Part 14
[Note 87: Et le divorce de sa mère fut encore pour elle, à cette époque, un coup bien rude.]
Le 1er janvier 1813, elle se leva avec une terreur que rien ne put dissiper.
--«Mon Dieu, me dit-elle, lorsque je la vis ce même jour à la Malmaison, où j'avais été présenter mes voeux de nouvel an à l'Impératrice, que nous arrivera-t-il cette année après les malheurs de celle qui vient de finir?»
Je cherchai à la rassurer, mais elle était inquiète pour son frère, et ses affections la rendaient superstitieuse. Non-seulement l'Impératrice ne la guérissait pas de ses terreurs, mais elle y ajoutait. Elle venait de lui donner une ravissante parure en pierres de couleur estimée plus de vingt-cinq mille francs: c'était bien cher pour une parure de fantaisie.
Joséphine était très-superstitieuse, comme on le sait. Aussitôt qu'elle me vit, elle vint à moi et me dit très-sérieusement:
--«Avez-vous remarqué que cette année commence un vendredi et porte le chiffre 13?..»
C'était vrai, mais je répondis en tournant la chose en plaisanterie:
--«Non, non, dit-elle, cela annonce de grands désastres!.. et des malheurs particuliers.»
Hélas! plus tard, je me suis rappelé ces sinistres paroles; elle n'avait que trop raison!
La reine Hortense fut aux eaux d'Aix en Savoie; sa mère demeura à la Malmaison. J'étais alors fort souffrante d'une grossesse pénible et de la douleur que j'éprouvais de la perte récente de deux amis!.. l'un surtout!..[88] Oh! quel souvenir de ces temps désastreux!.. Aussi, lorsque j'arrivai à la Malmaison et que l'Impératrice me parla de ces signes presque funestes, je ne pus lui répondre; cependant je cherchai à la rassurer... Mais la mort de Duroc[89] et de Bessières, celle de Bessières surtout lui avait causé un grand trouble et avait amené dans cet esprit déjà vivement frappé des terreurs nouvelles; mes paroles furent à peine entendues par elle... Hélas! je cherchais à la rassurer, et moi-même je ne savais pas que la mort touchait déjà une tête qui m'était bien chère et que le crêpe du deuil, qui allait envelopper ma famille, se déployait déjà au-dessus d'elle.
[Note 88: Bessières fut tué d'un boulet de canon dans le défilé de Wesseinfeld, le jour même de la bataille de Lutzen. Bessières commandait toute la cavalerie de l'armée; c'était à la fois un homme habile, brave, rempli de coeur, et doué de bonnes qualités. Je perdis un ami en lui, ainsi que Junot.]
[Note 89: Quant à la mort de Duroc, ce fut pour ses amis, et il en avait beaucoup, un des coups les plus rudes de ces temps désastreux; elle fit aussi une profonde impression sur l'Empereur; mais, quoiqu'il en ait été vivement frappé, les derniers moments de Duroc ne se sont pas passés comme le _Moniteur_ l'a dit. Bourienne les a également racontés avec sa haine accoutumée, et il a menti dans un autre sens... J'avais deux amis auprès de l'Empereur dans cette cruelle circonstance, et voilà comment chacun m'a rapporté l'événement; ces deux amis sont le duc de Vicence et le duc de Trévise:
La bataille de Bautzen était livrée et gagnée, la journée finissait; l'Empereur poursuivait les Russes, voulant reconnaître par lui-même ce qu'il voulait juger; il crut mieux voir sur une colline en face de lui; il voulut gagner cette éminence, et descendit par un chemin creux avec une grande rapidité; il était suivi du duc de Trévise, du duc de Vicence, du maréchal Duroc, et du général du génie Kirgener, beau-frère de la duchesse de Montebello, dont il avait épousé la soeur. L'Empereur allant plus vite que tous ceux qui le suivaient, ils étaient à quelque distance de lui, serrés les uns contre les autres. Une batterie isolée qui aperçoit ce groupe tire à l'aventure trois coups de canon sur lui: deux boulets s'égarent, le troisième frappe un gros arbre près duquel était l'Empereur, et va ricocher sur un plateau qui dominait le terrain où était l'Empereur. Il se retourne, et demande sa lunette. Comme il a fait un détour, il n'est pas étonné de ne voir auprès de lui que le duc de Vicence. Dans le même moment arrive le duc Charles de Plaisance[89-A]; sa figure est bouleversée. Il se penche vers le duc de Vicence, et lui parle bas.
--«Qu'est-ce?» demande l'Empereur.
Tous deux se regardent et ne répondent pas...
--«Qu'est-il arrivé?» demande encore l'Empereur.
--«Sire, répond le duc de Vicence, le grand-maréchal est mort!...
--Duroc! s'écria l'Empereur... et il jeta les yeux autour de lui comme pour y trouver l'ami qu'il venait d'y voir... «Mais ce n'est pas possible!... il était là! à présent!...»
Dans ce moment, le page de service arrive avec la lunette, et raconte la catastrophe: le boulet avait frappé l'arbre, il avait ricoché sur le général Kirgener, l'avait tué raide, et puis avait frappé mortellement le malheureux Duroc.
L'Empereur fut attéré. La poursuite des Russes fut à l'instant abandonnée; son courage, ses facultés, tout devint inerte devant la douleur qui envahit son âme en apprenant le malheur qui venait d'arriver. Il retourna lentement sur ses pas, et entra dans la chambre où Duroc était déposé. C'était dans une petite maison du village de Makersdorf. L'effet du boulet avait été si complet, que le drap du blessé n'offrait presqu'aucune trace sanglante... Il reconnut l'Empereur, mais ne lui dit pas ces paroles qui furent mises dans le _Moniteur_: «_Nous nous reverrons, mais dans trente ans, lorsque vous aurez vaincu vos ennemis!_» Il reconnut l'Empereur, mais il ne lui parla d'abord que pour lui demander de l'opium afin de mourir plus vite, car il souffrait trop cruellement. L'Empereur était auprès de son lit; Duroc sentant l'agonie s'approcher, le supplia de le quitter, et lui recommanda sa fille et un autre enfant, un enfant naturel qu'il avait de mademoiselle B... Seulement l'Empereur insistant pour rester, Duroc dit en se retournant:
«_Mon Dieu! ne puis-je donc mourir tranquille!_»
L'Empereur s'en alla; et Duroc expira dans la nuit. L'Empereur acheta la petite maison dans laquelle il mourut, et fit placer une pierre à l'endroit où était le lit, avec telle inscription:
«Ici le général Duroc, duc de Frioul, grand-maréchal du palais de l'empereur Napoléon, frappé d'un boulet, a expiré dans les bras de son Empereur et de son ami.»
L'Empereur fit donner une somme de 4,000 francs pour ce monument, et 16,000 francs au propriétaire de cette petite maison. La donation fut faite et ratifiée, et conclue dans la journée du 20 mai, en présence du juge de Makersdorf. Napoléon a profondément regretté Duroc, et je le conçois!...
Et qui ne l'aurait pas pleuré! Quant à moi, quoiqu'il y ait bien des années écoulées depuis ce terrible moment, je donne à sa perte les regrets que je dois à la mort du meilleur des amis, du plus noble des hommes, de celui qui aurait changé bien des heures amères en des heures de joie pour l'exilé de Sainte-Hélène, s'il avait vécu!!...]
[Note 89-A: Fils de l'archi-trésorier, du troisième Consul Lebrun.]
L'Impératrice était bonne, mais elle ne pouvait oublier tout ce que Duroc avait à lui reprocher... Sa conscience lui en disait trop à cet égard pour qu'elle pût le regretter autant que Bessières.
À propos de cette affaire, qui causa le malheur de bien des destinées, je dirai que Bourienne _a menti_ autant qu'on peut mentir, en parlant de la reine Hortense comme il l'a fait, ainsi que de Duroc. Quelle que fut la relation qui existait entre eux, jamais M. de Bourienne n'a été autorisé à confesser lâchement qu'il trahissait un secret, ce qu'il a dit lui-même dans ses Mémoires. Telle était, au reste, la turpitude de cet homme qu'il aime mieux s'avouer comme faisant un métier peu honorable que de se mettre tout-à-fait à l'écart ou dans l'ombre... Cet homme est le type de la haine impuissante, se nourrissant de son venin, et produisant une nature monstrueuse d'ingratitude inconnue jusqu'à lui!.. Ces paroles âcres et mensongères, sont empreintes d'une rage vindicative qui se répand comme la bave du boa sur tout ce qu'il approche... Tout ce qui amena la cause pour laquelle l'Empereur l'a éloigné de lui était marqué, on le sait, d'un signe réprobateur. Quelle est la langue qui peut articuler les injures que la sienne a proférées sur l'infortune de l'homme qui fut pour lui plus qu'un bienfaiteur!... l'homme qui fut son ami... Le jour où je fus à la Malmaison, l'Impératrice me parla de Bourienne et me dit qu'il perdait un ami dans Duroc. Je la désabusai à cet égard. Duroc ne pouvait pas être l'ami d'un ennemi de l'Empereur, et de plus à cet égard-là je connaissais les sentiments de Duroc relativement à Bourienne.
Un jour, un bruit sinistre se répand dans Paris: on racontait que madame de Broc avait péri misérablement dans la cascade du moulin à Aix en Savoie... Mon frère fut déjeuner à la Malmaison, et me rapporta la certitude de cette catastrophe... L'infortunée était morte à vingt-quatre ans[90], sous les yeux de son amie et sans avoir pu être secourue à temps!
[Note 90: Les détails de cette horrible aventure sont dans le _Salon des princesses de la famille impériale_.]
Mon frère me remit un petit billet de l'Impératrice qui ne contenait que ce peu de mots:
--«_Que vous avais-je dit?_»
Ces paroles avaient une sorte de signification sinistre qui me glaça le coeur... Qu'allait-il arriver, grand Dieu!!..
Je fus à la Malmaison, quoique mon état me défendît d'aller en voiture. Je trouvai le salon morne et abattu; chacun craignait pour soi. M. de Beaumont seul était comme toujours; M. de Turpin avait été envoyé auprès de la reine Hortense pour lui porter tous les regrets de sa mère. Cependant rien ne justifiait encore à cette époque un pressentiment de malheurs publics; Lutzen et Bautzen avaient remonté l'esprit de la France, et toutes les fois néanmoins que je suis allée à la Malmaison, j'ai trouvé la salon dans cette humeur morne dont j'ai parlé. Cependant les femmes qui formaient le cercle intime de l'Impératrice à la Malmaison étaient presque toutes jeunes et jolies, du moins en ce qui était de son service d'honneur. Madame Octave de Ségur, madame Gazani, madame de Vieil-Castel, madame Wathier de Saint-Alphonse, mademoiselle de Castellane, madame Billy Van Berchem, mesdemoiselles Cases, madame d'Audenarde la jeune, qui pouvait être regardée comme de la maison, et qui était une des plus belles personnes de l'époque, et si l'on ajoute à cette liste déjà nombreuse, le nom de mademoiselle Georgette Ducrest, et plus tard celui des deux demoiselles Delieu, on voit que ce cercle intérieur pouvait donner un mouvement bien agréable comme société au château de Malmaison.
Cette dernière habitation était même bien plus propre à cela que Navarre. Cette demeure, plus royale peut-être, imposait davantage, et puis, la distance était trop grande pour hasarder une visite, si l'impératrice Joséphine ne les provoquait pas, dans la crainte d'en être mal reçu.
Mais à la Malmaison, on y venait facilement; aussi l'Impératrice avait-elle quelquefois, le soir, jusqu'à cinquante ou soixante personnes dans son salon: la duchesse de Raguse, la duchesse de Bassano, la comtesse Duchatel, la maréchale Ney, madame Lambert, une foule de femmes agréables, lorsque même elles n'étaient pas très-jolies, ce qui arrivait souvent. Quant aux hommes, ils étaient moins nombreux; car à cette époque, tous étaient employés. Ceux qui n'étaient pas au service étaient auditeurs au Conseil d'État. Parmi les chambellans même, il s'en trouvait qui voulaient aussi connaître nos gloires et nos malheurs, et qui partaient pour l'armée; témoin M. de Thiars, chambellan de l'Empereur, qui fut intendant d'une province en Saxe, je crois, et qui fut victime d'une ancienne rancune impériale, ce qui, je dois le dire, n'est pas généreux[91].
[Note 91: M. de Thiars s'était fort occupé de madame Gazani, et les faiseurs de propos, à Fontainebleau, disaient que ce n'était pas en vain.]
Les hommes étaient donc en moins grand nombre que les femmes. On voyait quelquefois un aide-de-camp, un officier qui venait de l'armée pour apporter une dépêche; et cette arrivée donnait de la tristesse dans les maisons où il allait se montrer un moment, dans les quarante-huit heures qu'il passait à Paris. Les désastres ne pouvaient déjà plus se céler...
La société de l'Impératrice fut même diminuée par l'absence de M. de Turpin, qu'elle envoya auprès de la reine Hortense, à Aix, en Savoie. C'était un homme doux, agréable, de bonne compagnie, et possédant un ravissant talent, comme chacun sait[92].
[Note 92: Madame de Turpin est accusée, par mademoiselle Cochelet, d'avoir parlé contre la reine Hortense; c'est faux. Je sais, par des personnes aussi bien instruites qu'elle tout ce que faisait et disait madame de Turpin, et rien ne ressemble à cela. Les affections de madame de Turpin pouvaient lui faire voir avec joie le retour des Bourbons que les siens aimaient depuis longtemps. Que ne dirions-nous pas, nous, si l'on nous annonçait que le duc de Reichstadt n'est pas mort, et qu'il est aux portes de Paris? Madame Turpin a donc pu jouir du retour des Bourbons, sans pour cela oublier que la reine Hortense et l'impératrice Joséphine avaient été bonnes pour elle et pour M. de Turpin... Mais, au reste, mademoiselle Cochelet est souvent si passionnée dans ses amours et dans ses haines, qu'on ne sait trop comment se tirer des positions où elle vous place, pour blâmer ou approuver.
M. de Boufflers, dont elle vante beaucoup l'amitié pour elle, et qui était, comme on sait, bien spirituel, a dit sur elle un mot qu'elle ne connaissait pas. Il disait qu'on se trompait, et qu'au lieu de l'appeler _Cochelet_, il fallait dire _Coche-laide_.]
Il a fait de ravissantes vignettes à l'album des romances de la Reine, ainsi qu'à un album que possédait l'Impératrice... Je crois que l'album, avec les dessins originaux des romances de la Reine, a été donné par Joséphine à l'empereur Alexandre...
Une agréable diversion qui se rencontrait ce même été dans le salon de la Malmaison, c'étaient les enfants de la Reine. Jamais un moment d'ennui ne se montrait lorsqu'ils étaient là. L'aîné, celui qui a péri si tragiquement devant Rome, était réfléchi et rempli de moyens. Le second, celui qui existe, était joli comme la plus jolie petite fille, et son esprit ne le cédait pas à celui de son frère. On l'appelait alternativement _la princesse Louis_, ou bien _Oui-Oui_. Je ne sais à propos de quoi cette dernière façon de transformer un nom... Quoi qu'il en soit, _Oui-Oui_ avait une vivacité de pensée que n'avait pas son frère; et puis une volonté de tout connaître, qui était quelquefois très-amusante. L'Impératrice était idolâtre de ses petits-enfants. Elle veillait elle-même à ce que tout ce que leur mère avait prescrit pour leurs études et pour leur régime fût exactement suivi. Tous les dimanches, ils dînaient et déjeunaient avec leur grand'-mère. Un jour, l'Impératrice reçut de Paris deux petites poules d'or qui, au moyen d'un ressort, pondaient des oeufs d'argent. Elle fit venir les jeunes princes et leur dit:
--«Voilà ce que votre maman vous envoie d'Aix, en Savoie, où elle est à présent.»
Cette preuve de bonté désintéressée de Joséphine me toucha beaucoup... Elle dément ce qu'on dit, avec, au reste, bien peu de fondement, sur les rapports d'affection qui existent entre une grand'-mère et ses petits-enfants[93].
[Note 93: On prétend que les grand'-mères et les grands-pères n'aiment autant leurs petits-enfants que parce qu'ils les regardent comme leurs vengeurs.]
Vers la fin de 1813, la société de la Malmaison prit un aspect vraiment lugubre. Toutes ces morts répétées des amis de l'Empereur, la perte de la bataille de Leipsick, tous nos revers... Il y avait en effet de quoi glacer tous les coeurs...
L'hiver fut donc extrêmement triste[94], malgré le caractère français, qui cherche toujours à trouver une consolation, même au milieu d'une infortune... Mais tous les deuils, les craintes de l'avenir dominaient enfin notre nature légère, cette fois.
[Note 94: Par la mort de Duroc.]
Cette même année fut cependant, pour l'impératrice Joséphine, l'époque d'une joie très-vive, quoique mêlée de peine; mais elle lui donnait la preuve d'une profonde estime de l'Empereur. Elle vit le roi de Rome: depuis longtemps elle sollicitait avec ardeur cette entrevue auprès de l'Empereur. Elle voulait voir cet enfant qui lui avait coûté si cher!...
L'Empereur s'y refusait: il craignait une scène, dont l'enfant pouvait être frappé, et rendre involontairement compte à sa mère. Ce ne fut donc qu'après avoir reçu de Joséphine une promesse solennelle d'être paisible et calme devant le roi de Rome, que l'Empereur consentit à cette entrevue: elle se fit à Bagatelle.
L'Empereur parla à madame de Montesquiou; et lui-même, montant à cheval, il escorta la calèche dans laquelle était son fils, et donna l'ordre d'aller à Bagatelle.
L'impératrice Joséphine y était déjà rendue... Son coeur battait vivement en attendant ceux qui devaient arriver; et lorsqu'elle entendit arrêter la voiture qui conduisait vers elle l'Empereur et son enfant, elle fut au moment de s'évanouir.
L'Empereur entra dans le salon où était Joséphine, en tenant le roi de Rome par la main. Le jeune prince était alors admirablement beau. Il ressemblait à un de ces enfants qui ont dû servir de modèle au Corrége et à l'Albane... Je n'en parle pas au reste comme on peut parler du fils de l'empereur Napoléon, avec cette prévention qui fait trouver droit un enfant bossu: le roi de Rome était vraiment beau comme un ange!... Qu'on regarde la gravure faite d'après le charmant dessin d'Isabey, où le roi de Rome est représenté à genoux en disant:
_Je prie Dieu pour la France et pour mon père!..._
Cher enfant! et maintenant c'est nous qui prions et pour toi et pour lui!...
--«Allez embrasser cette dame, mon fils,» dit l'Empereur à l'enfant, en lui montrant Joséphine qui était retombée tremblante sur le fauteuil, d'où elle s'était soulevée à leur entrée dans l'appartement.
Le jeune prince leva ses grands et beaux yeux sur la personne que lui montrait son père; et, quittant la main de Napoléon, il se dirigea, sans montrer de crainte, vers Joséphine qui, l'attirant aussitôt à elle, le serra presque convulsivement contre son sein. Elle était si émue, que l'Empereur reçut la commotion qui se communique toujours à celui qui est spectateur d'une impression vive vraiment éprouvée. Le roi de Rome, à qui son père avait probablement recommandé d'être caressant pour _la dame_ qu'il allait voir, fut charmant pour Joséphine qui, en vérité, parlait ensuite de ce moment avec une émotion qui n'était pas feinte. L'Empereur s'était éloigné de tous deux, et, les bras croisés, appuyé contre la fenêtre, il les regardait avec une expression qui annonçait tout ce qu'il devait sentir dans un pareil instant...
Le roi de Rome (comme tous les enfants, au reste), avait l'habitude de jouer avec les chaînes, les montres, tout ce qui était à sa portée. C'était alors la mode de mettre à une chaîne d'or une multitude de breloques de toute espèce[95]. Joséphine en avait une grande quantité; voyant que le jeune Prince s'amusait avec ces breloques, elle détacha sa chaîne pour qu'il pût jouer avec plus aisément... L'enfant fut charmé de cette complaisance... Il se mit à compter les différentes pièces du charivari; mais il s'embrouillait toujours lorsqu'il arrivait au nombre _dix_[96]. Tout à coup, il s'arrêta; et, regardant alternativement l'impératrice Joséphine et le charivari, il parut vouloir dire quelque chose.
[Note 95: On appelait cela un charivari.]
[Note 96: Il fut en effet longtemps à comprendre, étant enfant, les dizaines ajoutées aux dizaines.]
Que voulez-vous, sire? lui dit Joséphine.
LE ROI DE ROME, hésitant.
Oh! rien.
JOSÉPHINE, se penchant vers lui, et tout bas, après avoir fait signe à l'Empereur de ne pas les troubler.
Mais encore!... dites, que voulez-vous?
LE ROI DE ROME, en montrant le charivari.
C'est bien beau, n'est-ce pas, cela, madame?
JOSÉPHINE, souriant.
Mais, oui... Pourquoi dites-vous cela?
LE ROI DE ROME.
Ah! c'est que... c'est que j'ai rencontré dans le bois un pauvre qui a l'air bien malheureux... Si nous le faisions venir!... nous lui donnerions tout cela; et, avec l'argent qu'il en aurait, il serait bien riche!... Je n'ai pas d'argent, mais vous avez l'air d'être bien bonne, madame... Dites, le voulez-vous?
JOSÉPHINE.
Mais, si Votre Majesté le demande à l'Empereur, il lui donnera tout ce qu'elle lui demandera pour faire le bien.
LE ROI DE ROME.
Papa a déjà donné tout ce qu'il avait... et moi aussi.
JOSÉPHINE, se penchant vers l'enfant.
Eh bien! Sire, je vous promets d'avoir soin de votre pauvre.
LE ROI DE ROME.
Bien vrai?...
JOSÉPHINE.
Oui; je vous le promets.
LE ROI DE ROME, l'embrassant.
Eh bien! je vous aime beaucoup! vous êtes bien bonne; je veux que vous veniez avec nous à Paris; vous demeurerez aux Tuileries...
L'Impératrice fut émue, et regarda l'Empereur avec une expression déchirante, à ce qu'il dit ensuite... Mais il ne voulait pas de _scène_, et surtout rien qui pût frapper l'enfant... Il revint auprès de Joséphine, et prenant le roi de Rome par la main:
--«Allons, sire, lui dit-il, il faut partir... Il se fait tard... Embrassez madame.»
Le jeune prince jeta ses deux bras autour du cou de Joséphine, et l'embrassa avec une effusion qui la toucha au point de la faire pleurer.
--«Venez avec moi, répétait l'enfant.
--Cela ne se peut, disait Joséphine.
--Et pourquoi? dit l'enfant en redressant sa jolie tête, si l'Empereur _et moi_ le voulons.
--Allons, allons, venez, dit l'Empereur en prenant la main de son fils qui, cette fois, n'osa pas résister.»
Et faisant de l'oeil et de la main un dernier adieu, Napoléon sortit avec le roi de Rome, laissant Joséphine bien heureuse pour un moment, mais avec une source de souvenirs déchirants dans le coeur.
J'ai parlé dans mes mémoires des événements de 1813; il est donc inutile de recommencer ce récit. Je ne dirai donc que ce qui se trouve lié à Joséphine.
Lorsqu'elle apprit les revers de 1813, les derniers malheurs de cette année commencée avec des pressentiments sinistres qui n'avaient eu que trop de réalisation, son désespoir fut profond. Pendant ce temps, Marie-Louise déjeunait et dînait admirablement, montait à cheval, prenait sa leçon de musique, celle de dessin, de broderie, jouait au billard, se couchait à neuf heures, dormait toute la nuit, et recommençait le lendemain, à tout aussi bien manger et tout aussi bien étudier. On voit qu'elle aurait eu le premier prix dans une pension... Mais dans le grand collége des épouses et des mères, je doute qu'elle y eût même été reçue.
Joséphine avait bien quelques consolations dans la conduite du vice-roi, et l'attachement qu'avait pour lui sa femme, la princesse Auguste de Bavière... Elle en reçut un jour une lettre qu'elle faisait lire à tout le monde avec un orgueil maternel bien aisé à comprendre[97]. Eugène avait reçu des propositions par lesquelles on lui offrait la couronne d'Italie, s'il voulait consentir à devenir _un traître_, _un perfide_ et _un ingrat_, disait la vice-reine à sa belle-mère!... Cette lettre était en effet bien touchante; et quelque naturelle que fût la conduite d'Eugène, l'Impératrice avait tout lieu d'en être fière, car tout le monde en Italie n'a pas agi de cette manière[98]....
[Note 97: Le roi de Bavière fit en effet cette proposition au prince Eugène: ce fut le prince Auguste de la Tour-Taxis qui porta la lettre au vice-roi.]
[Note 98: La justice qui fut rendue à chacun est bien remarquable dans cette circonstance. La reine de Naples (madame Murat) eut de la peine à trouver un asile à Trieste!... en Autriche!... tandis que le prince Eugène fut royalement accueilli et traité à Munich.]
Enfin arrivèrent nos désastres... l'invasion de la France, l'abdication de l'Empereur!... En apprenant les premiers revers de 1814, j'ai vu Joséphine vouloir plus d'une fois aller auprès de l'Empereur pour le soutenir dans ses moments d'épreuves!...