Part 8
--«Nous allons voir arriver l'Impératrice avec son cortége; ma fille est avec elle... ma fille est du cortége... Voyez-vous, madame, cette dame avec une robe rose _et une guirlande nakarat_... cette dame qui _est si bien mise_?... c'est ma fille...»
Et cette phrase était répétée par les personnes intéressées à chacun de ses voisins... On pense combien l'étonnement fut suivi d'un mécontentement général, lorsqu'on vit arriver le cortége ne suivant personne. Il me vint en tête ensuite un mensonge que je n'eus malheureusement pas la présence d'esprit de dire aussitôt que le billet me parvint. C'était d'annoncer que l'Impératrice était malade et ne venait pas; et, lorsqu'elle serait arrivée, de faire circuler, que s'étant trouvée mieux, elle était venue. Mais je n'en fis rien, malheureusement; et, lorsque j'entendis battre aux champs et que le mouvement général annonça son arrivée, je ne puis dire ce que j'éprouvai... Elle entra dans la salle du trône, conduite par Frochot et son seul service!... Elle était non-seulement abattue, mais ses yeux étaient remplis de larmes que ses paupières retenaient avec peine; à chaque pas qu'elle faisait, on voyait que ses pas étaient chancelants. La malheureuse femme, dans cette manière tacite de lui annoncer que l'heure de son infortune allait enfin sonner, voyait se réaliser et se former en malheur certain ce qu'elle redoutait depuis plusieurs années. Elle souriait en saluant à mesure qu'elle avançait vers le trône, mais ce sourire avait une expression déchirante. Je fus au moment d'éclater lorsqu'elle fut près de moi... Elle me regarda et me sourit avec une attention marquée. Elle comprit tout ce qu'il y avait pour elle dans mon coeur dans un tel moment, et ce regard y répondit avec l'expression la plus entière du malheur et d'une résignation qui redoublait la pitié qu'inspirait cette femme couronnée de fleurs, chargée de pierreries, et dont l'âme, en cette heure terrible, était plus saignante d'une blessure qui jamais ne se devait fermer, qu'aucune des femmes qui étaient dans cette vaste enceinte... Et pourtant elle était assise sur un trône!... mais quelle est la femme qui peut dire: Je ne souffre pas!... Sans doute, mais quelles souffrances pouvaient égaler celles de Joséphine, au moment où, en montant les marches du premier trône du monde alors, l'infortunée se dit:
--«C'est la dernière fois que je m'y asseoirai!...»
Lorsqu'elle y fut, a-t-elle dit ensuite, elle reprit un peu de force; mais il était temps, car ses jambes se dérobaient sous elle!... Elle promena lentement ses yeux sur cette foule, dont les regards étaient attachés sur elle... et de nouveau son coeur se serra. Elle comprit que même son sourire était interprété dans cette triste journée, et ne put s'empêcher de dire en son coeur, avec amertume, qu'on aurait pu du moins lui épargner cette scène cruelle... Mais on voulait, au contraire, qu'elle y remplît un rôle!...
Enfin, on battit aux champs... c'était l'Empereur!... Il monta rapidement, arriva dans la salle du trône et marcha d'abord, sans s'arrêter, vers le fauteuil qui était à côté de l'Impératrice... Ce fut alors qu'il eut visiblement un mouvement fort singulier, pour lui surtout qui n'était facilement atteint par aucune émotion; et certes, pour le drame qui se jouait en ce moment, il y avait longtemps qu'il y était préparé... Mais au moment où il venait de lancer, au milieu des habitants de Paris, la nouvelle presque certaine de l'événement important qu'on prévoyait depuis longtemps, sans croire qu'il serait jamais réalisé, il éprouva sans doute une impression qui le maîtrisa au moment de revoir Joséphine... Il redoutait peut-être une scène, un évanouissement, des larmes impossibles à retenir... On le vit tout à coup s'arrêter pour parler je ne sais à quelle femme, et il demeura ainsi quelques secondes... C'était, je n'en doute pas, pour calmer l'agitation de son âme et les battements de son coeur... Combien je souffrais aussi, pendant qu'il se dirigeait vers le trône! Il était suivi de la reine de Naples, de Murat, de M. d'Abrantès, de Frochot et de tout son service.... Il portait l'uniforme de la garde, non pas celui des guides; il y avait longtemps qu'il l'avait abandonné. Il portait celui de la garde; l'habit bleu à revers blancs. Cet habit ne lui allait pas aussi bien que l'autre, mais il le préférait alors; et, dans cette journée, je ne fus pas fâchée de le lui voir, car l'autre me l'aurait rappelé trop vivement aux jours du bonheur de l'infortunée dont les larmes retombaient en silence sur son coeur et devaient le brûler!...
La reine de Naples était arrivée le matin même!.. elle n'avait pas perdu de temps, comme on le voit, pour renouveler connaissance avec la bonne ville de Paris... Je l'examinai attentivement lorsqu'elle entra dans cette salle où quelques années avant (trois ans seulement), elle avait été la véritable reine de la fête qu'on donna dans l'Hôtel-de-Ville pour le mariage de son frère le roi de Westphalie; alors elle n'était encore que grande duchesse de Berg... mais elle fut la véritable personne à qui la fête était dédiée. On aurait voulu retrouver sur son front de femme l'expression d'un coeur de femme... une émotion enfin... un signe qui dît à un être qui l'aurait comprise dans cette foule immense: _Je me souviens!_... mais tout demeura de marbre; alors il était indifférent, en effet, que ce front devînt plus ému... La campagne d'Iéna était terminée et la paix de Wagram faisait espérer une longue paix.
La fête fut presque lugubre; ce fut en vain que l'Empereur fit plusieurs fois le tour de la salle Saint-Jean et de l'immense vaisseau formé par la cour transformée en salle de bal... Ce fut en vain que l'Impératrice le suivit en adressant un mot aimable à chaque femme... Ce qu'elle faisait, au contraire, amena ce qu'on voulait éloigner... une sorte d'impression pénible éclata. L'Impératrice était fort aimée dans Paris; on lui trouvait ce qu'elle avait, en effet, une grande douceur, une bonté qui était vraie et n'avait que le défaut d'une grande banalité; mais rien n'égalait sa grâce dans ces fêtes publiques de la ville, et chaque mot qu'elle adressait aux femmes les plus obscures par leur position sociale, portait avec lui une douceur et un tel attrait, qu'elle était vraiment aimée par ce qu'on appelait les masses en général de la ville de Paris. La reine de Naples, au contraire, n'était pas aimée... On lui trouvait de la raideur, de la sécheresse, et c'était vrai; à la cour, elle avait un ricanement perpétuel qui était odieux et impatientant au dernier point, si je peux mettre ces deux mots ensemble... et comme elle avait peu d'esprit, rien ne venait compenser chez elle la perte de sa beauté, qui déjà, en 1809 et 1810 la quittait. Elle n'avait au reste jamais eu que de la fraîcheur et une fort belle peau; une fois cette fraîcheur perdue, il ne restait qu'une femme fort ordinaire, si elle n'eut pas été reine. Murat, au contraire, avait une urbanité qui voulait jouer au chevalier du treizième siècle, ce qui, au fait, était toujours de la bonté. Il y avait dans cet homme du ridicule; mais, pourtant, il était bon, et lorsque Napoléon fut abandonné plus tard par lui, il n'aurait pas fait cette indigne action si sa femme ne l'y eût pas excité. Je le sais à n'en pouvoir douter.
Le jour de cette fête, Murat était fort beau: il portait l'habit de sa garde; habit blanc, avec les revers amarante et les brandebourgs en or, formant comme une cuirasse d'or sur sa poitrine, sur laquelle brillaient en même temps plusieurs ordres en diamant, au milieu desquels on voyait étinceler l'étoile de la Légion-d'Honneur. Murat était radieux; il allait à chaque femme renouveler les hommages qu'il leur rendait lorsqu'il n'était encore que le général Murat, et cela avec une bonté qui dégageait sa démarche de toute apparence de ridicule. Derrière lui marchait un homme que la mort a aussi frappé depuis, et qui, à cette époque, était parfaitement beau: c'était le duc de Lavauguyon..... De la taille du Roi à peu près, mais beaucoup plus élégant cependant de tournure et de manières, d'une beauté de traits plus positive, il se faisait remarquer par la noblesse de sa tenue et la manière dont il portait sa tête... Son habit était le même que celui du Roi, et, de loin, on pouvait s'y tromper, si l'on n'avait pas connu la différence qui existait dans la tournure des deux hommes. Le duc de Lavauguyon était grand seigneur dans l'acception véritable du mot; et Murat, malgré ses broderies, ses panaches et toutes ses parures, qui ressemblaient à des soins de femme, ne put jamais imiter autre chose qu'un roi de théâtre, un roi de Franconi, comme on le disait à cinquante pas de lui.
Deux hommes, qui le connaissaient depuis bien des années, me dirent un jour:
--«Vous seriez bien étonnée si je vous racontais que Murat, dont la valeur si brillante est aujourd'hui une renommée établie et mérite tant de l'être, a faibli pourtant un jour devant l'ennemi, et que cet homme si brave a eu peur.
--Peur! lui! Murat! m'écriai-je; allons donc!
--C'est la vérité: il n'était alors que chef de bataillon; c'était en Italie, à Mantoue... Il reçut un ordre de prendre deux compagnies et d'aller débusquer un corps plus nombreux que le sien; mais, comme depuis le commencement de la campagne l'armée d'Italie ne faisait pas autre chose que de se battre contre un corps plus fort que ceux qu'elle opposait, la chose ne fut pas l'objet d'une réflexion; mais Murat _eut peur_ et n'avança pas; au contraire, _il recula_. Cette affaire, que le général en chef sut le même jour, lui donna longtemps de la prévention contre Murat; et ce furent madame Bonaparte et madame Tallien qui le firent nommer général de brigade, lorsqu'il apporta au Directoire les drapeaux de je ne sais plus quelle bataille. L'Empereur revint ensuite sur le compte de Murat, parce que celui-ci effaça le souvenir de Mantoue par tant d'actions glorieuses que celle-là ne servit plus que pour prouver ce qu'on dit depuis longtemps: c'est que l'homme le plus brave ne peut pas dire que jamais il n'a eu peur.»
J'ai raconté ce fait, pour dire que Murat avait de grandes obligations à Joséphine, obligations qu'il ne reconnut que par une sorte d'ingratitude, au moment du divorce. Mais cet homme, qui n'avait plus d'amour pour sa femme, et qui avait les intrigues les plus fortes pour éloigner même l'apparence de l'affection entre eux (et l'on sait par des gens qui, certes, étaient bien instruits qu'à Naples les scènes les plus violentes avaient lieu entre eux), eh bien! cette femme qu'il n'aimait plus le dominait au point que, dînant avec eux dans ce voyage, lorsqu'ils eurent quitté le pavillon de Flore pour l'Élysée, après le départ du Roi de Saxe, j'entendis plusieurs fois la Reine imposer silence à Murat pendant le dîner[39]. Nous n'étions à la vérité que nous quatre, Murat et la Reine, moi _et mon mari_. N'est-ce pas que c'était une singulière partie que celle-là?...
[Note 39: Le sujet de la contestation était l'opinion plus que tranchée qu'avait la Reine sur la famille de Naples exilée en Sicile; Murat reprenait sa femme sur des mots trop durs dits par elle sur la reine Caroline et le roi Ferdinand!... elle le fit taire!...]
Le duc de Lavauguyon[40] est mort d'une manière plus douloureuse qu'une autre pour ses amis; il souffrait si cruellement depuis plusieurs années qu'on n'a pas pu regretter la vie pour lui; mais ceux qui l'aimaient, ceux qui avaient pour lui l'amitié que je lui portais, ont regretté de le voir quitter le monde et la vie sans leur laisser un adieu et un souvenir presque; et sa mort, pour ainsi dire subite, a doublé le deuil de sa perte dans le coeur de ses amis.
[Note 40: Le malheureux duc de Lavauguyon était tombé dans un marasme complet, quelques années avant sa mort. Il ne voyait plus que moi et son beau-frère le prince de Beaufremont, lorsqu'il était à Paris: la plus tendre amitié m'attachait à lui, et j'ai cherché, par tous les moyens que cette même amitié peut inspirer, à détourner de sa pensée de funestes projets qui prenaient quelquefois une telle action sur lui, que je le retenais de force pour dîner avec moi, ou pour prolonger une conversation qui pût le distraire. Que de fois, j'ai mis de pieuses fraudes en oeuvre, afin de détourner un orage dont les effets me faisaient trembler!... Alors cet homme que j'avais vu si brillant et si heureux... cet homme que j'avais connu si pénétré, surtout de son bonheur, n'était plus qu'un faible enfant, pleurant devant des souvenirs..... Oh! de quelles scènes cruelles j'ai été témoin!... Quelles douleurs j'ai vues dans cette âme; quelles blessures profondes!... Mais une vérité que je dois dire, c'est que jamais, dans aucun temps, il n'a démenti son affection pour Murat; jamais il n'a pu soutenir que je misse, dans une page de mes mémoires, un mot qui pût faire penser qu'il m'avait dit quelque chose contre Murat. On me croira un ingrat, me répétait-il!... Enfin, pour calmer sa tête qui s'échauffait pour la moindre chose, je fis une note dans laquelle je disais que je ne tenais mes renseignements, en aucune manière, de M. le duc de Lavauguyon, quoique je le visse souvent. Tout ce qu'il m'a révélé et confié au reste est en grande partie au moins de nature à être caché plutôt qu'à être publié. C'était un homme profondément malheureux que le duc de Lavauguyon, et il n'était pas fait pour l'être. Il avait de l'âme et du coeur, et ce ne fut qu'après avoir été violemment frappé par le sort qu'il a été en hostilité, comme il l'était, avec ses meilleurs amis. Dans les dernières années de sa vie, il ne voyait que moi et son beau-frère; encore choisissait-il, de préférence, les heures où j'étais seule. Lorsqu'il perdit son beau-frère, je crus qu'il mourrait avec lui.
«Je n'ai plus que vous,» m'écrivait-il le lendemain de cette mort. «Mon Dieu! ne soyez pas malade, car mon affection porte le malheur avec elle!... Je frappe de mort tout ce que j'aime!...»
Et c'est moi qui lui ai survécu!
Il aimait Murat avec une telle tendresse, que jamais il ne voulait me permettre de parler de lui en plaisantant; et un jour il faillit attaquer de propos une personne de ma société, qu'il trouva chez moi, et qui parla légèrement de Murat.
«J'ai un regret qui devient chaque jour un remords, me disait-il... c'est d'avoir trompé Murat!... J'ai trompé cet homme, en partageant une affection avec lui. C'est indigne à moi.»
La première fois qu'il me dit ce que je viens de rapporter, je crus qu'il voulait rire; car certes il savait bien qu'il n'était pas le seul!... mais pas du tout, la chose était des plus sérieuses. Non-seulement il la répéta _sans varier_; mais j'ai dix lettres de lui, dans lesquelles il me le rappelle. Le curieux de cela, c'est que la femme était devenue pour lui un être odieux!...
Il me racontait qu'un jour, étant à Naples, il était auprès de cette femme (elle logeait au palais). Son valet de chambre de confiance vint l'avertir que le roi le demandait... Aussitôt M. de Lavauguyon s'élança dans un escalier dérobé qui conduisait à une galerie commune, de laquelle il pouvait facilement regagner son appartement; mais, à l'instant où il y arrivait, le roi y arrivait de son côté. Il était pâle, agité. Une pensée instinctive lui révélait qu'il était trahi... Il s'élança sur le duc, et, saisissant le bouton de sa redingote, il lui dit d'une voix étouffée:
--«D'où venez-vous, monsieur?
--Je ne puis le dire à Votre Majesté, répondit le duc avec fermeté.
--Je veux le savoir.»
Le duc ne répondit rien.
--«Je le sais,» s'écria Murat furieux!
Le duc le regarda fixement:--«Non, sire, vous ne le savez pas et vous ne le saurez jamais.»
Le roi se frappa le front, et retourna dans son appartement...
--«Si vous saviez tout ce que j'ai souffert pendant que cet homme, qui avait tant fait pour moi, était là, comme un juge, pour me reprocher ma perfidie!... Il aurait été vengé s'il l'avait pu voir... Eh bien! croiriez-vous, poursuivit le duc de Lavauguyon, que lorsque je racontai cette entrevue terrible à cette femme, elle ne comprit pas que le dramatique de cette scène était tout entier dans la perfidie dont elle et moi nous nous rendions coupables?
--Oh! lui dis-je, je vous comprends, moi!... et plus que vous ne le pouvez croire!... J'ai aussi mes souvenirs!..
--Oui!... et comme ceux du duc de Lavauguyon, ils sont ineffaçables, c'est-à-dire qu'à côté s'élève une pensée de vengeance. Si, jusqu'à cette heure, le mal qui fut fait ne fut reconnu que par le silence, c'est que j'ai obéi à la voix de Dieu, qui commande l'oubli des injures. Il est des êtres qui lassent toutes les patiences...]
Je lui ai parlé de la conduite de Murat envers Joséphine, et il m'a confirmé dans la pensée que j'avais déjà, qui était que sa femme avait considérablement aidé à mettre Murat dans le parti ennemi; j'ajouterai même que, dînant chez moi un jour avec le duc de Valmy, il disculpa totalement Murat d'être l'unique auteur du traité avec l'Autriche.
Quoi qu'il en fût, ce même soir de la fête de l'Hôtel-de-Ville, je vis tout ce qui allait résulter de ce qui s'annonçait; et l'arrivée de la reine de Naples me parut du plus mauvais augure pour Joséphine.
La chaleur était étouffante dans toutes les salles de l'Hôtel-de-Ville, quelque grandes qu'elles fussent. L'Empereur qui souffrait de rester en place dans cette triste journée parlait beaucoup plus souvent aux femmes.
On aurait dit qu'il voulait commencer son rôle d'Impératrice; car, pendant le temps qui devait s'écouler entre le départ de l'ancienne et l'arrivée de la nouvelle Impératrice, il devait être chargé, à lui seul, du poids tout entier de la couronne... Il venait de faire une de ces tournées, et c'était toujours un mouvement extraordinaire que cela occasionnait, en raison de la foule qui l'entourait. Dans l'un de ces moments, je me trouvai debout et absolument derrière l'énorme corps de M. de Ponté, chambellan de l'Empereur. Je lui criai qu'il m'étouffait; mais il était si grand que pour faire arriver mes paroles à son oreille, il eût fallu un porte-voix; bien loin donc de s'éloigner, je le sentis tout à coup _s'asseoir_ pour ainsi dire sur ma poitrine. Je poussai un cri et m'évanouis tout à fait.
On me porta dans l'appartement intérieur de Frochot, où sa femme de charge vint me soigner; mais je fus trop malade pour rentrer dans la salle de bal: je m'enveloppai dans ma pelisse, et retournai chez moi. J'ignore donc comment la fête fut terminée; mais j'ai su par ceux de mes amis qui s'y trouvaient que rien d'extraordinaire ne s'y passa jusqu'au départ de la cour.
L'Impératrice fut au désespoir; et, en rentrant aux Tuileries, les larmes qu'elle avait si longtemps contenues coulèrent en abondance. Elle avait passé sa vie à redouter un malheur comme celui du divorce; et pourtant la faiblesse de son caractère le lui montrait toujours impossible.... et maintenant elle frémissait devant ce même malheur, à présent qu'elle le voyait se dresser devant elle comme un fantôme, menaçant et au moment de frapper.
Malgré ce qui s'était passé à l'Hôtel-de-Ville, Joséphine et l'Empereur n'eurent aucune explication: depuis longtemps elle et lui en étaient à les redouter... Elles étaient funestes à tous deux. Napoléon détestait tout ce qui faisait _scène_; et Joséphine, soit dans la croyance qu'une femme est plus intéressante quand elle pleure, soit que ce fût naturellement, ne pouvait dire une parole sans fondre en larmes; et l'Empereur, alors, devenait furieux contre elle et contre lui-même... Quelque terreur que lui inspirât l'Empereur, cependant, Joséphine comprenait qu'il lui fallait parler; mais jamais elle n'osait ouvrir cette petite porte qui conduisait à son cabinet!... Elle avait une extrême peur de l'Empereur; et je vais en donner une preuve, qui est plutôt le fait d'une enfant que d'une souveraine, ou d'une femme prochainement destinée à l'être. Le fait que je vais citer s'est passé dans l'année qui précéda le couronnement.
Foncier[41], le bijoutier à la mode de l'époque de mon mariage, avait la clientèle non-seulement de l'Empereur, mais aussi de Joséphine. On ne portait pas une chaîne, un bijou, quel qu'il fût, qui ne sortît de la boutique de Foncier... Il avait en outre de très-belles choses que madame Bonaparte lui achetait fort souvent. Un jour il lui apporte des perles tellement belles, que voilà la pauvre Joséphine dans le plus cruel état. Ces perles lui tournaient la tête; mais le moyen d'aller parler _perles_ à Bonaparte!... Il aurait répondu comme Louis XVI: J'aime mieux un vaisseau. Avec l'argent des perles, l'Empereur aurait eu un bataillon de 500 hommes; les perles coûtaient 500,000 fr.--Joséphine n'osa donc rien dire de ces perles si désirées; mais elle ne crut pas devoir être aussi discrète avec Bourrienne; Bourrienne, homme vénal, et qui reçut son congé pour des motifs graves, comme le savent ceux qui approchaient alors des Tuileries. Eh bien! il arrangea l'affaire. On fit je ne sais quel arrangement pour que Berthier fît payer à la guerre un fripon qui n'aurait été payé que dans dix ans, à cent pour cent de perte, et qui le fut intégralement tout de suite; aussi, en reconnaissance, il donna un million: ce million fut partagé je ne sais comment. Ce que je sais, c'est que le collier passa des magasins de Foncier dans l'écrin de Joséphine. Mais ce n'était rien de l'y avoir fait venir; il fallait le pouvoir porter; et cela était difficile avec Napoléon, dont la mémoire était terrible de lucidité pour ces sortes de choses.
[Note 41: Foncier et Marguerite. Ils étaient à côté de Biennais, le singe violet. Foncier avait beaucoup de goût, mais il était horriblement cher. Sa famille était fort nombreuse et fort unie. Sa belle-soeur était madame Jouanne, bonne et digne femme que je voyais beaucoup à Versailles, et pour qui j'avais une sincère amitié, ainsi que pour son mari qui est le plus honnête et le meilleur des hommes. Elle était mère de madame Alexandre Doumerc, cette femme spirituelle qui chantait si bien, et qui était si agréable. Madame Jouanne est morte. C'est sa fille qui occupe sa maison de Versailles avec son père.]
--«Mon Dieu!» disait-elle à madame de Rémusat, qui était dans la confidence, c'est-à-dire de l'embarras de mettre les perles (Joséphine la connaissait trop bien pour lui parler de la façon dont elles avaient été payées)... «Mon Dieu!» lui disait Joséphine, «je ne sais comment faire pour porter ces perles... Bonaparte me ferait une scène!.. et pourtant c'est le présent d'un père, à qui j'ai fait avoir la grâce de son fils.»
C'était dans de pareilles occasions que l'Impératrice était étonnante. Elle croyait que nous prenions tout cela pour vérité... Madame de Rémusat ne répondit rien; mais elle observa que, pour une cause aussi juste, aussi belle, le premier Consul ne dirait que peu de choses.
--«Non, non!» s'écriait Joséphine toute tremblante; «non, non!... Oh! je frémis d'y penser!...»
Cependant il fallut prendre un parti. Voilà celui que conseilla Bourrienne, vrai Figaro, ayant toujours un expédient tout prêt. Madame Bonaparte mit les belles perles de Foncier, et se présenta hardiment, un jour d'opéra, devant le premier Consul. Napoléon aimait beaucoup les perles: c'était, avec une robe blanche, ce qu'il préférait pour une femme. Aussitôt qu'il vit Joséphine avec ces belles perles, il fut à elle, et, l'embrassant, comme toujours alors, aussitôt qu'il la voyait:--«Comme tu es magnifique! lui dit-il... Qu'est-ce donc que ces belles perles?... Ma foi, on les dirait fines, tant elles _ont de l'Orient_.
--Mais,» répondit madame Bonaparte, «elles sont fines aussi, et tu les connais... tu les a vues cent fois!...
--Moi?...» Et le premier Consul, stupéfait, regardait alternativement et sa femme et les perles.
--«Sans doute! ce sont les perles que la république cisalpine m'a données.
--Pas possible!