Part 17
Voilà un échantillon du talent de François de Neufchâteau. Il avait de l'esprit, pourtant, et même beaucoup, ainsi que je l'ai déjà dit. Il était aimable, disait les vers à ravir, mais s'étonnait, après cela, tellement de lui-même, qu'il en évitait la peine aux autres. Toutefois, je le répète, il avait de l'esprit. Seulement il aurait dû sentir que des flatteries du genre de celles dont il accablait l'Empereur, étaient déplacées dans la bouche d'un homme qui avait eu lui-même pendant un temps la puissance exécutive. L'Empereur le comprit et le dit à Cambacérès.
--«On m'a fait un bien beau discours, qui m'a fait regretter le vôtre, monsieur l'archi-chancelier,» lui dit-il la veille du sacre, au moment où il arriva près de Napoléon, selon le désir que celui-ci lui avait témoigné de s'entretenir avec lui en particulier et même en secret la veille du couronnement. Cette conversation dut être du plus haut intérêt. Mais jamais _personne_ n'a su un mot de ce qui fut dit dans cet entretien, quoiqu'on ait pu le présumer. Cambacérès était non seulement aimé de l'Empereur, mais estimé. Napoléon _tenait à honneur_ d'être ami de Cambacérès. «_C'est un honnête homme_,» répétait toujours Napoléon, «_un honnête homme supérieur_.»
Que de fois je lui ai entendu répéter cette phrase... Il aimait aussi l'ordre et la régularité de Cambacérès; sa manière de recevoir surtout. Cette étiquette strictement observée ne lui paraissait nullement ridicule; et il trouvait peut-être avec raison que l'archi-chancelier était le seul grand dignitaire qui comprît bien sa position.
Mais, en revanche, l'archi-chancelier n'était aimé d'aucune des Impératrices. Joséphine n'avait aucune affection pour lui. Il attribuait cet éloignement à des remontrances qu'il avait pris la liberté de lui faire, au nom de l'Empereur, sur ses dépenses excessives, qui donnaient toujours à Napoléon des colères, quelquefois funestes pour lui-même, car elles le rendaient fort malade; et puis l'archi-chancelier était pour la séparation; Fouché également cependant, et il était en faveur auprès d'elle: mais il était faux, et Cambacérès était véridique et loyal.
Quant à Marie-Louise, c'est autre chose. Voici pourquoi elle prit l'archi-chancelier en grippe. Je donne cette histoire comme elle courut alors dans tous les salons de Paris. Elle nous fit beaucoup rire, et je la crois positivement vraie.
À l'époque de la guerre de Russie, lorsque l'Autriche insistait si vivement pour avoir les provinces illyriennes[111], la correspondance, soit confidentielle, soit ministérielle, du beau-père et du gendre était souvent orageuse... Un jour, Napoléon jura et frappa du pied contre terre, en nommant son père et frère d'Autriche de je ne sais plus quel nom.
[Note 111: Faute immense de Napoléon! ces provinces illyriennes n'étaient rien pour lui, et l'Autriche y attachait le plus grand prix. Si elles eussent été rendues en 1812, le prince Schwartzemberg marchait avec nous en Russie!... quelle différence!...]
--«Qu'est-ce, mon ami? qu'avez-vous contre mon père?
--Votre père, Louise!... votre père EST UNE GANACHE!... Et après ce mot il se lève, et sort en fermant la porte assez violemment pour la briser.
L'Impératrice, soit qu'elle ne connût que notre beau langage, soit qu'elle ne connût pas en entier notre dictionnaire, ou plutôt qu'elle s'en tint à la véritable acception des mots, demeura surprise devant celui que Napoléon lui avait jeté comme une injure, si elle en jugeait au ton courroucé de sa voix. Mais une injure de Napoléon! lui, si doux avec elle! si tendre surtout!... Le moyen de le croire!... Dans ce moment, la duchesse de Montebello entrait chez l'Impératrice. On sait combien elle l'aimait[112]! Elle lui demanda aussitôt ce que signifiait le mot _ganache_, en lui disant pourquoi elle lui faisait cette question...
[Note 112: Elle avait une telle tendresse pour cette bonne et belle personne, qu'après le départ de Marie-Louise, madame Bernard[112-A] portait un bouquet à la duchesse, de la part de l'Impératrice, comme si elle eût été à Paris, et cela dura un an au moins.]
[Note 112-A: Fameuse bouquetière qui a précédé madame Prevost, et qui faisait les bouquets presque aussi bien qu'elle.]
Madame la duchesse de Montebello, fort embarrassée, lui répondit cependant fort bien pour tous:
--«Une ganache! madame... c'est... c'est un brave homme... un honnête homme un peu âgé...
--Ah!...»
La chose en resta là. L'Impératrice n'en parla plus, parce que l'occasion ne se présenta pas de placer le mot; mais au moment du départ de l'Empereur pour la Russie, il laissa, comme on sait, l'Impératrice régente avec l'archi-chancelier pour conseil, et même presque comme tuteur. L'Empereur parti, le prince archi-chancelier alla présenter ses devoirs à son impériale pupille, qui, voulant lui dire une parole gracieuse, le regarda en souriant, et, prenant une physionomie toute gracieuse:
--«En vérité, lui dit-elle, je suis bien touchée que l'Empereur m'ait laissé un guide aussi respectable!... et je serai toujours empressée de recevoir les avis d'une aussi brave GANACHE!»
Qu'on juge de l'effet du compliment!
On a prétendu qu'elle avait eu l'intention de lui dire ce qu'en effet signifie ce mot. Je ne le crois pas: quel en serait le motif?... Cambacérès était un homme inoffensif, que l'Empereur estimait beaucoup, et Marie-Louise le savait. Non, je crois que ceux qui lui veulent faire une réputation de malice, pour lui sauver celle de la sottise, se trompent ici beaucoup... Marie-Louise était un de ces êtres mal organisés, à qui tout réussit mal, et qui ne savent jamais corriger leur destinée...
Elle aimait à s'amuser, et n'y entendait rien; cependant les bals lui plaisaient: elle aimait la danse et elle y valsait et dansait l'anglaise comme une personne que cela ennuie et fatigue. Cambacérès, qui, certes, n'était pas danseur, en fit la remarque un jour chez lui à un petit bal donné à Marie-Louise dans sa nouvelle maison; cependant, cette fois-ci, l'ordonnance était mieux faite; il y avait plus de jeunes gens. Presque tous les auditeurs au Conseil d'État, dont Cambacérès était le chef, pour ainsi dire, s'y trouvaient, et leur présence ajoutait et donnait même, on peut le dire, un autre aspect à la fête... Marie-Louise avait ce soir-là presqu'une apparence de beauté... Elle était bien mise, ce qui lui arrivait rarement; elle avait un petit corset de velours bleu, de ce bleu qui porte son nom encore aujourd'hui, couleur tout à fait bien pour son teint, qui était sa seule beauté réelle. Ce petit corset était brodé en diamants, la jupe était en tulle, doublée de satin blanc, et bordée par plusieurs touffes de _belles de jour_, d'un bleu plus foncé que nature, pour rapprocher davantage la nuance du velours. Elle était coiffée avec les mêmes fleurs et des épis de diamants, ce qui faisait admirablement dans ses beaux cheveux blonds... Elle était presque jolie comme cela! et elle l'eût été certainement, si elle eût été gracieuse!
Lorsque l'Empereur était absent, c'était bien vraiment l'archi-chancelier qui _régnait_ à Paris; c'était son salon qui était la cour active et marquante. Sa représentation continuelle est véritablement le mot qui convient à la chose. Jamais il ne faisait un voyage pour aller, soit aux eaux, soit à la campagne ou dans le Languedoc. Lorsque l'Empereur lui dit d'avoir une campagne, il en prit une... mais à Monceaux.
Aussi l'Empereur comptait-il sur lui comme sur _un ami_, et il avait raison; il savait combien il pouvait s'assurer sur son calme, son bon sens et sa haute expérience dans les affaires. Ensuite il y avait un autre motif pour l'Empereur; c'était la sécurité que lui donnaient trois convictions: celle de son honnêteté d'abord, ensuite de sa circonspection, et puis enfin celle de _sa poltronnerie_.
--«Bah! disait Berthier, l'Empereur sait bien qu'il n'a rien à craindre de Lebrun et de Cambacérès! Ils sont honnêtes gens d'abord, et puis trop poltrons pour tenter ou soutenir une révolution, surtout l'archi-chancelier...»
Je crois que l'honnêteté de Cambacérès suffisait pour le faire tenir en repos; mais, ce que je crois encore mieux, c'est qu'il n'avait aucune chance pour réussir. Il possédait sans doute toutes ces qualités, que les souverains trouvent rarement dans leurs alentours... Mais à posséder celles qu'il faut pour être souverain soi-même, il y a encore bien loin.
Cambacérès accueillait dans son salon, avec une bienveillance plus intime que pour les autres personnes présentées, celles qui lui venaient du Languedoc. Il avait un respect religieux pour sa province. Son amitié pour moi doublait, je crois, de cette circonstance, que nous étions de la même ville... Si quelque Montpellerais lui demandait un service, il répondait presque toujours: _Je le ferai!_
En effet, il faisait examiner la chose; le rapport était fait dans les quarante-huit heures; car M. Lavollée secondait son oncle aussi vivement qu'il le pouvait, et, le mardi ou le samedi suivant, Cambacérès disait au compatriote solliciteur:
--«Mon cher, je me charge de votre affaire.»
Alors c'était à peu près fait. Je dis à peu près, parce qu'avec Napoléon, on ne pouvait répondre de rien.
Mais quelquefois Cambacérès avait promis, ou bien les prétentions du solliciteur ne lui semblaient pas justes. Alors il lui disait avec la même franchise: _Je ne puis rien_. C'est de l'honneur, cela.
Un jour je reçois une lettre d'Arras; elle m'était écrite par une personne que je ne nommerai pas, parce qu'à l'époque où j'habitais cette ville, cette personne était royaliste avec tout le fanatisme qu'on connaît à certaines gens. Ensuite elle était devenue impérialiste au même degré. En 1814 cela changea encore, et, en 1830, il y eut une nouvelle mutation. Cette dame avait un petit-fils. Jamais aïeule ne fut plus enthousiaste de sa progéniture. Le jeune homme n'avait pourtant rien d'extraordinaire; il n'était que bien, et voilà tout; mais, sur toute chose, il était enfant gâté, et voulait ce qu'il voulait avec acharnement. Il entreprit _de vouloir_ être ce que détestait sa grand'-mère alors... il voulut servir l'Empire. La seule concession qu'il lui fit, ainsi qu'à sa mère, fut de ne pas aller à l'armée, quoiqu'il en mourût d'envie. Alors l'aïeule m'écrivit pour me prier de solliciter pour son petit-fils l'entrée du Conseil d'État. Elle avait jadis connu Cambacérès chez le marquis de Montferrier, et comptait sur ce souvenir. Mais il y avait bien des chances pour le contraire!...
Elle y comptait pourtant si bien, que dans la lettre qu'elle m'avait priée de remettre à l'archi-chancelier, elle en parlait d'une curieuse manière. Le jeune homme, je le répète, était fort bien; et, heureusement pour lui, le prince le comprit comme moi.
À mesure qu'il lisait la lettre de l'aïeule, il me regardait avec une sorte de malice tellement inusitée chez lui, que je dus m'attendre à quelque chose de bizarre.
--«Tenez, me dit-il en me donnant la lettre de madame de ****, voyez de quel style on me fait la demande d'un service.»
Je suis fâchée de ne pas avoir gardé de copie de cette lettre: elle était curieuse dans le fait. Madame de **** rappelait à Cambacérès archi-chancelier, qu'elle l'avait connu _comme Cambacérès avocat_; et cela si _crûment_, si peu délicatement, que je vis l'affaire du jeune homme tout à fait manquée. Mais je devais apprendre à connaître l'archi-chancelier.
--«Monsieur, dit-il à M. de ****, je ne pourrai répondre aux volontés de madame votre grand'-mère, qui m'ordonne, ajouta-t-il en souriant, de vous faire nommer _dans les vingt-quatre heures_. Mais veuillez me faire l'honneur de venir dîner chez moi mardi prochain, et en raison de _notre très-ancienne_ connaissance, de venir à quatre heures et demie; nous causerons. Aujourd'hui je ne veux pas ennuyer madame d'Abrantès d'une aussi lourde conversation; et puis je dois me rendre au Conseil. Mais mardi, vous voudrez surtout bien permettre que je sois moi-même _votre examinateur_.»
Le jeune homme sortit de chez Cambacérès enchanté de lui. Sa place au Conseil d'État était d'autant plus importante à obtenir pour lui, qu'il était très-amoureux, et que le père de la jeune fille ne voulait la marier qu'à un homme ayant une carrière. Le jeune homme, quoiqu'il fût amoureux, préférait celle des armes; à cette époque il y avait une telle confiance, que personne ne croyait mourir, et on allait à l'armée comme au bal; mais pour plaire à sa famille, il s'était décidé pour le Conseil d'État.
--«Dites tout cela à l'archi-chancelier, lui dis-je; il vous servira mieux si vous avez confiance en lui; car la lettre de votre grand'-mère a failli tout gâter. Parlez à Cambacérès comme à un père.»
Il suivit mon conseil et fit bien. J'avais été invitée à dîner par Cambacérès pour ce même mardi, afin que mon protégé et moi nous fussions ensemble; et, bien que Cambacérès me l'eût répété _trois fois_, je n'en reçus pas moins, le même soir, une invitation imprimée. Aussitôt que j'arrivai, le prince vint à moi; et me prenant par la main, comme si nous allions danser un menuet, il me conduisit à un fauteuil et me dit tout bas:
--«Je suis parfaitement content du jeune homme; et comme j'ai pour principe de ne pas me laisser influencer par des circonstances étrangères, je le servirai parce qu'il a du mérite, et qu'il serait cruel autant qu'injuste de le rendre responsable du peu de considération que sa folle de grand'-mère m'inspire. Il peut donc compter sur moi: vous pouvez en être certaine.»
En effet, quelques semaines après, le jeune homme fut nommé auditeur au Conseil d'État. Il se maria et il est toujours demeuré reconnaissant des bontés de l'archi-chancelier.
--«Une belle bonté, vraiment! disait la grand'-mère, lorsqu'il en parlait devant elle; _il devait_ vous faire nommer: il ne pouvait faire autrement, j'avais dîné vingt fois avec lui chez M. de Montferrier!..»
Un officier de la maison de l'Empereur, homme d'esprit et de bonnes manières, dont le père était un des amis les plus intimes de ma mère, M. le marquis de Beausset, était un habitué du salon de Cambacérès. Il était préfet du palais; et, en vérité, il entendait cette fonction admirablement bien. Il avait cependant un rival, non seulement dans la maison de l'Empereur, mais auprès de l'archi-chancelier: c'était M. de Cussy. M. de Cussy était un homme excellent, mais ne comprenant guère la vie que comme elle s'écoulait pour lui. Il ne lui fallait des fêtes que parce qu'il y a toujours un souper, ou bien des rafraîchissements d'une nature plus substantielle que des sirops. Il avait un profond mépris pour les maisons qui reçoivent _à gosier sec_, comme il le disait.
«Il n'y a plus de France! s'écriait-il un jour; il n'y a plus de France!... on ne soupe plus!...»
Cambacérès l'avait nommé d'Aigrefeuille second. Il allait beaucoup chez lui, ainsi que M. le marquis de Beausset; ils étaient rivaux, mais cela n'était pas alarmant et ne passait jamais le seuil de l'office impérial.
On voit que l'addition de ces deux messieurs ne devait ni enlever ni ajouter quelque chose à l'élégance de la cour de l'archi-chancelier; car ceux qui la formaient habituellement étaient loin de pouvoir être donnés pour des modèles en ce genre.
C'était d'abord M. le marquis de Montferrier, homme de bonne naissance, âgé de cinquante ans au moins, gros, poudré, et l'antipode d'une contredanse, quoiqu'il sourît toujours.
C'était Monvel, frère de mademoiselle Mars, et fils du fameux acteur Monvel. Il était secrétaire du prince.... Maigre, pâle, sa figure longue et étroite pouvait sourire quelquefois, mais je crois qu'il n'en savait rien.
C'était encore M. de Villevieille, contemporain de Voltaire et disant les vers admirablement. Mais il aurait fallu rétrograder de quelque trente ans par-delà: c'était donc encore une figure peu admissible dans une fête.
C'était d'Aigrefeuille enfin, avec sa grotesque figure et sa burlesque toilette! Toutes deux méritent d'être connues.
D'Aigrefeuille[113] était un fort bon homme, ayant de l'esprit et des connaissances, choses qui disparaissaient pour le monde devant sa gloutonnerie, mais qui pourtant existaient réellement. Sa figure était incroyable; il avait une grosse tête placée sur un cou très-court; son visage était fait comme peu de visages le sont; ses yeux, très-gros et très-saillants, étaient parfaitement ronds et d'un bleu pâle et terne; son nez, formé d'une boule de chair, était au-dessous de ces yeux que je vous ai dits, et surmontait une bouche formée de deux grosses lèvres qu'il léchait incessamment, comme s'il venait de manger une bisque, et tout cela avec deux grosses joues fleuries, mais tremblantes, formaient deux fossettes quand il faisait son gros rire, ce qui arrivait souvent; ses jambes étaient petites, c'est-à-dire courtes, car elles étaient grosses et ramassées; son ventre très-gros et sa taille petite: voilà le portrait de l'homme, ni flatté ni chargé.
[Note 113: D'Aigrefeuille était conseiller à la cour des aides de Montpellier: c'était un homme d'esprit, quoique ridicule; mais il l'était plus par sa figure que par lui-même.]
Qu'on se figure à présent ce personnage que je viens d'essayer de peindre, vêtu d'un habit de velours ras, _bleu de ciel_, doublé de satin blanc et garni d'une hermine, qui jouait le lapin blanc, attendu qu'il n'y avait pas de queues noires.
Voilà l'origine de cette belle toilette.
D'Aigrefeuille était fort ami d'une bonne, excellente et spirituelle personne, la comtesse de la Marlière. Un jour, il était chez elle, et lui contait ses chagrins d'être obligé d'acheter un habit habillé.
--«Mais, lui dit la comtesse, j'ai une robe de velours bleu de ciel, la couleur est un peu tendre, mais, qu'importe? prenez-la.»
D'Aigrefeuille, ravi, emporte sa robe, et son bonheur l'adresse chez le valet de chambre de l'archi-chancelier, au moment où il mettait en ordre des fourrures qu'il tenait encore à la main.
--«Tenez, monsieur d'Aigrefeuille, voilà de quoi garnir richement votre habit. Ce sont les rognures de l'hermine avec laquelle on a garni le manteau _du sacre_, pour monseigneur.»
D'Aigrefeuille, ravi du _magnifique_ présent que le valet de chambre aurait probablement jeté, s'il ne le lui avait pas donné, fit faire l'habit bleu de ciel, se mit en dépense pour la doublure de satin blanc, et fit apposer sur les manches et au collet, ainsi que sur tous les bords, les petites bandelettes de fourrures blanches de l'hermine, dans laquelle il n'y avait plus une queue noire.
C'est avec cet habit que d'Aigrefeuille se faisait beau les samedis et mardis, chez l'archi-chancelier. Pour tout le monde, il n'était que ridicule; pour moi, il était comique. Pour moi, qui connaissais l'histoire du velours et de la fourrure, cet habit valait plus que pour une autre.
Cette histoire d'un habit bleu m'en rappelle une que j'ai omise dans le salon des princesses: c'était pour celui de la princesse Pauline.
M. de Th.... était, ce qu'il est encore, un officier plein de mérite et tout à fait estimable; mais il avait beaucoup de couleur, et le sang lui montait facilement aux joues. Ceci est indépendant des qualités de quelqu'un.
M. de Th.... était absent de Paris; il y revient, et trouve qu'en son absence on a donné l'ordre très-sévère de n'aller à la cour qu'avec un habit habillé. C'est un ordre un peu dur pour un jeune officier de cavalerie ayant une jolie tournure, et qui n'a que son uniforme... Dans cette perplexité, il rencontre M. Eugène de Faudoas, et lui conte son aventure.
--«Bah! n'est-ce que cela? lui dit M. de Faudoas; ma soeur va réparer ton malheur à l'instant. Il me faut un habit aussi, et je vais la prier de faire les deux emplettes.»
Madame la duchesse de Rovigo, avec son indolence habituelle, commande d'aller prendre chez Lenormand deux habits habillés, pour MM. de Th.... et de Faudoas, et de les porter chez leur tailleur, pour que ces habits fussent prêts pour le même soir, à neuf heures.
M. de Tha.... lorsqu'il essaya son habit, ne fit aucune attention à sa couleur. Il la trouva bien un peu claire, mais la chose était de trop peu de conséquence pour l'arrêter un moment de plus, lorsqu'il avait tant à faire. L'habit arrive fort tard. M. de Tha... le passe immédiatement et arrive enfin chez la princesse Pauline. Il était près de dix heures; le bal était commencé depuis longtemps, et la foule encombrait les salons. Tout à coup j'avise, au milieu des hommes qui se tenaient près de la porte qui communiquait de la galerie au grand salon, une figure étrange. Je fais un signe à la duchesse de Bassano, qui était près de moi; nous regardons plus attentivement, et nous reconnaissons M. de Tha..., dans son superbe habit de velours bleu céleste, brodé en argent; mais avec l'addition d'une coiffure poudrée à blanc, dans laquelle était encadrée sa figure bonne et excellente, et même agréable, mais si fortement colorée d'un pourpre foncé dans ce moment surtout, où il se trouvait dans une position gênée et presque au supplice, qu'il paraissait comme une fraise au milieu d'un fromage à la crème. Madame de Bassano et moi ne pûmes retenir un sourire qui, au fait, comprimait un éclat de rire que nous cachâmes comme nous le pûmes sous notre éventail. La princesse, qui nous vit rire, dirigea ses regards vers le lieu où allaient les nôtres. Aussitôt qu'elle aperçut M. de Tha...., elle mit aussi son éventail devant elle; ce que voyant le pauvre M. de T....., il devint exactement pourpre et fit craindre quelque accident. Jamais je n'ai vu une figure de cette teinte placée entre des cheveux blancs à frimas et un habit bleu de ciel, comme le prince Mirliflore! ce qui prouve que la chose accidentellement peut tout décider chez nous. Car M. de T.... était fort bien, avait très-bon air, et certes, ne pouvait jamais prêter à rire; mais, cette fois, il n'y avait pas moyen.
Ces malheureux costumes, que l'Empereur forçait de porter à la cour, faisaient le désespoir de la plupart des hommes. Mais l'archi-chancelier était vraiment heureux de cet usage rétabli. Ce n'était qu'aux grandes cérémonies qu'il avait particulièrement une tournure burlesque, avec le grand habit du sacre, ou même le manteau et l'habit des grandes réceptions. Ce chapeau, retroussé par-devant, à la Henri IV, avec toutes ces plumes; ce manteau, cet habit au lieu du pourpoint, qui va seul avec le manteau, toute cette toilette est ridicule, lorsqu'elle n'est pas noblement portée. Lorsque le chapeau est posé tout droit sur la tête, le manteau placé tant bien que mal sur l'épaule gauche, l'écharpe blanche tournée autour du corps, et dont quelquefois le gros noeud arrivait au milieu de la poitrine, tout cet attirail mal mis et mal porté devenait une mascarade, et non plus un habillement de cour. L'archi-chancelier, pour dire le mot, avait l'air de jouer une parade, tandis qu'il portait au contraire fort bien _l'habit habillé_.
J'ai déjà dit qu'il n'aimait pas les fêtes. Il n'y allait que par obligation; qu'on juge de l'ennui que ces bouleversements lui donnaient chez lui-même. Il venait me voir quelquefois; et, comme je l'aimais et l'estimais fort, j'étais très-sensible à une preuve de bonté qu'il ne donnait presque à personne. Quelquefois il se rencontrait chez moi avec le cardinal Maury. Alors ils me charmaient tous deux par leur conversation variée, et surtout dans ce qui avait rapport aux premiers jours de la Révolution. Cambacérès ne provoquait ni ne fuyait ce sujet de conversation que je cherchais toujours, moi, à éluder, quelque plaisir qu'il me fît, car je craignais les discussions, et puis... le 21 janvier... Mais le cardinal me dit un jour, après qu'il fut parti:
--«Cela ne peut rien lui faire qu'on lui parle du procès du roi, parce que son vote est positivement de ceux qui ont été faits pour le sauver.
--C'est votre opinion, monseigneur? lui demandai-je fort étonnée.