Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 18

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--Oui, sur mon honneur, je l'ai dit à l'Empereur, qui, ainsi que vous le savez, n'aime pas ceux qui ont voté la mort de Louis XVI, qu'il n'appelle jamais que _le malheureux Louis XVI_!... Vous pouvez être sûre que Cambacérès voulait sauver le roi[114].»

[Note 114: Le cardinal Maury m'a toujours tenu ce langage, même dans un temps où l'archi-chancelier n'avait plus le même pouvoir.]

Voilà ce que _m'a affirmé_, plus de dix fois, le cardinal Maury.

Cette parole me fut dite entre autres fois par le cardinal, chose étrange! deux jours seulement avant une autre fête donnée par l'archi-chancelier, dans son nouvel hôtel de la rue Saint-Dominique. J'en fais la remarque, parce qu'il arriva une aventure si singulière à ce bal, qu'il est permis de croire ceux qui l'ont réfutée dans l'intérêt de l'archi-chancelier; mais elle _me fut certifiée alors_ par le comte Dubois, qui était en ce même temps préfet de police, et, depuis, il me l'a confirmée, il n'y a pas quatre ans, dans son château de Vitry.

La fête de l'archi-chancelier devait être plus belle, en effet, qu'aucune de celles de l'hiver. Il y avait ensuite une raison pour le croire, ce qui à Paris est déjà beaucoup. Cette raison était la fraîcheur des ameublements; tout y était neuf et fort beau; l'hôtel lui-même était une belle résidence, et certes, cette fois, le maître de cette magnifique habitation n'avait rien négligé pour que sa fête fût superbe. Des fleurs, des lumières en abondance; une foule de femmes charmantes, couvertes de diamants, portant de riches et d'élégants costumes... c'était un bal masqué et costumé... L'Empereur avait le goût de ces sortes de fêtes à un degré vraiment étonnant pour un homme aussi sérieux et absorbé par de si grands intérêts, surtout à cette époque, où la guerre d'Espagne était dans toute sa fureur, et où lui-même rêvait une autre campagne d'Autriche?... Peut-être avait-il le besoin de se distraire des grands soins qui dévoraient sa vie, et ce moyen lui plaisait-il plus qu'un autre.

Quoi qu'il en soit, il aimait ces bals masqués, où, presque toujours, il s'amusait à former une intrigue. Je ne crois pas cependant qu'il ait été pour rien dans celle qui eut une si funeste issue[115], par l'impression qu'elle produisit sur celui qu'elle concernait.

[Note 115: On l'a beaucoup dit dans le temps, mais je ne le crois pas, l'Empereur estimait trop l'archi-chancelier. Le comte Dubois ne put me dire s'il avait ou non connaissance de la chose.]

La fête était brillante, animée; les déguisements étaient charmants. Plusieurs quadrilles avaient été remarqués. On les avait formés avec des costumes rappelant les personnages d'une pièce en vogue au même moment. Ainsi, par exemple, des femmes de ma société intime, choisirent ceux de la charmante pièce d'Alexandre Duval, _la Jeunesse de Henri V_. Madame la baronne Lallemand était bien jolie en Betty, avec son aimable et doux visage et ses beaux cheveux châtains sous le grand chapeau de velours noir. Madame de Montgardé avait le costume de Clara, et le capitaine Copetait était très-bien représenté par un Polonais de nos amis, le comte Joseph Motchinsky.

Je ne me souviens plus qui avait fait le quadrille des _Deux Magots_, mais il était charmant. On n'avait rien retranché, et il était fort nombreux. M. de Forbin lui avait un costume oriental purement observé, qui lui allait admirablement. On regardait beaucoup une magnifique aigrette en diamants, dans laquelle était contenue un héron noir du plus grand prix. Son poignard était aussi de la plus grande richesse.

--«Bah! disait-il en riant quand on lui parlait de la beauté de cette aigrette, _tout cela est faux!_»

C'était une aigrette très-véritable et du prix peut-être de 30 ou 40,000 francs; au reste, elle ne lui était que prêtée.

La fête avait eu un grand succès... L'archi-chancelier, fatigué d'avoir fait les honneurs de sa maison avec autant de politesse que de grâce, sentit enfin le besoin de se reposer. Il s'arrêta dans une pièce où il y avait peu de monde, et demanda une glace ou un sorbet; il était à peine assis dans une vaste et moelleuse bergère, savourant son sorbet, qu'un masque noir, enveloppé dans un très-ample domino, vint s'asseoir auprès de lui, et se tourna de son côté comme pour le regarder très-fixement. Pendant quelques instants, Cambacérès ne prit nullement garde à ce masque; mais, ennuyé probablement de voir cette masse sombre et silencieuse ne faire aucun mouvement, n'articuler aucun son, il se tourna à son tour vers le masque, et lui dit:

--«Es-tu donc muet, beau masque?»

Le masque noir ne répondit pas.

--«Il paraît que non-seulement tu es muet, mais que tu es impoli!» dit Cambacérès.

Le masque noir remua lentement la tête pour dire NON.

--«Ah! voilà une réponse, au moins... Eh bien! trouves-tu ma fête belle?

--Trop belle! répondit enfin le masque noir d'une voix creuse et sourde, dont l'intonation fit tressaillir Cambacérès.

--Tu trouves!... dit-il; mais quand on reçoit son souverain, il faut faire ce qu'on ne ferait par aucune autre considération...

--Tu ne savais pas que tu devais le recevoir, ton souverain! reprit le masque noir avec un accent étrangement impérieux et qui s'élevait à mesure qu'il parlait.

--Comment, je ne savais pas que l'Empereur...

--Silence! impie, dit avec une sorte de violence le masque noir, et en posant sur la main dégantée de l'archi-chancelier sa main couverte d'un gant blanc, mais qui pourtant le glaça jusqu'aux os...

--Qui êtes-vous donc, monsieur? dit l'archi-chancelier en se levant.»

Et en même temps il porta la main à la sonnette, car le peu de personnes qui se trouvaient dans cette pièce reculée s'étaient retirées en le voyant en conférence, à ce qu'ils croyaient du moins, avec le masque noir... Et dans ce moment il était seul avec cet être singulier, dont la voix et les manières avaient une apparence hostile.

--Épargne-toi le soin d'appeler, lui dit-il; je me nommerai et me montrerai même à toi, si tu le veux. Tes valets ou tes complaisants n'ont rien à voir dans ce qui se passera entre nous.

--Monsieur!... qui donc êtes-vous?»

Et, tout en faisant cette question, il racontait lui-même au comte Dubois que sa langue était comme paralysée, et qu'il ne pouvait parler.

--«Tu veux donc savoir qui je suis?... Tu le sauras... peut-être; écoute... Te rappelles-tu un jour de ta vie que tu voudrais racheter?

--Non, répondit Cambacérès avec assurance, après avoir réfléchi un moment.

--Non! répéta le masque noir d'une voix foudroyante... et ses yeux semblaient lancer des éclairs!

--NON, dit de nouveau et avec force l'archi-chancelier; car jamais je n'ai agi que d'après ma conviction et ma conscience. En ma qualité d'avocat, j'ai pu arriver à des conclusions qu'il m'était pénible de donner; mais je[116] me croyais probablement en droit de le faire; dès lors, je ne suis plus que l'instrument de Dieu.

[Note 116: Cambacérès a dit depuis à Dubois, qu'il avait cru d'abord que c'était quelque émigré rentré, à qui, jadis, une consultation de lui avait fait perdre un procès.]

--Ne prononce pas son nom; tu n'en es pas digne.

--Monsieur! dit Cambacérès en se dirigeant vers une porte qui donnait dans une pièce où il y avait des joueurs, votre conduite est trop étrange pour que je la supporte plus longtemps. Remerciez-moi de ne pas vous faire arrêter... et surtout ne tenez pas de pareils discours à un petit masque que je vois traverser un des salons en face de nous. Il pourrait avoir moins de patience que moi; mais enfin la mienne est à bout, je vous en préviens.

--Je n'ai rien à dire à ce petit masque, répondit l'homme noir; il n'a fait que suivre la route que toi et tes pareils lui avez ouverte.»

Cambacérès tressaillit, mais ne continua pas moins de s'avancer vers la porte. Tout à coup le masque le rejoint, sans que le bruit de ses pas ait été entendu par lui[117]; et le ramenant, sans qu'il eût la force de résister, à côté de la cheminée.

[Note 117: Cette circonstance, remarquée pendant tout le temps que dura cet étrange entretien, avait frappé Cambacérès plus peut-être que le reste. Peut-être l'individu avait-il des semelles de liége; ce qui est bien étonnant, c'est que dans le premier moment, l'archi-chancelier ne fut pas éloigné de croire au surnaturel.]

--«Te rappelles-tu le 21 janvier?» lui dit-il tout bas.

Cambacérès demeura sans voix.

--«Te rappelles-tu le 21 janvier? répéta la voix, avec un accent plus solennel...

--Oui... oui... ce fut un malheureux jour; mais je ne fus pas coupable!...

--Tu fus RÉGICIDE!

--Monsieur! s'écria Cambacérès, surmontant enfin la torpeur qui l'accablait depuis une heure, et le frisson qui venait de le saisir. Monsieur, je _veux_ savoir qui vous êtes.

--Je t'ai dit que je me montrerais à toi, je tiendrai ma parole; viens, et tu me connaîtras.»

Le masque noir se dirigea vers une pièce voisine qui, abandonnée par les joueurs, à cette heure de la nuit, était alors solitaire et sombre. Puis il s'arrêta à la porte en regardant Cambacérès, comme pour l'inviter à le suivre... Celui-ci hésita; un moment, sa main se leva de nouveau pour sonner; mais une force, qu'il a dit depuis être invincible, la faisait aussitôt retomber à son côté... Il voulut appeler, sa langue demeura muette... Il voulut fuir... il ne put marcher!... Il leva les yeux... l'homme noir, toujours sur le seuil de la porte, semblait l'attendre... Il craignait vaguement de le suivre, et pourtant toujours subjugué par cette même force, sous la puissance de laquelle il fléchissait depuis une heure, il s'avança en chancelant vers l'appartement voisin... Le masque y entra avec lui... Quelques bougies y brûlaient encore, et, par intervalles, jetaient des éclats d'une lumière très-vive...

L'homme noir s'arrêta près de la cheminée. Il regarda quelques instants l'archi-chancelier qui était là, tremblant, et comme sous le prestige d'un rêve terrible...

--«Tu veux me connaître, dit enfin le masque d'une voix lente, mais plus forte qu'une voix ordinaire... Tu présumes donc beaucoup de ton courage?

--Qui donc es-tu?»

L'homme leva lentement la main, et dénoua son masque... Puis il rejeta son camail en arrière, et son visage demeura tout entier découvert...

Dans ce moment, les bougies du candélabre qui était au-dessus de sa tête l'illuminèrent d'une lueur vacillante et blafarde... Cambacérès le vit alors tout entier; et, poussant un grand cri, il tomba sans connaissance sur le parquet...

C'était Louis XVI!!!...[118]

[Note 118: On défendit sévèrement de parler de cet événement, qui fut même ignoré de beaucoup de gens qui assistèrent à la fête de l'archi-chancelier et s'y trouvaient en ce moment; des personnes de la maison même ne l'ont appris que plus tard, par la voix publique, parce que, sous la Restauration, il n'y avait plus de raison pour cacher cette affaire, et que les auteurs en parlèrent. Cambacérès, quoique innocent du vote à mort, à ce qu'on prétendait, fut cruellement frappé de cette apparition. Le comte Dubois, qui avait un intérêt réel à découvrir la chose, en me la racontant chez lui, à Vitry, il y a quatre ans, me dit qu'il n'avait jamais pu découvrir la moindre trace du cet événement. Lorsque l'Empereur l'apprit, il dit à l'archi-chancelier: «Allons... _c'est un rêve... vous avez dormi..._»]

SALON

DE

Mme LA DUCHESSE DE BASSANO.

1811.

Pendant les onze années que M. le duc de Bassano passa à la secrétairerie d'État, il n'eut pas chez lui l'apparence même de ce que nous avions, par nos maris, nous autres jeunes femmes dans une haute position, une maison ouverte. La confiance illimitée que lui accordait l'Empereur, la connaissance intime qu'il avait de toutes les choses politiques, le danger pour lui de répondre une parole en apparence frivole et dont la conséquence pouvait être importante; tous ces empêchements avaient mis obstacle à l'exécution d'un de ses désirs les plus vifs. Celui d'avoir une réunion habituelle d'amis et de personnes agréables du monde, pour rétablir cette vie sociable toute française et que ne connaissent en aucun point les autres pays que par nos vieilles traditions. Nul n'était plus fait que le duc de Bassano pour mettre un tel projet à exécution. Il était homme du monde en même temps qu'un homme habile. Il avait la connaissance parfaite de ce que la société française exige et rend à son tour. Il était alors, ce qu'il est encore aujourd'hui, l'un des hommes les plus spirituels de notre société élégante; racontant à merveille, comprenant tous les hommes et sachant jouir de tous les esprits qui s'offrent à lui, quelque difficile que leur clef soit à trouver.

Madame la duchesse de Bassano était une des femmes les plus remarquables de la cour impériale. Elle était grande, belle, bien faite, parfaitement agréable dans ses manières, d'un esprit doux et égal, et possédant des qualités qui la faisait aimer de toutes celles qui n'étaient pas en hostilité avec ce qui était bien. Lorsqu'elle se maria elle n'aimait pas la cour, où elle vint presque malgré elle. Aussi, bien qu'elle fût alors dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, elle vivait fort retirée et tout à fait dans l'intérieur de sa maison. Nommée dame du palais lors de l'Empire, elle devint alors l'un des ornements de la cour. Le genre régulier de sa beauté lui donnait de la ressemblance avec celle de la duchesse de Montebello. Les traits de la duchesse de Montebello étaient peut-être plus semblables à ceux des madones de Raphaël, mais madame de Bassano était plus grande et mieux faite.

En parlant du salon de madame la duchesse de Bassano, et le prenant au moment où son mari fut ministre des affaires étrangères[119], je dois nécessairement parler beaucoup du duc; c'est alors un des devoirs de ma mission de le faire connaître tel qu'il était, et de le montrer éclairé par le jour véritable sous lequel il doit être vu.

[Note 119: En 1811.]

La famille de M. Maret[120] (depuis duc de Bassano) était généralement estimée; son père, médecin distingué, était en outre secrétaire perpétuel de l'académie de Dijon, et dans la plus haute estime, non-seulement de tout ce que la littérature française avait de plus élevé, mais des savants étrangers les plus en renommée. Je donnerai tout à l'heure une preuve, comme en reçoivent rarement les hommes de lettres entre eux, de cette affection portée à M. Maret le père par la science étrangère.

[Note 120: Hugues-Bertrand Maret, né à Dijon, en 1763.]

Un fait peu connu, même des amis de M. de Bassano, c'est qu'il a vivement désiré, après de très-fortes études, de suivre la carrière du génie ou de l'artillerie.

Il n'avait que dix-sept ans lorsque le concours s'ouvrit à l'académie de Dijon pour un éloge de Vauban. Tourmenté déjà du désir de marcher sur les traces de cet homme illustre, le jeune homme voulut aussi concourir, lui, pour cet éloge. Mais le moyen; son père était bon, mais sévère, et ne voulait permettre aucun travail de ce genre. Heureusement pour lui, le jeune Maret avait à sa disposition la vaste bibliothèque des jésuites; il allait y travailler, et là, il demeurait au moins quelques instants sans être troublé. Quelques jours avant la fin de son ouvrage, étant seul dans ce lieu, il y fut surpris par le bibliothécaire lui-même, ennemi personnel de M. Maret le père.....

--«Votre père vous demande, dit-il au jeune homme....» Et tandis qu'il y court, le bibliothécaire, curieux de voir à quel genre de travail s'occupe le jeune élève, prend le livre qu'il avait laissé ouvert à l'endroit même qu'il copiait, et lit ce passage. Ce livre était l'_Histoire des siéges_, par le père Anselme.... Le bibliothécaire fut éclairé, et remit aussitôt le livre à sa place. Il en savait assez pour nuire.

L'éloge de Vauban terminé, il fallait le faire parvenir à l'académie de Dijon pour qu'il y prît son rang et son numéro. M. Maret le père, comme secrétaire perpétuel, était chargé de ce soin. Mais le travail était long. Il avait d'autres soins, et il s'en remettait souvent à son fils pour ouvrir les lettres qui arrivaient de Paris, pour les concours surtout. Un jour où le courrier avait été plus considérable que de coutume, le jeune homme eut soin de ménager une grande enveloppe, et dit, en substituant son éloge au papier insignifiant qu'elle contenait:

--«Ah! voilà encore une pièce pour le concours!

--Vraiment, observa M. Maret, elle arrive à temps! Le concours ferme demain, et il ne reste que le temps de lui assigner une place; donne-lui un numéro.»

Le jeune Maret place son éloge sous une autre enveloppe, lui donne un numéro; et le voilà attendant son sort avec une anxiété que peuvent seuls connaître ceux dans cette position.....

Le dépouillement fait ne laisse que deux éloges pour se disputer le prix. L'un est d'un jeune officier du génie, l'autre d'un enfant[121] pour ainsi dire; et cependant il lutte avec tant d'avantage, que la commission qui devait prononcer hésite dans son jugement.

[Note 121: Sans aucun doute on était encore enfant (surtout un homme) quand on n'avait que dix-sept ans à l'époque dont je parle.]

Le bibliothécaire, qui connaissait l'auteur de l'un des deux éloges, et qui avait la volonté de lui nuire, cherchait mille moyens pour déverser une sorte de défaveur sur le morceau que tout le monde s'accordait à trouver vraiment beau. Enfin, le président impatienté de cet acharnement, qui devenait visible, dit au bibliothécaire:

--«Il me semble, monsieur, que les personnalités sont interdites parmi nous.»

Enfin l'académie prononce. Un des éloges a le prix, l'autre l'accessit. La médaille appartient à l'officier du génie, l'accessit à M. Maret.....

La pièce avec laquelle il avait concouru était de Carnot, sous-lieutenant alors dans l'arme du génie. Sans doute elle était bien; mais celle de son concurrent était peut-être plus belle, parce qu'il y avait mis toute la chaleur de son âge et toute l'ardeur qu'on apporte à cet âge au travail pour lequel on demande une couronne... Il était visible que les académiciens avaient un grand regret de prononcer le jugement tel qu'il était... Malheureusement _il fallut_ que cela fût ainsi..... Mais la pièce du jeune Maret eut les honneurs de la lecture en pleine séance académique, présidée par M. le prince de Condé[122]..... M. Maret le père, vivement ému de cette scène inattendue pour lui, sortit aussitôt que la séance fut terminée, et passa dans le jardin avec son fils..... À peine le jeune homme avait-il fait quelques pas, qu'il fut rejoint par son concurrent... Carnot avait les deux médailles... le grand prix... un grand honneur enfin... mais une voix lui criait que le triomphe n'était pas dans tout cela, et cette voix ne le trouva pas sourd. Il aurait dû l'écouter avec équité; il n'en fut pas ainsi.

[Note 122: Il présidait aussi, comme on le sait, les États de Bourgogne.]

--«Monsieur, dit-il au jeune Maret, l'académie n'a pas été juste en m'accordant les deux médailles... Je sens moi-même tout ce que votre éloge de Vauban renferme de beau et de bien..... J'ai moins de mérite que vous si j'ai réussi en quelques points, car je suis officier du génie... et je puis avouer que j'ai mis en oubli un fait d'un haut intérêt, que vous n'avez pas omis[123]. Permettez-moi de faire ce que l'académie n'a pas fait, et veuillez accepter de ma main cette seconde médaille.»

[Note 123: Voici ce dont il s'agit: Vauban avait fortifié la ville d'Ath..... Cette ville retombe dans les mains des Espagnols; plus tard les Français mettent le siége devant ses remparts, et Vauban lui-même est chargé de le conduire. Quelle position que la sienne! si la ville est prise, il l'a donc mal fortifiée; s'il ne la prend pas, que devient-il?... Louis XIV le presse... l'excite... de la reddition de la place dépend le succès du traité de Riswith!..... L'humiliation ou la disgrâce! Dans cette extrémité, Vauban prend le parti qui convenait à un homme de génie comme lui; _il invente_ un moyen d'attaque inconnu jusqu'alors, et la ville est prise. Mais Vauban avait le droit de dire: «Elle ne pouvait l'être que par moi.» Le moyen qu'il inventa est la batterie à ricochets.]

Il était évident que Carnot était blessé de cette concurrence qui lui faisait trouver presque une défaite dans la victoire, car il voyait trop bien quel intérêt inspirait l'éloge du jeune Maret; et il crut en imposer au public et... et peut-être à lui-même en partageant avec lui le prix de l'académie..... Le jeune Maret sentit instinctivement que la proposition n'avait pas cette expression franche et de _prime-saut_ qu'aurait inspirée un élan généreux; et puis, dans sa modestie, il ne se croyait pas de force à lutter avec Carnot, qu'il remercia, mais sans accepter.

--«Monsieur, lui dit-il, j'eusse été fier et heureux de mériter la médaille... mais je sais trop bien qu'elle est on ne peut mieux entre vos mains; permettez-moi de l'y laisser. Ne l'ayant pas reçue de l'académie, je ne peux la recevoir de vous[124].»

[Note 124: Croirait-on, avec le noble et beau caractère de Carnot, que JAMAIS il n'oublia cette circonstance!..... et le duc de Bassano ressentit encore les atteintes de ce souvenir en 1815!.....]

Les deux rivaux se séparèrent. Carnot emporta ses médailles, et Maret un nouvel espoir de succès dans la carrière littéraire. Ce fut alors qu'il fit un petit poëme en deux chants, intitulé _la Bataille de Rocroy_, qu'il dédia au prince de Condé[125].

[Note 125: Ce sujet n'avait jamais été traité.]

Mais son père voulait qu'il étudiât profondément les lois. Il se mit sérieusement à ce travail, et par une sorte de pressentiment il y joignit l'étude du droit politique... Peu après il prit ses grades à l'université de Dijon, et fut reçu avocat au parlement malgré sa grande jeunesse.

Toutefois son goût le portait avec ardeur vers la carrière diplomatique; son père l'envoya à Paris. Là, recommandé vivement à M. de Vergennes dont le crédit était tout-puissant en raison de l'amitié que lui portait le roi; ne voyant que la haute société et la bonne compagnie, étudiant constamment avec la volonté d'arriver, M. Maret put se dire qu'il pouvait prétendre à tout. Recommandé et aimé de toutes les illustrations de l'époque, il obtint un honneur très-remarquable: ce fut d'être présenté au _Lycée de Monsieur_ (l'Athénée) par Buffon, Lacépède et Condorcet... Être jugé et estimé de pareilles gens au point d'être présenté par eux à une société savante aussi remarquable que l'était celle-là à cette époque, c'est un titre impérissable.

M. de Vergennes mourut. M. Maret perdait en lui un protecteur assuré. Il résolut alors d'aller en Allemagne pour y achever ses études politiques... mais à ce moment la révolution française fit entendre son premier cri: on sait combien il fut retentissant dans de nobles âmes!... M. Maret jugea qu'il ne trouverait en aucun lieu à suivre un cours aussi instructif que les séances des états-généraux qui s'ouvraient à Versailles: il fut donc s'y établir. Ce fut donc les séances législatives qu'il rédigea pour sa propre instruction, et de là jour par jour, le _Bulletin de l'Assemblée nationale_. Mirabeau, avec qui le jeune Maret était lié, lui conseilla, ainsi que plusieurs autres orateurs tels que lui, de faire imprimer ce _bulletin_.... Panckoucke faisait alors paraître le _Moniteur_: il y inséra ce _bulletin_, auquel M. Maret _exigea_ qu'on laissât son titre. Il avait une forme dramatique qui plaisait. C'était, comme on l'a dit fort spirituellement, une traduction de _la langue parlée_ dans la langue _écrite_. Ce fut un nouveau cours de droit politique d'autant plus précieux qu'il n'avait rien de la stérilité d'intérêt de ces matières. C'était en même temps un tableau vivant des fameuses discussions de l'Assemblée nationale et ses athlètes en relief avec leurs formes spéciales, en même temps qu'il rendait l'énergique vigueur de leurs improvisations et les orages que soulevaient leurs débats.