Part 10
La nouvelle cour de l'Impératrice à la Malmaison fut formée selon son goût, pour la plus grande partie des femmes qui la composaient: madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur et comme surintendante de la maison de l'Impératrice, madame Octave de Ségur, madame de Rémusat, madame de Vieil-Castel, madame Gazani, et puis, plus tard, mesdemoiselles de Mackau et de Castellane. Tout cet entourage formait une maison agréable, surtout en y ajoutant celle de la reine Hortense et surtout elle-même... Quant aux hommes, excepté M. de Beaumont et M. Pourtalès, je n'aimais pas les autres. M. de Monaco surtout et M. de Montliveau étaient pour moi deux répulsifs; j'ai toujours eu en aversion les hommes impolis; je ne sais pourquoi j'en ai peur comme de quelque chose de nuisible. Cela annonce, dans une femme comme dans un homme, au reste, de la sottise et de la méchanceté mêlée d'orgueil. M. de M*****, au reste, inspirait le même sentiment; car le jour où M. de Pourtalès le remplaça comme écuyer, les chevaux se réjouirent dans leur écurie. M. de Beaumont, chevalier d'honneur de l'impératrice, était bon et fort amusant; je l'aimais beaucoup, ainsi que son frère que nous avions chez Madame. L'autre chambellan était M. de Vieil-Castel, homme considérablement nul. Plus tard il y eut un autre homme que j'aimais et estimais bien ainsi que sa femme; cet homme, attaché à la maison de l'Impératrice, comme capitaine de ses chasses, M. Van Berchem, était le plus cher ami de mon mari et il est demeuré le mien; il est celui, au reste, de tous ceux qui ont du coeur et savent apprécier son noble et bon caractère; sa femme, charmante personne, augmentait encore le nombre des jolies femmes de la cour de la Malmaison.
À mon retour d'Espagne j'y fus souvent: je n'aimais pas Marie-Louise et j'aimais Joséphine. Elle m'engagea à venir pour quelques semaines à la Malmaison; mais je ne pus accepter: j'étais alors bien malade et l'état de ma santé ne fit qu'empirer. Mais j'y allais souvent et toujours avec le même plaisir.
La vie y était uniforme: l'Impératrice descendait à dix heures; à dix heures et demie on servait le déjeuner, auquel se trouvaient toujours quelques personnes de Paris; l'Impératrice plaçait auprès d'elle les deux personnes les plus éminentes. Lorsque le vice-roi était à la Malmaison, il se plaçait en face d'elle et mettait à ses côtés les deux personnes après celles que sa mère avait choisies; la reine Hortense également. Madame d'Arberg nommait aussi deux personnes pour être placées à côté d'elle. Cet usage était pour dîner comme pour déjeuner; après déjeuner, on allait se promener dans le parc; c'était en 1809 la même allée qu'en 1800. On allait jusqu'à la serre, ou bien, l'Impératrice allait voir les pintades, les faisans dorés qui étaient dans les volières avec d'autres oiseaux rares, et leur porter du pain. Quelquefois après dîner, et en été nous allions sur l'eau avec le vice-roi qui nous faisait des peurs à mourir, puis on rentrait; l'Impératrice se plaçait à son métier de tapisserie, et lorsqu'il y avait peu de monde, on faisait la lecture, tandis que l'aiguille passait et repassait dans le canevas. Mais à la Malmaison cependant, il était difficile que cela fût. Après dîner, le plus souvent on allait se promener, et en rentrant on faisait de la musique dans la galerie, tandis que l'Impératrice faisait un wisk ou ses éternelles patiences... On prenait le thé et puis la soirée était terminée. Une fois que l'impératrice fut revenue à la Malmaison comme dans un exil, il fut impossible d'y ramener cette gaieté qui y avait régné pendant les premières années du Consulat. Ainsi, il n'y eut plus de spectacle et la salle ne servit plus à rien. Navarre fut plus bruyant. Je raconterai la vie de Navarre dans la troisième partie de cet article.
TROISIÈME PARTIE.
NAVARRE.
C'était un beau lieu que Navarre, mais humide et malsain; il y avait des arbres tels que la Normandie les produit, de ces arbres séculaires qui ont vu passer sous leur ombrage ce qui fut, ce qui est et qui bientôt ne doit plus être. Le parc était planté à la manière de Le Nôtre et en partie à l'anglaise: le dernier duc de Bouillon, qui mourut tranquillement à Navarre et que tout le monde aimait et qui aimait à son tour beaucoup de gens et beaucoup de choses, entre autres la joie et le plaisir; le dernier Duc avait jadis orné la terre de Navarre, où il passait une partie de sa vie, avec une grande recherche. Cette recherche avait même quelque peu d'extrême qui touchait à l'inconvenance; il y avait un peu de moeurs payennes dans la vie du Duc; et l'on disait que la distribution du parc en avait un grand reflet. On racontait traditionnellement beaucoup de choses sur un certain temple que je n'ai plus trouvé à Navarre lorsque j'y suis allée, mais dont le souvenir était toujours dans le pays. Le Duc aimait aussi les fleurs avec passion et cultivait, à Navarre, les plus belles qui fussent alors connues en France; le Duc avait de grandes et belles manières; il voulait que tout ce qui était chez lui eût, comme lui, ce qui pouvait lui plaire. Or il pensait aussi que les fleurs et les jolis visages étaient les objets les plus agréables à la vue. En conséquence, il était ordonné à une des jeunes filles attachées aux serres et au jardin de fleurs du Prince de porter le matin un bouquet dans la chambre de la dernière personne arrivée, quelle qu'elle fût, femme ou garçon... et d'être parfaitement à ses ordres!... Cet usage assez bizarre était encore en exercice au moment de la Révolution.
Rien de charmant comme la vie de Navarre, du vivant de M. le duc de Bouillon: quand la Révolution éclata, il était fort souffrant et presque hors d'état de faire lui-même les honneurs de sa magnifique demeure à ceux qui allaient lui faire leur cour; mais on voit par ce que je viens de dire qu'il prenait soin de ses hôtes... Il portait la sollicitude à cet égard aussi loin qu'un particulier de nos jours le ferait. On allait prendre les ordres de la personne nouvellement arrivée, le matin dans son appartement; elle déjeunait chez elle, seule, ou bien avec les personnes désignées par elle. Si on voulait aller se promener, on le pouvait en demandant une calèche et des chevaux; on dînait même chez soi, si la chose convenait. C'était, au reste, la coutume de presque tous les châteaux de princes[47].
[Note 47: M. le duc de Bouillon était extrêmement aimé dans sa terre de Navarre ainsi qu'à Évreux. Aussi ne lui est-il rien arrivé dans la Révolution.]
Lorsque Joséphine fut à Navarre, elle trouva le parc dans un triste état, à cause de l'humidité causée par la rupture de plusieurs canaux. Elle demanda à l'Empereur une somme très-forte pour réparer Navarre, et cela fut trouvé étrange, à cause du moment quelle choisit pour faire cette demande, d'autant mieux que quelques semaines avant l'Empereur lui avait accordé ce qu'on va voir dans la lettre que je transcris en ce moment sur la lettre originale écrite à l'impératrice Joséphine. On verra que Napoléon savait comment pouvoir la consoler de toutes choses.
À L'IMPÉRATRICE, À MALMAISON.
Dimanche à 8 heures du soir 1810[48].
«J'ai été bien content de t'avoir vue hier; je sens combien ta société a de charmes pour moi. J'ai travaillé aujourd'hui avec Estève. J'ai accordé 100,000 francs pour l'extraordinaire de 1810, pour Malmaison; tu peux donc faire planter tant que tu le voudras; tu distribueras cette somme comme tu l'entendras. J'ai chargé aussi Estève de remettre 200,000 francs aussitôt que le contrat de la maison Julien[49] serait passé... J'ai ordonné que l'on paierait ta parure de rubis, laquelle sera évaluée par l'intendance, car je ne veux pas de voleries de bijoutiers. Ainsi voilà déjà 400,000 francs que cela me coûte.
»J'ai ordonné que l'on tînt le million que la liste civile doit te donner pour 1810, à la disposition de ton homme d'affaires pour payer tes dettes.
»Tu dois trouver dans l'armoire de Malmaison 5 ou 600,000 francs; tu peux les prendre pour faire ton argenterie et ton linge.
»J'ai ordonné qu'on te fît un beau service de porcelaine à Sèvres; l'on prendra tes ordres pour qu'il soit très-beau.
»NAPOLÉON.»
[Note 48: Cette lettre est sans date de mois dans l'original. Mais d'après ce que dit Napoléon pour les plantations, on présume que c'est du mois de janvier ou de février.]
[Note 49: Bois-Préau, la maison de mademoiselle Julien, à Ruelle, celle que Napoléon appelait _la vieille fille_. Il la détestait parce qu'elle n'avait jamais voulu lui vendre sa maison tant qu'elle vécut.]
Voici une lettre écrite à l'Impératrice par l'Empereur, quelques jours après la précédente:
À L'IMPÉRATRICE, À MALMAISON.
Samedi, à une heure après midi.
«Mon amie, j'ai vu Eugène, qui m'a dit que tu recevrais les Rois[50]. J'ai été au conseil jusqu'à huit heures. Je n'ai dîné seul qu'à cette heure-là.
»Je désire bien te voir. Si je ne viens pas aujourd'hui, je viendrai après la messe.
»Adieu, mon amie[51]! J'espère te trouver sage et bien portante. Ce temps-là doit bien te peser.
»NAPOLÉON.»
[Note 50: Le roi de Bavière et la reine, le roi de Wurtemberg, le roi de Saxe, le roi de Westphalie et tous les princes d'Allemagne alors à Paris, où ils étaient en foule.]
[Note 51: Toutes ces lettres ont été fournies en original par la reine Hortense, et sont fidèlement transcrites sur ces mêmes originaux.]
En voici une autre que je transcris ici, pour répondre aux sottes jalousies de Marie-Louise, et montrer la loyauté et la délicatesse de l'Empereur en se séparant de Joséphine.
À L'IMPÉRATRICE, À L'ÉLYSÉE NAPOLÉON[52].
19 février 1810.
«Mon amie, j'ai reçu ta lettre; mais les réflexions que tu fais peuvent être vraies. Il y a peut-être du danger à nous trouver sous le même toit pendant la première année. Cependant la campagne[53] de Bessières est trop loin pour revenir; d'un autre côté, je suis bien enrhumé, et je ne suis pas sûr d'y aller.
»Adieu, mon amie!
»NAPOLÉON.»
[Note 52: L'impératrice ayant fait la remarque que, lorsqu'elle voulait venir à Paris, elle ne savait où descendre, l'Empereur fit arranger pour elle l'Élysée-Napoléon.]
[Note 53: La campagne de Bessières était Grignon... à sept ou huit lieues de Paris. Bessières avait imaginé ce rapprochement comme si _tout_ n'était pas rompu! Ces lettres doivent montrer à Marie-Louise combien sa fausse jalousie était absurde, et combien elle était peu fondée, puisque, même avant le mariage, toute relation était rompue entre Joséphine et Napoléon.]
À L'IMPÉRATRICE, À MALMAISON.
Le 12 mars 1810.
«Mon amie, j'espère que tu auras été contente de ce que j'ai fait pour Navarre... Tu y auras vu un nouveau témoignage du désir que j'ai de t'être agréable.
»Fais prendre possession de Navarre; tu pourras y aller le 25 mars, et y passer le mois d'avril.
»Adieu, mon amie!
»NAPOLÉON.»
DE L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE À L'EMPEREUR NAPOLÉON, À COMPIÈGNE.
Navarre, le 19 avril 1810.
«Sire,
»J'ai reçu par mon fils l'assurance que Votre Majesté consent à mon retour à Malmaison, et qu'elle veut bien m'accorder les avances que je lui ai demandées pour rendre le château de Navarre habitable.
»Cette double faveur, sire, dissipe en grande partie les grandes inquiétudes et même les craintes que le long silence de Votre Majesté m'avait inspirées. J'avais peur d'être entièrement bannie de son souvenir. Je vois aujourd'hui que je ne le suis pas. Je suis donc moins malheureuse et même aussi heureuse qu'il m'est possible de l'être désormais.
»J'irai à la fin du mois à la Malmaison, puisque votre majesté n'y voit aucun obstacle; mais, je dois vous le dire, sire, je n'aurais pas sitôt profité de la liberté que Votre Majesté me laisse à cet égard, si la maison de Navarre n'exigeait pas, pour ma santé et pour celle des personnes attachées à ma maison, des réparations urgentes. Mon projet est de demeurer à Malmaison fort peu de temps. Je m'en éloignerai bientôt pour aller aux eaux; mais pendant que je serai à Malmaison, Votre Majesté peut être sûre que j'y vivrai comme si j'étais à mille lieues de Paris. J'ai fait un grand sacrifice, sire, et chaque jour je sens davantage toute son étendue... Cependant ce sacrifice sera ce qu'il doit être: il sera entier de ma part. Votre Majesté ne sera troublée dans son bonheur par aucune expression de mes regrets.
»Je ferai sans cesse des voeux pour que Votre Majesté soit heureuse; peut-être même en ferai-je pour la revoir. Mais, que Votre Majesté en soit convaincue, je respecterai toujours sa nouvelle situation. Je la respecterai en silence; confiante dans les sentiments qu'elle me portait autrefois, je n'en provoquerai aucune preuve nouvelle. J'attendrai tout de sa justice et de son coeur.
»Je ne lui demanderai qu'une grâce, c'est qu'elle _cherche même un moyen_ de convaincre quelquefois, et moi-même et ceux qui m'entourent, que j'ai toujours une petite place dans son souvenir et une grande place dans son estime et dans son amitié. Ce moyen, quel qu'il soit, adoucira mes peines, sans pouvoir, ce me semble, compromettre ce qui m'importe avant tout, le bonheur de Votre Majesté[54].
»JOSÉPHINE.»
[Note 54: Cette lettre, écrite au moment où elle le fut, contenant une demande _d'argent et de faveur extérieure_, c'est-à-dire pour contenter l'amour-propre, fut une des démarches les plus inconvenantes que l'on ait conseillées à l'impératrice Joséphine; l'Empereur le sentit amèrement.]
À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, À NAVARRE.
Compiègne, 21 avril 1810.
«Mon amie, je reçois ta lettre du 19 avril; elle est d'un mauvais style. Je suis toujours le même; _mes pareils_ ne changent jamais. Je ne sais ce qu'Eugène a pu te dire. Je ne t'ai pas écrit, parce que tu ne l'as pas fait, et que j'ai désiré tout ce qui pouvait t'être agréable.
»Je vois avec plaisir que tu ailles à Malmaison, et que tu sois contente; moi, je le serai de recevoir de tes nouvelles et de te donner des miennes. Je n'en dis pas davantage, jusqu'à ce que tu aies comparé ta lettre à la mienne; et, après cela, je te laisse juger qui est meilleur ou de toi ou de moi.
»Adieu, mon amie; porte-toi bien, et sois juste pour toi et pour moi.
»NAPOLÉON.»
Je vais maintenant aborder un sujet délicat et peu traité jusqu'à cette heure. Il est relatif à Joséphine et à tout ce qui l'entourait. J'ai fait voir, par les différentes lettres que j'ai transcrites de l'Empereur et de l'Impératrice, et données par la reine Hortense elle-même, que Napoléon avait eu, dans toute l'affaire du mariage et dans celle du divorce, une délicatesse vraiment admirable. Sa réponse à l'Impératrice est remplie de coeur, tandis qu'il faut convenir que la lettre de Joséphine contenait des pensées vraiment pénibles à faire connaître pour une autre femme. Cette demande d'argent, au moment où l'Empereur venait de lui accorder deux millions[55] et un magnifique service de porcelaine de Sèvres, était peu délicate... Tout cela, ajouté à la volonté de Napoléon de rendre Marie-Louise heureuse, me prouverait qu'il n'était pas étranger à une lettre qui fut écrite à l'Impératrice, par madame de Rémusat, lorsqu'elle fut à Genève en 1810.
[Note 55: 100,000 francs pour Malmaison; 200,000 francs pour l'achat de Boispréau, la terre de mademoiselle Julien; 100,000 fr. pour la parure de rubis; 1,000,000 pour payer les dettes et 600,000 francs trouvés dans l'armoire de Malmaison.]
Cette lettre est un document précieux pour l'histoire, c'est encore la reine Hortense qui nous l'a fait connaître et en a fourni l'original.
L'Impératrice avait demandé la permission à l'Empereur de faire ce voyage d'Aix en Savoie, et l'avait entrepris avec une volonté de faire parler d'elle. Napoléon en eut de l'humeur; il lui parut que, dans cette première année, une retraite complète valait mieux qu'un voyage. L'Impératrice voyagea sous le nom de madame d'Arberg, et visita une partie de la Suisse. Ce fut dans ce voyage qu'elle faillit périr, dit-on, sur le lac de Genève, dans une promenade où elle se trouvait dans la même barque que plusieurs personnes de Paris comme M. de Flahaut, etc. L'Empereur, en l'apprenant, lui écrivit cette lettre:
À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, AUX EAUX D'AIX EN SAVOIE.
Saint-Cloud, 10 juin 1810.
«J'ai reçu ta lettre; j'ai vu avec peine le danger que tu as couru. Pour une habitante d'une île de l'océan, mourir dans un lac, c'eût été fatalité.
»La Reine[56] se porte mieux, et j'espère que sa santé deviendra bonne. Son mari est en Bohême, à ce qu'il paraît, ne sachant que faire.
»Je me porte assez bien, et te prie de croire à tous mes sentiments.
»NAPOLÉON.»
[Note 56: La reine Hortense avait été fort affectée de l'abdication de son mari, qui renonça à la couronne de Hollande, comme un honnête homme qu'il était, lorsque Napoléon voulut lui faire faire ce que sa conscience lui défendait. Il se retira en Bohême, puis ensuite en Styrie, à Gratz.]
C'est alors que Joséphine acheta cette maison ou plutôt ce petit château de Prégny, près de Genève. Tout cela ne plut pas à l'Empereur. Il vit là-dedans cette continuation d'un manque continuel de dignité... Enfin, il en eut de l'humeur, et beaucoup. Quoi qu'il en soit, l'Impératrice reçut tout à coup une lettre de madame de Rémusat, qui, après l'avoir d'abord accompagnée, était ensuite revenue à Paris. Je rapporte ici cette lettre presque en son entier, parce que, dans la vie de l'Impératrice, elle est fort importante. Joséphine logeait alors dans l'auberge de Secheron, chez Dejean.
LETTRE DE MADAME DE RÉMUSAT À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE.
«Madame,
»J'ai un peu tardé d'écrire à Votre Majesté, parce qu'elle m'avait ordonné à mon retour de lui conter quelque chose de la grande ville. Si j'avais suivi mon impatience, dès le lendemain de mon arrivée je lui aurais adressé les expressions de ma reconnaissance. Ses bontés pour moi sont notre entretien ordinaire depuis que je suis rentrée dans mon intérieur; en retrouvant mon mari, mes enfants, j'ai rapporté au milieu d'eux le souvenir des heures si douces que je vous dois[57].
[Note 57: J'omets les phrases inutiles du compliment de madame de Rémusat. Cela me paraît inutile à l'objet principal de la lettre.]
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»... Je n'ai pas encore paru à la cour; mais j'ai déjà vu quelques personnages importants, et j'ai été questionnée sur Votre Majesté avec trop de soin, pour qu'il ne m'ait pas été facile de conclure que ces questions qui m'étaient adressées venaient d'un intérêt plus élevé. On me demandait souvent des nouvelles de votre santé; on voulait savoir comment vous passiez votre temps; si vous étiez tranquille, heureuse, dans la retraite où vous aviez vécu; si vous aviez reçu sur votre route les témoignages d'affection que vous méritez d'inspirer. Combien il m'était doux de n'avoir à répondre que des choses satisfaisantes, etc...
»... Mais, madame, j'ai questionné à mon tour; j'ai observé de mon côté, et j'ose soumettre à votre raison le résultat de mes observations, avec la confiance de mon attachement.
»La grossesse de l'Impératrice est une joie publique, une espérance nouvelle, que chacun saisit avec empressement. Votre Majesté le comprendra facilement, elle, à qui j'ai vu envisager ce grand événement, comme la récompense d'un grand sacrifice. Eh bien! madame, d'après ce que j'ai cru remarquer, il me semble qu'il vous reste encore un pas à faire, pour mettre le complément à votre ouvrage, et je me sens la force de m'expliquer, parce qu'il paraît que la dernière privation que votre raison vous impose ne peut être pour cette fois que momentanée... Vous vous rappelez sans doute d'avoir regretté quelquefois avec moi que l'Empereur n'eût pas, au moment de son mariage, pressé l'entrevue de deux personnes qu'il se flattait de rapprocher facilement, parce qu'il les réunissait _alors_ dans ses affections. Vous m'avez dit que, depuis, il avait espéré qu'une grossesse, en tranquillisant l'Impératrice sur ses droits, lui donnerait les moyens d'accomplir le voeu de son coeur. Mais, madame, si je ne me suis pas trompée dans mes observations, le temps n'est pas venu pour un pareil rapprochement.
»L'Impératrice paraît avoir apporté avec elle une imagination vive et prompte à s'alarmer... Elle aime avec la tendresse, avec l'abandon d'un premier amour; mais ce sentiment même semble porter avec lui un peu d'inquiétude, dont il est, en effet, si rarement séparé... La preuve en est dans une petite anecdote que le Grand-Maréchal m'a racontée, et qui appuiera ce que j'ai l'honneur de dire à Votre Majesté.
»Un jour, l'Empereur, se promenant avec elle dans les environs de la Malmaison, lui offrit, en votre absence, de voir ce joli séjour. À l'instant même, le visage de l'Impératrice fut inondé de larmes... Elle n'osait pas refuser, mais les marques de sa douleur étaient trop visibles pour que l'Empereur essayât d'insister. Cette disposition à la jalousie, que le temps affaiblira sans doute, ne pourra être qu'augmentée dans ce moment par la présence de Votre Majesté... Elle se souviendra peut-être que cet été, en la voyant si fraîche, si reposée, j'oserai dire si embellie par le calme de la vie que nous menions, j'osai lui dire, en riant, qu'il n'y avait pas d'adresse à rapporter à Paris tant de moyens de succès, et que je sentais parfaitement qu'à la place d'une autre je serais tout au moins inquiète. En vérité, madame, cette plaisanterie me semble aujourd'hui le cri de la raison... Le Grand-Maréchal[58], avec lequel j'ai causé, m'a témoigné aussi des inquiétudes que je partage... Il m'a paru qu'il n'osait pas faire expliquer l'Empereur sur un sujet qu'il ne traite qu'avec douleur. Il m'a parlé avec un accent vrai de cet attachement que vous inspirez encore, qui doit lui-même inviter à une grande circonspection. Les nouvelles situations inspirent de nouveaux devoirs; et, si j'osais, je dirais qu'il n'appartient pas à une âme comme la vôtre de rien faire qui puisse engager l'Empereur à manquer aux siens[59].
[Note 58: Duroc, grand-maréchal du palais.]
[Note 59: Cette phrase est de l'Empereur lui-même, ainsi que plusieurs autres qui se reconnaissent aisément. L'Empereur a conseillé d'écrire la lettre, et puis ensuite il l'a dictée à moitié.]
»Ici, au milieu de la joie que cause cette grossesse, à l'époque de la naissance d'un enfant attendu avec tant d'impatience, au milieu des fêtes qui suivront cet événement, que feriez-vous, madame?... Que ferait l'Empereur, qui se devrait aux ménagements qu'exigerait l'état de cette jeune mère, et qui serait encore troublé par le souvenir des sentiments qu'il vous conserve?... Il souffrirait, quoique votre délicatesse ne se permît de rien exiger. Mais vous souffririez aussi; vous n'entendriez pas impunément le cri de tant de réjouissances, livrée, comme vous le seriez peut-être, à l'oubli de toute une nation, ou devenue l'objet de la pitié de quelques-uns qui vous plaindraient peut-être, mais seulement par esprit de parti. Peu à peu votre situation deviendrait si pénible, qu'un éloignement complet parviendrait seul à tout remettre en ordre. Puisque j'ai commencé, souffrez que j'achève... Il vous faudrait quitter Paris. La Malmaison, Navarre même, seraient trop près des clameurs d'une ville oisive et quelquefois malintentionnée. Obligée de vous retirer, vous auriez l'air de fuir par ordre, et vous perdriez tout l'honneur que donne l'initiative dans une conduite généreuse.