Part 4
--«Allons! s'écria-t-il... laissons tout cela et prenons une vacance... il faut jouer. À quoi jouerons-nous? aux petits jeux?
--Non, non! s'écria-t-on de toutes parts.
--Eh bien! au vingt et un?... au reversi?
--Oui, oui! au vingt et un.»
On apporta une grande table ronde et nous nous mîmes tous autour.
--«Qui sera le banquier, demanda Joséphine, pour commencer?
LE PREMIER CONSUL.
Duroc, prends les cartes et tiens la banque; tu nous montreras comment il faut faire.
MADAME BONAPARTE.
Mais je n'ai pas d'argent...
MADEMOISELLE DE BEAUHARNAIS.
Ni moi.
MADAME DE LAVALETTE.
Ni moi.
LE PREMIER CONSUL.
Mesdames, arrangez-vous, mais je ne veux pas jouer contre des jetons; je ne veux pas jouer à crédit... Je fais mon jeu avec de l'or, et si vous me gagnez je veux aussi vous gagner; demandez de l'argent à vos maris... Lavalette, donne donc de l'argent à ta femme[19]... (Il cherche dans ses poches, où jamais il n'avait d'argent.) Donne-moi de l'argent, Duroc!... (Tout le monde se met à rire.) Riez... Tenez...
[Note 19: Émilie de Beauharnais, fille du marquis de Beauharnais, beau-frère de Joséphine, dont la mère avait épousé un nègre.]
Le sérieux du premier Consul nous fit beaucoup rire, nous eûmes bientôt devant nous ce qu'il fallait pour faire nos mises, et le jeu commença; mais ce fut pour éveiller une nouvelle gaieté... Napoléon trichait horriblement; il fit d'abord une mise modeste de cinq francs... Duroc tira et donna les cartes: lorsque tout fut fait, Napoléon avança la main après avoir regardé ses cartes.
LE GÉNÉRAL DUROC.
Voulez-vous une carte, mon général?
LE PREMIER CONSUL.
Oui. (Après avoir eu sa carte:) À la bonne heure au moins... voilà qui est bien donné! Tu es un brave banquier, Duroc.
Le général Duroc tirant pour lui sur quinze (car il devait croire que Bonaparte avait eu vingt et un) amène un neuf.
Ah!... perdu! j'ai vingt-quatre... Mon général, n'avez-vous pas vingt et un?
LE PREMIER CONSUL.
Sans doute! sans doute!... paie-moi cinq francs!
MADAME BONAPARTE.
Voyons donc ton jeu, Bonaparte.
LE PREMIER CONSUL, retenant ses cartes.
Non, non!... Je ne veux pas que vous voyez à quel point je suis téméraire... j'ai tiré sur dix-huit!...
Madame Bonaparte insista et voulut prendre les cartes; Bonaparte résistait, tous deux riaient de leur lutte comme deux enfants.
LE PREMIER CONSUL.
Non, non! je n'ai pas _triché cette fois-ci_!... J'ai gagné loyalement. Duroc, paie-moi ma mise... C'est bien... Je fais paroli... (Il regarde son jeu.) Carte... c'est bien...
MADAME LAVALETTE.
Carte... un huit!... J'ai perdu. (Elle jette ses cartes.)
LE GÉNÉRAL DUROC.
À nous deux, mon général! (Il tire sur son jeu qui est douze et amène un quatre... Il retire encore et amène un six.) J'ai perdu... Quel point aviez-vous donc, mon général?...
LE PREMIER CONSUL, frappant ses mains l'une contre l'autre, et s'agitant sur sa chaise.
Gagné! encore gagné!... Je montre mon jeu...
Et fièrement il étala dix-neuf; il avait tiré _témérairement_, comme il le disait, sur quinze, et avait eu un quatre.
Je refais mon jeu, s'écria-t-il tout enchanté; et il mit de nouveau cinq francs devant lui...
LE GÉNÉRAL DUROC, tirant et donnant les cartes, arrive au premier Consul, qui, après avoir regardé son jeu, demande carte; il le regarde quelque temps et en demande une autre... puis il dit:
C'est bien.
Puis, tirant pour lui.
Vingt et un!... Et vous, mon général?...
LE PREMIER CONSUL.
Laisse-moi tranquille! voilà ton argent!...
Il lui jeta tout son argent, mit ses cartes avec toutes les autres; et, en même temps, il se leva en disant:
Allons, c'est très-bien: en voilà assez pour ce soir.
Madame Bonaparte et moi, qui étions près de lui, nous voulûmes voir quel jeu il avait d'abord. Il avait tiré sur seize, avait eu ensuite un deux, et puis un huit, ce qui lui faisait vingt-six. Nous rîmes beaucoup de son silence. Voilà ce qu'il faisait pour _tricher_. Après avoir fait sa mise, il demandait une carte; si elle le faisait perdre, il ne disait mot au banquier; mais il attendait que le banquier eût tiré la sienne; si elle était bonne, alors Napoléon jetait son jeu sans en parler, et abandonnait sa mise. Si au contraire le banquier perdait, Napoléon se faisait payer en jetant toujours ses cartes. Ces petites _tricheries_-là l'amusaient comme un enfant... Il était visible qu'il voulait forcer le hasard de suivre sa volonté au jeu comme il forçait pour ainsi dire la fortune de servir ses armes. Après tout, il faut dire qu'avant de se séparer, il rendait tout ce qu'il avait gagné, et on se le partageait. Je me rappelle une soirée passée à la Malmaison, où nous jouâmes au reversis. Le général Bonaparte avait toujours les douze coeurs. Je ne sais comment il s'arrangeait. Je crois qu'il les reprenait dans ses levées. Le fait est que lorsqu'il avait le quinola, il avait une procession de coeurs qui empêchaient _de le forcer_. Notre ressource alors était de le lui faire _gorger_. Quand cela arrivait, les rires et les éclats joyeux étaient aussi éclatants que ceux d'une troupe d'écoliers. Le premier Consul lui-même n'était certes pas en reste, et montrait peut-être même plus de contentement qu'aucune de nous, bien que la plus âgée n'eût pas plus de dix-huit ans à cette époque.
On voit comment était formé ce qu'on appelait alors _le salon_ de la Malmaison, et la société du premier Consul et de madame Bonaparte. Un an plus tard, cette société fut plus étendue. Duroc se maria, et ce fut une femme de plus dans l'intimité de madame Bonaparte, quoiqu'elle ne l'aimât pas beaucoup. La maréchale Ney vint ensuite, mais elle c'était différent, tout le monde l'aimait. Elle était bonne et agréable... Pendant cette année de 1802, on fut encore à la Malmaison, quoiqu'on pensât déjà à Saint-Cloud. On s'amusait encore à la Malmaison. Le premier Consul aimait à voir beaucoup de jeunes et riants visages autour de lui; et quelque ennui que cette volonté causât à madame Bonaparte, il lui en fallut passer par là, et, qui plus est, il fallut dîner souvent en plein air. Il était assez égal à nos figures de dix-huit ans de braver le grand jour et le soleil; mais Joséphine n'aimait pas cela. Quelquefois aussi, après le dîner, lorsque le temps était beau, le premier Consul jouait aux barres avec nous. Eh bien! dans ce jeu il _trichait_ encore... et il nous faisait très-bien tomber, lorsque nous étions au moment de l'attraper, ce qui était surtout facile à sa belle-fille Hortense, qui courait comme une biche. Une des grandes joies de ces récréations pour Napoléon, c'était de nous voir courir sous les arbres, habillées de blanc. Rien ne le touchait comme une femme portant avec grâce une robe blanche... Joséphine, qui savait cela, portait presque toujours des robes de mousseline de l'Inde... En général, _l'uniforme_ des femmes, à la Malmaison, était une robe blanche.
Napoléon aimait avec passion le séjour de la Malmaison...[20] Aussi l'a-t-il toujours affectionnée au point d'en faire le but positif de ses promenades de distraction jusqu'au moment du divorce... Vers la fin du printemps de 1802, il fut s'établir à Saint-Cloud.
[Note 20: Cela seul aurait dû rendre la Malmaison un lieu consacré pour la France... Mais son intérêt devrait au moins éveiller sa reconnaissance. Ne sait-on pas que c'est à la Malmaison que la plupart de ces plans gigantesques, dont l'exécution nous transporte d'admiration aujourd'hui, ont été conçus et tracés, lorsque Napoléon, dont la France était la maîtresse adorée, voulait la rendre la plus puissante et la plus belle entre les nations de l'univers?--Ces quais, ces marchés, ces monuments, ces arcs de triomphe, qui donc a décrété qu'ils seraient élevés, qu'ils seraient bâtis?--C'est lui... Ces rues si larges, ces places, ces promenades, qui donc a dit que le cordeau les tracerait? Toujours lui... oh! nous sommes ingrats!...]
«Les Tuileries sont une véritable prison, disait-il, on ne peut même prendre l'air à une fenêtre sans devenir l'objet de l'attention de trois mille personnes.»
Souvent il descendait dans le jardin des Tuileries, mais après la fermeture des portes.
Avant d'aller à Saint-Cloud, et immédiatement après l'événement que je viens de rapporter, les carrières de Nanterre furent fermées. Je n'ai jamais su si la police avait trouvé les hommes qui avaient arrêté notre voiture.
Le salon de Saint-Cloud, aussitôt qu'il fut ouvert, fut un salon de souverain. Napoléon préluda dans cette maison de rois à une souveraineté plus positive qu'au consulat à vie. Mais ce ne fut pas à Saint-Cloud qu'il se fixa d'abord. Il ne pouvait quitter cette Malmaison, où il avait été le plus glorieux, le plus grand des hommes!... Il fit réparer le chemin de traverse qui mène de Saint-Cloud à la Malmaison, pour pouvoir y aller dès qu'il lui en prendrait fantaisie. Nous continuâmes à jouer la comédie à la Malmaison, et nous y passâmes encore de beaux jours. Mais dès lors la république n'était plus qu'une fiction, et le Consulat une ombre pour couvrir une clarté qui bientôt devait être lumineuse, ou plutôt le Consulat n'était plus qu'un souvenir historique.
Une particularité assez frappante, parce qu'elle eut lieu dans un temps où Bonaparte ne proclamait pas ses intentions, ce fut l'ordre qu'il donna, le lendemain de son arrivée aux Tuileries[21], d'abattre les deux arbres de la liberté qui étaient plantés dans la cour. Ces arbres n'étaient plus un symbole, à la vérité; ils n'étaient plus que des simulacres, et Bonaparte le savait bien.
[Note 21: 30 pluviôse an VIII.]
Le consulat à vie montra de suite tout l'avenir.
Je vis arriver dans le salon de Saint-Cloud plusieurs personnes qui n'étaient pas à la Malmaison. Dans ce nombre était la duchesse de Raguse, alors madame Marmont. Elle avait été longtemps en Italie avec son mari qui commandait l'artillerie de l'armée. Elle était charmante, alors, non seulement par sa jolie et gracieuse figure, mais par son esprit fin, gai, profond et propre à toutes les conversations. Quoique plus âgée que moi de quelques années, elle était encore fort jeune à cette époque, et surtout fort jolie.
Une nouvelle mariée vint aussi augmenter le nombre des jeunes et jolies femmes de la cour de madame Bonaparte: ce fut madame Duchatel. Charmante et toute grâce, toute douceur, ayant à la fois un joli visage, une tournure élégante, madame Duchatel fit beaucoup d'effet. Il y avait surtout un charme irrésistible dans le regard prolongé de son grand oeil bleu foncé, à double paupière: son sourire était fin et doux, et disait avec esprit toute une phrase dans un simple mouvement de ses lèvres, car il était en accord avec son regard; avantage si rare dans la physionomie et si précieux dans celle d'une femme. Son esprit était également celui qu'on voulait trouver dans une personne comme madame Duchatel.. En la voyant, je désirai d'abord me lier avec elle. Elle eut pour moi le même sentiment; et, depuis ce temps, je lui suis demeurée invariablement attachée par affection et par attrait. Elle me rappelait, à cette époque où elle parut à notre cour, ce que je me figurais d'une de ces femmes du siècle de Louis XIV, tout esprit et toute grâce. Je ne m'étais pas trompée.
Dans ce même temps, où tous les yeux étaient fixés sur cette cour consulaire qui se formait déjà visiblement, il survint un événement qui arrêta définitivement la pensée de ceux qui pouvaient encore douter: ce fut le mariage de madame Leclerc avec le prince Camille Borghèse. Elle était ravissante de beauté, c'est vrai; mais le prince Borghèse était jeune et joli garçon; on ne savait pas encore l'étendue de sa nullité; et deux millions de rente, le titre de princesse, furent comme une sorte d'annonce pour ceux qui voulaient savoir où allait le premier Consul.
J'avais vu la princesse, avec laquelle j'étais intimement liée, ainsi que ma mère, la veille du jour où elle devait faire _sa visite de noce_ à Saint-Cloud. Elle détestait sa belle-soeur... mais la bonne petite âme n'était pas, au reste, plus aimante pour ses soeurs. Aussi quelle douce joie elle éprouvait en faisant la revue de sa toilette du lendemain...
«Mon Dieu! lui disais-je, vous êtes si jolie!... Voilà votre véritable motif de joie, voilà où vous les dominez toutes, voilà le vrai triomphe.»
Mais elle n'entendait rien; et le lendemain, elle voulut écraser sa belle-soeur surtout, car c'était sur elle que sa haine portait plus spécialement: Hortense et sa soeur Caroline n'arrivaient qu'après. Quant à Élisa...
«Oh! pour celle-là, disait-elle plaisamment, lorsque j'aurai la folie d'en être jalouse, je n'aurai qu'à lui demander de jouer Alzire, comme elle nous a fait le plaisir de le faire à Neuilly, et tout ira bien.[22]»
[Note 22: Cette représentation à laquelle elle faisait allusion avait eu lieu en effet à Neuilly, dans une maison où logeait Lucien et qu'on appelait alors la Folie de Saint-James... Lucien faisait Zamore et madame Bacciochi Alzire. On ne peut se figurer la tournure qu'elle avait avec cette couronne de plumes _et le reste_. Mais ce n'était rien auprès de la traduction et des gestes; aussi le premier Consul, qui était venu accompagné de _la troupe_ de la Malmaison qui était rivale de celle de Neuilly, dit-il à son frère et à sa soeur, après la représentation, qu'ils avaient _parodié Alzire_ à merveille.]
Je me rendis à Saint-Cloud le même soir pour connaître la manière de penser des deux camps. À peine fus-je arrivé que madame Bonaparte vint à moi:
--«Eh bien! avez-vous vu la nouvelle princesse? on dit qu'elle est radieuse!
--Ah! vous savez, madame, combien elle est jolie; c'est un être idéal de beauté.
--Oh! mon Dieu! cela est tellement connu maintenant que la chose commence à paraître moins frappante.
--On ne se lasse jamais d'un beau tableau, madame; ni de la vue d'un chef-d'oeuvre! jugez lorsqu'il est animé!»
Madame Bonaparte n'avait aucun fiel; et si elle montrait tant d'aigreur contre sa belle-soeur, ce n'était pas par envie; c'était comme une habitude défensive et elle savait fort bien que madame Leclerc n'était vulnérable que dans sa beauté; elle ne continua donc pas la conversation presque hostile commencée entre nous: elle connaissait d'ailleurs l'intimité qui existait entre nous et combien ma mère aimait madame Leclerc; elle fut donc à merveille avec moi, et loin de me montrer de l'humeur elle m'engagea à dîner pour le lendemain.
--«Car c'est demain qu'elle doit faire _ici sa visite officielle_, me dit madame Bonaparte... Je présume qu'elle se dispose à nous arriver aussi resplendissante que possible... Savez-vous comment elle sera mise, madame Junot, poursuivit-elle en s'adressant directement à moi.»
Je le savais; mais madame Borghèse ne m'aurait pas pardonné d'avoir trahi un tel secret: je répondis négativement, et madame Bonaparte, qui avait fait la question avec nonchalance comme n'y attachant aucune importance, ne voulut pas insister, quelque persuadée qu'elle fût que j'en étais instruite.
En arrivant le lendemain à Saint-Cloud, je fus frappée de la simplicité de la toilette de madame Bonaparte; mais cette simplicité était elle-même un grand art... On sait que Joséphine avait une taille et une tournure ravissantes; à cet égard elle pouvait lutter, et même avec succès, contre sa belle-soeur qui n'avait pas une grâce aussi parfaite qu'elle dans tous ses mouvements... Connaissant donc tous ses avantages, Joséphine en usa pour disputer au moins la victoire à celle qui ne redoutait personne en ce monde pour sa beauté, aussitôt qu'elle paraissait et montrait son adorable visage.
Madame Bonaparte portait ce jour-là, quoiqu'on fût en hiver, une robe de mousseline de l'Inde, que son bon goût lui faisait faire, dès cette époque, beaucoup plus ample de la jupe qu'on ne faisait alors les robes, pour qu'elle formât plus de gros plis. Au bas était une petite bordure large comme le doigt en lame d'or et figurant comme un petit ruisseau d'or. Le corsage, drapé à gros plis sur sa poitrine, était arrêté sur les épaules par deux têtes de lion en or émaillées de noir autour... La ceinture, formée d'une bandelette brodée comme la bordure, était fermée sur le devant par une agrafe comme les têtes en or émaillées qui étaient aux épaules... Les manches étaient courtes, froncées et à poignets comme on en portait dans ce temps-là, et le poignet ouvert sur le bras était retenu par deux petits boutons semblables aux agrafes de la ceinture. Les bras étaient nus: Joséphine les avait très-beaux, surtout le haut du bras.
Sa coiffure était ravissante. Elle ressemblait à celle d'un camée antique. Ses cheveux, relevés sur le haut de la tête, étaient contenus dans un réseau de chaînes d'or dont chaque carreau était marqué comme on en voit aux bustes romains, et était fait par une petite rosace en or émaillée de noir. Ce réseau à la manière antique venait se rejoindre sur le devant de la tête et fermait avec une sorte de camée en or émaillé de noir comme le reste. À son cou était un serpent en or dont les écailles étaient imitées par de l'émail noir; les bracelets pareils, ainsi que les boucles d'oreilles.
Lorsque je vis madame Bonaparte, je ne pus m'empêcher de lui dire combien elle était charmante avec ce nuage vaporeux formé par cette mousseline[23], que bien certainement Juvénal eût appelée _une robe de brouillard_ à plus juste titre que celles de ses dames romaines... Et puis, cette parure lui allait admirablement... Voilà comment Joséphine a mérité sa réputation de femme parfaitement élégante: c'est en adaptant la mode à la convenance de sa personne. Ici elle avait songé à tout!... même à l'ameublement du grand salon de Saint Cloud, qui alors était bleu et or, et allait ainsi très-bien avec cette mousseline neigeuse et cet or qui tous deux s'harmoniaient parfaitement ensemble.
[Note 23: Je ne vois plus de ces mousselines dont je parle; les pièces n'avaient que huit aunes, et la mousseline était si fine et si claire que dans l'Inde on est obligé de la travailler dans l'eau pour que les fils ne cassent pas. Le prix de ces mousselines était exorbitant: je crois que la pièce de huit aunes revenait à six cents francs.]
Aussitôt que le premier Consul entra dans le salon, où il arrivait alors presque toujours, par le balcon circulaire, au moment où l'on s'y attendait le moins, il fut frappé comme moi de l'ensemble vraiment charmant de Joséphine. Aussi fut-il à elle aussitôt, et la prenant par les deux mains, il la conduisit devant la glace de la cheminée pour la voir en même temps de tous côtés, et l'embrassant sur l'épaule et sur le front, car il ne pouvait encore se défaire de cette habitude bourgeoise, il lui dit: «Ah! çà, Joséphine, je serai jaloux! Vous avez des projets! Pourquoi donc es-tu si belle aujourd'hui?
--Je sais que tu aimes que je sois en blanc... et j'ai mis une robe blanche: voilà tout.
--Eh bien! si c'est pour me plaire, tu as réussi.»
Et il l'embrassa encore une fois.
--«Avez-vous vu la nouvelle princesse?» me demanda le premier Consul à dîner.
Je répondis affirmativement, et j'ajoutai qu'elle devait venir le soir même pour faire sa visite de noce à madame Bonaparte et lui être présentée par son mari.
--«Mais c'est chose faite, dit le premier Consul... D'ailleurs Joséphine est sa belle-soeur.
--Oui, général, mais elle est aussi femme du premier magistrat de la France.
--Ah! ah! c'est donc comme étiquette que cette visite a lieu? et qui donc en a tant appris à Paulette? ce n'est pas le prince Borghèse.»
Il dit ce mot avec une expression qui traduisait l'opinion qu'il s'était déjà formée de cet homme, qui, tout prince qu'il était, montrait plus de vulgarité qu'aucun _transtévérin_ de Rome[24].
[Note 24: Les Transtévérins ou hommes au-delà du Tibre sont très-beaux, mais tout à fait communs. C'est dans les Transtévérines que les peintres retrouvent encore les vraies madones de Raphaël.]
--«Ce n'est pas Paulette qui d'elle-même aura eu cette pensée...» Il se tourna alors vers moi.
«Je suis sûr que c'est chez votre mère qu'on lui a dit cela?»
C'était vrai. C'était madame de Bouillé[25] qui le lui avait dit. J'en convins, et la nommai au premier Consul...
[Note 25: Mère de madame de Contades. Elle entendait à ravir tout ce qui tenait à l'étiquette de la cour. J'ai rapporté ce fait pour montrer à quel point Bonaparte attachait de l'importance à ces sortes de choses.]
--«J'en étais sûr,» répéta-t-il avec un accent de satisfaction qui disait que certainement il aurait recours à cette noblesse, qu'il n'aimait pas comme homme d'État, mais dont il ne pouvait se refuser à reconnaître la nécessaire influence dans une société élégante, et surtout dans une cour.
Quoiqu'on demeurât beaucoup plus de temps à table depuis qu'on y était servi avec tout le luxe royal, il était à peine huit heures lorsqu'on en sortit. Le premier Consul se promena quelque temps en attendant sa soeur qu'il voulait voir arriver dans toute sa gloire de princesse et de jolie femme; mais à huit heures et demie il perdit patience et s'en fut travailler dans son cabinet.
Madame Borghèse avait préparé son entrée pour produire de l'effet. Redoutant l'inégalité de son frère, qui souvent se mettait à table à huit heures et demie, elle ne voulut prudemment arriver qu'à neuf heures passées, ce qui lui fit manquer le premier Consul.
Elle avait voulu frapper depuis le vestibule jusqu'au salon, tous deux inclusivement. Elle était venue dans une magnifique voiture chargée des armoiries des Borghèses: cette voiture, attelée de six chevaux, avait trois laquais portant des torches... un piqueur en avant et un garçon d'attelage en arrière, l'un et l'autre ayant aussi une torche, complétaient cette magnificence encore fort inconnue, en France, pour la génération alors au pouvoir.
Lorsque le prince et la princesse arrivèrent à la porte du salon consulaire, l'huissier, préludant à l'Empire, ouvrit les deux battants et dit à haute voix:
«_Monseigneur_ le prince et madame la princesse Borghèse.»
Nous nous levâmes toutes à l'instant. Joséphine se leva aussi; mais elle demeura immobile devant son fauteuil et laissa la princesse avancer jusqu'à elle et traverser ainsi une grande partie du salon. Mais la chose lui fut plutôt agréable qu'autrement, par une raison que je dirai plus tard, et à laquelle on ne s'attend guère.
Elle était en effet _resplendissante_, comme elle l'avait annoncé: sa robe était d'un magnifique velours vert, mais d'un vert doux et point tranchant. Le devant de cette robe et le tour de la jupe étaient brodés en diamants, non pas en _strass_, mais en _vrais_ diamants, et les plus beaux qu'on pût voir[26]. Le corsage et les manches en étaient également couverts, ainsi que ses bras et son cou. Sur sa tête était un magnifique diadème où les plus belles émeraudes que j'aie jamais vues étaient entourées de diamants; enfin, pour compléter cette magnifique parure, la princesse avait au côté un bouquet composé de poires d'émeraudes et de poires en perles d'un prix inestimable. Maintenant, qu'on se figure l'être fantastique de beauté qui était au milieu de toutes ces merveilles, et on aura une imparfaite idée encore de la princesse Borghèse entrant dans le salon de Saint-Cloud le soir de _sa présentation_, comme elle-même le disait!
[Note 26: _Le trésor_ de la famille Borghèse, comme eux-mêmes l'appelaient, était estimé plus de trois millions. Madame Leclerc avait déjà de beaux diamants à elle en propre, et le prince Borghèse avait ajouté pour plus de trois cent mille francs à ceux de sa famille pour ce mariage.]
Je connaissais et la toilette, et les trésors, et la beauté; cependant, je l'avoue, je fus moi-même surprise par l'effet que produisit la princesse à son entrée dans le salon. Quant à son mari, il fut là ce qu'il fut toujours depuis, le premier chambellan de sa femme...