Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 16

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C'était une lanterne magique fort amusante, une ou deux fois par mois, que la maison de Cambacérès. Tout ce qu'il y avait dans Paris y passait, comme on passe derrière un verre pour les ombres chinoises. Pendant quelque temps, on annonçait à haute voix, ce qui causait une rumeur continuelle, qui troublait. Aussitôt que sept heures sonnaient, et tandis qu'on était encore à table, commençaient à arriver les juges de province et leurs femmes; puis les cours de Paris. On attendait que _monseigneur_ fût hors de table, et le salon était déjà garni de cinquante personnes lorsque les deux battants de la salle à manger s'ouvraient pour laisser passer l'archi-chancelier, donnant la main gravement à la femme qu'il avait à sa droite, et la conduisant, à pas comptés, à la bergère placée au coin de la cheminée. Peu à peu le salon se remplissait de nouveaux arrivants; et à peine l'aiguille était-elle sur sept heures et demie, que les personnes qui avaient dîné chez l'archi-chancelier se faisaient annoncer chez l'archi-trésorier ou chez un ministre qui recevait aussi ce jour-là. Quant à ceux qui venaient faire une visite chez Cambacérès, ils y demeuraient un quart d'heure, et puis[104] ils demandaient leur voiture: c'était au point que souvent, à huit heures et demie, l'archi-chancelier était libre, et allait au spectacle. Jamais il n'y avait plus de causerie que cela chez lui; jamais de jeu; jamais de fête, que de loin en loin, et lorsque l'Empereur les lui commandait. Un jour je fus étonnée de le voir arriver chez moi, le matin, _en chenille_, comme disait d'Aigrefeuille. C'était en 1808, à la fin de l'année; il venait me consulter, me dit-il.

[Note 104: Lorsqu'il y avait beaucoup de monde et que la file était longue, on demandait sa voiture aussitôt qu'on en était descendu.]

--«Moi, monseigneur! Eh! grand Dieu! sur quel objet, car il me semble que j'aurais, moi, une entière confiance en vous pour tout ce que je ferais en ce monde?»

Il s'inclina en souriant à demi, car jamais ce sourire n'était entier.

--«L'Impératrice me demande un bal... à moi!..

--Eh bien! monseigneur?

--Comment, vous n'êtes pas choquée de l'inconvenance de me demander un bal à moi, l'archi-chancelier de l'Empire, le chef... (après l'Empereur, ajouta-t-il en se reprenant et en s'inclinant) de la justice de l'Empire, lui faire donner un bal! Il n'y a pas de convenance à cela, je le répète... C'est comme si l'on voulait m'y faire danser!

--Oh! monseigneur!

--Eh mais, écoutez donc, je ne porte pas la simarre, c'est vrai; mais, je le dis encore, je suis le chef de la justice de France, et danser chez moi ne convient pas!

--Eh bien, monseigneur, ne le donnez pas ce bal, s'il vous déplaît de le donner.

--Ah! voilà où gît la difficulté! c'est là ce qui me tourmente. Je le regardai attentivement. Alors il se pencha à mon oreille et me dit presque bas:

On parle de tant de choses qu'il est difficile de s'arrêter à une seule... et si je ne donne pas ce bal qu'elle me demande positivement, l'Impératrice croira que je suis instruit certainement de ce qu'elle redoute, et je ne sais rien!.. Quant à présent, ajouta-t-il comme faisant ses réserves, et alors il y aura des larmes, du désespoir... C'est fort embarrassant...»

Je ne savais que lui dire, je connaissais par expérience la susceptibilité de l'Impératrice Joséphine, et je compris que la position n'était pas facile... Cependant il en fallait sortir ou l'accepter comme elle se présentait...

--«Monseigneur, lui dis-je après avoir réfléchi un moment, il faut donner le bal.»

Il tressaillit.

--«Un bal! chez moi!... mais encore une fois, madame, c'est un outrage à la magistrature.

--Ne la faites pas danser, et votre bal n'en ira que mieux, ne soyez pas l'archi-chancelier pour douze heures, et vous voilà sauvé. Au surplus, monseigneur, si vous avez besoin de mon secours en quoi que ce soit, je suis à vos ordres.

--Comment si j'ai besoin de vous!.. vous êtes mon espoir!... Voilà une liste de femmes, regardez-la bien; croyez-vous que ces noms conviennent à l'Impératrice?»

Je rayai cinq ou six femmes qui auraient déplu à l'Impératrice et les remplaçai par d'autres plus agréables pour elle comme pour nous: l'archi-chancelier la lui présenta telle que je la lui avais corrigée; le lendemain il revint chez moi en sortant de chez l'Impératrice. Le jour était fixé; il était singulier: c'était le premier de l'an.

Ce bal fut un des plus ennuyeux que j'aie vu de ma vie, et cependant tout y était bien en apparence. Les femmes, jeunes, jolies et très-parées; les rafraîchissements abondants et recherchés, la politesse du maître de la maison extrême et même avec une nuance de galanterie à laquelle on était d'autant plus sensible qu'on y était peu habitué, car avec toute sa politesse il y avait de la sécheresse dans sa nature. Enfin, malgré tout ce qui devait contribuer à faire de cette fête une fête agréable, elle était languissante; c'est que le maître de la maison était un vieux garçon, sérieux, ne riant jamais, s'informant avec exactitude si l'on avait froid, si on avait pris des biscuits glacés ou bien une autre friandise que nul autre dans Paris ne faisait comme son officier, mais ne s'inquiétant pas du tout si les jeunes personnes dansaient, si on s'amusait enfin; et le plus bel ornement d'un bal c'est la joie.

--«Ce bal _est lugubre_, me dit l'Impératrice dans un moment où l'archi-chancelier était loin d'elle... Nous commençons mal l'année... C'est surtout pour moi qu'elle sera plus triste que les autres, ajouta-t-elle plus bas.»

Je la regardai... elle avait les yeux pleins de larmes.

--«Au nom de vous-même!» lui dis-je.

Elle sourit tristement...

--«J'ai encore du mérite à être comme je suis, croyez-le bien, et ne me jugez pas une femme sans courage. Je suis forte au contraire?...

Je ne répondis rien; je savais que les bruits de divorce prenaient une consistance qui devait l'alarmer. Mais aussi je savais qu'elle n'avait rien à redouter pour le moment présent, je le savais seulement depuis quelques heures et j'aurais voulu le lui dire, mais je n'aurais jamais osé aborder un pareil sujet, même seule avec elle, si elle n'avait pas commencé. Je l'aurais affligée, et puis je savais qu'il y avait à redouter le mécontentement de l'Empereur... mais j'avais aperçu madame de Rémusat dans le bal et je résolus de lui en parler; elle et madame d'Arberg avaient toute la confiance de l'Impératrice et la méritaient.

Comme l'Impératrice finissait d'exprimer toute la tristesse qui était dans son âme au milieu d'une fête, avec cette résignation et cette douceur qui lui étaient habituelles, un homme jeune, dont la tournure distinguée se faisait remarquer au milieu de tous les hommes qui l'entouraient, se détacha du groupe diplomatique, sur un mot que lui dit M. de Villeneuve, chambellan de la reine Hortense, et ôtant son épée, vint auprès de la princesse pour la prendre pour danser l'anglaise[105] ainsi qu'elle venait de le lui faire demander. C'était le comte de Metternich, ambassadeur d'Autriche; il n'y avait pas alors à Paris un homme qui eût une tournure plus élégante et plus distinguée et des manières plus nobles, quoique très-convenables pour son âge.

[Note 105: On dansait toujours à la cour au moins deux anglaises par bal.]

Comme il passait près de moi, il me dit en riant et en me montrant un immense lustre qui était au milieu du salon:

--«Est-ce là que fut pendu M. de Souza?»

Je répondis que non et en riant à mon tour, car le souvenir de cette histoire provoquera ma gaieté jusqu'à mon dernier jour.

--«Que dites vous donc de M. de Souza? me demanda l'Impératrice quand M. de Metternich et la reine Hortense furent dans la colonne de l'anglaise.

--Oh! ce n'est pas de celui que vous connaissez, madame... mais V. M. se rappellera qu'en 1802 ou 1803, je crois, il passa par Paris un petit homme Portugais, qu'on appelait don Rodrigue ou bien don Alexandre de Souza. Il n'était pas envoyé en France, il venait ou il allait à quelque ambassade de la part de S. M. Très-Fidèle, et, tout en voyageant, il voulut voir Paris, parce que, malgré leur apparente insouciance, les Portugais sont plus curieux de toutes choses que pas un peuple de l'Europe. Ce petit monsieur de Souza était très-anglomane de sa nature: tout ce qu'il portait était de confection et de fabrique anglaise; mais, avant de quitter Paris, il dût se convaincre qu'il y avait une partie de sa toilette qui aurait pu être mieux faite et plus solide.

--Que lui arriva-t-il donc? contez moi cela pendant l'anglaise.

--Eh bien! madame, l'archi-chancelier avait un de ces beaux et solennels dîners qu'il donnait, comme le sait V. M., dans le courant du Consulat, avec une fort grande magnificence, parce qu'alors elle était presque seule dans Paris. Tout ce qui passait avec un titre ou un rang, et qui allait faire une visite à Cambacérès, était sûr de recevoir une invitation pour le mardi ou le samedi suivant. M. de Souza y passa comme les autres, et précisément je fus invitée avec M. d'Abrantès pour ce même jour, ainsi que le maréchal Mortier et le maréchal Duroc. Votre majesté sait comme le maréchal Mortier est rieur!

--Lui!.. non vraiment!.. Mortier est rieur!

--Comme un écolier... au point d'être obligé de se sauver de l'objet qui provoque sa gaieté, sans quoi il demeurerait une heure à rire devant lui... Il était donc à table à côté de moi ce même jour chez Cambacérès. Depuis le commencement du dîner il ne cessait de me dire:

--«Qu'est-ce que c'est donc que ce petit bon homme qu'on a placé à côté de moi?»

En effet, M. de Souza était _infiniment petit_ et l'on sait que le maréchal avait six pieds deux lignes; M. de Souza avait à peine cinq pieds.

Il était, de plus, d'une gravité incroyable. Le maréchal lui avait adressé plusieurs fois la parole; et, toujours repoussé avec perte, il s'était replié de mon côté... Mais la scène allait s'ouvrir pour lui comme pour nous tous.

L'archi-chancelier, même à l'époque du Consulat, donnait toujours deux services. Ce jour-là, comme toujours, les maîtres d'hôtel et les valets de chambre portaient un habit habillé avec des boutons guillochés; le premier maître d'hôtel avait un habit en ratine ou en velours ras mordoré, avec ces mêmes boutons guillochés. Ce furent eux qui amenèrent le trouble dans la maison paisible du second Consul.

Au moment où le maître d'hôtel enlevait les plats du premier service, nous entendons un cri perçant; et, comme en ce moment je fixais M. de Souza, je jugeai que c'était lui que regardait la chose, car tout à coup je le vis en enfant de choeur!

D'où lui venait cette tonsure immédiate, voilà ce qu'on ne pouvait comprendre, et encore moins la perte de la perruque qu'on ne pouvait retrouver.

--«Monseigneur, je voudrais bien ma perruque, répétait M. de Souza, avec le même sérieux qu'il aurait mis à redemander le Brésil.

--Mais, monsieur le comte, disait le second Consul en lorgnant plus attentivement cette étrange figure... que voulez-vous qu'on ait fait de votre perruque?»

Cependant, en découvrant au bout de son lorgnon cette tête toute ronde et entièrement nue, l'archi-chancelier se mit à rire. Ce rire, le seul peut-être qui eût frappé les murs de cette salle, depuis que Cambacérès habitait cette maison; ce rire fut comme un signal pour tous; mais le général Mortier fut celui qui en reçut l'effet le plus direct. Il éclata tellement, qu'il fut obligé de se lever et de quitter la salle à manger, en prétextant un saignement de nez.

--«Mais ma perruque, disait M. de Souza, en se tournant toujours aussi gravement de tous les côtés.»

Le pauvre maître d'hôtel, dont les fonctions avaient été interrompues par cet événement, cherchait comme les autres, lorsque tout à coup M. de Souza s'écrie:

--«Eh! monsieur, la voilà!»

Et il s'adressait au maître d'hôtel, avec un visage furieux; l'autre le regardait avec des yeux étonnés...

--«Là, monsieur, s'écria le Portugais en colère cette fois, et lui prenant le bras droit, auquel la perruque pendait par un de ces malheureux boutons guillochés qui l'avait accrochée en passant au-dessus de la petite taille de don Rodrigue de Souza, pour prendre les plats sur la table. Comme c'était le bouton de derrière qui avait fait ce mal, on ne l'avait pas aperçu. Cependant, les valets de pied devaient l'avoir vu; mais la malice est toujours de ce côté-là, pour ne pas dire la méchanceté, et la joie que leur donnait M. de Souza en enfant de choeur balançait le devoir. Quoi qu'il en soit, M. de Souza remit sa perruque. Le dîner continua; le général Mortier rentra guéri de _son hémorrhagie_, mais non pas de son envie de rire, qui était plus vive que jamais, en voyant le sérieux solennellement colère de M. de Souza, qui, après tout, devait prendre la chose en riant. Pourquoi aussi sa perruque ne tenait-elle pas mieux?

L'Impératrice avait ri pendant mon histoire avec un tel abandon, que plusieurs fois on avait regardé de notre côté, malgré le mouvement de l'anglaise et le rideau que formait la colonne. Lorsqu'on put passer, l'archi-chancelier vint savoir, _s'il était possible_, toutefois, dit-il en s'inclinant, quelle était la cause de cette bonne gaieté. L'Impératrice, riant encore aux larmes, le lui dit, ce qui provoqua un sourire de souvenir sur les lèvres de Cambacérès, qui jamais ne riait que dans des circonstances qu'on notait.

--«Oui, dit-il, en effet, ce fut une scène singulière; et mon maître d'hôtel nous donna là une représentation que mes convives n'attendaient guère... C'est beaucoup plus comique que l'histoire de la perruque de M. de Brancas, accrochée au lustre du salon de la Reine-Mère, dont il était, je crois, chevalier d'honneur...»

Et sa mémoire le servant admirablement, il ajouta au portrait de M. de Souza plusieurs teintes qui achevèrent la ressemblance et redonnèrent un nouvel accès de gaieté à l'Impératrice. On sait que Cambacérès contait à ravir.

C'est à ce bal que M. de Metternich répondit un mot si parfaitement spirituel à une autre parole de M. le duc de Cadore, qui ne l'était guère. M. de Metternich était, depuis un an, dans toutes les agitations pénibles qui peuvent tourmenter un homme investi de grands pouvoirs, honoré de la confiance de son souverain, et qui voit qu'il ne peut détourner la tempête qui va fondre sur sa patrie et la ravager. Car il était presque certain que Napoléon voulait faire la guerre à l'Autriche... On disait que _non_ à Paris; mais Napoléon y songeait à Bayonne.

M. de Metternich, tourmenté par ses craintes, demanda et obtint un congé pour aller à Vienne, pour des affaires personnelles. L'empereur Napoléon vit ce départ avec une sorte de peine; il lui donna des soupçons et de l'ombrage... Pourquoi l'ambassadeur quittait-il son poste? Mais, après tout, quand M. de Metternich l'aurait quitté pour avertir plus sûrement son maître des dangers qu'il courait déjà, il n'aurait fait que son devoir d'honnête homme et de loyal[106] sujet. Il était Autrichien avant tout; au service de l'Autriche, et dévoué de coeur à son maître, surtout depuis qu'il était malheureux; car c'est un homme loyal et bon que M. de Metternich.

[Note 106: Plût au ciel qu'en 1814 et 1830, lorsque la possibilité existait de proclamer le roi de Rome, nous eussions eu des Français aussi bons patriotes que M. de Metternich!]

En partant de Paris, dans les derniers jours d'octobre, il annonça qu'il serait de retour vers la fin de novembre. Il ne revint que le 31 décembre 1808. Le duc de Cadore crut lui dire un mot fort spirituel en le plaisantant sur ce retard.

--«Ah! ah! monsieur le comte, vous avez été bien longtemps absent, lui dit-il en souriant.»

Et, quoique le plus digne des hommes, M. le duc de Cadore en était le plus laid, quand il souriait surtout.

--«C'est vrai, monsieur le duc, répondit M. de Metternich, qui comprit l'allusion qu'on voulait faire en parlant de ce retard; mais j'ai été obligé de m'arrêter, pour laisser défiler le corps entier du général Oudinot, qui venait de passer l'Inn.»

Cambacérès faisait un grand cas de M. de Metternich; et son éloge n'était pas indifférent dans sa bouche, car il était peu louangeur.

Cette fête, ou seulement ce bal donné par l'archi-chancelier à l'Impératrice, avait au reste la teinte de gêne et de tristesse que toutes les fêtes qu'on lui offrait alors recevaient nécessairement par la connaissance qu'on avait du divorce très-prochain qui la menaçait. Elle-même le savait; et le malheur avait déjà doublé d'épines cette couronne qui lui avait été prédite dans son enfance.

Cambacérès possédait au plus haut degré la tenue solennelle de la haute magistrature. Il me rappelait l'idée que je me faisais, étant jeune fille et étudiant, de ces anciens chanceliers, des L'Hôpital, des Lavardin... de ces hommes mourant sur leur chaise curule, comme les vieux pères conscripts... excepté pourtant cette dernière chose; car on prétend que Cambacérès était poltron comme un lièvre... Mais qu'en savait-on?

Le jour où le Conseil d'État fut averti du projet d'hérédité impériale, ce fut lui qui présida le Conseil à la place de l'Empereur, qui manquait rarement à ce qu'il regardait, disait-il, comme un devoir. Ce jour-là qui, je crois, était un 12 ou un 14 d'avril, Cambacérès entra dans le Conseil d'État plus solennellement encore qu'à l'ordinaire; et ce furent lui et Regnault de Saint-Jean-d'Angely qui discutèrent et posèrent d'abord la question de l'hérédité, sans laquelle, disaient-ils avec raison, il ne pouvait y avoir en France de paix ni de repos. Quelques jours après, oubliant qu'il devenait le sujet de celui dont il était l'égal, puisque le gouvernement consulaire l'avait établi par le fait, il prononça lui-même à l'Empereur, à Saint-Cloud, ce fameux discours qui lui donnait la puissance souveraine au nom du peuple et du Sénat. Ce discours est un modèle de concision et de clarté oratoire. Il est peut-être peu élégant; mais Cambacérès ne pouvait pas parler autrement ce jour-là... et dans cette pièce mémorable dans notre histoire, il ne faut voir que les mots et ce qu'ils annoncent.

En voici quelques phrases:

«SIRE,

»Le décret que le Sénat vient de rendre, et qu'il s'empresse de présenter à votre majesté impériale, n'est que l'expression authentique d'une volonté déjà manifestée par la nation.»

..............................................

«La dénomination plus imposante qui vous est décernée n'est donc qu'un tribut que la nation paie à sa propre dignité et au besoin qu'elle sent de vous donner chaque jour les témoignages d'un attachement et d'un respect que chaque jour aussi voit augmenter.

»Eh! comment le peuple français pourrait-il[107] trouver des bornes à sa reconnaissance, lorsque vous n'en mettez aucune à vos soins et à votre sollicitude pour lui?...

[Note 107: Lui parlant plus tard de ce discours, je lui demandai s'il avait été dicté par l'Empereur. L'archi-chancelier me donna _sa parole d'honneur_ que Napoléon ne le connaissait que comme tous les discours qui se prononçaient devant lui; il en prenait lecture avant qu'on ne le lui dît, pour savoir s'il n'y avait rien contre sa politique européenne. «J'étais si touché moi-même, ajouta Cambacérès, que j'aurais fait quelque chose de plus louangeur encore, moi qui pourtant ne le suis guère, si je n'avais craint de lui déplaire, car je sais qu'il n'aime pas cela.»]

»Comment pourrait-il, oubliant les maux qu'il a soufferts quand il fut livré à lui-même, penser sans enthousiasme au bonheur qu'il éprouve depuis que la Providence lui a inspiré de se jeter dans vos bras?...

»Les armées étaient vaincues[108]; les finances en désordre; le crédit public _anéanti_; les factions se disputant les restes de notre antique splendeur; les idées de religion et de morale obscurcies; l'habitude de donner et de reprendre le pouvoir laissaient les magistrats sans considération, et même avaient rendu odieuse toute espèce d'autorité...

[Note 108: Oui, malgré toutes les victoires de Masséna qui fut un vrai héros, et qui nous sauva des Russes avec sa belle campagne de Suisse. Mais cette victoire ne pouvait être que passagère, et encore une comme celle-là, et nous étions perdus même dans notre honneur, car le moyen de faire la paix convenablement; et pourtant nous n'avions ni soldats ni ressources; la France était dans un état de délabrement _moral et physique_, qui était comme l'avant-coureur de notre perte au moment du retour de Napoléon. Aussi, quand j'entends Gohier dire que la France était grande et glorieuse au 18 brumaire, je me demande comment la haine et la vengeance peuvent aveugler à ce point. Gohier, du reste, est souvent méchant et surtout peu véridique en parlant de Napoléon.]

»Votre majesté a paru; elle a rappelé la victoire; elle a rétabli la règle et l'économie dans les dépenses publiques; la nation, rassurée par l'usage que vous en savez faire, a repris confiance dans ses propres ressources; votre sagesse a calmé la fureur des partis; la religion a vu relever ses autels; les notions du juste et de l'injuste se sont réveillées dans l'âme des citoyens, quand on a vu la peine suivre le crime, et d'honorables distinctions récompenser et signaler la vertu, etc.»

Ce fut le 19 mai 1804, que ce discours fut prononcé par Cambacérès, comme président du Sénat.

François de Neufchâteau, l'ancien directeur, fit aussi un discours à Napoléon, le 1er décembre 1804. On verra, par quelques phrases que j'en vais rapporter, que dans ces six mois d'intervalle la flatterie avait fait de grands progrès.

Je les place également pour donner une idée du genre d'esprit de François de Neufchâteau, dont on a tant parlé, et qui, après tout, n'était qu'un rhéteur sans grâce; quoiqu'à l'époque où il était un de nos cinq rois, il eût aussi sa cour de flatteurs, qui le plaçaient beaucoup plus haut que tous les poëtes et les écrivains de son époque, et même de son siècle...

La voix du peuple est bien ici la voix de Dieu,

disait-il à l'Empereur.

«Aucun gouvernement ne peut être fondé sur un titre plus authentique. Dépositaire de ce titre, le Sénat a délibéré qu'il se rendrait en corps auprès de votre majesté impériale. Il vient faire éclater la joie dont il s'est pénétré, vous offrir le tribut sincère de ses félicitations, de son respect, de son amour; et s'applaudir lui-même de l'objet de cette démarche, puisqu'elle met le dernier sceau à ce qu'elle attendait de votre prévoyance _pour calmer les inquiétudes[109] de tous les bons Français_, et faire entrer au port le vaisseau de la république.

[Note 109: Cette phrase est en rapport avec les propos des républicains, qui disaient alors qu'il y avait à craindre que Bonaparte ne ramenât les Bourbons. On a même prétendu que la mort du malheureux duc d'Enghien n'eut pas d'autre cause!...]

»Oui, sire, de la république! Ce mot peut blesser les oreilles d'un monarque ordinaire; mais ici, le mot est à sa place devant celui dont le génie nous a fait jouir de la chose, dans le sens où la chose peut exister chez un grand peuple: vous avez fait plus que d'étendre les bornes de la république, car vous l'avez constituée sur des bases solides. Grâces à l'EMPEREUR DES FRANÇAIS, on a pu introduire dans ce gouvernement _d'un seul_ les principes conservateurs des intérêts de tous, et fondre dans la république la force de la monarchie, etc., etc[110]...»

[Note 110: Il est impossible de rien comprendre à ce fatras de mots sans couleur, sans aucun sens, et aussi absurdes que les paroles de Bobêche, voulant nous persuader que deux et deux font cinq.]