Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 12

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Mais un homme bien aimable, qui vint aussitôt faire sa cour à l'Impératrice, et qui fut toujours soigneux de lui rendre les devoirs quelle devait attendre de lui, c'était l'évêque d'Évreux, l'abbé Bourlier; il était ami de M. de Talleyrand, qui n'accorde son amitié, on le sait, qu'à ceux qui sont dignes de la comprendre et de l'apprécier: l'abbé Bourlier venait très-souvent dîner à Navarre, et puis il faisait la partie de trictrac de l'Impératrice. M. de Chambaudoin, préfet d'Évreux à cette époque, était aussi un homme qui tenait sa place dans le salon de l'Impératrice. J'ai longtemps cherché ce qu'on pouvait dire de M. de Chambaudoin, et je n'ai trouvé que ceci:

«M. de Chambaudoin, préfet du département de l'Eure.»

Ou bien encore:

«M. de Chambaudoin, préfet d'Évreux.»

C'est une variante.

Il y avait aussi fort souvent des visites de Paris. La maréchale Ney, madame de Nansouty, plusieurs personnes qui, sans être attachées à la maison de l'Impératrice, venaient lui faire leur cour. De ce nombre était madame Campan, et puis presque toute la maison de la reine Hortense, qui regardait comme un devoir de rendre des soins à la mère de leur reine. Et lorsque le prince Eugène venait à Paris, la maison de l'Impératrice s'augmentait de tout ce qui était auprès du vice-roi, et Navarre devenait un lieu enchanté, surtout si la reine Hortense y était aussi.

Le train de vie qu'on menait à Navarre ressemblait un peu à celui de la Malmaison. On déjeunait à dix heures tous les jours. Le dimanche seulement on changeait l'heure de ce repas, qui avait lieu plus tard. L'Impératrice, à moins d'être malade, entendait la messe tous les dimanches, ainsi que les jours de fêtes. M. de Barral n'officiait que les jours de fêtes.

Le déjeuner de Navarre avait une plus grande apparence que celui de la Malmaison: à la Malmaison l'Impératrice déjeunait toujours dans un petit salon très-bas, dans lequel tenaient à peine dix à douze personnes. Plus tard, après le divorce, on prit le parti de déjeuner dans la grande salle à manger qui est auprès du cabinet de l'Empereur.

À Navarre, tout était ordonné comme on se figure que ce devait l'être dans un vieux château du moyen âge: la richesse de la vaisselle, l'abondance des mets, le grand nombre des domestiques, tout cela avait un air féodal. Quatre maîtres d'hôtel, deux officiers, un sommeiller, un premier[65] maître d'hôtel (premier officier de la bouche) inspectant le service, un valet de pied derrière chaque convive, voilà quel était le service de Navarre. Derrière le fauteuil de l'Impératrice se tenaient, pour son service spécial, deux valets de chambre, un basque, un chasseur et le premier maître d'hôtel.

[Note 65: Ce premier maître d'hôtel s'appelait _Réchaud_. Ils étaient deux frères, sortant tous deux de chez le prince de Condé, aussi fameux l'un que l'autre. L'autre frère était à mon service.]

Après le déjeuner, qui durait une heure environ, on rentrait dans la galerie, et l'Impératrice se mettait à un métier de tapisserie. La matinée se passait à causer, travailler et lire tout haut. On dînait à six heures, et, en été, on allait se promener dans la forêt. L'Impératrice rentrait ensuite, et elle faisait sa partie de whist avec M. Deschamps et M. Pierlot, l'un, intendant de sa maison, et l'autre son secrétaire des commandements; ou bien sa partie de trictrac avec monseigneur l'évêque d'Évreux. Pendant la partie de l'Impératrice, toutes les jeunes femmes, avec la reine Hortense, allaient dans la pièce voisine, et là on dansait, on faisait de la musique, on s'amusait enfin.

On a vu par toutes les lettres que j'ai transcrites sur les pièces fournies par la reine _Hortense elle-même_, et dont son fils le prince Louis possède toujours les originaux, que l'Empereur était aussi bon qu'il est possible de l'être dans la position nouvelle qu'il avait choisie pour l'Impératrice Joséphine: elle ne reconnut pas cette extrême bonté, je le dis avec peine; et loin d'écouter les conseils de l'amitié qui lui étaient évidemment transmis, elle accrut elle-même la douleur de sa position.

L'Empereur eut de l'humeur de son retour à la Malmaison, en 1810; on le voit dans une lettre par laquelle il est visible qu'il ne lui avait pas encore annoncé la grossesse de Marie-Louise. Cette lettre, en date du 14 septembre 1810, n'a que quelques lignes; mais elle dut porter coup à une personne aussi impressionnable que Joséphine pour tout ce qui lui venait de l'Empereur.

«Saint-Cloud, 14 septembre 1810.

»Je reçois ta lettre, et je vois avec plaisir que tu te portes bien; l'Impératrice est _effectivement_ grosse de quatre mois. _Elle m'est fort attachée_, etc.»

On voit par le mot _effectivement_ que l'Empereur confirmait une demande presque douteuse.

Oui, il eut à cette époque beaucoup d'humeur du séjour de Joséphine en France. Napoléon était l'homme le plus désireux de ne faire aucunement parler sur lui et sa famille relativement à leur vie privée... Il connaissait assez la France et surtout les salons de Paris pour être certain que les beaux parleurs et les belles parleuses ne se feraient faute de saisir un si beau sujet de discours que celui de l'oraison funèbre de toutes les espérances de Joséphine à la naissance d'un héritier de l'Empire; et il avait raison. Pour compléter son mécontentement, Joséphine ne lui écrivait que pour lui demander de l'argent; il semblait que depuis que cette grossesse de Marie-Louise était annoncée, elle spéculât sur les consolations qu'il fallait qu'elle en reçût. Je vois dans une autre lettre de l'Empereur en date du 14 novembre 1810:

«... _Je ferai les différentes choses que tu me demandes pour ta maison_... etc.»

Et puis le 8 juin 1811:

«... J'arrangerai toutes les affaires dont tu me parles... etc.»

Et enfin au mois d'août 1813 (25 août):

«... Mets de l'ordre dans tes affaires; ne dépense que quinze cent mille francs par an, et mets de côté quinze cent mille francs; cela fera une réserve de quinze millions en dix ans, pour tes petits enfants: il est doux de pouvoir faire cette chose pour eux. Au lieu de cela, l'on me dit que tu as des dettes. Cela serait bien vilain. Occupe-toi de tes affaires, et ne donne pas à qui veut prendre. Si tu veux me plaire, fais que je sache que tu as un gros trésor: juge combien j'aurais mauvaise opinion de toi si je te savais endettée avec trois millions de revenu.

»Adieu, mon amie; porte-toi bien.

»NAPOLÉON.[66]»

[Note 66: Cette lettre est, comme les autres, copiée sur les lettres originales fournies par la reine Hortense.]

Cette lettre fit un effet d'autant plus douloureux sur l'Impératrice Joséphine, qu'elle fut écrite le jour de la fête de Marie-Louise et porte la date du 25 août... Lorsque sa rivale était entourée de fleurs, d'hommages, d'encens et de caresses, on lui donnait à elle les remontrances, les larmes et les chagrins!... Napoléon n'y avait certes pas songé, mais Joséphine le crut, et dans de pareils moments, sa dignité de femme était toute en oubli; elle fut malade, et la reine Hortense le dit à l'Empereur. Napoléon était bon quoiqu'il ne fût pas très-sensible: il envoya aussitôt un page à la Malmaison avec une lettre de quelques lignes que voici:

«Trianon, vendredi, huit heures du matin.

»J'envoie savoir comment tu te portes, car Hortense m'a dit que tu étais au lit hier. J'ai été fâché contre toi pour tes dettes... Je ne veux pas que tu en aies; au contraire, j'espère que tu mettras un million de côté tous les ans pour donner à tes petites-filles lorsqu'elles se marieront.

»Toutefois, ne doute jamais de mon amitié pour toi, et ne te fais aucun chagrin là-dessus, etc.»

Ces malheureuses dettes faisaient le tourment de l'Empereur, et ce tourment était incurable parce que Joséphine était incorrigible; partout où elle trouvait une tentation elle y cédait: une fois c'était un châle de douze mille francs qu'elle ne pouvait se dispenser de prendre parce que la couleur en était unique; une autre fois c'était une pièce d'orfévrerie en vermeil, ou bien une parure, un tableau; tout cela était acheté aussitôt que présenté. Un jour, à Genève, elle va se promener à Prégny[67]: le site lui plaît; elle achète la maison. Qu'est-ce en effet? un chalet un peu plus orné qu'un autre; mais ce chalet est trop petit, les femmes de chambre sont mal logées, les valets de chambre murmurent: l'Impératrice était bonne, elle ne voulait faire crier personne, et pour cela elle fait bâtir à Prégny. C'est _peu de chose_, sans doute, mais ensuite il fallut meubler cette maison... on y recevait... Enfin ce chalet devint une occasion de dépense; et comme tout est relatif, ce qui augmenterait le passif d'un budget d'une fortune de 100,000 francs de rentes, de cinq ou six mille au moins, produit relativement le même effet dans une maison de prince.

[Note 67: Propriété qu'avait l'Impératrice tout près de Genève.]

Tout ce que je dis là est bien prosaïque; mais la vie matérielle ne l'est-elle pas en effet? Il faut vivre, et les jours n'ont qu'un nombre d'heures fixe. Tout doit être régulier comme le cours du temps, et l'Empereur voulait cette régularité autour de lui. Duroc avait cimenté sa faveur et l'attachement de l'Empereur pour lui par le grand ordre qu'il avait établi dans le palais impérial. Il avait voulu, d'après l'ordre de Napoléon mettre le même ordre dans les affaires de Joséphine; mais l'entreprise n'avait pu avoir lieu, avec elle la chose était impossible.

Toutefois Joséphine, malgré sa légèreté, était foncièrement bonne, et son attachement pour Napoléon était profond. Elle avait été blessée de cet ordre voilé pour le voyage d'Italie, mais ensuite elle se détermina à aller voir sa belle-fille, dont elle était adorée. Elle y alla en 1812 et fut reçue à Milan avec enthousiasme; elle-même éprouva un très-vif sentiment de bonheur en revoyant ces mêmes lieux où la passion la plus brûlante était ressentie pour elle, et par quel coeur!.. par celui du plus grand homme que l'histoire du monde nous présente!... et lorsque cette passion lui donnait le bonheur non-seulement du coeur, mais de l'orgueil!... dans ces mêmes lieux où plus tard cette même affection moins vive, mais toujours aussi tendre, lui mettait une nouvelle couronne sur la tête... Mais si Joséphine ne retrouva pas ensuite, dans cette cour de la vice-reine, ce bonheur qu'elle pleurait, elle y retrouva tout le respect, tous les soins que jadis la cour impériale lui avait offerts. Sa belle-fille mit sa gloire à remplacer son Eugène, comme toujours elle l'appelait, auprès de sa mère.

J'ai peu parlé de la princesse Auguste; j'ai seulement dit combien elle était belle. Mais lorsqu'on la connaissait on savait qu'elle était encore meilleure; et, comme souveraine, comme princesse, elle avait le pouvoir de doubler le charme de la femme dans l'exercice de sa bonté, et jamais elle ne perdit un de ses droits. Elle était bien aimée à Milan... Le prince Eugène l'adorait.

Je vais transcrire ici une lettre du prince Eugène à sa mère. Cette lettre fut écrite par lui du fond de la Russie, où il était, tandis que Joséphine avait été consoler sa belle-fille et la soigner dans ses couches. Elle fut reçue admirablement... On la logea à la _Villa Bonaparte_, où était la vice-reine, et elle occupa l'appartement du vice-roi. Pendant ce voyage la princesse Auguste fut pour elle la plus tendre et la plus attentive des filles. Elle était grosse, et déjà fort avancée dans sa grossesse. Elle était déjà entourée de trois beaux enfants: un garçon et deux filles[68]. On était alors au milieu de l'été de 1812... Les inquiétudes commençaient déjà à remplacer les joies et les victoires. En quittant l'Impératrice à la Malmaison, j'en reçus la promesse de venir aux eaux d'Aix, avant de rentrer en France.

[Note 68: Le prince Auguste-Charles-Eugène, né à Milan, le 9 décembre 1810; la princesse Joséphine, mariée au prince Oscar de Suède; et la princesse Eugénie-Hortense, née à Milan, le 23 décembre 1808, mariée au prince héréditaire de Hohenzollern-Hechingen.]

--«Hélas!» me dit-elle ensuite, «qui sait où nous serons tous cet automne!...»

Elle était profondément triste.

La vue de la famille de son fils la ranima. L'impératrice Joséphine avait un coeur excellent et se plaisait dans ses affections de famille. Ses petits-enfants l'adoraient... Le prince Napoléon, fils aîné de la reine Hortense, disait un jour, à la Malmaison, en voyant partir madame la comtesse de Tascher[69], sa cousine, qui allait joindre son mari:

--«Il faut que ma cousine aime bien son mari, pour quitter grand'-maman!...»

[Note 69: La princesse de La Leyen, mariée au comte Tascher, cousin germain de l'impératrice Joséphine.]

En voyant la famille de son fils bien-aimé, Joséphine éprouva un sentiment de joie bien vif (écrivait-elle elle-même à la reine Hortense). Cependant tous ces enfants si beaux... si bien portants... ce fils qui aurait dû porter le nom _de César_, et que Napoléon eût peut-être mieux fait de choisir pour son héritier et son successeur... toutes ces pensées aussi l'assaillirent et lui donnèrent une vive peine au milieu de sa joie. Elle en parlait avec un naturel de coeur fort touchant. La vice-reine accoucha le 31 juillet d'une fille[70], et l'Impératrice la garda et la soigna comme l'aurait pu faire une bourgeoise de la rue Saint-Denis. C'était dans de pareils moments que Joséphine était incomparable de bonté et de charme de sentiment.

[Note 70: La princesse Amélie, née à Milan, le 31 juillet 1812, mariée à l'empereur du Brésil.]

«Ma bonne mère,» lui écrivait Eugène, «je t'écris du champ de bataille. Je me porte bien. L'Empereur a remporté une grande victoire sur les Russes. On s'est battu treize heures. Je commandais la gauche. Nous avons tous fait notre devoir. J'espère que l'Empereur sera content.

»Je ne puis assez te remercier de tes soins, de tes bontés pour ma petite famille. Tu es adorée à Milan, comme partout. On m'écrit des choses charmantes, et tu as fait tourner les têtes de toutes les personnes qui t'ont approchée.

»Adieu. Veux-tu donner de mes nouvelles à ma soeur? je lui écrirai demain.

»Ton affectionné fils,

»EUGÈNE.»

Lorsque l'impératrice Joséphine arriva à Aix en Savoie, Aix était rempli de la famille impériale. La princesse Pauline, Madame-Mère, la reine d'Espagne, la princesse de Suède: c'était à n'y pas tenir pour l'Impératrice, qui savait combien toute cette famille avait poussé au divorce. Je l'assurai de ce dont j'étais sûre, c'est que la reine Julie n'avait en rien porté l'Empereur à cette action, et qu'elle avait au contraire employé son crédit sur lui pour l'en empêcher. Quant à la reine de Naples, c'était autre chose, ainsi que la princesse Borghèse.

Je trouvai l'Impératrice très-abattue. Les revers de Russie n'étaient pourtant pas encore connus, ni même prévus par notre insouciance, ce qui est bien étonnant!... Joséphine seule paraissait craindre, elle si confiante et si légère!... Il semblait que cette malheureuse femme eût une seconde vue du malheur de l'homme dont elle avait été si longtemps comme l'étoile préservatrice.

--«Voyez, me disait-elle, voilà encore un ami de moins pour moi!... Tout ce qui m'aime est frappé de mort ou de malheur!»

C'était en apprenant la mort de ce pauvre Auguste de Caulaincourt... Sa mère, dame d'honneur de la reine Hortense, et l'une des plus anciennes amies de l'Impératrice, était atteinte au coeur par cette mort de l'un de ses fils, lorsque la blessure faite par l'infortune de l'aîné saignait encore!... Le comte de Caulaincourt (Auguste) était aussi de mes amis, et de mes amis d'enfance.

L'Impératrice, déjà accablée par tout ce qui l'avait frappée depuis quelques années, reçut le dernier coup par les malheurs de la campagne de Russie. Hors d'état d'opposer par sa nature une résistance assez forte à l'orage qui fondait sur elle et sur ceux qu'elle aimait, elle reçut dès lors la première atteinte du coup dont elle mourut plus tard. Je la revis à mon retour d'Aix, et la trouvai bien changée. Elle était à la Malmaison, et revenait de Navarre, où l'humidité du lieu lui avait également fait beaucoup de mal. Il est impossible d'être plus aimable qu'elle ne l'était alors. C'était avec un charme tout entier d'attraction qu'on se sentait attirer vers la Malmaison. À la vérité Joséphine avait été bien heureuse de l'ordre qu'avait donné l'Empereur qu'on lui fît voir le roi de Rome; l'entrevue avait eu lieu sans que Marie-Louise le sût.

Elle voulait que je fusse à Navarre; mais ma santé s'y opposa longtemps. La vie qu'on y menait était au reste à peu près la même qu'à la Malmaison. L'Impératrice était seulement plus entourée de son service... et madame d'Arberg, investie d'une grande confiance par l'Empereur, veillait à ce que l'Impératrice ne fît pas des dépenses exagérées, et par là n'éveillât pas le mécontentement de l'Empereur. Il y avait aussi une autre chose sur laquelle Napoléon appelait toute la surveillance de madame d'Arberg; c'était _le décorum_ du rang de l'Impératrice. Ayant appris que Joséphine, pour mettre plus de laisser-aller dans les relations qui existaient entre les personnes de son service d'honneur et elle, avait permis à l'officier commandant sa garde et à ses chambellans de l'accompagner à la promenade en habit bourgeois, l'Empereur écrivit à madame d'Arberg que l'impératrice Joséphine avait été sacrée, que ce caractère _était indélébile_; qu'elle devait, en conséquence, songer à se faire _respecter_, et qu'il ordonnait que jamais elle ne sortît sans être accompagnée par ses officiers en tenue.--«J'ai oublié les pages dans la formation de sa maison, ajoutait Napoléon; mais je les nommerai incessamment, et les enverrai.»

Ce qu'il fit peu de temps après.

Le château de Navarre paraît fort grand, et pourtant il contient peu de logement. Lorsque la reine Hortense venait voir sa mère, qu'elle adorait, et pour qui elle était la plus soigneuse des filles, elle logeait, avec son service, dans le petit château, qui n'est séparé du grand que par un petit espace; mais il y a une cour à traverser. Aussi gagna-t-on des rhumes dont on ne pouvait guérir que longtemps après, pour avoir passé quelques jours à Navarre dans une grande chambre où le vent sifflait de tous côtés, et d'une telle force, que les rideaux des fenêtres voltigeaient sous le souffle d'un vent de bise vraiment glacial, surtout à l'époque de l'année où l'on fut voir l'Impératrice. Cette chambre, plus tard, fut comparée par moi à l'appartement de lady Rowena, dans _Ivanhoé_... L'appartement de l'Impératrice était chaud et confortable; mais c'était le seul de la maison, avec les grandes salles de réception du rez-de-chaussée.

Du temps du duc de Bouillon, Navarre était autrement distribué que de celui de Joséphine, mais sa position était la même. La plus agréable manière de s'y rendre est de prendre la route de Rouen. De Rouen à Évreux le pays est ravissant, les sites ont un aspect tout autre que dans le reste de la France; ils sont à la fois fertiles et pittoresques. Dans la vallée d'Andelle, au milieu de laquelle s'élève le charmant village de Fleury, partout des eaux vives, partout de la fraîcheur et de la vie dans la nature qui vous entoure... D'un côté, la montagne des Deux-Amants rappelle une vieille légende... d'un autre, on voit Charleval, et tout cela entouré, surmonté de collines couvertes de bois, dans lesquels des sources jaillissantes entretiennent une continuelle verdure tant que dure l'été... Enfin, on traverse Louviers... cette ville, qui fut un temps si fameuse par ses fabriques de draps, et qui maintenant n'a plus que des souvenirs... Et puis, au milieu d'une jolie vallée, on trouve enfin Évreux... l'antique _Eburovicum Mediolanum_ des Romains... Évreux était presque entièrement bâtie en bois avant la Révolution; depuis, on a beaucoup reconstruit, mais le temps ne peut rien aux localités... Navarre est à une fort petite distance d'Évreux. Le château a été construit par un des Mansard. L'architecture, quoique très-modifiée par les propriétaires successeurs de M. de Bouillon, se ressent de la première intention de l'architecte. L'édifice _d'honneur_ est surmonté d'une coupole assez mauvaise, destinée à couvrir un immense salon central, vaste comme une halle, où venaient, du temps du duc, aboutir les divers appartements au rez-de-chaussée. Ce salon était octogone. Je ne sais si maintenant il subsiste toujours. Le duc de Bouillon avait été d'abord exilé à Navarre, alors la plus belle terre de France; et puis ensuite il adopta, par haine et ressentiment contre la cour, les opinions démagogiques, et mourut tranquille dans son château de Navarre, d'une hydropisie, pour laquelle il a subi vingt-trois opérations...

Son intérieur, comme je l'ai dit, était bizarrement ordonné pour un homme de son âge... Navarre était renommé pour ses plaisirs de chaque jour, soit comme spectacle, chasse, dîners, soupers joyeux, et surtout liberté tellement grande, qu'on pouvait l'appeler _licence_... et le pauvre Prince n'allait même pas à table!... Il demeurait dans sa chambre à coucher, où tout le monde allait ensuite prendre le café. La duchesse de Bouillon, jeune femme de vingt ans, sèche et longue personne, vaine, altière, déplaisante comme une grande dame, impolie enfin, ce qui est tout dire, faisait tant bien que mal les honneurs du château, où personne n'aurait certainement été pour elle... Mais, dans ce château, à côté du duc de Bouillon, était une femme de quarante-cinq ans, mais belle comme Niobé, bonne comme un ange: et cette femme, savez-vous qui elle était? la mère de madame la duchesse de Bouillon... La morale murmurait de cette réunion, mais je crois avoir dit que ce n'était pas à Navarre qu'il fallait aller faire un cours de sévérité de moeurs. Madame la marquise de Banastre avait été longtemps aimée du duc de Bouillon. Le marquis vivait... le mariage de mademoiselle de Banastre pouvait seul amener un rapprochement entre deux amis qui n'étaient plus que cela. Il eut lieu... Deux mois après, le marquis de Banastre meurt à Coblentz!... Voilà du malheur!...

Madame de Banastre était admirablement belle et charmante... Quant à sa fille, j'ai tout dit:

Grande dame impertinente.....

Ce mot veut dire sotte, ridicule, méchante, et souvent sans être redoutable; ce qui est le plus fâcheux.

Jadis Navarre avait trois jardins: le premier en arrivant par l'avenue d'Évreux a été tracé originairement par Le Nôtre... Il avait des bassins de marbre blanc, comme à Versailles, avec des _mascarous_ en bronze... Le second, dans le genre qu'on appelait alors Anglais, avait les plus beaux arbres que la Normandie puisse produire. Quelques années avant que Joséphine n'achetât cette terre de Navarre j'ai vu là une avenue de plus de cent pieds de largeur, dont les arbres séculaires avaient acquis, par le temps, une élévation dont rien ne peut donner l'idée... Dans ce même jardin, à la droite du château, j'ai vu aussi à cette époque un temple en briques sur un modèle antique, avec cette inscription grecque:

[Grec: ERÔTI OURANIÔ]

Ce qui signifie: À l'amour céleste.

M. de Bouillon avait à Navarre des serres admirables. M. Roy les a relevées; et, en tout, il a fait grand bien à la propriété de Navarre.

Lorsque l'Impératrice l'eût en sa possession, il y avait pourtant de grands dégâts occasionnés par les eaux. Deux rivières entourent les jardins; l'_Iton_ et l'_Eure_. Leurs eaux fournissent aux bassins, aux cascades, dont la moitié sans doute a été supprimée, mais dont il reste encore assez pour que les conduits, n'étant pas bien soignés et se brisant, répandent les eaux qu'ils amènent et causent de grands inconvénients. Quoi qu'il en soit, Navarre fut et sera toujours un très-beau lieu.