Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 3

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Le salon de madame Bonaparte aux Tuileries, lorsqu'elle y vint le 30 pluviôse, n'était pas encore formé, quelque désir qu'en eût le premier Consul. Madame de la Rochefoucault, petite bossue, bonne personne, quoique spirituelle, et parente, je ne sais comment, de madame Bonaparte; madame de la Valette, douce, bonne, toujours jolie en dépit de la petite vérole et du monde qui la trouvait encore trop bien malgré son malheur; madame de Lameth, sphérique et barbue, deux choses peu agréables pour des femmes, mais bonne et spirituelle, ce qui leur va toujours bien; madame Delaplace faisant tout géométriquement, jusqu'à ses révérences pour plaire à son mari; madame de Luçay, madame de Lauriston, bonne, toujours égale dans son accueil et généralement aimée; madame de Rémusat, femme supérieure et d'un grand attrait pour qui la savait comprendre; madame de Thalouet qui se rappelait trop qu'elle avait été jolie et pas assez qu'elle ne l'était plus; madame d'Harville, impolie par système et polie par hasard, voilà les femmes qui formèrent d'abord le cercle le plus habituel de Joséphine à l'époque du Consulat _préparatoire_, ainsi que j'appelle le Consulat de l'année 1800 et de 1801. Mais quelques mois après, les généraux qui entouraient le premier Consul se marièrent et leurs femmes arrivèrent aux Tuileries pour y préluder aux dames du palais. Alors ce qu'on pouvait appeler la cour consulaire changea d'aspect. Toutes étaient jeunes et plutôt jolies qu'autrement; car la jeunesse a du moins cet avantage de n'avoir jamais une laideur entière; mais d'ailleurs, bien loin de là, les jeunes femmes qui devenaient _les grandes dames_ de la cour consulaire étaient même charmantes. Madame Lannes était alors dans la fleur de cette beauté vraiment digne d'admiration, qui du reste fut connue en Europe comme elle devait l'être. Madame Lannes était bonne, elle avait un esprit juste et sans aigreur qui me plaisait; nos maris étaient frères d'armes; nous nous convînmes aussi, et depuis l'instant de notre entrée à la cour des Tuileries jusqu'au moment où nous l'avons quittée, nos relations furent toujours bienveillantes et amicales; venait ensuite madame Savary (mademoiselle de Faudoas, parente de l'Impératrice); madame Savary était une fort belle personne, mais ayant la malheureuse manie de ne pas vouloir être brune, ce qui lui faisait faire des choses tout à fait contraires à sa beauté; elle était bien faite, fort élégante, quoique un peu poupée de la foire lorsqu'elle entrait dans un bal. L'un des frères d'armes de nos maris s'était aussi marié, mais il n'avait pas fait comme eux, en ce que les autres s'étaient presque tous mariés par amour et avaient conséquemment épousé de jolies femmes; mais lui avait pris pour sa compagne de route en ce monde une de ces héritières à figure désagréable et peu courtoise... à figure d'héritière enfin, car ce mot dit tout. Ce n'eût été que peu de chose encore; mais le caractère accompagnait la désagréable figure et ne la démentait en rien: impolie et violente, la jeune héritière ne fut jamais aimée dans le monde ni dans son intérieur, où elle rendait son mari malheureux, tandis qu'il méritait d'être le plus heureux des hommes.

Madame Mortier, aujourd'hui duchesse de Trévise, n'avait rien du portrait que je viens de tracer: elle avait au contraire une extrême douceur et son commerce était si facile et si doux qu'on l'aimait en la connaissant. Le général Mortier commandait alors la 1re division militaire, et ses fréquents rapports avec Junot, qui était commandant de Paris, me mettant à même de beaucoup voir madame Mortier, j'ai pu me convaincre par moi-même de la vérité du portrait que j'en donne.

Une agréable femme aussi qui vint au milieu de nous vers ce temps-là, ce fut madame Bessières (duchesse d'Istrie); elle était gaie, bonne, égale, jolie, d'une politesse prévenante, de bonne compagnie, ce qui faisait qu'on lui savait gré d'avance, parce qu'il était visible qu'elle le faisait par un mouvement attractif: j'ai toujours distingué et aimé madame Bessières, et depuis tant d'années écoulées, sa vie noble et pure justifie le bien qu'on a toujours dit et pensé d'elle.

Chaque jour notre cercle s'agrandissait; le premier Consul forçait au mariage.

«Mariez-vous, disait-il à tous les officiers généraux, même aux colonels; mariez-vous et recevez du monde. Ayez _un salon_.»

C'était son mot.

La société des Tuileries était donc alors la base sur laquelle s'établissaient toutes celles qui se formaient à Paris; il y avait bien de la confusion, et rarement un dîner, une grande réunion du soir avaient lieu, sans qu'un événement plus ou moins plaisant prêtât à rire aux bonnes âmes qui étaient appelées à ces premières fêtes qui ressemblent bien peu à celles qui suivirent, non-seulement sous l'Empire, mais dans les années 1802 et 1803.

La Malmaison était un lieu dans lequel on essayait tout ce qu'on voulait faire passer comme innovation à ces coutumes vulgaires, qui avaient pris d'autant plus d'empire sur nous pendant la Révolution, qu'elles étaient faciles et peu gênantes; mais combien nous en avons ri plus tard, lorsque toute l'étiquette fut imposée, non-seulement aux habitants des Tuileries, mais à ceux de cette même Malmaison et de Saint-Cloud! la Malmaison, surtout, qui ne retrouva jamais au reste ses premiers beaux jours.

Qui croirait que, la première année du Consulat, on craignît d'être attaqué sur la route de la Malmaison à Paris? Ne semble-t-il pas entendre raconter une histoire du moyen âge lorsque la société était encore dans l'enfance. Il est pourtant vrai que ces craintes existaient; et, de plus, qu'elles étaient fondées... On redoutait deux dangers: celui d'être compris dans une tentative sur le premier Consul, et d'être attaqué par les voleurs qui étaient en grand nombre, et on le savait, dans ces carrières qui, alors, étaient ouvertes et se trouvaient à gauche de la route en venant de Paris entre le Chant-du-Coq et Nanterre. Voici un fait assez curieux.

Nous répétions les _Folies amoureuses_ de Régnard; le premier Consul avait demandé ce spectacle et le désirait beaucoup. Bourrienne, qui jouait admirablement les rôles à manteaux, remplissait celui d'Albert, moi celui d'Agathe, madame Murat, malgré son terrible accent à cette époque de sa vie, celui de Lisette, monsieur d'Abrantès celui d'Eraste, et monsieur Didelot, excellent dans l'emploi des Monrose, faisait Crispin; mais la pièce était d'autant plus difficile à faire marcher que nous avions des acteurs qui jouaient si mal, qu'en vérité c'était la plus burlesque des représentations que de les voir seulement à une répétition. Dugazon, qui était mon répétiteur, me disait avec son cynisme ordinaire:

«Ah ça! pourriez-vous me dire quelle est la loi qui LA force à jouer la comédie?»

Quoi qu'il en soit enfin, la pièce allait lentement et mal, parce que, lorsqu'un principal rôle est rempli par une personne sans mémoire, disant à contre-sens, ricanant lorsqu'elle se trompait, ce qui arrivait souvent et n'était pas drôle du tout, ricanant pour sourire, même lorsqu'il faut du sérieux, alors la pièce va mal et ne va même pas du tout; en conséquence nous répétions, nous répétions, nous répétions toujours, et nous ne nous en trouvions pas plus avancés: enfin on déclara qu'on ne pouvait demeurer d'une manière fixe à la Malmaison et qu'on viendrait répéter de Paris. Cela se fit en effet. M. d'Abrantès avait une sorte de tilbury à deux chevaux, dans lequel on faisait la route en moins d'une heure. Les chevaux qui étaient attelés à cette petite voiture étaient d'une vitesse extrême: surtout lorsque devant eux courait un piqueur qui faisait ranger une multitude de petites charrettes de maraîchers retournant à leurs villages vers le soir, à l'heure où nous revenions à Paris pour dîner: on était alors à la fin de l'hiver.

Un jour, il était plus tard que jamais (ce qui était difficile), parce que la répétition avait été encore plus mal que de coutume: il était six heures; nous avions du monde à dîner et nous avions hâte d'arriver à Paris; Junot pressait donc ses chevaux de la voix et du fouet, et nous parcourions la route avec la rapidité du vent.

Maintenant, pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut savoir que M. d'Abrantès avait alors une livrée exactement semblable à celle du premier Consul, pour la couleur de l'habit, qui était verte. La seule différence entre elles, c'est que la livrée du premier Consul n'avait ni collet, ni parements d'une autre couleur, et que celle de M. d'Abrantès en avait en drap cramoisi; mais on comprendra facilement qu'au mois de mars, à six heures du soir, on puisse ne voir d'abord à vingt pas que la couleur de l'habit du piqueur. Derrière nous venait un petit groom également habillé de vert[15].

[Note 15: Il est évident que l'homme qui s'élança au-devant du tilbury a été trompé par la couleur de la livrée et qu'il nous a pris pour le premier Consul, qui revenait quelquefois seul, avec Joséphine ou Bourrienne, n'ayant qu'un ou deux piqueurs. Depuis ce jour-là cela n'arriva plus.

Cet événement ne se trouve pas rapporté dans mes Mémoires, parce qu'alors on me dit que dans l'intérêt de l'Empereur il ne fallait pas parler du grand nombre de tentatives faites contre lui: plus éclairée moi-même depuis lors, je crois que la vérité _tout entière_ est ce qui vaut le mieux touchant un homme comme Napoléon.]

Nous allions donc rapidement, ainsi que je l'ai dit, lorsque tout à coup, au moment où nous passions devant les carrières qui existaient alors entre le Chant-du-Coq et Nanterre, une masse quelconque vint se jeter au-devant des chevaux, lorsqu'ils étaient lancés avec le plus de vitesse... Ils s'arrêtèrent... Je poussai un cri, et M. d'Abrantès articula quelques paroles violemment accentuées. Tout cela fut prompt et n'eut que la durée d'un éclair. Lorsque le vertige produit par la rapidité de la course et le choc que nous venions d'éprouver fut dissipé, nous vîmes à côté du tilbury un grand homme couvert d'une redingote très-ample, ayant sur la tête un chapeau rond qui lui cachait le haut du visage. À quelques pas de la route, sur la droite, on distinguait deux ou trois autres individus...

--«Qui êtes-vous?» dit M. d'Abrantès à l'homme qui était le plus près de nous. Mais au lieu de nous répondre, le grand homme, après l'avoir considéré aux dernières lueurs du crépuscule, s'écria:

--«Ce n'est pas le premier Consul!...

--Que lui vouliez-vous?» s'écria M. d'Abrantès, comme cet homme s'éloignait à grands pas pour rejoindre ses compagnons.

L'homme s'arrêta, et fut quelques secondes avant de répondre; enfin il se retourna et dit:

--«Lui remettre une pétition.»

Et lui et ses camarades disparurent dans la profondeur des carrières.

M. d'Abrantès réfléchit un moment; puis, appelant son groom:

--«Cours après, Étienne, lui dit-il, et donne-lui ordre de venir me rejoindre à la Malmaison, où je retourne.»

En effet le piqueur, qui n'avait pu entendre, avait toujours galopé et devait être loin. Cependant le groom le rejoignit.

Au moment où le général Junot allait faire tourner ses chevaux, il s'arrêta.

--«Que diable peuvent-ils avoir jeté sous les jambes des chevaux?» dit-il en se penchant pour mieux voir une grande masse brune qui était sur la route...

C'était une immense bourrée. En la voyant nous fûmes étonnés qu'elle n'eût pas fait trébucher les chevaux. M. d'Abrantès était dans une extrême agitation.

--«Les misérables!...» s'écriait-il par moment.

Arrivés dans la cour, où déjà il y avait deux factionnaires à cheval, deux hommes de la belle garde consulaire, Junot appela un valet de pied pour demeurer auprès des chevaux, que ma main n'aurait pu contenir en repos, et il fut trouver le premier Consul, qui, en effet, était encore dans son cabinet.

Je demeurai à peu près dix minutes seule; au bout de ce temps, j'entendis une voix m'appeler: c'était celle de Duroc.

--«Venez, me dit-il; le premier Consul veut vous parler...

--Eh mon Dieu! que me veut-il?...

--Je ne sais, mais venez.»

Il me fit faire le tour par le jardin, et j'entrai dans le cabinet du premier Consul, sanctuaire impénétrable, où tant de grandes choses furent conçues pour la gloire de la France.

Il était en ce moment dans la pièce faite comme une tente qui se trouve encore sous la même forme, malgré l'horrible dégradation de la maison... oh!... cette dégradation est la honte de la France!... Quel est le peuple qui n'élèverait un monument à cette place!... Tous le feraient... et nous!... Nous demeurons inactifs!...

Le premier Consul était avec Cambacérès, Bourrienne et Junot. Après m'avoir introduite, Duroc allait se retirer: le premier Consul le rappela.

--«Madame Junot, me dit Bonaparte avec une expression sérieuse, mais dans laquelle il y avait de la bonté, je vous ai fait dire de venir ici, pour que votre version puisse être une clarté de plus à celle de Junot; car j'avoue que ce qu'il me dit me paraît bien étonnant.»

Je racontai la chose telle qu'elle venait de se passer, bien certaine que Junot l'aurait racontée comme moi. Le premier Consul dit à Cambacérès:

--«C'est bien cela!... Et cet homme prétendait avoir une pétition à me remettre?

--En effet, il avait un papier plié à la main, dis-je; je l'ai vu lorsqu'il était auprès de nous.

--Avez-vous distingué ses traits? me demanda Bonaparte.

--L'ensemble de sa personne, oui, général; mais pas du tout les traits de son visage: son chapeau lui couvrait non seulement les yeux, mais toute la partie supérieure de la figure.

--Et quelle est sa tournure?

--Celle d'un homme fort grand et maigre.

--Plus grand que Bourrienne?

--Oui. Mais ensuite je puis me tromper: il était tard et j'étais mal placée pour juger de la proportion juste d'une taille.

Pour dire la vérité, je tremblais de frayeur en pensant que mon dire allait peut-être faire arrêter un homme. Pour m'encourager, je devais me dire que cet homme était un misérable et en voulait à la vie de celui que nous adorions comme notre idole.

Le premier Consul me fit répéter l'histoire trois fois. Je ne me servis que des mêmes termes chaque fois: cette exactitude lui fit plaisir.

--«Écoutez, me dit-il en m'amenant par le bout de l'oreille à l'autre bout de la chambre, gardez-vous bien de répéter un mot de tout cela à Joséphine et à mademoiselle Hortense. Ceci est _une défense_, entendez-vous bien; mais vous comprenez jusqu'où elle va?... Me comprenez-vous, vous dis-je?...»

Je le regardai en silence, quoique je le comprisse: ce silence lui donna de l'humeur.

--«Je veux parler de votre mère, de Lucien, de Joseph... En résumé, je vous demande le silence pour la maison de la rue Sainte-Croix comme pour toutes les autres; promettez-le-moi.

--Eh bien!... je vous le promets, général.

--Votre parole d'honneur!

--Ma parole d'honneur! répondis-je en riant de ce qu'il exigeait une telle assurance de la part d'une femme.

--Pourquoi riez-vous? C'est mal. Donnez-moi votre parole, et sans rire.

--Général, plus vous me recommanderez de ne pas rire, et moins j'attraperai mon sérieux. Vous riez si peu, que cela doit vous réjouir le coeur de voir rire.»

Il me regarda.

--«Vous êtes une singulière personne, dit-il... Ainsi vous promettez...

--Je le promets...

--C'est bien! Allons dîner: vous resterez avec Junot.

--Mais, général, nous avons du monde...

--Eh bien! ils dîneront sans vous.»

Il appela Junot et lui parla un moment à l'oreille, et Junot écrivit deux lettres que son piqueur porta sur l'heure à Paris.

--«Allons, dit le premier Consul, maintenant il faut dîner. Allez tous dans le salon et ne parlez de rien. Je vous suis dans l'instant.

--Et que faudra-t-il que je dise pour motiver mon retour?» m'écriai-je fort embarrassée de ma responsabilité. Mais Bonaparte était déjà rentré avec M. d'Abrantès et Bourrienne dans son cabinet intérieur[16], et Cambacérès, exact à l'ordre, comme s'il fût né caporal, me disait à chaque instant, en me tirant par le bras:

«Allons donc au salon...»

[Note 16: Celui qui est au bout du château contre le petit pont.]

Et enfin il fit tant qu'il m'y entraîna presque de force.

Je peindrais difficilement la surprise dans laquelle tout le monde fut de mon retour.

«Grand Dieu! que vous est-il donc arrivé?... Qu'est-il survenu?...

--Mais rien du tout que je sache, répondis-je: le premier Consul a fait courir après le général Junot, pour qu'il revînt, et me voilà...

--Tant mieux, tant mieux! me dit Eugène; vous nous verrez répéter _le Collatéral_?

--Oui, que nous ne savons pas, dit Hortense[17].

[Note 17: Elle devait faire le rôle de la Créole, mais je crois qu'une grossesse l'en empêcha et que ce fut madame Davoust qui prit le rôle, et qui jouait bien mal, autant que je puis me le rappeler.]

--Eh bien! elle passera sa soirée avec nous, reprit gracieusement Joséphine[18]; il n'y pas grand mal de faire trêve un jour à une répétition...

[Note 18: Le voyage de madame Bonaparte à Plombières n'avait pas eu lieu à cette époque, et nous étions au mieux, le premier Consul et moi. Qu'on voie le détail de cette scène, dont, au reste, le souvenir l'a suivi à Sainte-Hélène, dans le quatrième volume de mes Mémoires, 1re édition.]

--Citoyen Cambacérès, auriez-vous faim? dit d'une voix forte le premier Consul en entrant dans le salon appuyé sur le bras de Junot.

--Mais, général, il est permis de dire que oui, répondit Cambacérès, et il montrait l'aiguille d'une magnifique pendule du temps de madame Dubarry, qui marquait sept heures et demie.

--Bath! Qu'est-ce que fait l'heure?... Je suis levé depuis cinq heures du matin, moi, eh bien! j'attends patiemment... tandis que vous qui vous êtes levé, j'en réponds, à dix heures, vous vous plaignez d'attendre une heure! qu'est-ce qu'une heure?

Les deux portes s'ouvrirent, et on annonça qu'on avait servi...

Le premier Consul passa le premier et _seul_. Cambacérès donna la main à madame Bonaparte... tout le monde suivit sans aucun ordre. Le premier Consul s'assit d'abord et nomma, pour être auprès de lui, sa belle-fille et moi...

Le dîner fut gai; il y avait cependant de quoi être au moins soucieux; M. d'Abrantès était pensif, Duroc également; quant à Bourrienne il ne dînait jamais avec le premier Consul; il retournait toujours à Ruel pour dîner, afin d'avoir à lui ce moment de liberté, et le passer avec sa famille qu'il voyait à peine.

J'ai dit que le premier Consul était ce même jour d'une grande gaieté, voulait-il éloigner toute pensée de ceux qui l'entouraient d'un danger auquel il aurait échappé, ou voulait-il faire parvenir à ceux qui le menaçaient combien la crainte pouvait peu sur son âme? Qu'elle était la plus dominante de ces deux idées? Peut-être toutes deux avaient-elles de la puissance sur son âme? je le croirais du moins, parce qu'il me dit très-bas au moment où l'on allait se lever de table:

--«Vous voyez que les méchants ne peuvent rien sur moi... ils n'ont pas même le pouvoir de me faire craindre...

--Ah! lui répondis-je, ayez toujours de la confiance en Dieu! il vous doit à la France pour son bonheur!

--Vraiment! le pensez-vous?

--N'est-ce pas ainsi que pensent tous les miens?.. tous ceux que j'aime au moins?

--Ah! votre frère, votre mari... mais ensuite... votre beau-frère est tout à Lucien... votre mère également n'aime que Lucien et Joseph... mais moi, c'est différent...»

Je me retournai vers Eugène qui était à ma droite et je lui parlai de son rôle. Il me répondit avec un sourire de malice qui ne disparut pas de ses lèvres, lorsque abandonnant une phrase à peine commencée, je me tournai subitement vers le premier Consul... C'est qu'il venait de me pincer au bras gauche avec une telle violence que j'en eus le bras encore noir quinze jours après...

--«Voulez-vous me faire l'honneur de me répondre, lorsque je vous parle? me dit-il moitié fâché, moitié riant de voir ma figure sérieuse qui voulait être en colère...

--Mais je vous ai dit, général, que jamais je ne vous répondrais lorsqu'il serait question de ma mère parce qu'alors nous ne nous entendons pas...

--C'est vrai; vous m'avez donné votre _ultimatum_ à ce sujet-là. À propos de mère et de fille, voyez-vous souvent madame Moreau et la famille Hulot?

--Non, général.

--Comment, non!

--Non, général.

--Comment! votre mère n'est pas très-liée avec madame Hulot?

--Jamais elle ne lui a parlé; et de plus, elles ne vont pas l'une chez l'autre.

--Comment donc alors votre frère a-t-il dû épouser mademoiselle Hulot?

--Des amis communs en avaient eu la pensée mais mon frère ne voulut pas revenir d'Italie pour conclure un mariage de convenance, quelque jolie que fût la future, et les choses n'allèrent jamais plus loin. En vérité j'admire, général, comme vous êtes bien informé!»

L'expression moqueuse avec laquelle je lui dis ce peu de mots lui fit faire un mouvement:

--«Connaissez-vous madame Moreau? me demanda-t-il.

--Je l'ai vue dans le monde où nous allions ensemble comme jeunes filles.

--N'est-elle pas fort habile en toutes choses?

--Oui, je sais qu'elle danse remarquablement: Steibelt, qui est mon maître comme le sien, m'a dit qu'après madame Delarue-Beaumarchais mademoiselle Hulot était la plus forte de ses écolières; elle peint la miniature; elle sait plusieurs langues, et, de plus, elle est fort jolie.

--Oh! de cela j'en puis juger comme tout le monde, et je ne le trouve pas. Elle a une figure en casse-noisette, une expression méchante et en tout une enveloppe déplaisante.»

Depuis qu'il était question de madame Moreau il parlait très-haut et tout le monde écoutait: madame Bonaparte sourit, et avec sa bonté ordinaire, car sa bonté, pour être banale, n'était pas moins de la bonté, elle dit doucement:

--«Tu ne l'aimes pas, et tu es injuste.

--Sans doute je ne l'aime pas, et cela, par une raison toute simple, c'est qu'elle me hait, ce qui est plus fort que de ne pas m'aimer; et cela pourquoi?.. Elle et sa mère sont les deux mauvais anges de Moreau: elles le poussent à mal faire... et c'est sous leur direction qu'il fait toutes ses fautes... Qui croiriez-vous, dit le premier Consul à Cambacérès, lorsqu'on fut de retour dans le salon, qui croiriez-vous que Joséphine me donna l'autre jour pour convive à dîner?... madame Hulot!... Madame Hulot!... à la Malmaison!

--Mais, dit madame Bonaparte, elle venait en conciliatrice, et...

--En conciliatrice!... Elle? madame Hulot?... Ma pauvre Joséphine, tu es bien crédule et bien bonne, ma chère enfant!...»

Et prenant sa femme dans ses bras, il l'embrassa trois ou quatre fois sur les joues et sur le front, et finit en lui pinçant l'oreille avec une telle force qu'elle jeta un cri... Bonaparte poursuivit:

--«Je te dis que ce sont deux méchantes _femmelettes_, et que cette dernière impertinence de madame Hulot mérite une correction. Bien loin de là, voilà que tu l'accueilles et lui fais politesse.

--Qu'a-t-elle donc fait? se hasarda à demander Cambacérès qui sommeillait dans un fauteuil, après avoir pris son café.

--Mon Dieu, dit madame Bonaparte, madame Moreau voulait voir Bonaparte: elle est venue trois ou quatre fois aux Tuileries sans y parvenir, et l'humeur s'en est mêlée...

--Et Joséphine, qui ne vous dit pas tout, ne vous dit pas aussi que la dernière fois madame Hulot dit en se retirant: _Ce n'est pas la femme du vainqueur d'Hohenlinden qui doit faire antichambre... Les directeurs eussent été plus polis._ Ainsi madame Hulot regrette le beau règne du Directoire, parce que le _chef de l'État_ ne peut disposer du temps qu'il donne à des travaux sérieux pour bavarder avec des femmes!... Et toi, tu es assez simple pour chercher à calmer l'irritation que ces méchantes femmes ont éprouvée, et qui n'est autre chose que de la colère!...»

Joséphine, qui s'était éloignée du premier Consul lorsqu'il lui avait pincé l'oreille, revint auprès de lui et passant un bras autour de son cou, elle posa sa tête gracieusement sur son épaule. Napoléon sourit et l'embrassa. Il avait résolu d'être charmant ce jour-là, et il le fut en effet.