Part 9
--C'est la vérité... Tiens, demande à Bourrienne et à madame de Rémusat...» Celle-ci s'inclina mais sans dire un mot. Bourrienne ne fut pas aussi avare de paroles: il dit effrontément et même avec un sourire ironique «qu'en effet c'était la république cisalpine qui avait donné les perles;» et il ajoutait, en racontant ensuite l'histoire à Hambourg et à Altona:
--«Je le crois bien que c'est la république cisalpine qui avait donné les perles... Elles ont été payées avec l'argent d'une fourniture mal régularisée par Berthier, et que, maintenant, la république cisalpine va payer.»
Napoléon, tout en disant: «C'est bien étonnant!» crut à la république cisalpine, et les perles demeurèrent... Bientôt elles se fondirent dans tous les bijoux de la couronne de France, et devinrent un des joyaux les moins précieux de l'écrin impérial.
Une autre fois il s'agissait, pour Joséphine, de déclarer toutes ses dettes. Jamais elle ne voulait convenir de la totalité de la somme.
--«Il me _tuerait_!» criait-elle toute désespérée; «il me _tuerait_!» Et jamais elle ne voulut que Duroc le déclarât à l'Empereur.
--«Je paierai sur _mes économies_,» dit-elle.
Cette colère, en effet, était terrible à affronter... Cependant, deux jours après le 2 décembre, elle se résolut à parler à l'Empereur. Elle prit conseil de madame de Rémusat, d'abord, et, à celle-là, son conseil fut bon. Son avis était pour le silence, mais, malheureusement, le salon de Joséphine renfermait une foule de gens, et surtout de femmes, qui lui étaient funestes. Madame de Rémusat le lui dit; mais voyant qu'elle ne voulait rien écouter, elle rentra chez elle fort attristée. Joséphine, après avoir rassemblé toutes ses forces, monta en tremblant le petit escalier qui conduisait à l'oratoire[42] d'Anne d'Autriche!.. En approchant elle entendit parler... Le coeur lui battit..; elle n'osait pas redescendre..; elle n'osait pas entrer... Cependant elle s'y hasarda et frappa un faible coup...
[Note 42: Il formait le premier cabinet particulier de l'Empereur.]
--«Entrez!» dit Napoléon... L'Impératrice recula devant la figure qui se présenta à elle à côté de l'Empereur:... c'était Fouché;... c'était son mauvais génie; la malheureuse femme le savait!
En voyant Joséphine, l'Empereur fronça le sourcil; mais il ne la renvoya pas... Il dit au contraire:
--«C'est bien! duc d'Otrante... Revenez ce soir; nous achèverons cette conférence.»
Fouché se retira en jetant sur Joséphine un regard de méchanceté satisfaite; car entre eux désormais c'en était venu à la mort, ou tout au moins à la perte de l'un d'eux. Ce qui est étrange, c'est que l'Impératrice, qui toujours a parlé de Fouché comme de son ennemi, n'a jamais donné une cause de cette haine. Elle disait seulement qu'elle lui était inculquée par ses belles-soeurs; voilà tout!
--«Que me voulez-vous?» demanda Napoléon à Joséphine.
Le ton glacial dont il lui fit cette demande la mit aussitôt en situation, et elle fondit en larmes... Elle demanda à l'Empereur _pourquoi il voulait la quitter_? «Ne sommes-nous pas heureux!» dit-elle.
--«Heureux! s'écria Napoléon!... Heureux!... Mais le dernier commis d'un de mes ministères est plus heureux que moi!... Heureux! est-ce donc une moquerie que vous faites!... Pour être heureux, il ne faudrait pas être tourmenté par votre jalousie insensée comme je le suis!... Chaque fois que je parle au cercle à une jeune femme agréable ou jolie, je suis certain d'avoir dans mon intérieur le plus terrible des orages... Heureux! répétait-il... Oui, je l'ai été... Je serais même peut-être demeuré éternellement dans cette position, me rappelant assez notre amour pour n'en pas chercher un autre; mais quand l'enfer est venu remplacer la paix; lorsque la jalousie, la méfiance et la colère sont venues s'asseoir à mon foyer pour en chasser le bonheur et le repos, alors j'ai cherché, en effet, une autre vie... J'ai prêté l'oreille à la voix de mes peuples, qui me demandent une garantie; j'ai vu que je sacrifiais de hauts et puissants intérêts à des chimères, et j'ai cédé...
--Ainsi donc, tout est fini?» dit Joséphine d'une voix brisée...
--«J'ai dû cimenter, je le répète, le bonheur de mes peuples; pourquoi m'avoir amené vous-même à voir un intérêt avant le vôtre; croyez que je souffre plus que vous peut-être..; car c'est moi qui vous afflige...»
Mais Joséphine n'écoutait aucune consolation; la parole de l'Empereur ne frappait son oreille qu'avec un son: _il faut nous séparer!_... Bientôt elle tomba sans connaissance aux pieds de Napoléon.
En voyant cette femme qu'il avait tant aimée, qu'il aimait encore, gisant à ses pieds sans aucun sentiment, l'Empereur eut un moment de remords... Il la souleva; elle était pâle et froide, son coeur ne battait plus. Je l'ai crue morte,» dit-il le même soir à Duroc!... Enfin, voyant qu'elle ne revenait pas à elle-même, il entr'ouvrit la porte de son cabinet et regarda dans le salon de service: par un hasard singulier, il ne s'y trouvait en ce moment que M. de Beausset[43]; l'Empereur l'appela.
[Note 43: M. le marquis de Beausset, neveu de l'archevêque de Beausset, homme de grand esprit et d'une mémoire la plus rare qui ait existé jamais.]
--«Pouvez-vous porter l'Impératrice dans vos bras,» lui dit l'Empereur, «et la descendre chez elle?»
Pour comprendre le burlesque à côté du drame, il faut connaître M. le marquis de Beausset; (je ne parle ici ni de son amabilité ni de sa bonté, mais seulement de sa personne): il est absolument sphérique; et c'est un homme non-seulement très-gros, mais avec un si énorme abdomen et des bras si courts, que d'emporter Joséphine était pour lui un événement. Il y tâcha cependant, et, au bout de plusieurs efforts, il parvint à l'enlever dans ses bras; mais il fallait qu'elle et lui la portant dans ses bras pussent passer par ce petit escalier dans lequel l'Impératrice elle-même avait peine à se retourner. Cependant il s'engagea dans le chemin périlleux, et commença à descendre doucement; mais qu'on se figure le tourment de M. de Beausset lorsqu'il entendit tout à coup une voix doucement lui dire:
--«Prenez garde, vous me blessez avec votre habit et la garde de votre épée.»
C'était en effet la poignée de son épée, qui entrait dans l'épaule de l'Impératrice, et devait la blesser cruellement, ainsi que la broderie de l'habit. M. de Beausset le comprit et voulut retirer la malencontreuse épée; mais, dans ce mouvement, il faillit tomber avec son fardeau; alors l'Empereur accourut. Il fit remonter M. de Beausset, et, prenant les pieds de l'Impératrice, _toujours évanouie_, il descendit le premier, aidant ainsi M. de Beausset.
Le désespoir de l'Impératrice fut horrible. L'Empereur, résolu maintenant d'effectuer le projet de divorce, eut alors une fermeté toute romaine. Je me sers de ce mot parce que je suis certaine qu'elle n'a été mise à l'épreuve que par la plus grande majorité des opinions qui l'entouraient. Je suis certaine que jamais Napoléon n'aurait divorcé sans ses soeurs et sa famille.
Ce fut à cette époque que nous reçûmes une invitation pour aller à une chasse à Grosbois, chez le prince de Neufchâtel. Le temps était très-froid; nous y fûmes le matin déjeuner. Berthier était très-bon avec tous les défauts qu'on lui a connus, et, parmi eux, on ne voyait pas encore celui de trahir un jour son bienfaiteur!... aussi l'aimions-nous; et, lorsque je voulus refuser, à cause du froid excessif qu'il faisait, mon mari s'y opposa. Joséphine était à cette chasse, mais d'une tristesse profonde; et l'Empereur, affectait une gaieté qu'il n'éprouvait certes pas, la chose était facile à voir. Il y avait à peu près vingt femmes de priées pour la chasse, et autant pour le soir. La chasse fut gaie en apparence; on se plaça comme on voulut dans les calèches, et la chose n'en fut que mieux. J'étais avec madame Duchatel, cette femme si excellente et si parfaite, et d'un esprit si charmant. Je passai ainsi une des matinées plus agréables que j'eusse passées depuis longtemps. La conversation ne tarit jamais avec madame Duchatel: elle comprend tout, répond à tout, et provoque en même temps une causerie féconde en reparties: il est plus facile d'avoir de l'esprit que d'en faire avoir aux autres.
La seule chose qui nous parut bizarre dans cette journée où tout fut à merveille, du reste, ce fut la manière dont nous fûmes logées; on nous avait prévenu à l'avance que nous ne pouvions mener qu'un nombre de femmes de chambre pour nous toutes; cela était gênant parce qu'il fallait nécessairement se r'habiller pour le dîner. On avait pris un espace très-considérable pour le service actif de l'Impératrice; de manière que le service d'honneur se trouva logé de la plus ridicule façon: nous étions dix dans la même chambre...; enfin, nous nous en tirâmes tant bien que mal, et notre toilette s'en ressentit fort peu, en résumé, malgré les éclats de rire que nous faisions au milieu de la confusion générale.
Après le dîner, Berthier avait imaginé de faire venir les acteurs de quelques petits théâtres. Jusque-là c'était bien, et son intention était louable; mais Berthier était gauche avant tout, et il était un peu comme la duchesse de Mazarin; il le prouva ce jour-là, comme tous les autres... Il devait lire la pièce, qu'on jouait chez lui, devant l'Empereur; il n'en fit rien. Qu'arriva-t-il? que Brunet, à qui il ne fallait pas demander d'avoir des procédés, choisit une des pièces où il faisait le plus rire; _Cadet-Roussel, maître de déclamation_. Dans cette malheureuse pièce, Cadet-Roussel parle à chaque instant de la nécessité où il se voit de divorcer avec sa femme, parce qu'il _veut avoir des descendants ou des ancêtres_.
Au premier mot de cette pièce, l'Empereur, soit qu'il la connût, soit qu'il sût ce qu'elle contenait, fronça le sourcil, puis se mit à rire, comme s'il n'y eût aucune application à faire; mais Berthier était à lui seul une comédie entière... Aussitôt qu'il eut compris sa faute, il devint de mille couleurs, et cela en un seul instant!... Il y avait sur son visage un tel désappointement, qu'il fallait rire en le regardant. On sait qu'il mangeait beaucoup ses ongles...: ce fut à eux qu'il s'en prit ce soir-là. Il travaillait ses doigts et les mettait en sang!... pour faire surtout comprendre le comique de sa position, il faut dire qu'il était placé contre le théâtre, et de manière que tout le monde le voyait parfaitement. Quant à la Princesse, bonne et excellente personne, ne pouvant penser que bien et bonté, elle riait de tout son coeur en entendant les bons mots de Brunet, convertis en sottises ce jour-là... Enfin, la pièce finit au grand contentement de tous, je crois...; car nous étions aussi malheureux que Berthier. Nous écoutions; nous comprenions et nous n'osions pas lever les yeux du côté de l'Empereur ni de l'Impératrice. Enfin, la pièce une fois jouée, le rideau baissé, tout fut fini, et l'Empereur, je crois, bien soulagé de cette sotte position, dans laquelle Berthier l'avait placé. Il y eut bal ensuite, et du moins, pendant qu'on dansait, l'Impératrice ne craignit aucune remarque, aucun regard d'allusion... Pauvre femme!...
Le lendemain de cette chasse, je fus déjeuner aux Tuileries. L'Impératrice m'avait engagée la veille, et je m'y rendis avec d'autant plus d'empressement que sa position me faisait véritablement de la peine. Je savais ce que nous avions, et j'ignorais ce que nous aurions. Hélas! lorsque je faisais cette réflexion, je ne savais pas être aussi près de la vérité...
Lorsque j'arrivai, Freyre[44] me dit que l'Impératrice me faisait prier de passer chez elle par les couloirs extérieurs, sans entrer dans le salon jaune. Je la trouvai dans un boudoir qui était auprès de sa chambre à coucher. Elle était fort abattue et fort malheureuse: la chose devait être. Je la consolai, comme il faudrait toujours consoler les affligés, en pleurant avec elle... Elle me demanda ce que Junot pensait de son divorce, et si, dans Paris, on en parlait beaucoup. Le terrain était glissant. On blâmait l'Empereur dans la masse des opinions de Paris. Mais comment oser lui dire que Paris la plaignait? Je connaissais son imprudence: elle m'aurait infailliblement nommée; elle eût été cause que l'Empereur m'aurait témoigné un extrême mécontentement, et cela sans aucun but, sans résultat et sans qu'il en pût résulter rien de bon pour elle. Je lui répondis que je ne voyais jamais les rapports qu'on envoyait au gouverneur de Paris, ce qui était vrai d'ailleurs, et que le duc d'Abrantès en savait plus que moi.
[Note 44: Freyre était valet de chambre de confiance de l'Impératrice. Il lui était fort attaché.]
--«Eh bien! me dit-elle, engagez-le, de ma part, à venir déjeuner demain avec moi.»
Quelquefois elle avait un ou deux hommes à déjeuner avec elle, mais très-rarement; en général, c'étaient des femmes.
Elle fut extrêmement affectueuse avec moi ce même jour; et, pendant le déjeuner, elle me combla de marques d'affection. Combien je souffris encore en quittant les Tuileries ce jour-là... car je prévoyais que je n'y reviendrais plus pour elle.
Je remarquai ce même jour où je déjeunai pour la dernière fois aux Tuileries, la grande affluence de monde qui vint, après déjeuner, pour faire sa cour à l'Impératrice. «C'est tous les jours ainsi, me dit madame Rémusat. Je ne puis vous dire combien je reçois pour elle de marques d'intérêt! Tous les jours je dois répondre à douze ou quinze lettres... On l'aime... Et puis, savons-nous qui nous aurons?»
Elle pensait comme moi! et je crois que son doute s'est terminé, comme le mien, par une certitude qui nous fit encore plus regretter Joséphine...
«Concevez-vous, me dit madame de Rémusat, que plusieurs de ces dames que vous voyez assises là, dans ce même salon, ont déjà minuté leur demande à l'Empereur pour la nouvelle maison de l'Impératrice?»
Je demeurai stupéfaite.
«Oui,» poursuivit-elle, et elle me désigna sept dames du palais qui n'avaient été nommées qu'à la demande de Joséphine; l'une d'elles, entre autres, n'ayant aucune fortune, portant un nom ordinaire, et n'étant enfin qu'une femme ordinaire elle-même, eh bien! cette femme était une des premières en tête...
J'ai toujours eu de la répulsion pour les caractères plats et vils. J'éprouvai alors plus que cela: je ressentis une profonde indignation;.. et lorsque je rencontre l'une de ces femmes-là aujourd'hui, je me fais violence pour la saluer...
Mais lorsque j'appris que madame de Larochefoucault, parente et amie de l'Impératrice... madame de Larochefoucault, que Joséphine n'avait obtenue de Napoléon qu'à force de demandes et d'importunités, lorsque j'appris que celle-là avait demandé à la quitter... à l'abandonner... je le répète, j'ai éprouvé une de ces sensations plus douloureuses pour ceux qui les éprouvent que pour ceux qui en sont l'objet. Que sentent-ils ceux-là? Puisqu'ils bravent la honte, ils ne la redoutent pas!
Enfin le divorce fut prononcé. Tous les liens qui attachaient Napoléon à Joséphine furent rompus!... Ils avaient été mariés d'abord à la mairie, puis ensuite devant l'église, quatre ou cinq jours avant le sacre; le Pape le voulut ainsi, et Napoléon, qui espérait toujours un enfant d'elle à cette époque, ne songeait pas encore au divorce...
Ce premier contrat de mariage, ou plutôt le relevé de l'état civil, est singulièrement fait; le nom de Joséphine y est étrangement écrit[45]. Par exemple, l'Impératrice n'y est pas nommée de la Pagerie. Elle est née le 20 juin 1763, et dans l'acte délivré le 29 février 1829, sur lequel j'ai copié ce que je viens d'écrire, lequel acte est aussi authentique que possible, puisqu'il est copié sur l'état civil, il y est dit qu'elle est née le 23 juin 1767. L'empereur, né le 5 août 1769, y est nommé comme étant né le 5 février 1768. Je ne comprends rien à cela, et ne puis l'expliquer que d'une façon, c'est que Napoléon n'a pas voulu dire qu'il avait épousé une femme plus âgée que lui de six ans... Il s'en est rapproché autant qu'il l'a pu. On ne peut expliquer le fait que de cette manière. Il est aussi à remarquer que l'officier civil l'appelle toujours _Bonaparte_; lui, en signant, a écrit _Buonaparte_. Ce n'est, en effet, qu'après Campo-Formio qu'il signa _Bonaparte_. Quant au mariage chrétien, il fut béni par le cardinal Fesch, dans la chapelle des Tuileries, ainsi que je l'ai dit, quelques jours avant le sacre. Le prince Eugène emporta l'acte de mariage avec lui en Italie. Sa famille doit toujours le posséder.
[Note 45: Du dix-neuvième jour du mois de ventôse de l'an IV de la république française, acte de mariage de NAPOLIONE Bonaparte, général en chef de l'armée de l'intérieur, âgé de vingt-huit ans, né à Ajaccio, domicilié à Paris, rue d'Antin, nº...; et de Marie-Joséphine-Rose de Tascher, âgée de vingt-huit ans, née à la Martinique, dans les îles sous le vent, domiciliée à Paris rue Chantereine, nº..., fille de Joseph-Gaspard de Tascher, capitaine de dragons, et de Rose-Claire Desvergers, dite Anaïs, son épouse.
Moi, Charles-Théodore Leclerc, officier public de l'état-civil du deuxième arrondissement du canton de Paris, après avoir fait lecture, en présence des parties et témoins, 1º de l'acte de naissance de Napolione Bonaparte, qui constate qu'il est né, le 5 février 1768, de légitime mariage de Charles Bonaparte et de Lætitia Ramolini; 2º de l'acte de naissance de Marie-Joséphine-Rose de Tascher, qui constate qu'elle est née, le 23 juin 1767, de légitime mariage de Joseph-Gaspard, etc.., j'ai prononcé à haute voix que Napolione Bonaparte et Marie-Joséphine-Rose de Tacher étaient unis en légitime mariage. Et ce en présence des témoins majeurs ci-après nommés, savoir: Paul Barras, membre du Directoire exécutif, domicilié au palais du Luxembourg; Jean Lemarrois, aide-de-camp-capitaine du général Bonaparte, domicilié rue des Capucins; Jean-Lambert Tallien, membre du corps législatif, domicilié à Chaillot; Étienne-Jacques-Jérôme Calmelet, homme de loi, domicilié rue de la place Vendôme, nº 207; qui tous ont signé avec les parties et moi. (Suivent les signatures.)]
La conduite du prince Eugène fut admirable dans cette circonstance. Obligé par sa charge d'archi-chancelier d'État d'aller lui-même au Sénat pour y lire le message de l'Empereur, ce que tout le monde trouva d'une dureté accomplie, il fut admirable, et le peu de mots qu'il laissa échapper de son coeur brisé fut retenti dans le coeur de tous!...
«Les larmes de l'Empereur,» dit le prince avec une noble dignité, «suffisent à la gloire de ma mère!...»
Belles paroles, et touchantes dans leur simplicité!...
Je ne parlerai pas de tout ce qui eut lieu alors. Les journaux ont raconté ce qui se fit... Les choses officielles sont généralement connues de tous. Je parlerai seulement de ce qui était plus à portée de ma connaissance que de celle du public.
Le lendemain du jour où le divorce fut publiquement annoncé (c'était, je crois, le 16 ou le 17 décembre), je me disposai à aller à la Malmaison, où l'Impératrice s'était retirée. Je fis demander à une femme de la Cour, que je ne nommerai pas, si elle voulait que je la conduisisse à la Malmaison: elle me répondit qu'elle _ne voulait_ pas y aller. Du moins celle-là n'était pas fausse, si elle était ingrate. Je le fis proposer à une autre, qui refusa à l'appui d'un si pauvre prétexte, qu'il aurait mieux valu pour elle qu'elle fît comme la première. Je réfléchissais sur le peu de générosité et même de respect humain qu'on rencontre dans ce pays de Cour, lorsque je reçus un billet de la comtesse Duchatel.
«Mon mari se sert de mes chevaux,» m'écrivait-elle; «voulez-vous de moi? Je vous demande cela sans m'informer si vous allez à la Malmaison; car je vous connais, et je suis sûre que vous avez le besoin de consoler un coeur souffrant.»
Et moi aussi, j'étais sûre qu'elle irait à la Malmaison.
Je lui répondis avec joie que j'étais reconnaissante qu'elle m'eût choisie pour faire cette course, ou plutôt ce triste pèlerinage avec elle; et que j'irais la prendre à une heure.
Lorsque nous arrivâmes à la Malmaison, nous trouvâmes les avenues remplies de voitures; je fus bien aise de voir cette affluence, et je souffris moins en songeant à l'ingratitude de quelques personnes plus remarquées par leur éloignement, alors que si elles y eussent été... Lorsque nous fûmes entrées dans le château, nous eûmes de la peine, une fois arrivées au billard, à parvenir au salon où se tenait l'Impératrice.
Nous la trouvâmes fort entourée. Jamais la Cour ne fut si grosse chez elle, même aux plus beaux jours de sa faveur. Mais les souvenirs de la Malmaison étaient terribles dans une pareille journée pour la pauvre femme!... car ils étaient heureux!.. Elle paraissait bien comprendre au reste toute la force de cette comparaison d'un bonheur passé avec un malheur présent. Elle était assise près de la cheminée, à droite en entrant, au-dessous du tableau d'Ossian, par Girodet[46]... Sa figure était bouleversée. Elle avait eu la précaution de mettre une immense capote de gros de Naples blanc, qui avançait sur ses yeux, et cachait ses larmes lorsqu'elle pleurait plus abondamment à la vue de quelques personnes qui lui rappelaient ses beaux jours passés. Lorsqu'elle me vit, elle me tendit la main et m'attira à elle.
[Note 46: Ce n'est pas la Malvina et l'Ossian de Gérard; c'est le sujet assez confus, représentant les guerriers d'Ossian recevant Kléber, Hoche, Marceau, etc., aux Champs-Élysées.]
--«J'ai presque envie de vous embrasser,» me dit-elle... «Vous êtes venue le jour du deuil!...»
Je pris sa main et la portai à mes lèvres... Elle me paraissait, en ce moment, digne des respects de l'univers.
Mais lorsque je la quittai pour aller m'asseoir, et que je pus l'examiner à mon aise, il se joignit à ce sentiment une profonde pitié, en voyant à quel point elle devait être malheureuse!... C'était la douleur la plus vive, la plus avant dans l'âme. Elle souriait à chaque arrivant, en inclinant doucement la tête avec cette même grâce qu'elle avait toujours... Mais en même temps, on voyait malgré ses efforts, les larmes jaillir de ses yeux... elles roulaient sur ses joues, venaient tomber sur la soie de sa robe, et cela sans effort. C'était le coeur qui repoussait au dehors les larmes dont il était rempli. On voyait qu'il lui fallait pleurer, ou bien qu'elle aurait étouffé... Je repartis vers cinq heures avec madame Duchatel... Nous nous communiquâmes nos réflexions: elles étaient les mêmes. Et, en effet, tout ce qui avait une âme ne pouvait penser que d'une manière.
La reine Hortense était auprès de sa mère, pour l'aider à supporter le poids de ces pénibles journées, qui avaient toute l'amertume de la nouveauté d'un malheur... Nous parlâmes longtemps des temps passés... Pauvre fleur brisée elle aussi!... Que d'heureux jours elle avait vu s'écouler dans cette retraite enchantée... où, maintenant, le deuil et le malheur étaient venus remplacer des joies que rien n'avait pu égaler, comme rien aussi n'avait pu les faire oublier...
--«Vous viendrez souvent nous voir, n'est-ce pas?» me dit-elle. Elle vit que j'étais émue... et me prit la main en me disant: «J'ai tort de vous demander une chose que je suis certaine que vous ferez.»
Elle avait raison.
L'Empereur fut presque reconnaissant pour les femmes qui avaient été à la Malmaison. Celles qui, au contraire, n'y furent que plusieurs jours après, furent mal notées dans son esprit... J'y remarquai, dans les premiers moments, la duchesse de Bassano, la duchesse de Rovigo, madame Octave de Ségur, madame de Luçay, sa fille, madame de Ségur (Philippe), la duchesse de Raguse, toutes les dames de la reine Hortense, la Maréchale Ney et plusieurs dames du palais, mais pas toutes... Comme l'Empereur n'avait rien ordonné, il y eut plusieurs personnes qui crurent le deviner et faire merveille en agissant contre sa parole en croyant suivre sa pensée, elles se trompèrent en entier et le virent plus tard.