une loi heureuse à sa patrie... Pas un chemin, pas un pont, pas un arbre planté en son nom!... un silence de mort enfin couvrirait le nom de cet homme, si le cri de l'indignation ne s'élevait à côté de lui pour lui dire qu'il a fait le malheur de l'Espagne.

Cette haine générale n'était pas seulement le fruit de sa position de favori. Cette place de _privado_ n'avait pas toujours été occupée par un homme inhabile; le duc d'Olivarès[77], le duc de Lerme, don Juan d'Autriche, le frère de Charles II, montraient, avec le comte de Campo-Manès, ce qu'on peut produire avec la faveur, quand le bon grain tombe sur une bonne terre. Mais Godoy ne dut son avénement à _la faveur_ du roi que _par celle_ de la reine. Honte sur lui! criait la nation tout entière.

[Note 77: Le duc d'Olivarès laissa prendre le Portugal, mais ce fut après tout un grand ministre; s'il ne fut pas l'égal de Richelieu, il fut moins cruel, au moins, et cela compense.]

Et c'est de cet homme que Don Eugenio Izquierdo était non-seulement l'agent, mais l'ami... Et on sait comment Izquierdo était reçu chez M. de Talleyrand!... Izquierdo!... lorsque je pense à cet homme, mon coeur se soulève.

Godoy fut l'homme fatal de l'Espagne bien plus que Napoléon. Je connais l'Espagne et je l'aime; j'ai bien étudié tous ses malheurs, j'ai remonté à leur cause, et je crois pouvoir affirmer que Don Manuel Godoy est la principale cause de toutes les infortunes de la Péninsule, sous quelque forme qu'elle ait été frappée.

Le prince des Asturies abhorrait le prince de la Paix; j'ai entendu cette haine s'exhaler avec rage du coeur de Ferdinand VII, en présence de mon mari et de la princesse sa femme[78], lorsque je passai à Madrid pour aller à Lisbonne.

[Note 78: Il voulait sans doute le conduire, comme Don Carlos, à être jugé à mort. Ensuite, il n'y aurait eu que Don Carlos entre Don Francisco et le trône; Don Francisco, le troisième enfant, était fils de Godoy.]

Notre ambassadeur à Madrid, lors de la révolution d'Aranjuez, était M. le marquis de Beauharnais, beau-frère de Joséphine; sa position était des plus difficiles. Il avait tout le tact et le talent nécessaires pour agir dans une semblable circonstance; mais que faire contre une double manoeuvre qui agit sans que vous sachiez où sont ses mouvements? M. de Talleyrand avait ses rouages, ses fils, que faisait mouvoir Izquierdo, et M. de Beauharnais avait d'autres renseignements et presque d'autres ordres. Il se conduisit même avec une admirable modération, en rétablissant la paix entre le prince des Asturies et son père. Mais Godoy ne voulait pas de paix; il voulait, je crois, la mort du prince des Asturies. Je ne puis m'expliquer autrement cette rage haineuse qui l'animait contre l'infant. Enfin les choses en vinrent au point que le roi et l'infant portèrent la cause au tribunal de Napoléon.--Il donna raison au père. Le fait est que le père était un imbécile, le fils un méchant et Godoy le plus misérable des hommes. Quant à la reine, elle ne sut être ni épouse, ni femme coupable, ni mère, ni souveraine. Voilà les acteurs de ce drame si imposant joué à Bayonne en 1808.

Les querelles devinrent sérieuses. On envoya des troupes en Espagne: ce fut une faute; nous n'en avions pas le droit... On a prétendu que Godoy, voulant emmener le vieux roi loin de Madrid pour le faire aller en Amérique, avait demandé des troupes afin de l'effrayer. Le fait est qu'Izquierdo partit en courrier de Paris et arriva à Aranjuez le mardi-gras. Il alla aussitôt chez Godoy... Il le trouva masqué, déguisé en moine, et faisant et disant toutes les folies qui passaient par sa pauvre tête. Izquierdo était un misérable niais, mais il avait assez de talent pour comprendre la gravité de leur position; il leva les épaules et fit bien.

Pendant ce temps, l'armée française, sous les ordres de Murat, franchissait les Pyrénées, et Murat entrait dans Madrid, où il fut mal accueilli. Murat n'était pas l'homme qu'il fallait aux Castillans, peuple sérieux, positif, austère, et l'opposé des fanfaronnades et des jactances de Murat.

Il crut avoir pris l'Espagne pour lui; mais l'Empereur lui écrivit qu'il fût tranquille et qu'il _songerait à son affaire_. Alors se firent entendre les pleurs et les grincements de dents. La grande-duchesse de Clèves, de Berg et de Juliers n'était pas contente... Mon Dieu! quelle extravagance et quel délire!

Quand Murat vit que l'Espagne n'était pas pour lui, il fit tout ce qu'il put pour faire perdre la couronne du royaume d'Espagne au pauvre Charles IV, et puis ensuite à tout autre qui la prendrait, c'est-à-dire qu'il embrouilla tout, au point que personne ne s'y reconnut. Godoy, qu'on allait pendre, ne le fut pas, et l'on vit un petit-fils de Louis XIV solliciter à genoux de quitter une couronne, un royaume qu'il ne pouvait plus partager avec son _privado_, demandant pour toute grâce un dernier asile où ce _trésor_ fût en sûreté. C'est alors que Murat, sur les recommandations _écrites_ et _expresses_ de M. de Talleyrand, rendit la liberté à don Manuel Godoy. Ceci était après la révolution d'Aranjuez.

La nation fut furieuse. Godoy était tellement détesté, qu'on avait besoin de sa mort comme d'une expiation. Le peuple, les grands, la bourgeoisie, tous la voulaient et la demandaient par un seul cri.