Part 2
L'ironie qui anima la physionomie du premier Consul ne pouvait être traduite par celui qui avait vu le sourire. Je crois en avoir trouvé la raison dans la colère des soldats qui invectivaient la royauté, tout en remplissant une fonction qui ne s'accorde qu'à cette même royauté et qui est même une de ses prérogatives comme pour Dieu!... c'est de former la haie!... Quoi qu'il en soit, les troupes se mirent en bataille lorsqu'elles furent arrivées dans la cour; et dès que la voiture fut arrêtée, le premier Consul en descendit rapidement, et sauta plutôt qu'il ne monta à cheval; car alors, il était jeune et leste, et aussi prompt à exécuter qu'à concevoir. Après lui descendit Cambacérès, dont la grave personne ne se mettait en mouvement qu'avec une lenteur qui contrastait d'une manière comique avec tous les mouvements de celui qui marchait avant lui. Venait ensuite Lebrun, dont l'énorme rotondité lui donnait déjà l'aspect d'un vieillard. Les deux consuls laissèrent leur collègue passer les troupes en revue. C'était pour eux chose étrangère à leurs habitudes, et ils montèrent dans les appartements de réception: les ministres, le corps diplomatique, le Conseil d'État les y attendaient.
Les années peuvent s'écouler, mais jamais elles n'affaibliront la force, le souvenir de pareils temps!... Le Carrousel entier était couvert d'un peuple immense, dont les cris répétés allaient frapper le ciel: _Vive le premier Consul!... vive le général Bonaparte!....._ Et ces masses pressées étaient formées d'ouvriers, de peuple méritant vraiment ce beau nom, et le méritant alors par tout ce qu'il demande de grand et de beau dans ses sentiments. Aux fenêtres des maisons du Carrousel, à celles du Louvre, on voyait une foule de femmes élégamment parées et portant le costume grec, qui alors était encore à la mode. Ces femmes faisaient voler en l'air des écharpes de soie, des mouchoirs... leur enthousiasme était un délire... Oh! quelle journée pour Bonaparte!...
Mais une circonstance dont le souvenir, non seulement ne s'effacera jamais de mon âme, et dont la puissance, je crois, sera toujours aussi vive dans le coeur de tout Français ayant assisté à cette journée, ce fut ce qui arriva au moment où le premier Consul vit passer devant lui les drapeaux de plusieurs demi-brigades. Lorsque le porte-drapeau de la 43e inclina celui qu'il portait devant son général, on ne vit qu'un simple bâton surmonté de quelques lambeaux criblés, mutilés par les balles, et noircis par la fumée de la poudre... En l'apercevant au moment du salut, Napoléon parut frappé de respect... Son noble visage prit une expression toute sublime; il ôta son chapeau et s'inclina profondément avec une émotion visible devant ces enseignes de la république, mutilées dans les batailles. Celles de la 30e et de la 96e étaient dans le même état. En voyant la troisième s'incliner devant lui, le premier Consul parut encore plus ému que pour la 43e. On voyait que plus les preuves de notre gloire se multipliaient à ses yeux, plus il était heureux et fier de commander une armée dont les hauts faits parlaient un tel langage. Son émotion avait sa source dans de hautes et nobles pensées, sans doute; car, en ce moment, un rayon lumineux semblait entourer son visage. Le peuple le vit et le comprit! Alors ce ne furent plus de ces cris simplement animés de: Vive le premier Consul!... Ce fut une explosion d'amour et de délire... Des masses entières s'ébranlaient pour aller à lui; on voulait le voir de plus près, le contempler, le toucher... Les femmes, les hommes, les enfants, les vieillards, tous, tous voulaient aller à lui; tous articulaient des paroles d'affection, tous poussaient des cris frénétiques d'amour et de joie... Oh! qui donc pourrait dire qu'alors il n'était pas l'idole de la France!
Madame Lætitia m'avait demandée à ma mère pour cette journée, et j'étais avec elle et madame Leclerc à une fenêtre de l'hôtel de Brionne[6] chez M. Benezeth... Quel souvenir que celui de cette mère, dont le noble et beau visage était couvert de larmes de joie!... de ces larmes qui effacent tout un passé de malheur, et font croire à tout un avenir heureux.
[Note 6: L'hôtel de Brionne n'existe plus. Il était situé à la place de la porte et du guichet des gens à pied, qui se trouvent près de l'escalier pour aller chez le trésorier de la couronne. Madame Murat alla y loger dès que son frère fut aux Tuileries, et elle y fit même ses couches lorsque naquit le prince Achille, son fils aîné.]
Ceci me rappelle une circonstance que j'ai omise en parlant du 18 brumaire; elle montrera combien peu Bonaparte se laissait deviner par les siens.
Le 19 brumaire de l'an VII, ma mère, qui était fort attachée, comme on le sait, à la famille Bonaparte, et chez laquelle cette famille tout entière passait sa vie, voyant l'inquiétude de son amie[7] Lætitia, lui proposa de venir dîner avec nous, ainsi que madame Leclerc, et puis ensuite d'aller ensemble à Feydeau, pour y voir un fort joli spectacle, dans lequel jouaient Martin et Elleviou. Ces dames acceptèrent: le dîner se passa tristement. Madame Lætitia était inquiète sans savoir pourquoi, ou plutôt parce quelle le devinait. Mais en véritable mère d'un grand homme, tout ce qu'elle éprouvait demeurait au fond de son âme; et même avec ma mère, elle fut silencieuse.
[Note 7: Madame Lætitia et ma mère avaient été élevées ensemble, et cela dès l'enfance; les maisons de leurs mères se touchant immédiatement; et, depuis, cette liaison s'était encore resserrée par l'événement de la mort de M. Bonaparte le père dans la maison de ma mère, à Montpellier.
M. Benezeth avait été ministre de l'intérieur; il était aussi fort ami de ma famille, qu'il avait connue en Languedoc.]
Mon beau-frère, ami intime de Lucien, et qui ne le quitta pas dans toute cette journée, était parti depuis le matin, et ses adieux ne nous avaient pas rassurées, ma mère et moi; car nous aimions tendrement Lucien, et ne pouvions nous dissimuler qu'il y avait beaucoup à craindre dans les heures qui allaient s'écouler, quoique nous ne sussions que très-imparfaitement ce qui se tenterait... J'aimais Lucien et Louis comme des frères; et bien que je ne comprisse pas la politique, j'en savais assez pour être au moins inquiète; et pour moi, c'était souffrir.
Aucune nouvelle ne parvint d'une manière positive jusqu'à sept heures. Alors ma mère demanda ses chevaux, et nous partîmes avec madame Leclerc, madame Lætitia et mon frère Albert pour Feydeau.
Je ne me rappelle plus maintenant quelle était la pièce qu'on jouait premièrement. Je n'ai gardé le souvenir que de celle qui terminait le spectacle: c'était _l'Auteur dans son ménage_. Nous étions assez calmes, et même presque gaies, car rien ne nous était parvenu. Albert était sorti plusieurs fois et avait parcouru le foyer et les corridors sans rien apprendre de nouveau; nous nous disposions à écouter la dernière pièce, lorsque le rideau se lève avant le moment, et l'acteur qui devait remplir le rôle principal se présente en robe de chambre de piqué blanc, costume de ce rôle[8], et s'avançant sur le devant de la scène, dit au public: _Citoyens, une révolution vient d'avoir lieu à Saint-Cloud; le général Bonaparte a eu le bonheur d'échapper au poignard du représentant Arena et de ses complices. Les assassins sont arrêtés._
[Note 8: On jouait _l'Auteur dans son Ménage_, jolie petite pièce, je crois, d'Hoffmann.]
Au moment où le mot, _vient d'échapper au poignard_, fut prononcé, un cri perçant retentit dans la salle... Il partait de notre loge: c'était madame Leclerc qui l'avait jeté, et qui était dans un état vraiment alarmant. Elle sanglotait et ne pouvait pleurer; ses nerfs, horriblement contractés, lui causaient des convulsions tellement fortes, qu'Albert commençait à ne pouvoir la contenir. Madame Lætitia était pâle comme une statue de marbre; mais quels que fussent les déchirements de son coeur, on n'en voyait d'autre trace sur son visage encore si beau à cette époque, qu'une légère contraction autour des lèvres. Se penchant sur sa fille, elle prit ses mains, les serra fortement, et dit d'une voix sévère:
«Paulette[9], pourquoi cet éclat? Tais-toi. N'as-tu pas entendu qu'il n'est rien arrivé à ton frère?... Silence donc... et lève-toi; il faut aller chercher des nouvelles.»
[Note 9: On lui donnait ce nom dans sa famille où personne ne l'appelait Pauline. Nous l'appelions aussi Paulette.]
La voix de sa mère frappa plus madame Leclerc que toutes nos consolations. Les miennes, d'ailleurs, étaient plutôt de nature à l'alarmer qu'à la rassurer. Je craignais pour mes deux frères de coeur, Lucien et Louis; et je pleurais tellement, que ma mère me gronda tout aussi sévèrement que Paulette. Enfin nous pûmes partir. Albert, que nous avions envoyé pour savoir si la voiture de ma mère était arrivée, nous annonça qu'elle nous attendait. Il prit madame Leclerc dans ses bras, et la porta, plutôt qu'il ne la conduisit, à la voiture dans laquelle nous nous hâtâmes de monter; car on sortait en foule du théâtre pour aller aux nouvelles; et plusieurs personnes ayant reconnu ma mère et les femmes qui étaient avec nous, disaient: «C'est la mère et la soeur du général Bonaparte!...» La beauté incomparable de Paulette, qui était encore doublée, je crois, par sa pâleur en ce moment, suffisait déjà bien assez pour attrouper les curieux. Qu'on juge de l'effet que produisirent ce peu de mots: _C'est la soeur du général Bonaparte!_
«Où voulez-vous aller? dit ma mère à madame Lætitia, lorsque son domestique lui demanda ses ordres. Est-ce rue du Rocher[10], ou bien rue Chantereine?
[Note 10: C'était alors dans cette maison, qui appartenait à Joseph, que logeait madame Lætitia.]
--Rue Chantereine, répondit madame Lætitia, après avoir réfléchi un moment. Joseph ne serait pas chez lui, et Julie ne saurait rien...
--Si nous allions rue Verte[11]?» dis-je à madame Lætitia.
[Note 11: Lucien logeait alors rue Verte, et je voulais que nous fussions chez lui, pour avoir de ses nouvelles par sa femme.]
--Ce serait inutile. Christine[12] ne sait rien; et peut-être même pourrions-nous l'alarmer... non, non, rue Chantereine.»
[Note 12: Première femme de Lucien.]
Nous arrivâmes rue Chantereine; mais il fut d'abord impossible d'approcher de la maison. C'était une confusion à rendre sourd par le fracas que faisaient les cochers en criant et en jurant; les hommes à cheval arrivant au galop, et culbutant tout ce qui se trouvait devant eux; des gens à pied, les uns demandant des nouvelles, les autres criant qu'ils en apportaient... Et tout ce fracas, ce tumulte au milieu d'une nuit de novembre, sombre et froide... Quelques hommes de la bonne compagnie étaient parmi eux pour apprendre quelque chose; car on racontait d'étranges événements qui, du reste, devaient bientôt se réaliser. Dans le nombre de ces curieux malveillants se trouvait Hippolyte de R..., l'un des habitués les plus intimes du salon de ma mère. Il reconnut notre voiture; et ne voyant pas quelles étaient les personnes qui étaient avec nous: «Eh bien! s'écria-t-il, voilà de la belle besogne!... Votre ami Lucien, mademoiselle Laure, poursuivit-il en s'adressant à moi, qu'il voyait contre la portière, avec tout son républicanisme et sa colère contre notre club de Clichy, vient de faire un roi de son frère le caporal.»
M. de Rastignac était fort près de la portière; je fus obligée non-seulement de lui dire très-vivement de se taire, mais de frapper sur sa main, car il n'entendait rien. Alors il reconnut madame Lætitia et madame Leclerc qu'il voyait journellement chez ma mère, où il passait sa vie ainsi que ses frères: cette vue le frappa tellement qu'il s'en alla en courant. Ce n'était pas qu'il craignît; tout au contraire son opinion était bien connue, et ses frères et lui ne voulurent jamais accepter aucune place sous l'Empire.
Cependant notre voiture avançait; enfin nous parvînmes dans cette allée qui précède la cour de la petite maison de la rue Chantereine et nous arrivâmes devant le perron. Madame Lætitia envoya Albert pour savoir si le général Bonaparte était revenu de Saint-Cloud. Au moment où mon frère descendait de voiture un officier entrait au grand galop dans la cour suivi de deux ordonnances. Les lumières du vestibule nous le montrèrent et nous reconnûmes M. de Geouffre mon beau-frère, qui dans cette journée avait été l'aide-de-camp de Lucien.
--Tout va bien! nous cria-t-il du plus loin qu'il nous vit!... et il nous raconta les événements miraculeux de la journée... Tout était fini. Il y avait une commission consulaire dont deux membres du Directoire faisaient partie et le général Bonaparte était le troisième.
--Voilà un brochet qui mangera les deux autres poissons, dit ma mère.
--Oh Panoria! dit madame Lætitia avec un accent de reproche, car à cette époque elle croyait au républicanisme pur de son fils.
--Ma mère ne répondit pas, mais elle était convaincue. Madame Bonaparte et madame Leclerc descendirent pour aller trouver Joséphine et attendre la venue de Napoléon. Nous les laissâmes et revînmes chez ma mère où nous trouvâmes vingt personnes qui l'attendaient comme cela était toujours quand elle allait au spectacle; mais ce soir-là on espérait des nouvelles et le cercle était doublé.
J'ai interverti l'ordre des choses pour rappeler ce fait. Il montre combien peu étaient connus les projets de Bonaparte dans sa famille même la plus intime, puisque sa mère et sa soeur bien-aimée étaient aussi ignorantes de ce qui devait se passer le 19 brumaire que la personne de Paris le moins avant dans son intimité.
Pour rejoindre l'époque où nous sommes maintenant, il faut nous retrouver à l'une des fenêtres de l'hôtel de Brionne chez M. de Benezeth, regardant la magnifique revue passée par le premier Consul le 30 pluviôse de l'an VIII. Toutes les croisées ayant jour sur la place et sur la cour étaient garnies de femmes élégamment parées et dans ce costume grec qui était si gracieux porté par des femmes qui se mettaient bien... et puis il allait à cet enthousiasme qui nous agitait alors. Nous étions vraiment des femmes de Sparte et d'Athènes en écoutant les récits de ces fêtes de gloire, de ces batailles où notre noblesse prit et reçut son blason. Et puis comment croire à cette tyrannie qui nous était prophétisée lorsqu'il parut une lettre écrite à un sergent de grenadiers, par le premier _Consul lui-même_, au moment de la distribution des sabres et des fusils d'honneur[13]. L'un des élus avait écrit à Bonaparte pour le remercier, et le premier Consul lui répondit:
«J'ai reçu votre lettre, _mon brave camarade_, vous n'avez pas besoin de me parler de vos actions. Je les connais, vous êtes un des plus braves grenadiers de l'armée depuis la mort de Benezeth. Vous êtes compris dans la distribution des cent sabres d'honneur que j'ai fait distribuer. Tous les soldats de votre corps étaient d'accord que c'était vous qui le méritiez davantage.
«Je désire beaucoup vous revoir; le ministre de la guerre vous envoie l'ordre de venir à Paris.»
[Note 13: Les sabres et les fusils, les baguettes, les pistolets d'honneur, furent une des premières institutions du Consulat. La loi qui les créa fut rendue au Luxembourg. Ce fut à la même époque que M. de Talleyrand fit observer au premier Consul que les journaux devaient être limités. Déjà ils l'avaient été par l'influence du directeur Sieyès, mais on ne trouva pas assez longue la coupure de ses ciseaux, et l'on rendit un arrêté où il était dit:
Le ministre de la police ne laissera paraître pendant toute la durée de la guerre que les journaux ci-après nommés:
_Le Moniteur Universel._ _Le Journal de Paris._ _Le Bien-Informé._ _Le Publiciste._ _L'Ami des Lois._ _La Clef du Cabinet._ _Le Citoyen Français._ _La Gazette de France._ _Le Journal des Hommes Libres._ _Le Journal du soir des frères Chaigneau._ _Le Journal des Défenseurs de la Patrie._ _La Décade Philosophique_ et les journaux s'occupant exclusivement des arts, etc.]
Cette lettre est un chef-d'oeuvre d'adresse. Comme il est habile de reconnaître presque le droit aux soldats de désigner le plus brave parmi eux! Et puis ce titre _de brave camarade_ accordé à un sergent. Cette lettre, qui devait nécessairement courir dans tous les rangs de l'armée, devait en même temps faire des amis et même des fanatiques à la religion de Napoléon.
Le jeune homme à qui s'adressait cette lettre s'appelait _Léon Aune_; il était sergent de grenadiers, je ne me rappelle plus dans quel régiment.
Aussi nous étions sous le charme d'une pensée; c'est que le gouvernement consulaire ramènerait avec lui les formes polies d'autrefois, la sécurité, le bonheur, et en même temps qu'il fonderait le règne de cette liberté toujours appelée, toujours désirée et toujours inconnue: c'était un rêve sans doute, mais ne rêve-t-on jamais?...
Madame Bonaparte était rayonnante de beauté le jour de cette revue ainsi qu'Hortense, qui était vraiment charmante à cette époque de sa vie, avec sa taille élancée, ses beaux cheveux blonds, ses grands et doux yeux bleus et sa grâce toute créole et toute française à la fois!... Elles étaient toutes deux aux fenêtres du troisième Consul Lebrun, entourées d'une espèce de cour qu'il n'avait pas fallu longtemps pour former.
Napoléon était un homme trop universel, son génie, qui embrassait toutes choses, était trop vaste pour n'avoir pas jugé de quelle haute importance il était pour son plan de rétablir l'ordre non-seulement dans la vie politique et générale, mais dans la vie privée de chaque famille. Ces familles formaient les masses après tout, et Napoléon, tout en n'ayant pas de formes polies et gracieuses, savait parfaitement les apprécier. Sans vouloir que les femmes eussent de la puissance, il désirait cependant qu'elles prissent en quelque sorte la conduite d'une partie des choses de ce monde. Il redoutait des femmes comme madame de Staël; mais il comprenait tout le bien que pouvait faire madame de Genlis ou quelqu'un dans ce genre. Il redoutait le génie de la première comme un rival, tandis qu'il aimait et recherchait l'esprit de l'autre comme un allié ami... en tout ce qui concernait l'étiquette, la vie de société, ce qui tenait enfin à l'existence du monde et à l'influence qu'elle exerce: tout cela était pour le premier Consul et plus tard pour l'Empereur d'une importance que pourront difficilement croire ceux qui ne l'ont pas approché comme moi[14].
[Note 14: En voici une preuve. Napoléon ne cessait de me parler du faubourg Saint-Germain, de mes amis, de leur opinion... et ce sujet de conversation ne tarissait jamais jusqu'au moment où lui-même s'entoura du faubourg Saint Germain, qui du reste ne demandait pas mieux, et lorsque je vis toutes les nominations, qui se trouvent encore au reste dans les almanachs des années 1808-9-10 et 11, je fus peu surprise. Je m'y attendais.
C'était pour lui une chose de prévention; il ne comptait que sur tout ce qui avait un nom pour former la cour. Je dirai là-dessus ce qui m'est arrivé à mon retour de Lisbonne après mon ambassade, cela fera juger de l'importance que l'Empereur attachait à tout ce qui tenait à la _cour_.
Je n'avais vu l'Empereur qu'au cercle de la cour et il m'avait seulement parlé comme à son ordinaire. Me trouvant de service un dimanche, au dîner de famille où j'avais accompagné MADAME Mère, je fus appelée dans un petit salon ou plutôt l'un des cabinets de l'Empereur, où il se tenait souvent le dimanche après dîner pour causer avec ses soeurs, sa mère et l'Impératrice. L'Empereur voulait me faire causer sur le Portugal et sur la cour; je lui répondis ainsi que sur l'Espagne, et la conversation fut tellement longue et de son goût, que Madame voulant se retirer, il lui dit deux fois: «Un moment, madame Lætitia.» Il appelait toujours sa mère ainsi lorsqu'il était de bonne humeur; il disait même: _Signora Lætizia_. Enfin, lorsqu'il eut assez causé et questionné, il se recueillit d'un air sérieux et dit à l'Impératrice en me montrant à elle: «C'est inconcevable comme elle a encore gagné depuis son séjour dans une cour étrangère. Eh! ce n'est que là, dans le fait, qu'on sait ce que c'est que le monde!... Je souris.--Pourquoi riez-vous, madame?--Parce que Votre Majesté attribue à une influence qui est imaginaire, ce qui peut lui plaire dans mes manières.--Comment? Que voulez-vous dire?» Je continuai de sourire sans répondre.--«Eh bien, ne voulez-vous pas me dire le sujet de votre gaieté?--C'est que je crois, sire, que je puis en apprendre beaucoup plus en ce genre à ceux que vous croyez mes maîtres que je ne recevrais de leçons d'eux.» Il fut étonné et puis se mit à rire; mais il ne me croyait pas alors; il jugeait du Portugal par dom Lorenço de Lima, qui était ambassadeur de Portugal à Paris, et qui a les bonnes et parfaites manières d'un vrai don Juan du temps de la Régence.--Le marquis d'Alorna, le comte Sabugal, tout cela était très-bien, mais la cour!... c'était une parodie!]