Part 8
Madame de Genlis le promit, mais, par une sorte d'instinct, elle fit cette promesse vaguement, et finit par le congédier après une visite qui avait duré trois heures. Elle prit quelques renseignements sur les réunions de M. de La Harpe et sut qu'il recevait en effet toutes les semaines, mais beaucoup plus de monde qu'il ne l'avait dit; on y était vingt-cinq ou trente personnes, et _cette séance d'amitié_, comme il l'appelait, n'était autre chose qu'un _bureau d'esprit_ et un _conciliabule_ mystique et politique. Cette ordonnance et cette distribution, cet emploi du temps par un homme qui savait très-bien comment la bonne société arrangeait ses heures, parurent étranges à madame de Genlis; elle n'y fut pas. Il lui écrivit qu'elle était _des leurs_; ce mot-là la confirma dans la pensée que ces réunions pouvaient avoir un mauvais but; elle n'y fut pas davantage. Peu de temps après, effectivement, M. de La Harpe fut exilé dans un village à quelques lieues de Paris pendant plusieurs mois, et revint ensuite mourir ici, vieux, infirme et malheureux. Ce fut, au reste, une injustice; son âge et ses talents devaient lui être une sauvegarde, même avec des torts.
Vers ce même temps, madame de Genlis fut elle-même obligée de quitter Paris, mais volontairement. Elle avait fait beaucoup d'ouvrages[74] depuis son arrivée à Paris; mais elle avait une maison plus considérable qu'elle ne la pouvait supporter. C'était Casimir; c'était Stéphanie Alyon, _jeune filleule_ de madame de Genlis, fille de M. Alyon, l'un des hommes attachés à l'éducation de Bellechasse: elle avait quatorze ans; puis une autre jeune fille, une Allemande nommée Helmina, dessinant, faisant des vers: celle-ci avait dix-sept ans, et elle était charmante.
[Note 74: Depuis son arrivée en France, elle avait donné un autre volume des _Annales de la vertu_, une nouvelle méthode d'enseignement, un livre d'Heures pour les enfants, une nouvelle édition du _Petit La Bruyère_.]
Madame de Genlis fut à Versailles, puis le quitta, dit-elle, parce que son neveu César Ducrest ayant été tué dans une fête nationale, le chagrin qu'elle en ressentit la fit revenir à Paris, bien qu'elle fût à merveille à Versailles[75].
[Note 75: César Ducrest, fils du chancelier du duc d'Orléans, qui était frère de madame de Genlis. Il était avec M. de Pont, ami de madame de Montesson et ancien intendant de Metz. M. de Pont voulut voir la fête, c'est-à-dire le feu d'artifice[75-A], du plus près possible; en conséquence il monte sur un petit bateau dans lequel le suivent M. Ducrest et une autre personne dont j'ai oublié le nom. Une bombe d'artifice, lancée en l'air et qui ne prit pas, retomba et éclata dans leur bateau; le malheureux César Ducrest fut tué, et M. de Pont eut le bras cassé et fut très-mal pendant longtemps. J'avoue que je concevrais que madame de Genlis eût quitté Versailles pour venir à Paris, si son neveu était mort à Versailles; mais revenir au contraire dans la ville où il avait péri, c'est ce que je ne comprends guère. Madame de Genlis me donne ici une nouvelle preuve de ce que j'ai vu en elle; elle ne faisait rien comme personne, et pourtant elle n'était ni originale, ni amusante, ce qui est pourtant une condition des gens qui ne sont pas comme les autres.]
[Note 75-A: Pour un 1er vendémiaire.]
Ce fut alors qu'elle vint habiter l'Arsenal. Elle avait là un fort bel appartement contigu à la bibliothèque, que lui donna M. Chaptal, alors ministre de l'Intérieur, avec une grâce parfaite, aussitôt qu'elle l'eut demandé.
Étant à Versailles, elle travaillait avec une assiduité remarquable et fort estimable, lorsqu'on réfléchit que c'est pour élever des enfants malheureux enfin qu'elle avait ce courage..... Un jour M. de Cabre et Millin furent la voir et lui firent des reproches de _sa déraison_; deux jours après Millin reçut d'elle des vers dont j'ai retenu les suivants:
Et malade et souffrant, un malheureux auteur, Languissamment assis à son pupitre, En gémissant composait une épître Sur la gaîté, sur le bonheur. Dans le moment arrive son docteur, Qui, mécontent de le voir à l'ouvrage, L'exhorte à devenir plus sage, Si de ses maux il veut guérir. Hélas! répond l'auteur en poussant un soupir, Ce conseil est très-bon, que ne puis-je le suivre! Je ne travaille pas, ami, pour mon plaisir. Croyez-moi, ce n'est pas la gloire qui m'enivre. Qui mieux que moi saurait jouir Des charmes d'un heureux loisir!... Mais je suis obligé de me tuer pour vivre.
M. Fiévée, qui voyait souvent alors madame de Genlis, ayant appris sa triste position, voulut contribuer à l'adoucir. Au moment où madame de Genlis était dans la rue d'Enfer, M. Fiévée était en prison pour cause politique; on prétend qu'il était en correspondance directe avec Louis XVIII. Moi je crois que c'est une calomnie, si j'en juge par _ce que je sais_ de la manière dont il fut ensuite avec le premier Consul et l'Empereur. Mais enfin alors il était en disgrâce. Madame de Genlis employa le crédit de ses amis et de ses parents, car il est à croire que ce fut M. de Talleyrand, ou madame de Montesson[76] et M. de Valence, qui, étant tous fort en crédit à cette époque, lui rendirent ce bon office. Quoi qu'il en soit, M. Fiévée témoigna noblement sa reconnaissance à madame de Genlis. Connaissant tout ce qu'elle souffrait, sachant qu'aucun des siens, ainsi qu'elle-même, n'avait sollicité une pension du Gouvernement, il résolut de le faire pour elle. Il avait bien prouvé que son arrestation était injuste et qu'il n'était pas en correspondance avec Louis XVIII; car presque _immédiatement_ après sa sortie de prison, il fut en correspondance avec le premier Consul, ce qui est un peu différent de Louis XVIII. Quelle que fût, au reste, la manière dont il correspondait, quel que fût le sujet de ses lettres, il est bien certain qu'il n'y avait pas dedans une phrase qui voulût dire que Napoléon Bonaparte fût un usurpateur.
[Note 76: Madame de Montesson avait un immense crédit sur madame Bonaparte (Joséphine), et le premier Consul avait pour elle une grande considération. Je suis même convaincue que la faveur de madame de Genlis depuis vint de sa tante.]
M. Fiévée, étant donc en correspondance avec le premier Consul, lui parla avec intérêt de madame de Genlis. Napoléon comprenait à ravir toutes les convenances de ce genre. À peine connut-il la position d'une personne aussi distinguée, qu'il donna des ordres; et un matin on annonça à madame de Genlis M. de Rémusat, venant de la part du premier Consul.
--_Madame_, lui dit M. de Rémusat, _le premier Consul vient seulement d'apprendre votre pénible position; s'il l'eût connue dès le moment de votre arrivée en France, il l'aurait fait cesser à l'instant même... Ce qu'il peut faire maintenant, c'est de vous demander ce qui peut vous rendre heureuse. Veuillez le dire, et ce que vous demanderez vous sera accordé sur-le-champ[77]._ «Comme mes premiers mouvements sont toujours romanesques, dit madame de Genlis, je refusai en disant que mon travail me suffisait et que je ne demandais rien.»
[Note 77: Ce furent les propres paroles de Napoléon. _Madame_, dit M. de Rémusat, _j'ai l'honneur de vous faire observer que ce sont les propres expressions du premier Consul_.]
Ce fut à l'Arsenal que madame de Genlis donna _Madame la duchesse de la Vallière_, _Madame de Maintenon_ et _Madame de Montespan_; mais _Madame de la Vallière_ est supérieure aux deux autres, qui respirent l'ennui; _Madame de la Vallière_, quoique remplie de fautes comme roman historique, en ce qu'il ne peint nullement le siècle de Louis XIV tel qu'il est, tel que nous le peignent Mademoiselle, la grande Mademoiselle, et tous les autres mémoires, et surtout Saint-Simon. Ce qui a fait errer madame de Genlis, c'est son admiration pour les mémoires de Dangeau. Sans doute ils sont bons; mais toutes les idées de M. de Dangeau étaient mesquines et étroites. Il a dû nécessairement donner une couleur semblable à tout ce qu'il décrit: c'est ce qui arrive lorsqu'on _calque_ des événements au lieu d'écrire des souvenirs[78].
[Note 78: Je regardais un jour le tableau de Gérard représentant Louis XIV tenant par la main le duc d'Anjou, en disant: _Messieurs, voilà le roi d'Espagne_,--et j'étais étonnée que le tableau sorti de l'atelier d'un homme de génie fût aussi froid. Madame Aubert, ma fille, après l'avoir regardé, trouva le motif du peu de charme de ce tableau. C'est, me dit-elle, que toutes les figures sont _copiées_ sur des émaux et des profils, du moins en grande partie. Cette remarque est très-fine et très-juste.]
Madame de Genlis fut très-fière d'un suffrage qui lui arriva par une voie détournée et lui porta une véritable joie d'auteur au coeur. Elle avait une amie, très-spirituelle personne, madame Élisabeth de Bon, auteur de plusieurs ouvrages qui dans le temps furent assez connus; elle écrivit à madame de Genlis le billet que voici:
«Je vous dirai, _mon ange_, que le premier Consul a lu _Madame de la Vallière_ avant-hier, et qu'il l'a lue tout d'un trait, sans pouvoir la quitter, et qu'il a pleuré... C'est un fait positif; car c'est M. de Fontanes qui me l'a dit et qui le tient du premier Consul lui-même. Marigné prétend que je vous envoie les larmes du Consul, et que cela vaut mieux que des vers. Le fait est que cela m'a fait un plaisir extrême.
«Adieu, vous que j'adore et pour qui je donnerais ma vie.
«ÉLISABETH.»
Madame Élisabeth de Bon, qui signe à la manière des reines et des princesses souveraines, comme on voit, devait écrire des lettres bien passionnées à vingt ans, à en juger par la chaleur de son amitié dans un âge plus avancé. Madame de Sévigné est bien froide, même dans son amour maternel, qui est quelquefois exagéré dans son expression, à côté des paroles brûlantes de madame de Bon.
Quoi qu'il en soit de madame de Bon, qui du reste était fort aimable, madame de Genlis fut touchée au coeur de cet éloge. _Je fus enchantée_, dit-elle elle-même, d'obtenir le suffrage de celui qui était _le plus grand capitaine de son siècle, d'avoir fait pleurer l'homme qui venait de rétablir l'ordre, la religion et la paix, et d'arracher mon pays à l'anarchie_.
Elle fit aussitôt un impromptu _en vers_ et l'envoya à madame de Bon pour le faire remettre au premier Consul. Madame de Bon[79] était à cette époque _fort intimement_ liée avec M. d'Abrantès, et ce fut _lui_ qui fut chargé de donner ces vers au premier Consul, et non pas M. de Fontanes, comme je l'ai vu je ne sais plus où.
[Note 79: Madame de Bon était fort agréable de figure et de tournure; elle avait un petit garçon ravissant de beauté. M. d'Abrantès me l'amena un jour, et je crus voir un Amour de l'Albane animé: c'était un être idéal. Je lui demandai comment il se nommait? «_Bon_ et _Beau_, me répondit-il, en levant sur moi les plus beaux yeux que j'eusse encore vus.» Et cette réponse fut faite avec une naïveté charmante. Il avait, je crois, trois ou quatre ans.]
Madame de Genlis était devenue une personne non-seulement supérieure dans la littérature courante, mais sa place était désormais marquée au premier rang de l'époque littéraire où elle écrivait. Mais je crois que cette place eût été de tous points plus noblement conquise, si elle avait moins crié après ses ennemis. Madame de Staël a eu plus de détracteurs que madame de Genlis, et madame de Staël a toujours gardé un noble silence; une fois ou deux dans tout le cours de sa vie littéraire elle répondit, je crois, et encore parce que son père était attaqué. Mais madame de Genlis répondait dans des brochures qu'elle faisait imprimer exprès, et surtout écrites avec de l'acrimonie et de l'humeur, ce qui éternisait la querelle... Elle se plaignait surtout de plagiats qui étaient un peu rêvés[80]. Ainsi, par exemple, elle se plaint de ce que M. A. Duval a fait de _la Curieuse_, une comédie du _Théâtre d'éducation_, son drame d'_Édouard en Écosse_. Quel rapport y a-t-il entre une petite fille qui mérite d'avoir un bonnet d'âne pour écouter aux portes, un jeune homme qui se cache pour un duel, je crois; et une femme d'un parti, qui voit devant elle, dans sa demeure, le chef du parti ennemi, le dernier des Stuarts, couvert de haillons et lui demandant du pain!... Cette situation est une des plus tragiques, une des plus touchantes qu'on puisse mettre à la scène, et d'ailleurs M. Duval avait devant lui le livre de l'histoire dans lequel il pouvait facilement prendre son sujet sans se faire de querelle et sans soumettre son imagination à une sorte de torture pour former son sujet à la position d'un autre plan, dans lequel il ne se trouve d'ailleurs d'autre ressemblance que deux hommes qui se cachent... Ceci me rappelle une histoire qui me fut racontée par M. Lenormand d'Étiolles, qui en savait et en faisait de bonnes et _de salées_, comme dit Saint-Simon.
[Note 80: C'est encore comme celui que madame de Genlis reproche à madame Cottin; elle dit que c'est son roman des _Voeux téméraires_ qui lui a donné l'idée de _Malvina_. Il faut qu'elle se soit trompée en citant ce roman. Il n'y a pas le moindre rapport entre les deux ouvrages. Malvina est une femme qui n'est pas une inconnue dans le château de la tante d'Edmond: Edmond lui est infidèle, elle devient folle, et meurt de douleur. Rien n'est semblable.]
M. Lenormand était au spectacle un jour, loin de Paris. Je crois que c'était à Marseille. Il était assis à côté d'un homme fort bien en apparence, mais qui pleurait à verse depuis que le rideau était levé.
--Que peut donc avoir cet original-là? se disait M. Lenormand... Si on donnait quelque chose qui fût de nature à l'attrister, à la bonne heure. Mais que diable peut lui faire ce qu'on joue là?
On donnait _Oedipe à Colone_.
Enfin les exclamations du monsieur et ses sanglots augmentèrent à un tel point, que M. Lenormand crut devoir intervenir, et il demanda au monsieur si affligé ce qui le faisait ainsi pleurer.
--Hélas! monsieur, une parfaite similitude dans ma situation, une fois en ma vie, avec le malheureux roi de Thèbes!...
--Eh quoi!... auriez-vous eu le malheur de tuer monsieur votre père?... Et M. Lenormand se recula du monsieur!...
--Oh! non, non! monsieur; mon père est mort de sa très-belle mort, à soixante-seize ans... un beau vieillard, ma foi!...
--Mais alors, monsieur... vous avez donc été assez infortuné pour... pour épouser madame votre mère?
--Eh! du tout, monsieur!... Mais en allant une fois en diligence de Marseille à Toulon (ici les sanglots redoublèrent), nous fûmes arrêtés par une des troupes de voleurs qui désolaient alors la Provence, et tellement dévalisés, que pour gagner Toulon, dont nous étions encore à huit ou dix lieues, il me fallut implorer la charité publique. Depuis ce temps, je ne puis voir ce bon roi de Thèbes s'en allant aussi par les chemins pour demander l'aumône, sans faire le triste rapprochement de nos deux positions... hi! hi! hi! hi!...
Et les sanglots recommencèrent.
La plainte du plagiat, pour _Édouard en Écosse_, copié sur _la Curieuse_, est de même force.
.... Un jour M. de Lavalette écrivit à madame de Genlis en lui demandant un rendez-vous important pour ses intérêts; madame de Genlis lui indiqua le jour suivant[81].
[Note 81: Ce ne fut que dans une conversation entre Lavalette et madame de Genlis qu'eut lieu l'accord définitif pour la correspondance. Madame de Genlis ne répondit pas clairement à la lettre de Lavalette. Il fut un matin chez elle et traita la chose comme je la rapporte.]
M. de Lavalette, aussi bon que spirituel, gai jusqu'à la folie, bouffon même quelquefois, lorsqu'il était avec ses amis, était pourtant un homme fort habile et parlant de hautes affaires avec le sérieux qui leur convient. En arrivant chez madame de Genlis, il était aussi grave que le sujet qu'il venait traiter avec elle.
--Madame, lui dit-il, le premier Consul n'existe plus; l'Empereur lui a succédé. Tout vous démontre jusqu'à l'évidence que la famille à laquelle vous avez consacré bien gratuitement, au reste, les plus belles années de votre vie, ne reviendra plus en France. Celui qui la gouverne aujourd'hui ne veut pas qu'un nom illustré comme le vôtre demeure entouré de privations; votre pays vous doit une vie heureuse. Parlez, madame; que vous faut-il pour qu'elle le soit?
--J'ai déjà fait une réponse à M. de Rémusat, dit madame de Genlis.
--Cette réponse n'est point vraie, permettez-moi ce démenti, madame; l'Empereur sait, en outre, que votre santé souffre beaucoup de l'excès de travail auquel vous vous livrez. Encore une fois, faites une demande, que voulez-vous?
--Je répondrai toujours de même, dit en riant madame de Genlis.
--Eh bien! dit en souriant à son tour M. de Lavalette, voyons si votre obstination résistera à cette proposition. L'Empereur vous demanda de lui écrire tous les quinze jours... Il aime votre manière d'écrire.
--Eh! d'où la connaît-il?
--Il la connaît, enfin, que vous importe; acceptez-vous?
Madame de Genlis réfléchit un moment.
--J'accepte, dit-elle enfin; j'accepte et même avec joie. Je suis sûre que cette correspondance ne peut qu'être bonne à tous deux.
--Et moi, dit M. de Lavalette, j'ai une joie tout aussi vive en vous annonçant que l'Empereur vous prie d'agréer une pension _de 12,000 francs_. Elle vous sera payée comme vous le voudrez; et si vous n'y avez aucune répugnance, ce paiement passera par mes mains.
Madame de Genlis accepta, et la correspondance commença. Elle avait lieu tous les mois, quelquefois tous les quinze jours. Le sujet en était toujours moral, politique, ou pieux; souvent sur la manière dont il fallait tenir sa cour. Madame de Genlis fit à cet égard beaucoup de bien à l'Empereur lui-même. Avec lui, il n'y avait qu'à mettre l'index sur l'entrée d'une route conduisant à un bon résultat; il la parcourait avec un succès que nul autre n'aurait eu. Ce que madame de Genlis lui dit relativement au luxe ne fut pas perdu pour lui, et ce fut, sans doute, le lendemain du jour où il reçut une lettre d'elle sur ce sujet, qu'il nous disait à toutes:
Mesdames, _je veux_ que vous receviez. _Soyez grandes dames_, surtout!... Soyez grandes et point mesquines dans vos dépenses pour vos habits, votre maison, vos ameublements. Point, ou du moins très-peu de ces mousselines anglaises qui entravent l'exécution de mon système continental en donnant au goût, à la mode un autre moyen de se nourrir. Beaucoup de soieries pour chaque saison. Du velours pour l'hiver, du satin; et puis, du taffetas pour l'été. D'abord, vous serez conséquentes; ensuite vous aurez de belles étoffes bien épaisses pour le temps de la neige, et des étoffes légères pour les temps chauds où il faut de l'air autour de soi.
L'empereur mit, à dater de ce moment, une grande importance à ce que toute la cour fût somptueuse et magnifique, non-seulement sur un point, mais sur tous.
Un jour l'empereur s'étant assis à côté de moi à un bal chez la princesse Caroline, pendant une contredanse dans laquelle je ne dansais pas, il me demanda si je connaissais madame de Genlis; je lui dis que oui.
--Vous a-t-elle écrit?--Jamais, Sire.--Eh bien! elle est encore plus spirituelle en écrivant. Ses lettres ont de la gaîté, en même temps qu'une raison solide et éclairée: _il est seulement dommage qu'elle ne soit pas plus naturelle_.
L'époque où madame de Genlis reprenait une sorte d'influence, qu'elle eut, au reste, le bon esprit de tenir secrète, était fort belle pour notre gloire littéraire. On a beaucoup dit que le temps de l'Empire avait _donné de toutes les gloires, excepté celle de la pensée_. Cela n'est pas tout à fait juste; car il me semble qu'une nation qui peut donner à la renommée autant de noms que la nôtre à cette époque est encore remarquable par la pensée comme par la gloire. Châteaubriand, madame de Staël, madame de Genlis, Delille, Bonald, Michaud, Arnault, Fontanes, Picard, Duval, et tant de poëtes agréables, font, à eux tous, une preuve sans réplique. Et dans les arts: David, Gérard, Girodet, Gros, Lethière, Robert Lefèvre, Isabey, Augustin, Godefroy[82], Desnoyers, Méhul, Lesueur, Boïeldieu, Cherubini; et dans les sciences, Berthollet, Cuvier, Fourcroy, Lacépède, etc.
[Note 82: Cet artiste, doué d'un grand talent qu'on admire encore plus particulièrement dans _la Bataille d'Austerlitz_, qu'il a gravée d'après le tableau de Gérard, ainsi que _la Psyché_ et _l'Ossian_ du même auteur, demande en vain la croix sans pouvoir l'obtenir depuis dix ans! C'est un artiste renommé, qui est encore plein de verve, et qui grave en ce moment _la Bataille de Marengo_ pour que _la Bataille d'Austerlitz_ ait un pendant... Croirait-on qu'on a répondu sous le ministère de M. Gasparin à un artiste aussi honorable: Vous ne produisez plus!--Mais vous ne donnez donc de récompenses qu'aux talents à venir? et vous ne récompensez jamais le _certain_, celui qui a déjà fait ses preuves. Le tableau d'après lequel M. Godefroy fait _la Bataille de Marengo_ est de lui-même... Voilà l'homme qui ne produit plus!...]
À cette liste, déjà nombreuse, combien je pourrais ajouter de noms vraiment remarquables et faits pour tenir leur place dans une nomenclature de ce genre! Mais madame de Genlis les connaissait bien, et ce fut eux qu'elle appela, avec beaucoup de ceux que je viens de nommer, pour reformer, _refaire_ son salon. Le cardinal Maury venait alors de rentrer en France, et allait très-souvent chez madame de Genlis.
Alors elle prit un jour; ce fut le samedi. Ce jour était le plus commode pour beaucoup d'hommes qui avaient des places plus ou moins importantes, mais qui toutes occupaient; et le dimanche donnait du repos en n'obligeant pas à se lever trop tôt. Ce calcul me frappa lorsque Millin me le fit remarquer.
Un jour, madame de Genlis reçut une lettre fort singulière; cette lettre, très-bien écrite, sur de joli papier fort élégant, avait pour signature le nom de _Jeanneton_; elle témoignait un vif désir de suivre une correspondance, et indiquait une adresse qui, évidemment, n'était pas la véritable.
Madame de Genlis, entraînée par une sorte de charme répandu dans cet écrit, répondit à cette lettre... Une autre vint encore, et reçut aussi une réponse... Enfin la correspondance dura dix-huit mois. Un jour, madame de Genlis voulut enfin causer avec _son anonyme_.--Eh bien, nous causerons, lui dit l'étrange personne, mais vous ne me verrez pas.
Et la conversation se fit à travers une cloison.
Un jour, c'était pendant le séjour de madame de Genlis à l'Arsenal, on vint lui dire qu'une jeune paysanne lui apportait des fleurs de la part de mademoiselle Jeanneton; madame de Genlis sourit.--Faites entrer, dit-elle.
Elle vit arriver une jeune paysanne, d'une taille charmante, mince, élancée, portant le costume complet de paysanne, mais évidemment fait avec des étoffes moins grossières que celles des vraies paysannes. Elle avait son petit bavolet exactement placé sur le haut de sa tête, et son chignon bien lissé. Une belle croix d'or avec un coeur tenait à son cou par un velours qui faisait juger de l'étonnant éclat du cou de cygne de la fille des champs. Ses bras, d'une blancheur également éblouissante, ainsi que ses mains, étaient tous deux d'une forme parfaite. Elle portait des fleurs dans ses bras et dans son tablier d'indienne, et un petit garçon la suivait, chargé d'une innombrable quantité de pots et de caisses contenant des plantes très-rares. L'ambassadrice de mademoiselle Jeanneton se mit en devoir de placer les fleurs coupées dans des vases de porcelaine qu'elle demanda à madame de Genlis.
--Pourquoi n'est-elle pas venue elle-même? dit celle-ci à la petite paysanne.
LA PAYSANNE.
Dame! j'savons pas, moi!
MADAME DE GENLIS.
Comment!... serait-elle malade?
LA PAYSANNE.
Nenni, nenni, elle n'est pas malade, et vous aime ben, allez!...
MADAME DE GENLIS.
Et votre village est-il loin d'ici?
LA PAYSANNE, embarrassée.
Not' village! quoiqu' ça vous fait donc, ça... mais non, qu'il n'est pas loin... par là... du côté de Bièvre... de Jouy.
MADAME DE GENLIS.