Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 10

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Quoique son titre d'évêque fût un peu oublié, on parla beaucoup du bref du pape qui, disait-on, l'avait sécularisé. Je ne l'ai jamais cru alors, parce que M. de Talleyrand aurait épousé madame Grandt, et ne lui aurait pas laissé porter ce nom de Grandt à la face d'Israël scandalisé. Ce bref aurait été expliqué à son avantage.

J'ai omis en son temps de parler d'une chose très-remarquable; mais ce livre, tout formé de souvenirs, laisse la possibilité de revenir sur le passé: j'en profite pour parler du Concordat.

M. de Talleyrand, bien qu'évêque constitutionnel, bien qu'il eût ainsi contribué à l'apostasie, du moins en partie, du clergé noble français, M. de Talleyrand ne fut jamais opposé au retour de la religion en France; mais il y aurait eu trop de choses _heurtées_ dans les rapports qui devaient exister entre les agents du saint Père et M. de Talleyrand-Périgord, ancien évêque constitutionnel d'Autun, quoique ces agents du Pape fussent des hommes d'une haute portée et avec des vues grandes et larges; et Bonaparte connaissait mieux que personne les nuances à observer en pareilles circonstances. Il nomma donc pour les plénipotentiaires de la République son frère Joseph, le conseiller d'état Cretet, et un abbé bon militaire, bon frère d'armes, appelé l'abbé Bernier, qui, ainsi que l'archevêque Turpin, tuait d'une main et baptisait de l'autre.

Les agents du Pape étaient le cardinal Consalvi, le cardinal Caprara et monseigneur Spina, qui plus tard fut archevêque de Gênes et cardinal. Tous trois étaient des hommes habiles, mais Consalvi était le premier des trois.

Cette négociation amena le Concordat, qui fut proclamé solennellement l'année suivante au printemps et converti en loi de l'État... Il y eut un _Te Deum_ chanté à Notre-Dame, et le premier Consul voulut que la plus grande pompe entourât cette cérémonie.

Comme cette circonstance tient positivement à l'état de la société en France à cette époque, bien que la chose ne concerne pas immédiatement M. de Talleyrand, elle doit trouver ici sa place.

Le premier Consul _voulait_ de la pompe et de la magnificence; mais _vouloir_ n'est pas _pouvoir_, et Paris tout entier le prouva ce jour-là.

On ne savait pas ce que voulait dire encore le mot _magnificence_ à cette époque; on croyait être fort magnifique lorsqu'on était habillé un peu plus que de coutume, et qu'on avait derrière sa voiture un seul domestique avec un petit galon pour indiquer la livrée. Et alors madame Murat, madame Marmont, moi, madame Savary, madame Duroc qui avait la livrée du premier Consul, toutes ces dames, excepté madame Bonaparte, n'avaient qu'un domestique. Quant à leur toilette, c'était une élégante toilette du matin, et voilà tout. Je me rappelle que madame Murat se moqua de moi parce que j'avais une robe de dentelle noire, costume que j'avais choisi comme plus convenable pour une grande cérémonie religieuse. Toutes les femmes de la _cour_ consulaire avaient fait le cortége de madame Bonaparte et se tenaient avec elle dans le jubé de Notre-Dame, qui existait encore à cette époque; il y avait même de bien belles sculptures en bois sur ce jubé; il fut détruit peu de temps après.

Tout ce qui était militaire reçut fort mal le Concordat. L'armée était républicaine, elle avait des sentiments tout répulsifs à ce changement. Lorsque Augereau sut qu'on allait à Notre-Dame pour entendre la messe, il voulut descendre de voiture avec Lannes. On fut aussitôt le dire à Bonaparte, qui leur envoya _l'ordre_ de rester et de l'accompagner. Ils allèrent donc à Notre-Dame; mais peut-être eût-il été plus convenable qu'ils n'y fussent pas. Augereau jurait assez haut pour couvrir la voix de celui qui répondait à la messe. Quant au général Lannes, il jurait aussi haut, et, de plus, il avait faim et demandait à manger comme un pauvre. On lui trouva du chocolat qu'il croqua avec grand appétit et surtout grand bruit. Lannes était républicain; non pas qu'il comprît la république, pour lui c'était beaucoup trop abstrait; mais accoutumé depuis son enfance à entendre dire du mal des prêtres et parler de la république comme de la source de tous les biens, il exécrait les prêtres et adorait la république. Que de sentiments semblables sans autre base!

Le lendemain, le premier Consul demanda à Augereau ce qu'il pensait de la cérémonie de la veille.

--Elle était très-belle, répondit Augereau..., mais il y manquait son plus bel ornement.

--Lequel?

--Un million d'hommes qui, depuis dix ans, se sont fait tuer pour détruire ce que nous rétablissons[71].

[Note 71: On a prêté ce propos au général Damas, qui était près d'Augereau. Je ne sais pas s'il est d'Augereau; s'il l'a dit, on le lui a soufflé. Il était incapable de l'imaginer à lui seul.]

Bonaparte fut très-irrité du propos. Augereau commençait à être mal _en cour_, et ce mot ne pouvait contribuer à l'y mettre mieux.

Bonaparte dit un jour, après le Concordat, devant trois ou quatre de ses plus fidèles officiers:--Il faut une religion: partout elle est utile pour gouverner...; elle agit sur les hommes... En Égypte, j'étais mahométan...; je suis catholique en France. Mais il faut que la police de cette religion soit tout entière dans les mains de celui qui gouverne. Je veux une religion, je veux des prêtres, mais _pas de clergé_.

--Général, lui dit quelqu'un, le Pape a dit: Je ferai tout ce que voudra le premier Consul.

--Il fera bien. Qu'il ne pense pas avoir affaire à un imbécile...

Il se promena quelque temps sans parler; on respectait son silence. On voyait de grandes pensées passer sur son front. Tout à coup, se tournant vers ses officiers qui l'entouraient, et parmi lesquels était mon mari, qui était venu à l'ordre le matin même, il leur dit:

--Que croyez-vous que le cardinal Consalvi me montre d'effrayant pour me faire signer?... le salut de mon âme!... L'immortalité, pour moi, c'est le souvenir laissé dans la mémoire des hommes. Voilà qui porte aux grandes actions... Il se tut de nouveau et marcha encore quelque temps sans parler... Puis s'arrêtant tout à coup.

--Oui, dit-il avec force, il vaut mieux ne pas naître que de passer sur la terre inaperçu...

M. de Talleyrand fut, vers ce temps-là, sécularisé par un bref du Pape qui le relevait de ses voeux[72]. Il avait fait de lui-même cette action depuis longtemps, et c'était, il me semble, une grande maladresse que de constater par cette mesure que tout ce qu'on avait fait dans la Révolution était mal fait, et qu'on revenait sur une besogne consommée. Le bref du Pape, demandé par M. de Talleyrand, est une maladresse, je le répète, si c'est lui qui l'a demandé. On m'a affirmé que c'était le premier Consul qui l'avait exigé de lui.

[Note 72: Le bref ne fut pas enregistré à l'époque où il fut donné; il le fut au 19 août 1802, et le Pape le donna, je crois, en avril 1801. Le cardinal Consalvi me parla beaucoup de M. de Talleyrand lorsque je le revis à Rome.]

M. de Narbonne, M. de Choiseul, M. de Montrond, M. de Nassau, M. de Lavaupalière, tous ceux enfin qui entouraient M. de Talleyrand, n'étaient certes pas dévots; eh bien! ils furent tous ravis de ce bref, excepté M. de Montrond: son esprit, extrêmement fin, lui fit voir que M. de Talleyrand faisait une faute. Peut-être M. de Talleyrand le voyait-il aussi, et la chose fut-elle impossible à éluder.

La fille d'une amie de M. de Talleyrand se maria vers l'époque dont je parle. C'était une charmante personne, Fanny de Coigny, fille de la fameuse marquise de Coigny, si célèbre sous l'ancienne cour qu'elle prenait à tâche de braver, surtout Marie-Antoinette. Fille de M. de Conflans et fort riche, jolie, grande dame, madame de Coigny avait tous les avantages réunis pour être une femme à la mode; aussi y fut-elle, et en première ligne. Au moment où Bonaparte rappela définitivement tous les émigrés, il rendit la fortune de madame de Coigny, à la condition de marier sa fille avec le général Sébastiani, qui alors était fort joli garçon et n'était pas, comme aujourd'hui, un très-respectable ambassadeur; il avait une charmante tournure, de l'élégance et une très-jolie figure. Quant à mademoiselle de Coigny, c'était une de ces personnes qu'on regrette toujours, parce qu'elles ne se retrouvent plus, et laissent toujours quelque chose à regretter dans celles qui leur ressemblent le plus... Je l'ai bien regrettée. Elle mourut à Constantinople, en couches de son premier et unique enfant, qui est aujourd'hui madame de Praslin.

Le traité d'Amiens fut signé. Ce fut encore Joseph qui parut dans ce traité... Ce fut une joie universelle en France, et l'on fut dans un délire complet... Les fêtes se succédèrent, tous les ministres en donnèrent; madame Murat en donna une à Neuilly, qu'elle avait alors avec Villiers, que le premier Consul lui avait donné lors de son mariage... Il nous arriva à Paris un bel ambassadeur de S. M. Britannique, lord Withworth; il n'était plus jeune, puisqu'il avait été ambassadeur auprès de Catherine II il y avait déjà longtemps... Lord Withworth était grand et avait le double de sa taille par une des plus parfaites impertinences que j'aie rencontrées de ma vie. Je me trompe pourtant. Il avait une femme, la duchesse de Dorset, assez laide, assez vieille, assez désagréable pour faire fuir toute une ville: jugez comme elle remplissait sa mission d'ambassadrice, qui est toute de conciliation, de paix et de mansuétude... Non, jamais son souvenir ne me quittera... C'est surtout son impertinence gratuite que je ne puis lui pardonner; et puis si commune, si vulgaire avec sa prétention de haute aristocratie et le titre de duchesse...; si grosse, si courte, si ronde... Elle se moquait un jour de madame Lefebvre, sans remarquer qu'elle était plus vulgaire qu'elle[73]...

[Note 73: J'ai connu une grande dame anglaise dont mon mari fut _l'ami fort intime_. Cette Anglaise avait une mère à moitié folle qui, toute grande dame qu'elle était, avait fort souvent besoin d'argent; Junot lui en prêta, et beaucoup (j'ai la note). Nous n'en entendîmes plus parler, et pourtant l'une des deux femmes est aujourd'hui l'une des plus riches de l'Europe.]

M. de Talleyrand eut alors une maison presque toujours ouverte où il recevait tous les jours. Je crois cependant que l'accueil hospitalier qu'il faisait aux Anglais était bien contre son gré. L'Angleterre avait été indigne pour lui dans l'émigration, et M. Pitt l'avait tout simplement fait chasser d'Angleterre comme Jacobin!... Mais il était trop bien appris pour en laisser voir du ressentiment... Toujours le même, sans émotion, ne disant que ce qu'il voulait, il fut bien pour des gens qu'il devinait d'ailleurs ne devoir pas faire un long séjour en France.

Un jour, M. de Talleyrand fut à la Malmaison; il trouva le premier Consul dans une grande agitation.

--Qu'avez-vous donc, général? lui demanda M. de Talleyrand.

BONAPARTE.

Un motif de grande inquiétude. Je ne sais qui envoyer en Angleterre, comme ministre, en échange de ce beau fils qu'ils m'envoient ici.

M. DE TALLEYRAND.

Mais, général, regardez autour de vous... N'avez-vous pas déjà chargé d'une mission diplomatique le général Sébastiani?

BONAPARTE secouant la tête.

J'en ai besoin pour autre chose...

M. DE TALLEYRAND.

M. de Vaisne...?

BONAPARTE.

Eh! ce ne serait pas trop mal!...

M. DE TALLEYRAND.

Le général Berthier?

BONAPARTE, secouant encore la tête.

_J'en ai besoin pour autre chose._

M. DE TALLEYRAND.

Mais pourquoi ne pas envoyer à Londres M. Denis[74]?

[Note 74: Je ne sais de qui il voulait parler.]

BONAPARTE.

J'ai mon affaire... j'enverrai Andréossi.

M. DE TALLEYRAND, souriant.

Vous voulez nommer _André aussi_!... Qu'est-ce donc que cet André? je ne l'ai jamais vu auprès de vous.

BONAPARTE ne comprenant pas.

Je ne vous parle pas d'André... je dis _Andréossi_ de l'artillerie.

M. DE TALLEYRAND.

Ah! je vous demande pardon! je n'avais pas compris... C'est Andréossi de l'artillerie... Je cherchais, moi, Andréossi dans la diplomatie... Oui, oui, Andréossi... c'est très-bien.

M. de Talleyrand se moquait, non pas du premier Consul, mais de son choix. En effet, on ne comprend pas comment Bonaparte a pu faire un pareil choix pour un ambassadeur. Andréossi était lourd, épais, ne connaissait guère que ses polygones, et voilà tout. Aussi ne plut-il que médiocrement, et même pas du tout, à Londres; le prince de Galles, si élégant, si admirablement _fashionable_, ne sut que penser de l'envoi d'un tel homme. Ignorant des premières notions de la politesse, il fit d'abord des gaucheries qui commencèrent par faire rire, et finirent par ennuyer... M. de Talleyrand nous racontait un jour que M. le général Andréossi, ne connaissant pas les coutumes _princières_, appelait toujours le prince de Galles: _Mon prince_... Le prince de Galles, à la fin, ennuyé de cette répétition, dit un jour à je ne sais quelle personne de la légation française: _Dites donc au général Andréossi de ne pas toujours m'appeler mon prince... il finirait par me faire prendre pour un prince russe._

Andréossi fut rappelé avant que le reste de ses équipages fût déballé.

Un jour les amis de M. de Talleyrand furent consternés. On apprit, non pas _qu'il allait_, mais _qu'il venait_ de se marier... Il avait épousé madame Grandt.

M. de Narbonne, que je vis le soir chez la marquise de Lucchesini, me confirma la chose. Il en avait été témoin à sa grande honte et regret...

Ce mariage étonna tout le monde. Madame Grandt n'était plus jeune, elle n'était plus belle même. Il ne restait plus de cette personne si renommée qu'un colosse de chair, portant perruque, ayant des yeux bordés de rouge, et en tout une personne très-peu désirable. Toutes les vieilles amies de M. de Talleyrand jetèrent flammes et feu. La duchesse de Luynes, la vicomtesse de Laval, madame d'Yechsiwithz, madame de Coigny, tout ce monde fut désolé. Mais ce furent principalement les hommes. M. de Montrond surtout tenait madame de Talleyrand dans la plus belle des haines. Il y avait enfin un concert de reproches entre tous les amis de M. de Talleyrand, qui vint s'abattre sur M. de Narbonne, témoin du mariage.

--Pourquoi ne pas nous l'avoir dit? s'écriaient-ils tous...; nous serions venus embrasser notre ami et lui demander de ne pas faire cette folie.

--Mais je n'ai pas eu le temps, s'écriait M. de Narbonne. Songez donc que je n'ai eu que deux heures.

Lorsque madame de Talleyrand fut présentée à l'Empereur, elle vint à Saint-Cloud faire sa cour. En la voyant, l'Empereur fronça le sourcil, et lui dit assez durement:

--Madame, maintenant que vous êtes la femme d'un homme dont le nom vous impose des devoirs, j'espère que vous y songerez.

Madame de Talleyrand était probablement prévenue, et on lui avait fait la leçon, car elle répondit:

--Sire, je m'efforcerai d'imiter _en tout_ Sa Majesté l'Impératrice.

L'Empereur ne répondit rien à son tour. Une fois mariée, madame de Talleyrand rendit la maison de M. de Talleyrand moins agréable. On savait ce qu'elle était avant ce mariage, et tout en la traitant bien, on lui donnait souvent le loisir de la réflexion en restant des soirées entières sans lui parler. Elle ne gênait pas enfin, et maintenant il fallait se gêner pour elle. Toutefois, cette crainte ne fut pas longue. M. de Talleyrand, qui, je crois, s'en était repenti avant de l'avoir fait, dit lui-même quelques mots qui guidèrent les amis même au delà des bornes prescrites. Mais de ce moment, néanmoins, la maison de M. de Talleyrand fut toute différente de ce qu'elle était.

DEUXIÈME PARTIE.

M. DE TALLEYRAND SOUS L'EMPIRE, DE 1804 À 1807.--LE PRINCE DE BÉNÉVENT DEPUIS 1807 JUSQU'EN 1814.

La situation de M. de Talleyrand pendant le séjour du Pape en France, lors du couronnement, fut très-délicate; mais il s'en tira admirablement, et même à Notre-Dame il ne craignit, ou du moins ne parut craindre aucuns souvenirs fâcheux. Peut-être lui-même les avait-il oubliés.

Un fait dont peu de gens se doutent, c'est que M. de Talleyrand perdit à l'Empire. Sous le Consulat, malgré les gardes qui étaient chez le second et le troisième consul, malgré leur rang dans l'almanach de l'année, même de l'Empire, M. de Talleyrand était, par le fait, le second personnage de l'État. Bonaparte avait une excessive confiance en lui, et il le lui témoignait par des soins tout à fait visibles pour ceux qui passaient comme moi leur vie aux Tuileries ou à la Malmaison. Je pensais dès lors que le nom de M. de Talleyrand était pour beaucoup dans cette considération que lui montrait le premier Consul. L'ancienneté, l'illustration de ce nom de Périgord, formaient une sorte d'auréole autour de la tête de M. de Talleyrand. Napoléon avait une grande mobilité dans de certaines parties de lui-même, et cette mobilité donnait lieu à des disparates étranges. Ainsi, par exemple, il voulait l'égalité parmi les hommes, et il vénérait les anciens noms. On a vu combien cette magie des noms a influé sur l'arrangement du château impérial.

Mais le crédit de M. de Talleyrand venait encore d'une autre cause. J'ai dit que je serais juste avec lui, et je le serai. Je reconnaîtrai que son esprit juste et fin avait su comprendre comment on devait flatter Bonaparte. Il ne le flattait que rarement, et alors c'était avec une telle délicatesse, qu'il n'en restait que le parfum et aucun des ennuis; ensuite il le servait comme il voulait l'être. Jamais une note violente ne partait immédiatement; jamais une lettre, commandée dans la colère, n'était écrite et envoyée comme le faisaient beaucoup de ministres, qui croyaient faire merveille en servant ainsi à la course. Ceci rentre bien dans ce que me disait, il y a bien peu de temps, un des hommes qui ont été le plus attachés à Bonaparte:--Le malheur de l'Empereur, me disait-il, est d'avoir été trop bien servi. En effet, que de préfets, que de ministres se hâtaient d'exécuter les ordres donnés dans un moment de colère!... Que de fois on a détruit l'affection d'une province entière en exigeant, croyant mieux agir, vingt hommes de plus pour la conscription d'une année!... M. de Talleyrand ne faisait point ainsi. Il attendait, pour envoyer une note ou une lettre, quelquefois vingt-quatre ou trente-six heures, et l'Empereur n'en était que plus satisfait.

Au moment où l'Empire fut proclamé, une chose assez remarquable, c'est la manière dont le corps diplomatique était composé, en le mettant en comparaison du corps diplomatique au moment du Consulat. C'était la base de la société de M. de Talleyrand que ce corps diplomatique, et il savait avec beaucoup d'habileté en tirer un grand parti; excepté le ministre batave, tout avait été changé.

Le comte de Cobentzell (Philippe), ambassadeur d'Autriche.

C'était un petit homme, habillé comme au temps de Marie-Thérèse, dont il parlait sans cesse; portant un manchon grand comme la main, ayant toujours ses habits garnis de la plus belle pelleterie du Nord, coiffé comme un as de pique; homme assez ordinaire et pas mal ridicule, ce qui pour le temps qui courait ne valait rien chez nous. Je ne sais trop pourquoi le cabinet de Vienne l'avait choisi; du reste, bon homme et fort attentif aux devoirs de politesse du monde.

Le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples, était l'opposé du comte de Cobentzell. C'était un homme encore jeune, du moins assez pour n'avoir rien d'austère dans les manières sans être ridicule; on dit qu'il était d'une grande habileté en affaires, je le crois sans peine. Il parlait bien français, et en tout il comprenait la France. Sa femme était belle en intention, mais non pas en réalité. On voyait qu'en naissant elle avait fait ce qu'elle avait pu pour cela, sans pouvoir y parvenir; elle aimait la France, était joyeuse, et en tout plaisait assez.

Le marquis de Lucchesini, ministre de Prusse, était une énigme difficile à résoudre. Fort laid, et même d'une laideur repoussante et choquante, n'ayant qu'un oeil, et dans l'autre une expression déplaisante, il était peu aimé de la société dans Paris, où il est meilleur d'abord de ne pas déplaire par les yeux pour avoir du succès par l'esprit. M. de Lucchesini en avait pourtant beaucoup, et même plus qu'il n'en fallait, car souvent sa finesse lui faisait dépasser le but. L'Empereur ne l'aimait pas, et en général on aimait mieux M. de Brockhausen, qui lui succéda. Madame la marquise de Lucchesini était une grande femme prussienne, ayant tout immense, excepté les yeux, qui étaient fort petits et qu'elle agrandissait tant qu'elle pouvait avec du noir récolté sur une grande épingle; ce qui faisait que ses yeux et son visage étaient souvent barbouillés comme celui d'un petit ramoneur: elle parlait comme un enfant, prétendait qu'elle ne pouvait pas dire _Paris_, et disait _Pa-is_, faisait la charmante, et annonçait trente-deux ans, tandis que son extrait de baptême disait cinquante. Mais il n'y a pas mort d'homme dans la découverte d'un petit mensonge comme celui-là, et comme elle était bonne femme on lui passait cela.

M. de Cetto, ministre de Bavière, était un honnête homme, ayant une femme qui était douce et bonne, disait son âge et n'avait de prétention qu'à remplir ses devoirs de mère de famille; ce à quoi elle réussissait à merveille.

La Russie n'avait qu'un chargé d'affaires en ce moment, qui était M. le chevalier Doubril. C'était un garçon fort habile, dit-on; mais la position difficile de la Russie au moment du couronnement empêchait cette puissance, ou du moins son représentant, d'être dans la société française comme il l'eût été sans cet empêchement.

Le bailli de Ferrette, ministre de l'ordre de Malte, était un homme qui représentait son affaire à merveille. On se demandait souvent si le bailli de Ferrette existait; il était incertain qu'il fût vivant pour beaucoup de gens; il était petit, maigre au point d'être diaphane, pâle et tellement fluet, que M. de Montrond disait qu'il était l'homme le plus hardi de France, _attendu qu'il marchait quand il faisait du vent_. Sa conversation était nulle, et pourtant, comme la tradition de toutes les coutumes de la bonne compagnie vivait encore en lui plus que son individu même, on l'aimait, et il était recherché pour le whist de M. de Talleyrand quand la partie habituelle n'était pas là.

Cette partie se composait de M. de Talleyrand lui-même, de M. le comte Louis de Narbonne, de M. de Montrond, de M. le prince de Nassau, de M. de Choiseul, de M. de Sainte-Foix et de M. de La Vaupalière.

Mais le plus important de tous était le duc de Laval: j'en parlerai tout à l'heure...

M. de Dreyer, ministre-ambassadeur de Danemark, était un homme d'une bonne attitude. Le Danemark avait toujours été ami fidèle de la France, et son ministre avait toujours été bien accueilli chez M. de Talleyrand, qui avait au suprême degré un talent inimitable pour ces nuances si difficiles à saisir, et qui souvent évitent des notes qui ne font qu'aigrir les esprits.

M. de Souza, ministre de Portugal, était un homme profondément instruit, honnête homme, n'ayant pas l'apparence pour lui, mais au fond un homme fort remarquable. Sa femme allait peu dans le monde, et pourtant elle y eût été admirablement placée: c'était madame de Flahaut, auteur d'_Adèle de Sénanges_ et d'une foule de jolis ouvrages. Elle ne sortait que rarement, même pour aller chez M. de Talleyrand, dont cependant elle avait été l'amie la plus intime pendant longtemps et avant la Révolution. Cette liaison remontait à 1785. Madame de Souza était la femme la plus charmante et la plus agréable de causerie et de bonne compagnie que j'aie vue. Une seule personne me la rappelle encore, et ce n'est qu'en partie; comme j'établis une comparaison à son désavantage, je ne la veux pas nommer.

Le cardinal Caprara, légat du Saint-Siége, était un homme dont on ne pouvait dire que du bien, mais _prélat romain_ au delà de tout. Il suivait à Paris les coutumes de la place d'Espagne et du _Corso_, comme il eût fait à Rome; du reste, c'était un homme fin et délié, un homme bien capable de jouer la partie de M. de Talleyrand, et même de lui rendre peut-être des points en fait de ruses et de contre-ruses.