Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 20

Chapter 203,736 wordsPublic domain

Les femmes de l'intimité de la duchesse de Bassano étaient toutes fort jolies, et plusieurs d'entre elles étaient même très-belles. C'étaient madame de Barral[136], madame d'Helmestadt[137], madame Gazani[138], madame d'Audenarde la jeune[139], madame de d'Alberg[140], madame Des Bassayns de Richemond[141], madame Delaborde[142], madame de Turenne[143], madame Regnault-de-Saint-Jean-d'Angely[144], et beaucoup d'autres encore; mais celles-là n'étaient pas de l'intimité de la semaine. Il y avait après cela d'autres salons dont je parlerai et qui avaient également leurs habitudes. Quant aux hommes, les plus intimes étaient M. de Montbreton[145], M. de Rambuteau[146], M. de Fréville, M. de Sémonville, M. de Valence, M. de Narbonne[147], M. de Ségur[148], M. Dumanoir[149], M. de Bondy[150], M. de Sparre, M. de Montesquiou[151], M. de Lawoëstine, M. de Maussion. Puis venaient ensuite les hommes de lettres, parmi lesquels il y avait une foule d'hommes d'une haute distinction comme esprit et comme talent; comme génie littéraire, c'était autre chose; il y en avait deux à cette époque; mais le pouvoir les avait frappés de sa massue et les deux génies ne chantaient plus pour la France; l'un était Chateaubriand, l'autre madame de Staël!...

[Note 136: Mademoiselle de Mondreville mariée à M. de Barral, beaucoup plus âgé qu'elle, au point d'être pris pour son père, remariée aujourd'hui au comte Achille de Septeuil, et dame pour accompagner la princesse Pauline.]

[Note 137: Fille de M. de Cetto, ministre de Bavière; elle était ravissante de fraîcheur, de jeunesse et de grâce.]

[Note 138: Appelée la _belle Génoise_, lectrice de l'Impératrice, puis ayant le rang de dame du palais, on ne sait trop comment, ou plutôt on le sait.]

[Note 139: Mademoiselle Dupuis, dont la mère était créole de l'Île-de-France, et dame pour accompagner la reine Julie d'abord, et puis ensuite madame mère.]

[Note 140: Mademoiselle de Brignolé, dont la mère était dame du palais; jolie, mais l'air d'un serin effaré.]

[Note 141: Mademoiselle Mourgues, dont le père a été ministre de Louis XVI en 1790 ou 91, pendant vingt-quatre heures; et belle-soeur de M. de Villèle.]

[Note 142: Ravissante femme comme on peut le voir encore aujourd'hui. Elle était veuve du baron de Giliers, et elle épousa en secondes noces le comte Alexandre de Laborde.]

[Note 143: Riche héritière qui, sans être ni laide ni jolie, épousa M. de Turenne. Elle n'avait pas de jambes, ou, du moins, étaient-elles si courtes qu'elles étaient comme absentes.]

[Note 144: Elle n'était attachée à aucune maison, mais fort aimée de nous toutes.]

[Note 145: Écuyer de la princesse Pauline.]

[Note 146: Chambellan de l'Empereur, gendre de M. de Narbonne.]

[Note 147: Aide-de-camp de l'Empereur.]

[Note 148: Grand-maître des cérémonies.]

[Note 149: Chambellan de l'Empereur.]

[Note 150: Chambellan de l'Empereur.]

[Note 151: Grand chambellan.]

Chez la duchesse de Bassano, on voyait dans la même soirée Andrieux, dont le charmant esprit trouve peu d'imitateurs, pour nous donner de petites pièces remplies de sel vraiment attique et de comique; Denon, laid, mais spirituel et malin comme un singe; Legouvé, qui venait faire entendre, dans le salon de son ancien ami, le chant du cygne, au moment où sa raison allait l'abandonner; Arnault, dont l'esprit élastique savait embrasser à la fois l'histoire et la poésie, et contribuait si bien à l'agrément de la conversation à laquelle il se mêlait; Étienne, l'un des hommes les plus spirituels de son époque. Ses comédies et ses opéras avaient déjà alors une réputation tout établie, qui n'avait plus besoin d'être protégée; mais Étienne n'oubliait pas que le duc de Bassano avait été son premier protecteur, et ce qu'il pouvait lui donner, comme reconnaissance, le charme de sa causerie, il le lui apportait. On voyait aussi, dans les réunions du duc de Bassano, un vieillard maigre, pâle, ayant deux petites ouvertures en manière d'yeux, une petite tête poudrée sur un corps de taille ordinaire, habillé tant bien que mal d'un habit fort râpé, mais dont la broderie verte indiquait l'Institut: cet homme, ainsi bâti, s'en allait faisant le tour du salon, disant à chaque femme un mot, non-seulement d'esprit, mais de cet esprit comme on commence à n'en plus avoir. Il souriait même avec une sorte de grâce, quoiqu'il fût bien laid.

--«Qu'est-il donc?» demandaient souvent des étrangers, tout étonnés de voir cette figure blafarde, enchâssée dans sa broderie verte, faire le charmant auprès des jeunes femmes... Et ils demeuraient encore bien plus surpris, lorsqu'on leur nommait le chantre d'_Aline_, reine de Golconde, le chevalier de Boufflers!... Gérard et Gros étaient aussi fort assidus chez M. de Bassano, ainsi que Picard, Ginguené, Duval, et toute la partie comique et dramatique, comme aussi la plus sérieuse de l'Institut, c'étaient Visconti, Monge, Chaptal, qui alors n'était plus ministre; Lacretelle, dont le caractère avait alors un éclat remarquable; Ramond, dont l'esprit charmant a su donner un côté romantique à une étude stérile, et dont les notes, aussi instructives qu'amusantes, font lire, pour elles seules l'ouvrage auquel elles sont attachées[152]. Combien je me rappelle avec intérêt mes courses avec lui dans les montagnes de Baréges, la première année où j'allai dans les Pyrénées! Cet homme faisait parler la science comme une muse. Il y avait de la poésie vraie dans ses descriptions, et pourtant il embellissait sa narration. Je ne sais comment il faisait, mais je crois en vérité que j'aimais autant à l'entendre raconter ses courses aventureuses, que de les faire moi-même.

[Note 152: _Lettres sur la Suisse_, par William Coxe, avec les notes par Ramond.]

Il était, comme on le sait, très-petit, maigre, souffrant et ne pouvant pas supporter de grandes fatigues. Un jour, il était à Baréges, chez sa soeur, madame Borgelat; tout à coup il dit à Laurence, son guide favori:

--«Laurence, si tu veux, nous irons faire une découverte?»

Le montagnard, pour toute réponse, fut prendre son bâton ferré, ses crampons, son croc, son paquet de cordes et son bissac, sans oublier sa belle tasse de cuir[153] et sa gourde bien remplie d'eau-de-vie, et les voilà tous deux en marche.

[Note 153: Elle fut remplacée par une belle tasse en argent que lui donna M. Ramond pour cette course au pic du Midi. Ces tasses servent aux guides des glaciers pour faire fondre de la neige, à laquelle ils mêlent de l'eau-de-vie ou tout autre spiritueux, pour éviter de boire l'eau trop _crue_ des glaciers.]

--«Sais-tu où je te mènes, Laurence?

--Non, monsieur; ça m'est égal. Là où vous irez, j'irai.

--Nous allons essayer de gravir jusqu'au sommet du pic du Midi.

--Ah! ah! fit le montagnard.

--Tu es inquiet?

--Moi!... non... ce n'est pas pour moi... Mais vous, monsieur Ramond, comment que vous ferez pour monter sur cette maudite montagne que personne ne peut gravir?... J'ai peur pour vous.»

Ramond sourit. Lui aussi avait bien quelques inquiétudes sur la manière dont il s'en tirerait. Mais il y avait un stimulant dans sa résolution spontanée, qui le portait à faire ce qu'il n'eût pas fait, peut-être, à cette époque de l'année, avec sa mauvaise santé.

Il y avait alors à Saint-Sauveur et à Cauterêts, ainsi qu'à Baréges, une foule de buveurs d'eau, dont le plus grand nombre étaient de Paris. Parmi ceux-ci étaient la duchesse de Chatillon et M. de Bérenger, qu'elle épousa depuis. Ce monsieur de Bérenger avait une manie que rien ne pouvait lui faire perdre, même le mauvais résultat de ses courses. Il grimpait toujours, n'importe où il allait. Un jour, il dit devant Ramond, que certainement le pic du Midi était une bien belle montagne, mais pour celui qui aurait eu le courage de monter _jusqu'au sommet_. Ce que voulait Ramond, c'était de vérifier une dernière fois l'exactitude de ses découvertes. Cependant, cette sorte de provocation, de la part du jeune élégant parisien, lui donnait comme un tourment vague qui l'obsédait la nuit comme le jour. Enfin, il partit, comme on l'a vu, avec Laurence, mais cachant son voyage à M. de Bérenger. Arrivé sur le pic du Midi, à l'heure nécessaire pour voir le lever du soleil[154], Ramond commença ses expériences; et, lorsque tout fut terminé, il voulut essayer de gravir jusqu'à cette petite plate-forme qui termine le pic, comme le savent tous ceux qui ont été le plus haut possible; mais la force lui manqua. Cependant, il en avait un bien grand désir et sa volonté était ferme habituellement... ce qui prouve qu'elle n'est pas tout, cependant...

[Note 154: Tous ceux qui ont été dans les Pyrénées savent combien le spectacle qu'on a sur le pic du Midi, au lever du soleil, est admirable.]

--«Vingt pieds! disait Laurence, et dire que vous ne pouvez pas monter là, monsieur Ramond... vous!...

Ramond enrageait encore plus que lui. Enfin, après avoir pris un peu de repos, il essaya pour la troisième fois, mais toujours infructueusement; Laurence était aussi désolé que lui; et, pour ceux qui ont connu Laurence, cette histoire est une de celles dont il les aura sûrement réjouis plus d'une fois. Enfin, il s'approcha de Ramond, dont il devinait la contrariété, car l'autre ne disait pas une parole.

--«Monsieur, lui dit-il.

--Qu'est-ce que tu me veux?

--Si nous disions que nous sommes montés là-haut... hein?»

Et il faut connaître la physionomie pleine de finesse du montagnard béarnais pour comprendre celle que mit Laurence dans le _hein_ qui termina sa phrase.

--«Non, non, répondit Ramond, je ne veux pas mentir pour satisfaire ma vanité; car qu'est-ce autre chose qu'une vanité pour répondre à ce Bérenger?... Allons, qu'il n'en soit plus question.»

Il quitta la montagne, que ses observations avaient classée parmi les plus belles des Pyrénées, en soupirant de ce qu'elle lui avait ainsi refusé l'accès de sa plus haute cime... Revenu à Saint-Sauveur, il raconta sa course avec toute vérité.

--«Et finalement, dit M. de Bérenger en se frottant les mains de contentement, vous n'êtes pas monté jusqu'au sommet du pic?

--Non.

--Ah!... c'est fort bien.»

Et voilà M. de Bérenger allant trouver Laurence, et lui disant qu'il fallait absolument qu'il retournât au pic du Midi pour y monter avec lui..

--«Mais, monsieur, c'est impossible! Je vous jure que le diable garde cette roche qui finit le pic. Je l'ai tournée, je l'ai regardée de tous les côtés, elle est imprenable!»

M. de Bérenger n'écouta rien, et il décida enfin Laurence à venir avec lui... Le fait est que je ne sais pas comment il s'y est pris, mais il est de fait qu'il est monté sur l'extrémité la plus aiguë du pic du Midi. Lorsqu'il se vit sur cette petite plate-forme, qui n'a peut-être pas vingt-cinq pieds d'étendue, il se crut un homme destiné à faire les choses les plus étonnantes. Il revint à Bagnères, et l'on peut croire que la première parole dont il salua Ramond fut celle qui lui annonçait son ascension... En l'apprenant, Ramond éprouva un petit mouvement d'impatience et même d'humeur.

--«En vérité, disait-il, c'est vraiment bien dommage qu'une si pauvre tête soit sur de si bonnes jambes!...»

Ramond était surtout charmant en racontant ses voyages et ses courses à Gavarni, au Mont-Perdu, à Gèdres surtout... Oh! la grotte de Gèdres avait laissé dans son âme des souvenirs qui devaient avoir leur source dans de bien puissantes impressions... C'est en parlant de Gèdres, dans cette charmante pièce intitulée[155]: _Impressions en revenant de Gavarni_, qu'il y a cette idée gracieuse: _Le parfum d'une violette nous rappelle plusieurs printemps!_

[Note 155: Fragments imprimés dans le _Mercure de France_, de 1788 ou 1787.]

On conçoit qu'avec des hommes d'un talent aussi varié, la conversation devait avoir un charme tout particulier dans le salon du duc de Bassano. Un jour, c'était M. de Ségur, le grand-maître des cérémonies, qui racontait dans un souper des petits jours des anecdotes curieuses sur la cour de Catherine. Il parlait de sa grâce, de son esprit, du luxe asiatique de ses fêtes, lorsqu'elle paraissait au milieu de sa cour avec des habits ruisselants de pierreries, entourée de jeunes et belles femmes, parées elles-mêmes comme leur souveraine, et contribuant par leurs charmes et leur esprit à justifier la réputation _de Paradis terrestre_, que les étrangers, qui ne voyaient que la surface, donnaient tous à la cour de Catherine II. Les décorations en étaient habilement faites; on ne voyait pas ce qui se passait derrière la scène, tandis que souvent une victime rendait le dernier soupir sous le poignard ou le lacet non loin du lieu où la joie riait et chantait, couronnée de fleurs et enivrée de parfums.

Jamais M. de Ségur et moi ne fûmes d'accord sur ce point. Il aimait Catherine et je l'abhorrais!... Au reste, il était le plus aimable du monde; c'était l'homme sachant le mieux raconter une histoire. Sa parole elle-même, sa prononciation, n'était pas celle de tout le monde. Je l'aimais bien mieux que son frère.

Madame Octave de Ségur, belle-fille du grand-maître des cérémonies, était une femme fort aimable, à ce que disaient toutes les personnes qui la voyaient dans son intimité. Elle était dame du palais de l'Impératrice; mais, quoiqu'elle fût de la cour, elle n'était habituellement de la société d'aucune de nous. Elle était jolie, et possédait ce charme auquel les hommes sont toujours fort sensibles, qui est de n'avoir de sourire que pour eux. Ses grands yeux noirs veloutés n'avaient une expression moins dédaigneuse que lorsqu'elle était entourée d'une cour qui n'était là que pour elle. Comme sa réputation a toujours été bonne, je dis ce fait, qui, du reste, est la vérité.

Une histoire étrange était arrivée quelques années avant dans la famille du comte de S.....; le héros de cette histoire n'était revenu que depuis peu de temps, et reparaissait de nouveau dans le monde: c'était l'aîné de ses fils, Octave de S....., le mari de mademoiselle d'Aguesseau, la même dont je viens de parler.

Octave de S....., quoique fort jeune, remplissait les fonctions de sous-préfet, soit dans les environs de Plombières, soit à Plombières même, en 1803, lorsque tout à coup il disparut, sans que le moindre indice pût indiquer s'il était parti pour un long voyage, ou s'il s'était donné la mort.

La police fit des recherches avec le plus grand soin; tout fut infructueux. Cependant, comme rien ne donnait la preuve qu'il n'existât plus, sa femme, ses enfants et son frère ne prirent point le deuil.

Un jour le comte de S..... reçut une lettre sans signature, mais son coeur de père battit aussitôt, car il reconnut un cachet qui appartenait à son fils.

_Ne soyez pas inquiets. Je vis toujours et pense à vous._

Ce peu de mots n'étaient pas de l'écriture d'Octave de Ségur; mais combien ils donnèrent de bonheur dans cette famille désolée, dont les inquiétudes, sans cesse redoublées, prenaient quelquefois une couleur sinistre qui amenait le désespoir dans cet intérieur si digne d'être heureux! M. de Ségur ne voulant pas jeter au public un aliment de curiosité, ne parla de cette nouvelle qu'à quelques amis qui partagèrent sincèrement sa joie.

Philippe de S.....[156], l'auteur du dramatique et bel ouvrage sur la Russie, est le frère d'Octave. Il adorait son frère... Du moment où il disparut, le malheureux jeune homme fut atteint d'une mélancolie qui dévorait sa jeunesse. Dans ses yeux noirs si profonds, au regard penseur, on voyait souvent des larmes et une expression de tristesse déchirante. Il avait alors vingt ou vingt et un ans, je crois. On aurait cru que c'était l'abandon d'une femme, une perfidie de coeur qui le rendait aussi triste; et on demeurait profondément touché en apprenant que la perte de son frère était la seule cause de sa pâleur et de son abattement. La nouvelle qui parvint à la famille ne lui donna même aucun réconfort. Jamais il n'avait cru à la mort de son frère.

[Note 156: Je regrette seulement qu'il ait mis autant en oubli ce que nous devions à l'Empereur, tout en parlant des fautes de la campagne de Moscou.]

«Je serais encore plus malheureux si je l'avais perdu, disait le bon jeune homme!... Je le saurais par l'instinct même de mon coeur!...»

Un jour, Philippe inspectait des hôpitaux dans une petite ville d'Allemagne, pendant la campagne de Wagram... Il parcourait les chambres et parlait à tous les blessés, pour savoir s'ils avaient tous les secours qui leur étaient nécessaires... Tout à coup il croit voir dans un lit un homme dont la figure lui rappelle son frère!.. Il s'approche!.. À chaque pas la ressemblance est plus forte..... Enfin il n'en peut plus douter, c'est lui! c'est son frère!.. c'est Octave!....

Octave fut ému par cette expression de tendresse vraie, qui ne peut tromper. Quelle que fût sa résolution, il se laissa emmener par Philippe et revint dans la maison paternelle. Il revit sa femme, ses enfants et tous les siens avec un air apparent de contentement; personne ne lui fit de questions, on le laissa dans son mystère, tant on redoutait de lui rendre la vie fâcheuse; il ne parla non plus lui-même de ce qui s'était passé, et tout demeura comme avant sa fatale fuite. Le prince de Neufchâtel avait besoin d'officiers d'ordonnance, on lui donna M. de S.....

Nous étions un jour dans je ne sais plus quelle lande parfumée de ma chère Espagne, il était assez tard, M. d'Abrantès allait se coucher, et moi je l'étais déjà, lorsque le colonel Grandsaigne, premier aide-de-camp du duc, frappa à la porte en s'excusant de venir à une telle heure, si toutefois, ajouta-t-il (toujours au travers de la porte) il y a une heure indue à l'armée. Il avait la rage des phrases.

--«À présent de quoi s'agit-il? demanda M. d'Abrantès. Vous pouvez entrer.

--Un officier du prince de Neufchâtel, mon général, qui demande que vous lui fassiez donner des chevaux. Il doit porter au quartier-général des ordres de l'Empereur, et l'alcade prétend qu'il n'a pas de chevaux ni de mulets à lui donner.»

Pendant le discours du colonel, l'officier voyant une femme au lit n'osait avancer et se tenait dans l'ombre... Le duc, très-ennuyé de ces ordres multipliés qui forçaient à imposer les habitants d'un village à donner leurs montures, était toujours fort difficile pour les autoriser; et j'ai vu quelquefois, après s'être informé du cas plus ou moins pressant qui réclamait son intervention, la refuser au moins pour quelques jours.

--«Votre ordre, monsieur, dit-il au jeune officier en tendant la main vers lui sans le regarder.»

L'officier avança timidement, et lui remit son ordre.

--«Ah!... S.....! .... Est-ce que vous êtes parent du grand-maître des cérémonies?

--Je suis son fils, mon général.

--Philippe!....»

Et le duc se retourna vivement vers le jeune homme, mais s'arrêta stupéfait en voyant une figure qu'il ne connaissait pas.

--«Qui donc êtes-vous, monsieur, demanda-t-il d'une voix sévère?...» car sa première pensée fut que l'homme qui était devant lui pouvait être un espion. Elle se traduisit probablement sur sa physionomie si mobile, car le jeune homme devint fort rouge.

--«J'ai eu l'honneur de vous dire, mon général, que le comte de S..... est mon père. Je suis l'aîné de ses fils.

--Ah! s'écria joyeusement le duc, c'est donc vous qui êtes _le perdu_!... Pardieu! mon cher, soyez _le bien retrouvé_!... Voyons, que voulez-vous?... des chevaux? Vous en aurez; mais d'abord vous passerez le reste de la nuit ici, attendu qu'il est tout à l'heure minuit, et que, dans la romantique Espagne, les voyages au clair de lune commencent à n'être plus aussi agréables qu'au temps des Fernands et des Abencerrages.»

Quelque délicatesse que l'on mît à ne pas parler à Octave de S..... de son aventureuse absence, cependant, comme ami fort intime de son père, dont souvent il avait même essuyé les larmes, le duc d'Abrantès avait presque le droit de lui en dire quelques mots. M. de Ségur ne fut pas mystérieux et lui raconta comment une raison, qu'il nous cacha par exemple, l'avait déterminé à mener une vie errante:

--«J'avais besoin de voir d'autres lieux, disait-il, de parcourir d'autres contrées!...

Octave de S..... était aimable, avec un autre genre d'esprit que son père et son frère, et, comme eux, par des manières charmantes et gracieuses; je l'ai vu dans le monde pendant le peu de temps qu'il y est demeuré et j'avoue que je n'ai pas compris l'éloignement qu'avait pour lui, disait-on, une personne qui pourtant aurait dû l'apprécier.

Le duc de Bassano aimait beaucoup la famille de M. de Ségur, cette famille même lui avait même de grandes obligations.

Les femmes qui étaient invitées et reçues de préférence chez la duchesse et le duc de Bassano étaient les plus jeunes et les plus jolies de la cour. On pouvait choisir, en effet, parmi elles, car excepté deux ou trois il n'y en avait pas de laides parmi nous. J'excepte la dame d'honneur, madame de Larochefoucauld; mais elle était de bonne foi et savait qu'elle était non-seulement laide mais bossue, et lorsque nous nous trouvions ensemble dans quelque voyage où notre service nous appelait, elle disait souvent en riant, à l'heure de sa toilette:

--«Allons, il faut aller habiller le magot!...»

Mais lorsque, dans un des grands cercles de la cour, l'Impératrice était entourée de ses dames de service, et que parmi elles étaient madame de Bassano, de Canisy, de Rovigo, de Bouillé, madame de Montmorency, dont les traits n'étaient pas ceux d'une jolie femme, mais dont l'admirable et noble tournure était _unique_ parmi ses compagnes; jamais on ne vit plus d'élégance dans la démarche, plus de perfection dans la taille d'une femme: en la voyant marcher, courir ou danser, on ne la voulait pas autrement, ni plus belle ni plus jolie. C'était, en outre, de ces agréments du monde qu'elle possédait parfaitement, une personne remarquable dans son intérieur et même fort originale sur plusieurs points de la vie habituelle. En résumé, c'est une femme bien agréable et charmante, je dis _c'est_, parce que les personnes comme elles ne changent pas. Madame de Mortemart était une fort bonne et aimable femme, elle était fort bien et presque jolie. J'ai déjà parlé de madame Octave de Ségur; il y avait aussi sa belle-soeur, madame Philippe de Ségur[157]; elle était fort jolie, avait d'admirables yeux noirs, une très-jolie petite taille, dont elle tirait bien parti, et passait enfin avec raison pour une jolie femme. Quant à la duchesse de Montebello, je n'ai pas besoin de rappeler son nom, pour qu'on sache qu'avec la duchesse de Bassano elle était la plus belle parmi ses compagnes.

[Note 157: Mademoiselle de Luçay.]

La maréchale Ney n'avait rien de régulier, mais elle était jolie et surtout elle plaisait. Ses yeux étaient de la plus parfaite beauté, sa physionomie douce et spirituelle, et tous les accessoires si nécessaires à une femme pour qu'elle puisse plaire; tels que de beaux cheveux, de jolies mains et de petits pieds; ces beautés-là donnent tout de suite une sorte d'élégance qui n'est pas celle de tout le monde et qui est un aimant agréable.