Part 13
Pour donner une idée de ce qu'il était au temps du duc de Bouillon, j'ai abandonné celui de Joséphine, précisément au moment où j'allais raconter comment se passait la Saint-Joseph à Navarre. C'était alors et dans les deux mois qui suivaient, le plus délicieux séjour de France. La nature reprenait alors sa robe fleurie, et, plus tard, les belles eaux de l'_Eure_ et de l'_Iton_ donnaient une vie presque intellectuelle à cette nature si admirable, qui entourait le château et présentait, à chaque pas, un site à observer, un éloge à donner.
Ce 19 mars dont je parle, à dix heures du matin; une troupe de jeunes filles toutes fraîches et jolies, et des familles les plus distinguées de la province, vint d'Évreux à Navarre pour présenter les voeux de la ville à l'Impératrice. Elle faisait beaucoup de bien dans le pays, et elle donnait immensément; elle avait fondé une école pour de pauvres orphelines où elles apprenaient à faire de la dentelle. L'Impératrice avait encore donné à la ville d'Évreux des marques d'intérêt qui lui avaient gagné le coeur des habitants. Non-seulement elle s'était occupée de leurs besoins, en venant à l'aide des pauvres jeunes filles orphelines, mais encore elle songeait aux plaisirs des gens d'Évreux. Elle avait acheté un grand et beau terrain pour y faire construire une salle de spectacle, et, de plus, une autre portion de terrain, qui devait agrandir la promenade, que l'Impératrice devait faire entièrement replanter, et orner de plus de dix mille pieds d'églantiers, greffés des plus belles espèces de roses. Aussi la ville, dans sa reconnaissance, lui adressa-t-elle des vers qui lui furent récités par une très-agréable personne, dont j'ai oublié le nom, mais qui était fille du maire d'Évreux à cette époque. Elle ne fut embarrassée que ce qu'il fallait pour la pudeur gracieuse d'une jeune fille. L'entrée de toutes ces jeunes personnes fut charmante: elles avaient fait un dôme de toutes les fleurs printanières, sous lequel était placée la jeune fille du maire, portant le buste de l'Impératrice. Lorsqu'elle _eut récité_ son compliment en vers, on servit un très-beau déjeuner, auquel Joséphine assista, et après lequel elle leur fit à toutes de charmants présents.
Elle était fort tourmentée de la pensée que ce qu'on voulait faire pour elle pouvait déplaire à Marie-Louise, et par suite à l'Empereur. Elle m'en parla.
--«Ils veulent faire des réjouissances à Évreux, me dit-elle; vous, qui habitez Paris, et qui connaissez mieux que tout ce qui m'entoure l'esprit de la cour des Tuileries, qu'en pensez-vous?
--Je pense, madame, que tout ce qui rappelle voire nom à une certaine personne trouble son sommeil, sans néanmoins l'empêcher de dormir; car, pour cela, je crois la chose impossible.»
Joséphine se mit à rire.
--«Vous ne l'aimez pas? me dit-elle.
--Non, madame
--Pourquoi cela?
--Parce qu'elle me déplaît... et je ne suis pas la seule... Je crois donc que votre majesté doit fort peu s'inquiéter si Marie-Louise est ou non tourmentée par les cris d'amour et de reconnaissance de Navarre et d'Évreux... Je ne puis, d'ailleurs, donner un avis d'après moi... Rien ne m'inspire moins de pitié et d'intérêt que le bas et vil sentiment de l'envie.»
Malgré ce qu'on lui dit, l'Impératrice défendit toute démonstration publique à Évreux; mais ce fut en vain, on illumina dans toute la ville... On fit des feux de joie, non-seulement dans la ville d'Évreux, mais dans les villages autour de Navarre, où l'Impératrice répandait une foule de bienfaits. Comme l'Impératrice ne voulait aucune fête ostensible, on ne joua pas la comédie au château, mais M. Deschamps[71] y suppléa en faisant de jolis couplets de circonstance, si pourtant il en est de jolis dans ce cas-là; mais il aimait l'Impératrice, et le coeur a toujours de l'esprit!...
[Note 71: M. Deschamps était un homme rempli d'esprit et d'amabilité; il avait fait, avant d'entrer dans la maison de l'Impératrice comme secrétaire de ses commandements, plusieurs jolis vaudevilles. Sa fin fut tragique et mystérieuse. Après la mort de l'Impératrice, sa vie à venir fut assurée par une pension que lui firent la reine Hortense et le vice-roi; tout-à-coup, il devint triste et même inquiet; ce changement fut remarqué par une jeune orpheline dont il prenait soin. Enfin, un jour, il disparut, et jamais depuis on n'a pu découvrir sa trace: il est évident qu'il s'est tué; mais où, comment et pourquoi, voilà ce qu'on ignore.]
Ce fut le soir, après dîner, qu'on vit entrer dans le grand salon une troupe de paysans, parmi lesquels se trouvaient des hommes et des femmes habillés en costume de ville; c'était une députation des villages entourant Navarre, qui venait complimenter Joséphine sur le 19 mars. Toute cette troupe, qui n'était autre chose que les habitants ordinaires de Navarre, entonna d'abord le bel air de Roland, de Méhul, et fit son entrée par un choeur général:
Sur l'air: _Le roi des preux, le fier Roland_.
Comme nos coeurs, joignons nos voix, Chantons l'auguste Joséphine: Aux fleurs qui naissent sous ses lois Sa main ne laisse point d'épines. Partout la suit de ses bienfaits, Ou l'espérance ou la mémoire; De Joséphine pour jamais Vive le nom! vive la gloire (_bis_)!
MADAME D'AUDENARDE LA MÈRE[72].
AIR: _Partant pour la Syrie_.
Longtemps d'un fils que j'aime J'enviai le bonheur; Mais près de vous moi-même, Rien ne manque à mon coeur. Si tous les dons de plaire Forment vos attributs, Hommage, amour sincère, Pour vous sont nos tributs. (_bis_)
MADAME GAZANI.
Sur l'air: _À deux époques de la vie_.
Gênes me vit dès mon jeune âge Brûler d'être à vous pour jamais: Votre oeil distingua mon hommage, Votre coeur combla mes souhaits. À vos bontés, à leur constance, Je dois tout!... et puissent vos yeux Voir ici ma reconnaissance, Comme à Gênes ils virent mes voeux[73].
MADAME DE COLBERT (AUGUSTE).
Dans les murs de Charlemagne, J'ai pu vous offrir mes voeux; D'une fête de campagne, Pour vous nous formions les jeux. Ce temps qu'ici tout rappelle Vient de ranimer mon coeur: En retrouvant tout mon zèle, J'ai retrouvé mon bonheur[74].
[Note 72: Madame d'Audenarde était une bonne et excellente personne et avait été une des plus jolies femmes de son temps. On sait comment les créoles sont charmantes lorsqu'elles sont hors de la ligne ordinaire; elle était mère du général d'Audenarde, écuyer de l'Empereur, et qui ensuite, placé dans la compagnie des gardes-du-corps du roi, compagnie de Noailles, tint cette belle conduite, lorsque des enfants imberbes voulurent faire la loi au vieux soldat, quoiqu'il fût jeune aussi, lui, mais respectable pour cette foule adolescente qui ne devait pas élever la voix devant un homme qui avait vu bien des batailles, et dont le sang avait coulé pour son roi[72-A]. Madame d'Audenarde fut toujours à merveille pour la mémoire de l'impératrice Joséphine, qu'elle n'appelait que sa bienfaitrice. Je l'ai entendue parler ainsi à l'Abbaye-aux-Bois, où je la rencontrais chez sa soeur, madame de Gouvello, ange de vertus et de piété, que Dieu vient de rappeler à lui.]
[Note 72-A: Le général d'Audenarde a servi dans l'émigration dans l'armée de Condé.--Napoléon l'aimait et l'estimait beaucoup.]
[Note 73: M. Deschamps fait ici une singulière méprise: on sait trop bien que ce ne fut pas l'Impératrice qui appela madame Gazani à Paris, ce fut l'Empereur; et même, pendant longtemps, Joséphine la tint dans la plus belle des aversions. Elles ne se rapprochèrent que lorsqu'elles furent toutes deux malheureuses. Madame Gazani fut elle-même gênée en chantant ce couplet: elle ne l'avait pas vue auparavant, et fut contrariée, je le sais, de chanter ces paroles.]
[Note 74: Madame Auguste de Colbert, dame du palais de l'Impératrice; elle demanda à la suivre. C'est une excellente femme, vertueuse et bonne; elle était veuve du brave général Auguste Colbert qui fut tué en Espagne en plaçant ses tirailleurs. Madame de Colbert était fille du sénateur, général, comte de Canclaux. Elle est aujourd'hui remariée à M. le comte de la Briffe. _La Fête de Campagne_, que rappelle ici Deschamps, fait allusion à une fête donnée à Joséphine, tandis qu'elle était à Aix-la-Chapelle, un 19 mars. On lui donna une fête charmante.
M. de Canclaux était le plus digne des hommes, mais comme tous, il avait quelques petits côtés par lesquels il donnait à rire; l'un d'eux était une manie des plus prononcées d'être mélomane et d'aimer l'italien. Le fait réel, c'est qu'il n'aimait pas la musique, et n'entendait pas très-bien l'italien. Cela n'empêchait pas que, lorsque je le rencontrais et que je lui demandais s'il avait été content de Crescentini ou de madame Grassini dans le bel opéra de _Roméo et Juliette_... il me répondait: Pas mal, pas mal! ce dont j'ai surtout été content, c'est du _finale_ et du _tutti_. Or, ces deux mots, il les prononçait comme tous les mots italiens prononcés par ceux qui ne savent pas la langue, en appuyant fortement sur la dernière lettre et la dernière syllabe. Du reste, c'était l'honneur et la probité en personne.]
Les plus jolis vers furent ceux de mademoiselle de Mackau.
MADEMOISELLE DE MACKAU.[75]
AIR: _L'hymen est un lien charmant_.
Loin d'elle j'ai dû regretter Une princesse auguste et chère: Manheim l'adore et la révère, Et j'ai pleuré de la quitter. Mais quand j'ai vu de son image Le modèle dans notre cour, Mon coeur sentit un doux présage; Bientôt les charmes du séjour Ont séché des pleurs du voyage.
[Note 75: Mademoiselle de Mackau, fille du contre-amiral de ce nom, était attachée comme dame à la princesse Stéphanie, grande duchesse de Bade. L'Impératrice, toujours bonne, sachant que mademoiselle de Mackau était malheureuse d'être si loin de sa famille, la demanda à la princesse Stéphanie, et la fit dame du palais. Elle fut, à quelque temps de l'époque dont je parle, mariée au général Wathier de Saint-Alphonse. Elle est nièce de M. de Chazet, aimable poëte, connu par une foule de jolis ouvrages.]
Mademoiselle de Castellane chanta aussi un couplet que je ne puis retrouver, pas plus, au reste, que mademoiselle de Castellane n'a retrouvé la reconnaissance et la mémoire pour les bienfaits sans nombre dont Joséphine l'a comblée, bienfaits portés au point, par exemple, de payer sa pension chez madame Campan, où elle fut élevée avec sa soeur. Elle l'a _mariée_, _dotée_; elle lui a donné un très-beau trousseau; enfin, elle a fait pour elle et mademoiselle de Mackau ce qu'elle n'a fait pour aucune de ses filleules. Mademoiselle de Mackau en est demeurée reconnaissante; mais mademoiselle de Castellane le fut si peu, qu'après la mort de Joséphine, la reine Hortense ne la vit qu'une fois pendant l'année 1814!...
Ah! cela fait mal... Reprenons la suite du récit de la Saint-Joseph, à Navarre.
Mademoiselle Georgette Ducrest était alors à Navarre. Jolie comme un ange, fraîche comme une rose, aimant l'Impératrice d'une véritable affection, elle s'avança vers elle avec une émotion touchante qui n'enleva rien au charme ravissant de sa voix, qui alors était dans toute sa beauté. Elle chanta aussi un couplet fort joli sur l'air de _Joseph_.
Lorsque tout ce qui portait _l'habit_ de ville fut entendu, alors arriva la députation villageoise. C'était madame Octave de Ségur et M. de Vieil-Castel, habillés en paysans, Colette et Mathurin. Ils rappelaient, dans leurs couplets alternativement chantés, les bienfaits de l'Impératrice.
MATHURIN.
Sur nos monts, v'là qu'on amène Des parures d'arbrisseaux, Et que l'on fait de la plaine Partir les eaux[76].
COLETTE.
Dans Évreux, ses mains soutiennent Pour les arts d'heureux berceaux, Ousque les jeunes filles apprennent[77] Mieux qu' leux fuseaux.
MATHURIN.
All' veut qu' les promenades y prennent[78] D'salignements nouveaux, Et qu'on ôte à _Marpomène_ Ses vieux tréteaux[79].
COLETTE.
Si tous ceux qui, dans leur peine, Ont eu part à ses cadeaux, D'un' fleur lui portait l'étrenne, L'bouquet s'rait beau, etc.
[Note 76: L'Impératrice, en arrivant à Navarre, trouva la plaine autour d'Évreux infectée de marais très-nuisibles; elle les fit dessécher; ils avaient été formés par les eaux de l'Iton et de l'Eure qui passaient autrefois par des canaux pour alimenter les cascades et les bassins du parc; et ces canaux ayant été rompus par défaut d'entretien, l'eau qu'ils conduisaient avait formé ces marais.]
[Note 77: L'école de jeunes filles, instituée par Joséphine, où elles apprenaient à faire de la dentelle, mais où elles recevaient aussi une parfaite éducation, spécialement dirigée vers le but dans lequel elles étaient élevées.]
[Note 78: L'Impératrice avait non-seulement rendu aux habitants la promenade du parc de Navarre qu'on leur avait ôtée, mais, de plus, elle allait faire embellir leur promenade, et pour cela avait acheté un terrain.]
[Note 79: Allusion à la réédification du théâtre que l'Impératrice allait faire. Rien n'était comparable à M. de Vieil-Castel dans ce rôle de paysan, avec son flegme et sa tranquillité habituelle; rien n'était au reste plus parfaitement comique: il avait beaucoup d'esprit, et son air sérieux ajoutait du comique à son rôle. Son fils, Horace de Vieil-Castel, a un talent remarquable pour dire les vers et jouer la comédie, à part son esprit qui est très-remarquable.]
M. de Turpin de Crissé, chambellan de Joséphine, connu par son joli talent de peinture, fit ce jour-là, pour l'Impératrice, une chose charmante. C'était un jeu de cartes, dont les figures représentaient toute la société habituelle de Navarre. J'ai rarement vu quelque chose de plus gracieux que ce jeu de cartes.
Quant à l'Impératrice, elle se souhaita à elle-même sa fête, en donnant des aumônes très-abondantes à tous les pauvres des environs; les bénédictions durent être grandes dans cette journée.
Puisque j'ai parlé d'une Saint-Joseph à Navarre, je vais en rapporter une qui avait eu lieu à la Malmaison, quelques années avant; l'Empereur était en Allemagne à cette époque.
Nous organisâmes la fête de l'Impératrice, en l'absence de la reine Hortense. La reine de Naples et la princesse Pauline, qui pourtant n'aimaient guère l'Impératrice, mais qui avaient rêvé qu'elles jouaient bien la comédie, voulurent se mettre en évidence, et deux pièces furent commandées. L'une à M. de Longchamps, secrétaire des commandements de la grande-duchesse de Berg; l'autre, à un auteur de vaudevilles, un poëte connu. Les rôles furent distribués à tous ceux que les princesses nommèrent, mais elles ne pouvaient prendre que dans l'intimité de l'Impératrice qui alors était encore régnante.
La première de ces pièces était jouée par la princesse Caroline (grande-duchesse de Berg), la maréchale Ney, qui remplissait à ravir[80] un rôle de vieille, madame de Rémusat, madame de Nansouty[81] et madame de Lavalette[82]; les hommes étaient M. d'Abrantès, M. de Mont-Breton[83], M. le marquis d'Angosse[84], M. le comte de Brigode[85], et je ne me rappelle plus qui. Dans l'autre pièce, celle de M. de Longchamps, les acteurs étaient en plus petit nombre, et l'intrigue était fort peu de chose. C'était le maire de Ruel qui tenait la scène, pour répondre à tous ceux qui venaient lui demander un compliment pour la bonne _Princesse_ qui devait passer dans une heure. Je remplissais le rôle d'une petite filleule de l'Impératrice, une jeune paysanne, venant demander un compliment au maire de Ruel. Le rôle du maire était admirablement bien joué par M. de Mont-Breton. Il faisait un compliment stupide, mais amusant, et voulait me le faire répéter. Je le comprenais aussi mal qu'il me l'expliquait; là était le comique de notre scène, qui, en effet, fut très-applaudie.
[Note 80: Je crois que la duchesse de Frioul (madame Duroc) jouait aussi, mais je n'en suis pas sûre. Je ne me la rappelle sur le théâtre de la Malmaison que dans un seul rôle, la soubrette du _Bourru bienfaisant_, qu'elle joua fort bien. Mais, dans cette même pièce, qui fut vraiment excellent, ce fut le marquis de Cramayel dans le rôle du Bourru...]
[Note 81: Soeur de madame Rémusat, et femme du premier écuyer de l'Impératrice.]
[Note 82: La comtesse de Lavalette, nièce de l'Impératrice. Jamais une femme n'a plus froidement joué un rôle.]
[Note 83: M. de Mont-Breton, premier écuyer de la princesse Pauline.]
[Note 84: Chambellan de l'Empereur.]
[Note 85: Chambellan de l'Empereur.]
M. le comte de Brigode était, comme on sait, excellent musicien et avait beaucoup d'esprit. Il fit une partie de ses couplets et la musique, ce qui donna à notre vaudeville un caractère original que l'autre n'avait pas. Je ne puis me rappeler tous les couplets de M. de Brigode, mais je crois pouvoir en citer un, c'est le dernier. Il faisait le rôle d'un incroyable de village, et pour ce rôle il avait un délicieux costume. Il s'appelait Lolo-Dubourg; et son chapeau à trois cornes d'une énorme dimension, qui était comme celui de Potier dans _les Petites Danaïdes_, son gilet rayé, _à franges_, son habit café au lait, dont les pans en queue de morue lui descendaient jusqu'aux pieds, sa culotte courte, ses bas chinés avec des bottes à retroussis, deux énormes breloques en argent qui se jouaient gracieusement au-dessous de son gilet: tout le costume, comme on le voit, ne démentait pas _Lolo-Dubourg_, et, lui-même, il joua le rôle en perfection.
Lorsque le vaudeville fut fini, et que nous eûmes chanté nos couplets qui, en vérité, étaient si mauvais que j'ai oublié le mien, Lolo-Dubourg s'avança sur le bord de la scène et chanta avec beaucoup de goût, comme il chantait tout, bien qu'il n'eût que très-peu de voix, le couplet que voici et qui est de lui ainsi que la musique:
Je souhaite à Sa Majesté, D'abord, tout ce qu'elle désire, Ensuite une bonne santé, Et puis toujours de quoi pour rire. Elle, étant Reine, et ne pouvant Lui souhaiter une couronne, Je lui souhaite seulement Autant de bonheur qu'elle en donne.
La musique était charmante. J'en ai gardé le souvenir comme si je l'avais entendue hier.
Madame de Nansouty chanta comme elle chantait toujours, c'est-à-dire admirablement. En vérité, elle devait bien rire en entendant la reine de Naples et la princesse Pauline qui divaguaient à l'envi en s'agitant sur ce malheureux théâtre, où toutes deux auraient mieux fait de ne pas monter; elles étaient vraiment aussi mauvaises qu'on peut l'être, et de plus, à cette époque, la princesse Caroline surtout avait encore beaucoup d'accent. Rien ne ressemble à cela; mais c'était surtout le chant!... On ne peut malheureusement pas rendre l'effet de deux voix qui donnent continuellement le son d'une note pour une autre, et cela sans aucune mesure. La grande-duchesse de Berg était bien jolie au reste ce jour-là, quoique bien mauvaise: elle avait un costume de paysanne, tout blanc, une croix d'or attachée avec un velours noir. Ce velours faisait ressortir la blancheur de ses épaules et de sa poitrine; elle était d'autant mieux, que déjà fort commune de tournure et de taille, cet inconvénient dans une souveraine est inaperçu dans une paysanne; il place même en situation. Mais, qui ne l'était d'aucune manière, c'est qu'on imagina de la faire chanter avec le duc d'Abrantès. Ils étaient amoureux l'un de l'autre dans cette pièce; et depuis le commencement jusqu'à la fin, au grand amusement de tout le monde, excepté de moi et de Murat s'il y eût été, ils se faisaient toutes les _câlineries_ possibles. Ils étaient nés le même jour; ils s'appelaient Charles et Caroline; enfin c'étaient des délicatesses de sentiment à n'en pas finir... On trouvait donc que cela était déjà assez bien comme cela, lorsqu'on entendit le refrain d'un air _nouveau_, et voilà Charles et Caroline qui s'avancent en se tenant par la main et qui chantent à deux voix sur l'air: _Ô ma tendre musette!_ un couplet, dont j'ai par malheur oublié le commencement, mais dont voici la fin; le commencement était de même force et faisait allusion à ce même jour d'une commune naissance:
Si le ciel que j'implore Est propice à mes voeux, Un même jour encore Verra fermer nos yeux.
C'était bien comique à voir et à entendre. M. d'Abrantès avait la voix très-juste, mais il ne l'avait jamais travaillée; elle était forte, puissante et assez basse pour chanter le rôle de Basile dans le _Barbier_. Qu'on juge de l'effet de cette voix de lutrin qui voulait être tendre avec la voix de soprano de la princesse Caroline, criarde, aigre et fausse au dernier point! C'était à s'enfuir si on n'avait pas autant ri.
Quant à la princesse Pauline, elle était si charmante qu'elle ne pouvait jamais prêter à rire; quoi qu'elle dît, elle était écoutée; le moyen de ne pas entendre ce qui sortait d'une si jolie bouche! mais elle nous a bien souvent donné la comédie pendant les quinze jours de répétition: elle ne répétait que dans son fauteuil, et lorsque M. de Chazet ou M. de Longchamps lui représentaient, dans leur intérêt d'auteur, qu'elle devait se lever. Elle répondait toujours:
--«_Ne vous inquiétez pas, le jour de la représentation, je marcherai._»
Ces deux pièces furent cependant représentées devant un public fort imposant, l'Impératrice et une grande partie de la cour, cabale sans indulgence et très-disposée à nous critiquer, le corps diplomatique, l'archi-chancelier et tous les grands dignitaires qui étaient alors à Paris. Nous étions arrivés le matin avant le déjeuner, pour présenter nos voeux à l'Impératrice.
Je lui avais conduit mes enfants auxquels elle fit des cadeaux charmants, particulièrement à Joséphine, sa filleule. Après le déjeuner, on fut se promener; on revint, il y eut un grand dîner, puis nous nous habillâmes et la représentation eut lieu ainsi que je l'ai dit; après qu'on fut sorti du théâtre, nous revînmes dans la galerie dans nos costumes: l'Impératrice nous l'ayant demandé; et puis on dansa; mais comme il était tard et qu'on était fatigué, le bal fut court.
Toutes les Saint-Joseph étaient à peu près comme cette dernière; et même lorsque la reine Hortense était à Paris, il n'y avait rien de plus.
Mais laissons les fêtes pour rentrer dans le cours des événements.
QUATRIÈME PARTIE.
LA MALMAISON. 1813-1814.
L'Impératrice n'était plus à Navarre[86] lorsqu'on apprit que les premiers revers commençaient pour nous; elle en fut attérée! jamais elle n'avait pu séparer sa cause, non plus que sa vie, de celle de l'homme unique auquel son existence était liée. La femme de Napoléon est un être prédestiné; ce n'est pas une femme ordinaire, tout ce qui tient à cet homme est providentiel comme lui-même... Il n'appartient pas à l'humanité de séparer de lui ce que lui-même a choisi... Oh! comment Marie-Louise n'a-t-elle pas compris la sainte et haute mission qu'elle avait reçue d'en haut en devenant la compagne de cet homme? Joséphine, malgré sa légèreté habituelle, l'avait bien comprise, elle!... et elle n'aurait pas failli lorsque le jour du malheur arriva.
[Note 86: Il y avait beaucoup de malades à Navarre; elle était revenue à la Malmaison.]
Les événements devenaient de plus en plus sinistres; l'Impératrice était à Malmaison, redoutant l'arrivée d'un courrier, lorsqu'elle reçut d'Aix en Savoie la nouvelle de l'horrible malheur arrivé à la cascade du moulin.
La reine Hortense est une des femmes les plus malheureuses que j'aie connues: depuis l'âge de seize ans je l'ai toujours suivie, et j'ai vu en elle un des êtres les plus excellents, et cependant toujours frappé au coeur. Lorsqu'elle se maria, ce fut contre sa volonté et celle de son affection toute portée vers un autre lien. Quelques années plus tard, elle perdit son fils.., son premier-né! et l'on sait que ses enfants furent toujours pour elle la première de ses affections. Ensuite vint la perte d'une couronne, sa séparation[87] avec son mari; ce ne fut que pendant les trois années qui suivirent cette séparation qu'elle eut un moment de tranquillité que des souvenirs récents troublaient encore!..