Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 11

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»Voilà les observations que j'ai voulu vous soumettre; voilà le résultat des longues conversations que j'ai eues avec mon mari, et encore d'un entretien _que le hasard_ m'a procuré avec le Grand-Maréchal. Moins animé que nous sur vos intérêts, et accoutumé, comme vous le savez, à ne pas arrêter ses opinions quand il n'a pas reçu d'ordre de les transmettre, c'est avec beaucoup de temps et un peu d'adresse que j'ai tiré de lui quelques-unes de ses pensées. Mais aussitôt que je les ai entrevues, j'ai pu conclure qu'il vous restait encore un sacrifice à faire, et qu'il était digne de vous de ne point attendre les événements, et de les prévenir en écrivant à l'Empereur pour lui annoncer une courageuse détermination. En lui évitant un embarras dont vous l'empêchez seule de sortir, vous acquerrez de nouveaux droits à sa reconnaissance. Et, d'ailleurs, outre la récompense toujours attachée à une action droite et raisonnable, avec cet aimable caractère qui vous distingue, cette disposition à plaire et à vous faire aimer, peut-être trouverez-vous dans un voyage un peu plus prolongé des plaisirs que vous ne prévoyez pas d'abord. À Milan, le spectacle si doux des succès mérités d'un fils vous attend. Florence, Rome même, offriraient à vos goûts des jouissances qui embelliraient cet éloignement momentané. Vous trouveriez à chaque pas, en Italie, des souvenirs que l'Empereur ne s'irriterait pas de voir renouveler, parce qu'ils s'attachent pour lui aux époques de sa première gloire.

»Tout ce que m'a dit le Grand-Maréchal me prouve assez que Sa Majesté veut que vous conserviez à jamais les dignités du rang où vous avez été élevée par ses succès et sa tendresse. Et cependant l'hiver se passerait; la saison où l'on peut habiter Navarre vous ramènerait aux occupations d'embellissements qui vous y attendent. Le temps, ce grand réparateur de toutes choses, aurait tout consolidé, et vous auriez mis le complément à cette conduite noble qui vous assure la reconnaissance de toute une nation. Je ne sais si je m'abuse, madame, mais je crois qu'il y a encore du bonheur dans l'exercice de semblables devoirs. Le coeur d'une femme sait trouver du plaisir dans le sacrifice qu'il fait à celui qu'elle aime. Prévenir l'embarras dont l'Empereur pourrait sortir lui-même, s'il vous aimait moins; rassurer les inquiétudes d'une jeune femme, que le temps et cette expérience de vous-même rendront plus calme: tout cela est digne de vous. Si vous étiez moins sûre de l'effet que peuvent encore produire les grâces de votre personne, votre rôle serait moins difficile; mais il me semble que c'est parce que Votre Majesté sait très-bien qu'elle possède des avantages qui peuvent établir une concurrence, qu'elle doit avoir la délicatesse de tous les procédés.

»J'espère que Votre Majesté me pardonnera une aussi longue lettre, et les réflexions qu'elle contient. Quand j'appuie si fortement sur cette _impérieuse nécessité_ de s'éloigner de nous pour quelque temps, je me flatte qu'elle daignera penser que, peut-être, jamais je ne lui ai donné de plus véritables marques des sentiments qui m'attachent à elle.

»Je suis, avec un profond respect, madame, de Votre Majesté,

»La très-humble et très-obéissante servante,

»VERGENNES DE RÉMUSAT[60].»

[Note 60: Cette lettre est un chef-d'oeuvre d'habileté pour qui connaissait l'impératrice Joséphine; ainsi la placer comme rivale _triomphante_ d'une jeune femme de dix-huit ans, et lui parler de _sa fraîcheur_ quand la seule beauté réelle de Marie-Louise était une peau éblouissante et un teint admirable, était aussi habile que peu croyable pour tout autre.]

Maintenant, voici la lettre écrite par l'Empereur, et que Joséphine reçut presque en même temps que celle de madame de Rémusat.

À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, À GENÈVE.

Fontainebleau, 1er octobre 1810.

«J'ai reçu ta lettre. Hortense, que j'ai vue, te dira ce que je pense. Va voir ton fils cet hiver; reviens aux eaux d'Aix l'année prochaine, ou bien reste au printemps à Navarre. Je te conseillerais bien d'aller à Navarre tout de suite, si je ne craignais que tu ne t'y ennuiasses. Mon opinion est que tu ne peux être, l'hiver, convenablement _qu'à Milan ou à Navarre_. Après cela, j'approuve tout ce que tu feras; car je ne veux te gêner en rien.

»Adieu, mon amie. L'Impératrice est grosse de quatre mois. Je nomme madame de Montesquiou gouvernante des enfants de France. Sois contente et ne te monte pas la tête; ne doute jamais de mes sentiments.

»NAPOLÉON.»

De toutes les choses adroitement combinées que l'Empereur ait jamais pu entreprendre ou tenter, je n'en connais pas une au-dessus de celle-ci; mais pour rendre justice à chacun, rien ne peut aussi égaler l'adresse avec laquelle madame de Rémusat a exécuté ou plutôt tenté la mission... Quelle admirable lettre! surtout lorsqu'on connaît la personne à laquelle elle a été écrite! Comme Joséphine est enveloppée dans un filet de flatterie, qui devait l'empêcher de regarder en arrière, et devait, en effet, la faire courir au-devant de nouvelles fêtes, de nouveaux succès; mais l'excès même de la chose, sa perfection, fut ce qui en empêcha la réussite: convaincue de cette pensée, que madame de Rémusat cherchait à lui inculquer, pour lui inspirer une noble résolution, Joséphine se crut toujours passionnément aimée de l'Empereur; mais ce n'était plus vrai: sans doute il l'avait aimée d'amour, mais les temps non-seulement étaient changés, mais les circonstances, TOUT l'était autour d'elle et dans elle-même. Cette flatterie de madame de Rémusat, sur son état de santé, était précisément ce qui l'empêchait de plaire comme par le passé. Le grand charme de Joséphine était dans la grâce de sa tournure, bien plus que dans la beauté de son visage; elle n'avait aucun trait, et son visage avait en lui-même un défaut, qui était tellement terrible et redoutable que jamais on n'a songé à placer l'amour à côté de cette infirmité dans son royaume; je veux parler bien moins encore de ses dents entièrement perdues, que de l'épouvantable résultat qui en provenait. À l'époque où madame de Rémusat lui écrivait cette lettre, Joséphine commençait à prendre aussi cet embonpoint qui lui enleva sa charmante tournure. Sans doute, la grâce qui était inhérente à sa nature ne l'abandonna jamais; on la retrouvait partout, et toujours dans le moindre mot, dans un geste; mais qu'est-ce qu'un geste et un mot gracieux pour combattre une jeune personne de dix-huit ans, grande, forte peut-être, mais d'une fraîcheur de rose, quoique laide, ayant de beaux cheveux, de belles dents, une haleine fraîche et pure, et cette foule d'avantages qui entourent toujours la jeunesse dans ses premiers jours et son premier bonheur. Ensuite, ce qu'on savait très-bien, c'est que l'Empereur en était fort occupé. Il cherchait tous les moyens de la rendre heureuse, et je suis convaincue que connaissant la légèreté de Joséphine, et cependant l'effet profond que devait produire l'annonce de la grossesse de Marie-Louise, il redouta pour le repos de tous des scènes qui seraient publiques, se passant à la Malmaison et à Navarre, devant plus de vingt femmes. Madame de Rémusat fut donc chargée de la délicate mission de faire comprendre à l'impératrice Joséphine que l'impératrice Marie-Louise devenait la véritable souveraine, du moment qu'elle donnait tout à la fois à l'Empereur un héritier comme père et chef de famille, et un successeur comme souverain d'un grand empire; mais ces pensées étaient trop élevées pour elle; elle n'ouvrit l'oreille qu'aux sons qui lui apportaient cette conviction après laquelle elle courait, depuis le jour où pour la première fois on fit retentir autour d'elle le mot de divorce... Quoi qu'il en fût, l'Empereur lui fit donc écrire par madame de Rémusat. Joséphine ne comprit ni la lettre de l'Empereur, ni celle de madame de Rémusat, elle ne tint compte _d'aucun avis_. Elle revint à la Malmaison d'abord; puis ensuite elle partit pour Navarre, où elle passa l'hiver, s'amusant et ayant autour d'elle une petite cour. Napoléon fut vivement contrarié; quelque soin qu'il apportât à ne laisser approcher de Marie-Louise que des personnes sûres, telles que la duchesse de Montebello, dont l'esprit juste et posé, quoiqu'elle fût jeune, et les soins assidus empêchaient tous les propos absurdes d'arriver à l'Impératrice, cependant la dame d'honneur n'était pas toujours là... Il y avait d'autres femmes, que je ne veux pas nommer et que leur service amenait auprès de Marie-Louise. Celles-là n'étaient pas comme la duchesse de Montebello. On racontait à Marie-Louise que Joséphine avait telle ou telle qualité, une beauté, un agrément, une perfection, tellement accomplis, qu'il fallait désespérer de jamais l'égaler, et tout cela dit de manière à redouter la ressemblance, parce qu'à chaque chose arrivait le correctif. Un jour l'Empereur entra chez Marie-Louise à l'improviste, et la trouva pleurant. C'était deux mois à peu près après la naissance du roi de Rome... En voyant son visage rosé, ordinairement l'image de la santé et même de la gaieté d'une enfant, tout couvert de larmes, l'Empereur fut alarmé.

--«Qu'avez-vous, Louise? lui demanda-t-il en la prenant dans ses bras... Eh bien continua-t-il en riant, que caches-tu donc là?..»

Et cherchant à voir ce que l'Impératrice cherchait à lui dérober sous son châle, il prit dans sa main un petit médaillon renfermant un portrait. Quelle fut sa surprise en reconnaissant celui de Joséphine! mais charmant et rajeuni de plus de vingt ans; c'était Joséphine à vingt-cinq tout au plus, et mise néanmoins comme au moment où le portrait était entre les mains de la jalouse jeune femme.

--«Qui t'a donné ce portrait, Louise?» dit l'Empereur avec un sentiment de colère qui faisait craindre pour celui ou celle qui aurait excité cette colère?...

L'Impératrice ne répondit rien, mais ses sanglots redoublèrent et elle se jeta dans les bras de l'Empereur en le serrant convulsivement contre elle.

--«Enfant! dit Napoléon ému par l'effusion d'un sentiment qu'il devait alors croire vrai... Enfant! qu'as-tu donc? pourquoi ces larmes? Encore une fois, Louise, qui t'a remis ce portrait?.. je veux le savoir, poursuivit-il en frappant du pied avec colère...»

Marie-Louise fut effrayée; mais elle ne répondit rien.

--«Eh bien!.. tu ne veux pas me le dire?..

--Je n'en sais rien, murmura-t-elle d'une voix tremblante, je l'ai trouvé sur ce canapé comme j'entrais tout-à-l'heure dans cette chambre.

--Et pourquoi pleurais-tu en regardant ce portrait?» Marie-Louise sanglotait encore plus fort et continuait à cacher son visage en pleurs dans la poitrine de Napoléon. Il la serra dans ses bras et lui dit avec amour de ces paroles qui vont au coeur quand elles sont vraies, et Napoléon a été aimant et sincère avec la femme qui a eu la lâcheté de l'abandonner dans son malheur. Enfin, il parvint à la calmer, mais ce fut au bout d'un long temps. L'impératrice Marie-Louise l'aimait alors, je dois le croire au moins.

Quelle sourde manoeuvre employait aussi le parti de Navarre! N'est-il pas possible que l'Empereur, en apprenant qu'on mettait en oeuvre de semblables moyens, se résolût à éloigner Joséphine pendant la grossesse et les couches de Marie-Louise? Un événement de bien peu d'importance amène souvent des effets terribles dans l'une ou l'autre de ces deux positions. Je crois que la lettre de madame de Rémusat fut le résultat de quelque tentative du genre de celle du portrait. Napoléon ne voulait cependant pas être _tyran_, même à la façon de croque-mitaine, et il _l'engagea_ seulement à aller à Milan; Joséphine ne comprenait pas les hautes résolutions d'un grand coeur. Lorsqu'elle avait enfin cédé pour écrire cette fameuse lettre au président du Sénat, sans que l'Empereur le sut, elle avait été surtout frappée de l'idée de porter le deuil immédiatement après la lettre partie, et de le porter pendant un an!...

L'Empereur savait tout cela. Une âme tendre et en même temps élevée, une femme digne de son affection, la seule femme qu'il ait aimée enfin, et qui existe toujours à Paris, me présente le type de la femme que j'aurais voulue à l'Empereur. Je ne parle pas ici de la femme qui fut sa maîtresse en Égypte, une nommée Pauline[61], sur laquelle il existe quelques biographies, toutes inconnues, parce que la femme n'est pas un texte à biographie; et une fois qu'on a dit qu'elle avait été la maîtresse de Napoléon on a dit la plus belle page de sa vie; mais on les trouve cependant en les cherchant; je parle d'une femme digne d'être aimée d'un homme comme l'Empereur; et certes il en est peu... Voilà le caractère que j'aurais voulu à la femme qui partageait le premier trône du monde avec lui!

[Note 61: Croirait-on qu'en 1833 ou 32, j'ai oublié l'époque, j'ai reçu une lettre de cette madame Pauline, qui était fort scandalisée de ce que j'avais mis sur elle dans mes Mémoires. Mais savez-vous ce qu'elle blâmait? Peut-être ce que je disais pour l'Égypte?... Ah bien oui!... Pas du tout: madame Pauline réclamait contre l'insertion d'un fait qui, je le vois bien, en effet, n'était point vrai.--Elle m'affirmait que j'avais commis une erreur en disant qu'elle avait voulu consacrer sa fortune à sauver l'Empereur quand il était à Sainte-Hélène... Je n'ai pas répondu à cette belle épître pour deux raisons: d'abord parce qu'elle était sotte, et puis parce qu'il devenait inutile de prendre près d'elle de nouveaux renseignemens.--Ceux que j'avais eus sur elle ne pouvaient être douteux pour moi; et quant à cette dernière partie de sa vie, j'étais pleinement convaincue. La femme qui peut se défendre d'avoir voulu sauver Napoléon, lorsqu'elle pouvait invoquer pour cette action le droit d'en avoir été aimée; la femme qui peut nier l'avoir voulu faire cette action est incapable de l'avoir en effet jamais imaginée.]

Lorsque le divorce fut public, je parlai sur ce fait comme les autres. On racontait alors que l'Impératrice-Mère avait, en Russie, refusé la main de la Grande-Duchesse. Il paraissait incertain que nous obtinssions la princesse autrichienne... Dans cette sorte d'incertitude peu convenable pour la France, je dis que je ne comprenais pas comment l'Empereur ne prenait pas le parti de choisir dans les familles qui l'entouraient. Le cardinal Maury, qui dînait chez moi, me dit:

--«Mais où donc voulez-vous qu'il prenne une femme?...

--Où je veux qu'il choisisse une femme, monseigneur?... Dans la noblesse ancienne et illustrée, ou bien dans la sienne.»

Le cardinal me regarda attentivement.

--«Oui, je prétends que si demain l'ancienne noblesse voyait une de ses filles sur le trône impérial de France, cette noblesse, affiliée par cette alliance à tout ce que l'armée a fait depuis dix-sept ans... en devient non-seulement complice, mais l'alliée et le soutien. Mademoiselle de Montmorency, ou mademoiselle de Mortemart, ou mademoiselle de Noailles serait toujours heureuse, si elle n'était pas fière, de monter sur le trône de France, lorsque son dais est formé de mille drapeaux conquis dans cent batailles!... Quant à la nouvelle noblesse, elle serait peut-être plus reconnaissante[62] que l'ancienne, et son appui, qui commence à faiblir, serait renouvelé par cette alliance sainte entre le chef et ses phalanges...

[Note 62: L'ancienne noblesse s'est alliée souvent à nos rois. Un Montmorency a épousé la veuve de Louis-le-Gros.]

--Et quelle est donc la personne que vous faites impératrice parmi les jeunes filles que nous voyons à la cour et dans les fêtes?

--Mademoiselle Masséna[63]?...»

[Note 63: Elle n'avait pas encore épousé le général Reil. Elle était charmante.]

Tout le monde s'écria que j'avais raison!... et qu'en effet elle était une belle et ravissante personne, ayant une dot de gloire bien digne d'approcher de celle de l'Empereur: et certes leurs deux couronnes pouvaient se tresser des mêmes lauriers... Cette pensée m'obséda tellement que j'en parlai à Duroc. Le lendemain le cardinal Maury fut à Saint-Cloud, où était Napoléon.

--«Dites à votre amie, monsieur le cardinal, dit Napoléon en souriant, que je la prie de ne se pas mêler de mes affaires _de ménage_. Est-il vrai qu'hier elle voulait me marier à la fille de Masséna?

--Oui, sire!

--Et qu'en disiez-vous?»

Le cardinal demeura interdit.

--«Eh bien!... vous ne voulez pas me donner aussi votre avis?

--Je crois, sire, répondit le cardinal, qui, ordinairement, ne demeurait pas longtemps interdit, que l'avis de madame la duchesse d'Abrantès peut avoir du bon, parce qu'elle ne parlait pas seulement de mademoiselle Masséna.

--Ah! ah!... vous vous rappelez l'Assemblée constituante? L'abbé Maury, le soutien du côté droit, est en ce moment à la place du cardinal français de l'Empire!...»

Le cardinal se mit à rire de ce gros rire qui faisait trembler les vitres d'un appartement... Il était toujours charmé quand on le reportait aux jours de l'Assemblée constituante, à ce temps de sa belle éloquence... L'Empereur n'aimait pas extraordinairement le cardinal, et je le conçois. Ses formes étaient trop acerbes et sa voix si retentissante qu'elle semblait toujours imposer silence, même à Dieu, quand il officiait...

Cette dissertation nous a entraînés loin de Navarre.

L'Empereur fut contrarié en apprenant que l'Impératrice, au lieu de gagner Milan par le Simplon, et d'aller demander à son fils et à sa belle-fille des jours heureux et paisibles, s'en revint, comme je l'ai dit, à la Malmaison d'abord, où elle reçut tout Paris, et puis partit pour Navarre, malgré le froid assez rigoureux qu'il faisait. Son retour fit du bruit, beaucoup de bruit même, non-seulement par ce même retour, mais par celui des personnes de sa maison qui, ne pouvant faire du bruit en leur nom, en faisaient au nom de L'IMPÉRATRICE... Cette qualité, ce nom, amenaient encore des scènes pénibles à l'Empereur. L'Impératrice Joséphine avait la même livrée que l'Empereur, et, conséquemment, que Marie-Louise. À l'époque de ce retour de Genève, il y eut une querelle entre des domestiques subalternes; malgré l'obscurité où leur nom les mettait, cela vint à la connaissance de l'Empereur, et il eut de l'humeur... Il pressa le départ pour Navarre, en écrivant à cet égard spécialement à madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur et comme surintendante de la maison de l'Impératrice, pour lui recommander l'ordre et la régularité dans cette maison de l'Impératrice.

«Songez, écrivait Napoléon, que cette maison est nouvellement instituée. L'Impératrice Joséphine n'avait aucune dette il y a sept mois, donnez à ses affaires, madame, le coup d'oeil d'une amie en laquelle elle et moi nous avons toute confiance.»

Mais il s'était élevé entre Joséphine et l'Empereur un mur de glace, et c'était elle-même qui avait élevé cette séparation... Son refus d'aller à Milan auprès de son fils, pour lui rendre la paix que son séjour à Malmaison troublait, ce refus prouva à l'Empereur que Joséphine l'aimait pour elle seule.

Il lui écrivait, au mois de novembre (24) 1810:

«J'ai reçu ta lettre; Hortense m'a parlé de toi. Je vois avec plaisir que tu es contente; j'espère que tu ne t'ennuies pas trop à Navarre.

«Ma santé est fort bonne. L'Impératrice avance fort heureusement dans sa grossesse; je ferai les différentes choses que tu me demande pour ta maison. Soigne ta santé, sois contente et ne doute jamais de mes sentiments pour toi.

»NAPOLÉON.»

On voit combien le style est changé; autrefois il était naturel; maintenant il est guindé et mal avec lui-même; cette contrainte augmentera encore.

Tandis que Marie-Louise, entourée de soins et de la tendresse de l'Empereur, avançait dans sa grossesse et passait ses soirées à jouer au billard ou au reversis et à faire tourner son oreille[64], Joséphine était à Navarre où elle tâchait de s'établir le plus convenablement possible pour y passer l'hiver, mais la chose était de difficile exécution; j'ai déjà dit que depuis M. le duc de Bouillon cela n'avait point été ou, du moins, très-peu habité; et lorsque l'Impératrice vint avec sa cour, toute jeune et toute gracieuse, prendre possession de ce vieux manoir, on aurait pu comparer cette arrivée à celle d'une noble châtelaine visitant un de ses vieux châteaux.

[Note 64: J'ai déjà parlé de cette singulière propriété de l'oreille de Marie-Louise. Elle la faisait tourner sur elle-même par un simple mouvement de la mâchoire.]

La société de Navarre était composée des personnes dont voici les noms:

Madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur; madame la comtesse Octave de Ségur, madame la comtesse de Colbert, madame la comtesse de Rémusat, madame du Vieil-Castel, madame d'Audenarde, mademoiselle de Mackau, mademoiselle Louise de Castellane, madame la comtesse de Serant, dames du palais; madame Gazani, lectrice.

Les hommes étaient à peu près ceux que nous connaissions à Malmaison. M. de Beaumont, homme d'une société douce et de bonne compagnie: il était chevalier d'honneur; monseigneur de Barral, archevêque de Tours, premier aumônier; M. Turpin de Crissé, chambellan. C'est lui dont le charmant talent de peinture se fait admirer tous les ans à l'Exposition: il est doux et modeste, deux qualités précieuses à rencontrer dans un homme de naissance comme lui, et ayant vécu à la cour. M. de Montholon venait ensuite; ce M. Louis de Montholon était le frère, s'il ne l'est même encore, de M. de Montholon-Sainte-Hélène... Et puis encore dans les chambellans, on voyait M. de Vieil-Castel, dont on apprenait l'existence parce que sa femme est bonne et excellente, et, à cette époque, elle était ravissante de beauté!... Pour compléter la maison d'honneur de l'Impératrice, il faut nommer M. Fritz Pourtalès, aimable et bon garçon, ayant quelquefois un peu de raideur genevoise ou _neufchâteloise_; mais elle se perdit peu de temps après... Il avait le désir de plaire, et cela rend si doux!... Et puis enfin M. de Guitry; tous deux étaient écuyers sous M. Honoré de Monaco, neveu du prince Joseph de Monaco, père de mesdames de Louvois et de la Tour-du-Pin.

On sait que madame la comtesse d'Arberg avait remplacé madame de la Rochefoucault. Celle-ci demanda à rester auprès de la nouvelle souveraine... L'Empereur ne la mit pas à la nouvelle cour, et la retira de l'ancienne. Cette punition est admirable.

Madame d'Arberg avait tout pouvoir sur la maison de l'Impératrice. Napoléon, qui savait que l'argent fondait dans ses mains, autorisa, en son nom, madame d'Arberg à résister aux dépenses folles de l'Impératrice. Jamais on ne s'acquitta plus noblement, et en même temps plus dignement, d'un devoir pour justifier la confiance de l'Empereur. La maison de l'Impératrice fut montée comme celle de Joséphine régnant aux Tuileries; le luxe ne fut pas diminué, et cependant la dépense fut toujours raisonnablement dirigée. On ne l'appelait jamais que la grande maîtresse, quoique ce titre ne fût pas le sien; mais Joséphine l'appelait elle-même _ma grande maîtresse_.

Elle avait été belle comme un ange dans sa jeunesse, et sa belle tournure, ses traits si purs, le galbe de son visage, l'expression doucement recueillie de sa physionomie, lui donnaient une beauté de tout âge, que toutes les femmes enviaient.

Sa soeur était cette belle comtesse d'Albany, née comtesse de Stolberg, qui fut tant aimée d'Alfiéri; celle qu'il appela toujours: _Nobil donna!_

Le secrétaire des commandements de l'Impératrice était un homme fort spirituel, nommé M. Deschamps. Il est connu par plusieurs productions vraiment charmantes; il contribuait, pour sa part, d'une manière agréable aux soirées de Navarre, bien longues et bien tristes surtout en hiver, lorsque le vent sifflait et venait en longues rafales se briser contre les vieux murs du château.