Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 19

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L'Assemblée nationale finit: M. Maret fut alors nommé secrétaire de légation à Hambourg et à Bruxelles. Là, malgré sa jeunesse, il fut chargé des affaires délicates de la Belgique, après la déclaration de guerre, ainsi que de la direction de la première division des affaires étrangères, avec les attributions de _directeur général_ de ce ministère... et M. Maret n'avait alors que vingt-huit ans!...

Envoyé à Londres, où cependant étaient en même temps M. de Chauvelin et M. de Talleyrand, il fut député auprès de Pitt, pour traiter des hauts intérêts de la France... À son retour, et n'ayant pas encore vingt-neuf ans, M. Maret fut nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Naples. Il partit avec M. de Sémonville qui, de son côté, allait à Constantinople. Ce fut dans ce voyage que l'Autriche les fit enlever et jeter, au mépris du droit des gens, dans les cachots de Mantoue[126], non pas comme des prisonniers ordinaires, mais comme les plus grands criminels... Chargés de chaînes si pesantes, que le duc de Bassano en porte encore les marques aujourd'hui sur ses bras!... jetés dans des cachots noirs et infects, ils en subirent bientôt les affreuses conséquences... Trois jeunes gens de la légation moururent en peu de temps. Attaqué lui-même d'une fièvre qui menaçait sa vie, M. Maret fut bientôt en danger.

[Note 126: Une circonstance remarquable, c'est que de la mission de ces deux envoyés près des différentes cours d'Italie surtout, dépendait la vie de la reine, de madame Élisabeth, et du jeune roi Louis XVII, ainsi que de sa soeur. On ne comprend pas comment l'Autriche a pu mettre ainsi une entrave à la réussite d'une chose qui assurait la vie de la reine..... elle était la tante de l'Empereur enfin!... Je ne puis m'expliquer cette étrange conduite[126-A]... M. Maret et M. de Sémonville correspondirent ensemble malgré leurs geôliers. J'en ai détaillé le spirituel moyen dans mes mémoires, ainsi que de la plaisante rencontre que M. de Bassano fit ensuite à Munich ou à Vienne, de l'un de ses compagnons de captivité.]

[Note 126-A: Ainsi que la réponse faite par François, alors empereur d'Allemagne, à M. de Rougeville!...]

Ce fut alors que le nom de son père fut pour lui comme un talisman magique. Il avait correspondu avec l'académie de Mantoue... Une députation de cette académie, conduite par son chancelier _Castellani_, demanda et obtint à force de prières que M. Maret fût transféré dans une prison plus salubre.

«_Ce que nous demandons_, dit la députation, _c'est d'apporter du secours et des consolations au fils d'un homme dont la mémoire nous est si chère!..._»

Les prisonniers furent transférés dans le Tyrol, dans le château de Kuffstein... Là, Sémonville et Maret passèrent encore vingt-deux mois dans la plus dure captivité. Seulement ils étaient au sommet du donjon, et non plus dans ses souterrains. Mais séparés... seuls... sans livres ni papier... ni rien pour écrire... l'isolement et l'oisiveté... pour seule occupation les souvenirs de la patrie... de la famille... et le doute de jamais les revoir!... L'enfer n'a pas ce supplice dans tous les habitacles du Dante!...

La tyrannie nous donne toujours le désir de la braver. M. Maret, privé de tous les moyens d'écrire, voulut les trouver: il y parvint. Avec de la rouille, du thé, de la crème de tartre et je ne sais plus quel autre ingrédient, qu'il sut se procurer, sous le prétexte d'un mal d'yeux, il obtint une encre avec laquelle il put écrire. Il chercha dans son mauvais traversin et il trouva une plume longue comme le doigt, qu'il tailla avec un morceau de vitre cassée.... On lui portait diverses choses dont il avait besoin pour sa santé ou sa toilette... Ces objets étaient enveloppés dans de petits carrés de papier grands comme la main... M. Maret les recueillit au nombre de trois ou quatre et transcrivit sur ces feuilles informes une comédie, une tragédie et divers morceaux[127] sur les sciences et la littérature. Enfin on échangea MM. Maret et Sémonville et les autres prisonniers contre madame la duchesse d'Angoulême, qui souffrait aussi dans le Temple un supplice encore plus horrible que les prisonniers du Tyrol... car des larmes seulement de douleur et de colère coulaient sur les barreaux de leur prison... tandis que l'infortunée répandait des larmes de sang et de feu sur les tombes de tout ce qu'elle avait aimé!...

[Note 127: J'ai tenu dans mes mains ces chefs-d'oeuvre d'une patience étonnante. Je les _ai vus_. La comédie a treize cents vers, la tragédie dix-huit cents; les deux pièces sont écrites très-lisiblement sur la quantité de papier qui fait la valeur de deux feuilles de papier à lettre. La comédie s'appelle _le Testament_; la tragédie, _Pithèas et Damon_; l'autre comédie a pour titre _l'Infaillible_. Le brouillon en était fait par lui sur la faïence de son poêle, où il s'effaçait à mesure.]

Rentré dans sa patrie, M. Maret trouva la France reconnaissante; et le Directoire rendit un arrêté, en vertu d'une loi spéciale, par lequel il fut reconnu que _M. de Sémonville et lui avaient honoré le nom français par leur courage et leur constance_.

Ce fut alors que M. de Talleyrand, rappelé en France par le crédit de madame de Staël, intrigua par son moyen pour être ministre des affaires étrangères... Une autre faveur était à donner au même instant: c'était d'aller à Lille pour y discuter les conditions d'un traité de paix avec l'Angleterre.

C'était lord Malmesbury qu'envoyait M. Pitt... M. Maret et M. de Talleyrand furent les seuls compétiteurs et pour la négociation et pour le ministère... M. Maret, qui savait qu'on traitait en ce moment de la paix avec l'Autriche, à Campo Formio, voulut contribuer à cette grande oeuvre, et sollicita vivement d'aller à Lille: il fut nommé. C'est alors qu'il eut pour la première fois des rapports qui ne cessèrent qu'en 1815, avec Napoléon... Une immense combinaison unissait les deux négociations de Lille et de Campo Formio; la paix allait en être le résultat... mais la faction fructidorienne était là... et malgré les efforts constants des grands travailleurs à la grande oeuvre, tout fut renversé et le fruit de la conquête de l'Italie perdu... Alors Bonaparte s'exila sur les bords africains... M. Maret dans ce qui avait toujours charmé sa vie, la culture des lettres et de la littérature... Au retour d'Égypte, les rapports ébauchés par la correspondance de Lille à Campo Formio se renouèrent à la veille du 18 brumaire. Dégoûté par ce qu'il voyait chaque jour, comprenant que sa patrie marchait, ou plutôt courait à sa ruine, M. Maret eut la révélation de ce qu'elle pouvait devenir sous un chef comme Napoléon, et il lui dévoua ses services et sa vie, mais jamais avec servilité, et toujours, au contraire, avec une noble indépendance. M. Maret assista aux 18 et 19 brumaire, et, le lendemain, fut nommé secrétaire général[128] des Consuls, reçut les sceaux de l'État, et prêta le serment auquel il a été fidèle jusqu'au dernier jour. À dater de ce moment, M. Maret fut le fidèle compagnon de Napoléon. On a vu qu'il travaillait avec lui à la place des ministres; mais, indépendamment de cette marque de confiance, il en reçut beaucoup d'autres aussi étendues, de la plus grande importance. Devenu ministre secrétaire d'État lors de l'avénement à l'Empire[129], M. Maret ne quitta plus l'Empereur, même sur le champ de bataille; et lorsque Napoléon entrait, à la tête de ses troupes, dans toutes les capitales de l'Europe, le duc de Bassano était toujours près de lui pour exercer un protectorat que plusieurs souverains doivent encore se rappeler, si toutefois un roi garde le souvenir d'un bienfait.

[Note 128: Par la Constitution de l'an 8, le secrétaire-général avait le titre et les fonctions de secrétaire-d'État. C'était une position de haute faveur et surtout de haute importance: les ministres lui remettaient leurs portefeuilles; il prenait connaissance de leurs rapports sur les affaires de leurs départements, et, dans le travail de la signature qu'il _faisait seul_ avec le premier Consul, il lui en rendait un compte verbal très-abrégé. Quant à l'exécution des décrets, elle avait lieu sur l'expédition que les ministres recevaient du secrétaire-d'État. Celui-ci était donc un intermédiaire _officiel_ entre le gouvernement, le Conseil d'État et les ministres.]

[Note 129: Le secrétaire-général ou le secrétaire-d'État (ce fut à l'Empire qu'il eut le titre de _ministre secrétaire-d'État_) avait non-seulement d'immenses attributions, mais on peut dire qu'il était _le seul ministre_.]

Napoléon aimait à accorder au duc de Bassano ce qu'il lui demandait.

--«J'aime à accorder à Maret ce qu'il veut pour les autres,» disait l'Empereur, «lui qui ne demande jamais rien pour lui-même.»

C'était vrai, et l'avenir l'a bien prouvé.

J'ai déjà dit que le père du duc de Bassano était fort aimé et estimé, et qu'il lui acquit beaucoup de protecteurs, dont le plus puissant était M. de Vergennes, alors ministre des affaires étrangères; et on a vu que, se conduisant toujours avec sagesse et grande capacité, il eut partout de grands succès.

J'ai raconté la vie de M. de Bassano avant l'époque où Napoléon, qui se connaissait en hommes, le choisit pour remplir le premier poste de l'État auprès de lui; c'est une réponse faite d'avance à ces esprits chercheurs de grands talents, et qui demandent ce qu'il a fait, l'avant-veille du jour où ils connaissent un homme. Pour eux, son existence est dans le moment présent; quant à la conduite de M. de Bassano, pendant tout le temps où il a été au pouvoir, elle a été admirable, non-seulement sous le rapport d'une extrême probité, mais comme homme de la patrie; et lorsque Napoléon fit des fautes, ce fut toujours après une lutte avec M. de Bassano, surtout à Dresde et dans la campagne de Russie, ainsi qu'en 1813 et 1814.

Mais je n'écris pas l'histoire dans ce livre, je n'y rappelle que ce qui tient à la société française. Cependant, comme le duc de Bassano n'ouvrit sa maison que lorsqu'il fut ministre des affaires étrangères, et que tout alors fut _officiel_, en même temps qu'il était littéraire et agréable, il me faut bien en montrer le maître, éclairé du jour qui lui appartient.

J'ai déjà dit qu'avant le moment où M. le duc de Bassano fut ministre des affaires étrangères, il n'eut pas une maison ouverte. Sa maison était une sorte de sanctuaire, où les oisifs n'auraient rien trouvé d'amusant, et les intéressés beaucoup trop de motifs d'attraction. Il fallait donc centraliser autant que possible ses relations, et ce fut pendant longtemps la conduite du duc et de la duchesse de Bassano.

Mais, lorsque M. de Bassano passa au ministère des affaires étrangères, sa position et ses obligations changèrent, et madame de Bassano eut _un salon_, mais un salon _unique_, et comme nous n'en revîmes jamais un, et cela, par la position _spéciale_ où était M. de Bassano. Ces exemples se voyaient seulement avec Napoléon. C'est ainsi que le duc d'Abrantès fut gouverneur de Paris, comme personne ne le fut et ne le sera jamais.

Le salon de la duchesse de Bassano s'ouvrit à une époque bien brillante; quoique ce ne fût pas la plus lumineuse de l'Empire[130]. On voyait déjà l'horizon chargé de nuages; ce n'était pas, comme en 1806, un ciel toujours bleu et pur qui couvrait nos têtes, mais c'était le moment où le colosse atteignait son apogée de grandeur: et si quelques esprits clairvoyants et craintifs prévoyaient l'avenir, la France était toujours, même pour eux, cet Empire mis au-dessus du plus grand, par la volonté d'un seul homme; et cet homme était là, entouré de sa gloire, et déversant sur tous l'éclat de ses rayons.

[Note 130: La plus belle époque de l'Empire est depuis 1804 jusqu'en 1811.]

Avant M. de Bassano, le ministère des affaires étrangères avait été occupé par des hommes qui ne pouvaient, en aucune manière, présenter les moyens qu'on trouvait réunis dans le duc de Bassano. Sans doute M. de Talleyrand est un des hommes de France, et même de l'Europe, le plus capable de rendre une maison la plus charmante qu'on puisse avoir; mais M. de Talleyrand est d'humeur fantasque, et nous l'avons tous connu sous ce rapport; M. de Talleyrand était quelquefois toute une soirée sans parler, et lorsque enfin il avait quelques paroles à laisser tomber nonchalamment de ses lèvres pâles, c'était avec ses habitués, M. de Montrond, M. de Narbonne, M. de Nassau et M. de Choiseul et quelques femmes de son intimité... Quant à madame de Talleyrand, que Dieu lui fasse paix!... on sait de quelle utilité elle était dans un salon; la bergère dans laquelle elle s'asseyait servait plus qu'elle, et, de plus, ne disait rien. L'esprit de M. de Talleyrand, quelque ravissant qu'il fût, n'avait plus, devant sa femme, que des éclairs rapides, fréquents, mais qui jaillissaient sans animer et dissiper la profonde nuit qu'elle répandait dans son salon. Ce n'était donc qu'après le départ de madame de Talleyrand, lorsqu'elle allait enfin se coucher, que M. de Talleyrand était vraiment l'homme le plus spirituel et le plus charmant de l'Europe... Vint aussi M. de Champagny... Quant à lui, je n'ai rien à en dire, si ce n'est pourtant qu'il était peut-être bien l'homme le plus vertueux en politique, mais le plus cynique[131] en manières _sociables_ que j'aie rencontré de ma vie... et, comme on le sait, cela ne fait pas être maître de maison, aussi, M. de Champagny n'y entendait-il rien, pour dire le mot.

[Note 131: Il était parfaitement bon, et le plus probe, le plus honnête des hommes; c'était un type que M. de Champagny. Mais en vérité, jamais on ne vit une plus étrange façon d'aller par le monde civilisé! jamais on ne vit un renoncement aussi complet à l'élégance même la plus ordinaire.]

Le salon de M. de Bassano s'ouvrait donc sous les auspices les plus favorables, parce qu'on était sûr de ce qu'on y trouverait... Madame de Bassano, alors dans la fleur de sa beauté et parfaitement élégante et polie, était vraiment faite pour remplir la place de maîtresse de maison au ministère des affaires étrangères.

Cette époque était la plus active et la plus agitée, par le mouvement qui avait lieu d'un bout de l'Europe à l'autre... Les étrangers arrivaient en foule à Paris; tous devaient nécessairement paraître chez le ministre des affaires étrangères... L'Empereur, en le nommant à ce ministère, voulut qu'il tînt une maison ouverte et magnifique; quatre cent mille francs de traitement suivirent cet ordre, que M. de Bassano sut, au reste, parfaitement remplir...

L'hôtel Gallifet[132] est une des maisons les plus incommodes de Paris mais aussi une des plus propres à recevoir et à donner des fêtes; ses appartements sont vastes; leur distribution paraît avoir été ordonnée pour cet usage exclusivement. Jusqu'à l'entrée et à l'escalier, les deux cours, tout a un air de décoration qui prépare à trouver dans l'intérieur la joie et les plaisirs d'une fête.

[Note 132: Rue du Bac, presque contre la rue de Sèvres.]

Le corps diplomatique avait jusqu'alors vécu d'une manière peu convenable à sa dignité et même à ses plaisirs de société; beaucoup allaient au cercle de la rue de Richelieu, et y perdaient ennuyeusement leur argent; d'autres, portés par le désoeuvrement et peut-être l'opinion, allaient dans le faubourg Saint-Germain[133], dans des maisons dont souvent les maîtres étaient les ennemis de l'Empereur, comme par exemple chez la duchesse de Luynes, et beaucoup d'autres dans le même esprit.

[Note 133: Je ne voyais du corps diplomatique que ceux qui étaient mes amis et qui me convenaient: à l'époque où M. de Bassano ouvrit sa maison, j'étais en Espagne.]

Le corps diplomatique avait été beaucoup plus agréable; mais il était encore bien composé à ce moment: c'était, pour l'Autriche, le prince de Schwartzemberg, dont l'immense rotondité avait remplacé l'élégante tournure de M. de Metternich; pour la Prusse, M. de Krusemarck; quant à celui-là, nous avons gagné au change... Je ne me rappelle jamais sans une pensée moqueuse la figure de M. de Brockausen, ministre de Prusse avant M. de Krusemarck... Celui-ci était à merveille, et pour les manières et pour la tournure; il rappelait le comte de Walstein dans le délicieux roman de _Caroline de Lichfield_.

La Russie était représentée par un homme dont le type est rare à trouver de nos jours, c'est le prince Kourakin: cet homme a toujours été pour moi le sujet d'une étude particulière; sa nullité et sa frivolité réunies me paraissaient tellement compléter le ridicule, que j'en arrivais, après avoir fait le tour de sa massive et grosse personne, à me dire: «Cet homme n'est qu'un sot et un _frotteur_ de diamants.» Potemkin l'était aussi... mais du moins quelquefois il laissait là sa brosse et ses joyaux pour prendre l'épée, ou tout au moins le sceptre de Catherine, et lui en donner sur les doigts, lorsqu'elle ne marchait pas comme il l'entendait. Il y avait au moins quelque chose dans Potemkin; mais chez le prince Kourakin!... RIEN... absolument RIEN. Ajoutez à sa nullité, qu'en 1810 il se coiffait comme Potemkin, brossait comme lui ses diamants en robe de chambre, et donnait audience à quelques cosaques, faute de mieux, parce que les Français n'aiment pas l'impertinence, et qu'aujourd'hui, chez les Russes de bonne compagnie, il est passé de coutume de reconnaître comme bonnes de pareilles gentillesses.

Le prince Kourakin avait la science de la révérence; il savait de combien de lignes il devait faire faire la courbure à son épine dorsale. Le sénateur, le ministre, le comte, le duc, tout cela avait sa mesure: malheureusement, le prince Kourakin ne pouvait plus mettre en pratique cette belle conception et la démontrer, par l'exemple, à tous les jeunes gens de son ambassade. L'énormité de son ventre s'opposait à ce qu'il pût s'incliner avec toutes les grâces des nuances qu'il demandait à ses élèves. Parfaitement convaincu de son élégance et de sa recherche, il était toujours mis comme Molé dans le _Misanthrope_, aux rubans exceptés, encore chez lui les mettait-il. Les jours de réception à la cour, il faisait dès le matin un long travail avec son valet de chambre, pour décider quelle _couleur lui allait le mieux_, et lorsque l'habit était choisi, il fallait un autre travail pour la garniture de cet habit; et, comme M. Thibaudois, dans je ne sais plus quelle vieille pièce de la Comédie-Française, il voulait pouvoir répondre à celui qui lui disait: _Monsieur, vous avez-là un bien bel habit bleu!...--Monsieur, j'en ai le saphir!..._

Voilà quel était l'homme; aussi envoyait-on M. de Czernicheff, lorsqu'il y avait une mission un peu difficile, et même M. de Tolstoy.

Un homme fort bien du corps diplomatique était M. de Waltersdorf, ministre de Danemark. Il était le digue représentant d'un loyal et fidèle allié. Sa physionomie, qui annonçait de l'esprit, et il en avait beaucoup, révélait aussi l'honnête homme.

Pour la Suède, il y avait M. d'Ensiedel: ce qu'on en peut dire, c'est que M. d'Ensiedel était ministre de Suède à Paris[134].

[Note 134: Les trois membres du corps diplomatique les plus assidus chez le duc de Bassano étaient M. le prince de Schwartzemberg, M. de Krusemarck et M. de Kourakin.]

Venaient ensuite les ministres de Saxe, Wurtemberg, Bavière, Naples, et puis tous les petits princes d'Allemagne qui formaient à eux seuls une armée.

La vie littéraire de M. de Bassano avait eu une longue interruption pendant le temps donné à sa vie politique. Cependant ses relations n'avaient jamais été interrompues avec ses collégues de l'Institut[135] et tous les gens de lettres dont il était le défenseur, l'interprète et l'appui auprès de l'Empereur; lorsqu'il fut plus maître, non pas de son temps mais de quelques-uns de ses moments, il rappela autour de lui tout ce qu'il avait connu et qu'il connaissait susceptible d'ajouter à l'agrément d'un salon; personne mieux que lui ne savait faire ce choix. Le duc de Bassano est un homme qui excelle surtout par un sens droit et juste; ne faisant rien trop précipitamment et pourtant sans lenteur; d'une grande modération dans ses jugements et apportant dans la vie habituelle et privée une simplicité de moeurs vraiment admirable: on voyait que c'était son goût de vivre ainsi; mais aussitôt qu'il fut ministre des affaires étrangères, il fit voir qu'il savait ce que c'était que de représenter grandement. Du reste, ne levant pas la tête plus haut d'une ligne, et quand cela lui arrivait c'était pour l'honneur du pays. Cet honneur, il le soutint toujours avec une fermeté, et, quand il le fallait, avec une hauteur aussi aristocratique que pas un de tous ceux qui traitaient avec lui; toutefois, aimé et estimé du corps diplomatique avec lequel, toujours poli, prévenant et homme du monde, il n'était jamais ministre d'un grand souverain qu'en traitant en son nom. Il était également aimé à la cour impériale par tous ceux qui savaient apprécier l'agrément de son commerce. Jamais je n'écoutai avec plus de plaisir raconter un fait important, une histoire plaisante, que j'en ai dans une conversation avec le duc de Bassano. Les entretiens sont instructifs sans qu'il le veuille, et amusants sans qu'il y tâche. La figure du duc de Bassano était tout à fait en rapport avec son esprit et ses manières; sa taille était élevée sans être trop grande; toute sa personne annonçait la force, la santé, et le nerf de son esprit. Sa figure était agréable, sa physionomie expressive et digne, et ses yeux bleus avaient de la douceur et de l'esprit dans leur regard.

[Note 135: Et de l'Académie.]

Voilà comment était M. de Bassano au moment où il marqua d'une manière si brillante dans la grande société européenne qui passait toute entière chez lui comme une fantasmagorie animée.

Aussitôt, en effet, que le salon du ministre des affaires étrangères fut ouvert, il devint l'un des principaux points de réunion de tout ce que la cour avait de plus remarquable et de gens disposés à jouir d'une maison agréable et convenable sous tous les rapports. À cette époque, les femmes de la cour étaient presque toutes jeunes et presque toutes jolies; elles avaient la plupart une grande existence, une extrême élégance et une magnificence dont on parle encore aujourd'hui; mais seulement par tradition et sans que rien puisse même les rappeler.

Tous les samedis, la duchesse de Bassano donnait un petit bal suivi d'un souper: c'était _le petit jour_, ce jour-là; les invitations n'excédaient jamais deux cent cinquante personnes; on ne les envoyait qu'aux femmes les plus jolies et les plus élégantes de préférence. Quant aux hommes, ils étaient assez habitués de la maison pour former ce que nous appelions alors _le noyau_; c'est-à-dire qu'un grand nombre y allait tous les jours. Madame la duchesse de Bassano, étant dame du palais, voyait plus intimement les personnes de la maison de l'Empereur, ainsi que celles des maisons des Princesses; notre service auprès des Princesses nous rapprochait souvent les uns des autres indépendamment de nos rapports de société qui par là devenaient encore plus intimes. Aussi la maison de l'Empereur et celle de l'Impératrice, ainsi que celles des Princesses, formaient le fond principal des petites réunions que nous avions en dehors des grands dîners d'étiquette que nous étions contraintes de donner, ainsi que nos jours de réception.