Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier.

Part 7

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[Note 67: M. de Valence parle ainsi parce que de son temps c'était la manière de s'exprimer: on était ou _charmé_, ou _ravi_, ou _désespéré_, et souvent c'était de ne pas rencontrer ou de rencontrer quelqu'un. Cette façon de parler était surtout singulière lorsqu'on faisait une narration dans laquelle on faisait, comme ici M. de Valence, intervenir Napoléon qui était surtout le plus concis des hommes.]

MADAME DE GENLIS.

C'est-à-dire sa dame de compagnie!... en effet, cela plairait à Bonaparte, la duchesse douairière d'Orléans!...

M. DE VALENCE.

Quoi qu'il en soit, il l'aime fort et vient chez elle, lorsqu'il ne va nulle part que chez des élus.

Dans le moment entrèrent, d'abord M. de Choiseul-Gouffier et puis Radet, M. de La Harpe[68], M. de Cabre[69], M. Fiévée, qui alors faisait de charmantes nouvelles dans la _Bibliothèque des romans_; il était auteur de cette jolie petite histoire, _la Dot de Suzette_: je dis histoire, car jamais en la lisant je ne puis me persuader que ce soit un roman, tant il y a de vérité et de naturel. Puis vint encore M. Marigné, auteur de charmants vers qu'il ne lisait que dans l'intimité.

[Note 68: Il ne fut exilé que quelque temps après.]

[Note 69: Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au parlement de Paris, homme de beaucoup d'esprit, le plus grand _puriste_ que j'aie connu. Il avait un esprit qui pouvait ne pas plaire en tout, en ayant beaucoup.]

--Que je vous fasse mon compliment, dit M. de Cabre à madame de Genlis en lui baisant la main, quel adorable petit miracle vous nous avez donné! jamais rien de plus suave, de plus pur, de plus ravissant n'est sorti de la plume d'une femme! Comment donc ne me l'aviez-vous pas envoyé? comment au moins ne m'aviez-vous pas présenté à _Mademoiselle de Clermont_, si les convenances s'opposaient à ce que vous me la donnassiez?

--Le fait est, dit M. de La Harpe, que l'on peut vous faire un compliment sans craindre d'être accusé de fadeur. _Mademoiselle de Clermont_ est un diamant _sans une_ tache. _C'est mon opinion_, ajouta-t-il en s'asseyant avec une assurance qui voulait être modeste, et qui trahissait néanmoins l'homme dont la vanité n'a pas eu de concurrent, si son talent en a eu beaucoup.

Plusieurs personnes survinrent, et la conversation se soutint avec le charme que pouvaient y apporter les nouveaux venus: c'étaient M. de Talleyrand, M. de Fontanes, M. et madame d'Harville, M. de Caulaincourt, celui que j'appelais alors _mon petit père_, ses deux fils, qui, malgré leur jeunesse, étaient tous deux connus dans l'armée pour deux hommes de haute espérance... Comme leur père était fier de leur avenir!... Pauvre père!--Tous deux morts!... et quelles morts!...

Il était rare que la conversation fût hostile en apparence chez madame de Genlis; elle connaissait trop les formes du bon goût pour ne pas savoir que rien n'est plus contraire à la bonne grâce d'une femme que cette manière acerbe avec laquelle quelques-unes accueillent aujourd'hui les productions des autres[70]. Il y a de l'_envie_, et l'envie donne tant de laideur à un visage de femme!... tant de fausseté au sourire!... tant d'aigreur à la voix!... tant d'amertume au regard!...

[Note 70: À cette époque, on aurait trouvé peu convenable qu'on fût trop hostile contre les ouvrages d'une femme; mais le champ était libre, et M. de Feletz l'a prouvé avec madame de Staël: elle fut souvent péniblement affectée par les feuilletons du _Journal des Débats_. Que de lignes fines et spirituelles ont été insérées dans le _Journal de l'Empire_ (le même journal que les Débats) sur le petit nuage de Corinne! Ce petit nuage a suffi pour déranger quelquefois la paix littéraire de l'auteur. Mais pour faire de l'esprit sur un défaut sans arriver à l'injure, il faut de l'_esprit_ et de l'_esprit_ de critique.--On ne l'a pas parce qu'on rêve qu'on l'a. La critique haineuse est non-seulement une entrave à l'esprit, mais à la raison, sans laquelle on ne peut écrire, même un feuilleton.--Les personnalités sont odieuses, presque toujours injustes, et, ce qui est plaisant à observer, toujours inutiles à la critique. Qu'est-ce que tout cela prouve? répondait Beaumarchais dans ce fameux mémoire que les Goëzman l'avaient contraint d'écrire. Qu'est-ce que cela prouve?... et il ajoutait des pages qu'il n'eût pas écrites sans la polémique ouverte par ses ennemis.--Ce qui lui fit dire un jour: Mes ennemis m'ont forcé de me sauver sur un piédestal.]

Madame de Genlis n'avait aucun de ces défauts en parlant; lorsqu'elle écrivait, elle se laissait aller trop vivement contre madame de Staël. À cette époque, on parlait dans le monde d'un roman que faisait madame de Staël et dont elle faisait des lectures chez elle en petit comité ou bien chez ses amis intimes.

MADAME DE GENLIS, avec curiosité.

Sait-on le titre de ce nouvel ouvrage?

M. DE CABRE.

Pas encore... mais j'en ai entendu quelques passages avant-hier qui m'ont charmé.

MADAME DE GENLIS, souriant.

Et votre approbation est d'un bien grand prix!--Mais comment ne savez-vous pas le titre?... Si j'avais assez de confiance en des amis pour leur lire un ouvrage, cette confiance n'aurait aucune restriction.

M. DE TALLEYRAND, qui a longtemps écouté sans parler.

Mais si elle ne sait pas encore quel nom elle donnera à son roman!...

M. DE LA HARPE.

Comment, elle ne sait pas quel ouvrage elle fait?

M. DE TALLEYRAND, froidement et sans élever la voix.

Je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'elle ne savait pas quel nom elle donnerait à ses lettres[71].

[Note 71: Les quatre premiers volumes de la _Correspondance littéraire avec le grand-duc de Russie_. Ces quatre premiers volumes parurent à cette époque, et l'impression, bien plus soignée que celle des autres, fut surveillée par La Harpe lui-même avant son exil.]

MADAME DE GENLIS.

Ah! ce sont des lettres?

M. DE TALLEYRAND.

Oui, et admirables.

M. DE LA HARPE.

Il est à désirer que cet ouvrage ne contienne pas l'expression des doctrines de l'auteur, car elles sont subversives de tout ordre et même de quelque partie de la morale.

MADAME DE GENLIS, souriant doucement.

Vous n'avez pas toujours pensé ainsi...

M. DE LA HARPE, avec humilité.

Peut-être. Je ne m'en défends pas.

Pendant ce dernier colloque, M. de Talleyrand s'était levé et avait été à la cheminée, où il avait pris un immense flacon rempli d'eau de miel d'Angleterre, et commença à le jeter sur ses mains et sur son habit.

M. DE CABRE.

M. de La Harpe, savez-vous que votre livre fait un bruit épouvantable?...

M. DE LA HARPE, SOURIANT.

Vraiment!... mais j'en suis charmé, malgré le grand mot qui doit me troubler; mais pourquoi ce bruit?...

M. DE CABRE.

Comment! cette foule de personnages de toute espèce, tant morts que vivants, qui paraissent dans ce livre comme dans une galerie de portraits et qui, certes, ne sont pas flattés.

M. DE LA HARPE.

Eh bien! les morts ne diront rien apparemment; et je parle des vivants comme s'ils étaient morts... ou peu s'en faut... qu'avez-vous à dire?

M. DE CABRE.

Moi, rien du tout... Cependant, ne craignez-vous pas que les vivants ne crient pour leur compte et pour celui des morts?....... J'entends d'ici un bruit...

M. DE LA HARPE.

Du bruit!... Vraiment, voilà bien de quoi m'effrayer!... Ne vous rappelez-vous plus le temps où le bruit que faisait la littérature française aux quatre coins de Paris retentissait dans toute l'Europe? Je n'ai pas la prétention de faire des mémoires, comme Jean-Jacques, sur tout ce que j'ai vu et entendu; mais, en temps et lieu, je pourrais bien m'amuser du souvenir de ces bruyantes époques, ne fût-ce que pour faire voir que ce grand fracas ne fait jamais beaucoup mal...: il en reste à peine quelque chose dans les oreilles des curieux, et même des intéressés. Depuis longtemps, pour moi, a succédé autour de moi un bruit d'une autre espèce!... (M. de La Harpe poursuit d'un ton sombre et comme inspiré.) Voilà que j'entends même dans les intervalles de silence... Quant au bruit dont vous me parlez aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est.

M. DE FONTANES.

Ah! parce que vous ne dites rien, vous croyez que les autres se taisent!....... parce que depuis _le grand fructidor_ on n'a pas lu une ligne de vous dans les journaux, vous ne vous doutez pas que ceux qui vous y attaquent n'y sont que plus à leur aise?

M. DE LA HARPE.

Tant mieux pour eux et pour moi! rien n'est plus commode pour ces gens-là que de parler tout seuls, et pour moi de n'en rien savoir... Si je les lisais, cela me donnerait peut-être de la colère... il vaut mieux tout ignorer; après tout, ils n'ont pas au fond de mauvaises intentions. Seulement, ils sont quelquefois tellement pressés de parler, qu'ils n'attendent pas même à savoir ce qu'ils ont à dire. Ce n'est pas pour critiquer plutôt une chose qu'une autre, c'est démangeaison de faire des phrases..... Il m'est tombé sous la main il y a peu de jours, et sans la chercher, une vieille feuille du temps où je donnais mes séances du lycée, et dans laquelle l'auteur _croit_ rendre compte de l'une de ces séances bien plus pour approuver que pour contredire. Il ne manque pas d'esprit, mais il n'est pas réfléchi, et c'est de la meilleure foi du monde sans doute qu'il me fait dire et faire précisément tout le contraire de ce que j'ai fait et dit... Mais (ici M. de La Harpe devient plus modéré et plus humble de nouveau) je lui pardonne, ainsi qu'à ceux qui, me réfutant le livre à la main, et sachant fort bien ce qu'ils faisaient, ont affecté de combattre ce que jamais je n'ai écrit et m'ont opposé ce qu'ils prenaient dans mon propre ouvrage[72]... Pourquoi s'en étonnerait-on? Cela est plus ou moins dans tous les temps: cela est du _métier_, pour dire le mot. Mais je vous le répète: tout cela fait peu de bruit et encore moins d'effet... Avez-vous vu souvent de ces feuilles du jour avoir un lendemain?... Mon ami, ce n'est pas dans les journaux, ce n'est pas dans des brochures, des extraits, qu'on ira chercher ce que j'ai pensé: c'est dans mes ouvrages eux-mêmes... C'est là aussi qu'il conviendra de consigner, quand il en sera temps, ce qui est fait pour caractériser la critique et la littérature de nos jours.

[Note 72: On dirait que celui qui attaquait M. de La Harpe est un frère de celui qui m'a fait l'honneur d'un feuilleton si véridique, comme critique, dans le numéro du 9 septembre dernier de la _Gazette de France_. J'ai répondu avec des faits à ce que ce monsieur disait sur les miens; mais j'ai été plus concise dans ce qui me concerne, quoique cependant j'eusse beau jeu pour répondre victorieusement. Voici une des omissions que j'ai faites dans ma réponse au feuilleton. Je répare ici cet oubli pour donner encore un exemple de la mauvaise foi d'une critique de ce genre.

L'auteur du feuilleton, pour prouver que je ne suis VRAIE EN RIEN, disait, comme on le sait, que j'avais _quatre-vingt-trois ans, et que j'étais de la communion de l'abbé Châtel_! et pour fortifier ces belles assertions, il disait encore:

«Enfin, madame d'Abrantès sait si peu ce dont elle parle, qu'elle prend Christophe de Beaumont pour Élie de Beaumont, et elle confond l'archevêque et l'avocat.»

Je connais peut-être mieux l'histoire et les noms des archevêques de Paris que le monsieur du feuilleton; mais je ne le lui prouverai pas autrement que par _un mot_; ce qui suffit pour ce qu'il avance. Le voici: il le trouvera dans mon _Histoire des Salons_, tome Ier, page 298, Salon de monseigneur de Beaumont:

«La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien. À la tête de ces prêtres exaltés, était _Christophe_ de Beaumont, archevêque de Paris, etc.»

Et voilà ce qu'on appelle de la critique!...

La phrase que je cite est la première du Salon de monseigneur de Beaumont, où je parle de lui; et dans le courant de ce même Salon, je ne dis pas un mot qui puisse donner lieu à l'erreur.]

M. MILLIN.

Eh vraiment! voilà ce qui soulève déjà une foule de gens qui ne se promettent rien de bon de la figure qu'ils feront dans votre galerie.

M. DE LA HARPE, avec une satisfaction qu'il veut cacher, mais avec une sorte d'humilité.

Mon Dieu! pourquoi me craindre? que puis-je maintenant en ce monde?... Peut-être si je continue ce que j'ai commencé, raconterai-je des choses qui pourront égayer l'instruction...., car il ne faut s'occuper du mal que pour en tirer du bien... Cependant je serai très-mesuré, et bien des gens seront tout étonnés de n'avoir rien à démêler avec moi,... à moins cependant qu'ils ne se formalisent de mon silence, ce qui n'est pas impossible.

MADAME DE GENLIS.

Et dans quels termes parlez-vous de l'empereur de Russie dans votre ouvrage?...

M. DE LA HARPE.

Mais j'aurais pu le louer avec toute liberté, car vous vous rappelez, madame, l'opinion que le comte du Nord laissa de lui lorsqu'il visita la France; ce qu'on en disait alors qu'il y avait une voix publique, car on était parfaitement libre, et voyez comme il règne aujourd'hui... Mais je ne pouvais le louer ainsi en face, puisqu'il me comblait de marques de bonté..... La reconnaissance peut rendre suspecte la vérité.

M. DE TALLEYRAND.

Vous devez alors avoir toute satisfaction sur ce qui le concerne, car son éloge est aujourd'hui partout... Les papiers publics en sont remplis.

M. DE LA HARPE, souriant.

Raison de plus pour ne pas m'en mêler.

MILLIN.

Eh! pourquoi donc?...

M. DE LA HARPE.

Parce que je dirais du bien de lui autrement que les autres, et aujourd'hui je ne le veux pas. Vous vous rappelez tous qu'à chacune des _révolutions_ de notre _révolution_, il semblait qu'il n'y eût en France qu'une seule voix dans ce qu'on entendait, un seul esprit dans ce qu'on lisait, et vous savez pourquoi. Après le _18 fructidor_, s'il eût été à propos que j'écrivisse, j'aurais écrit, mais j'aurais tout dit. J'aurais été à mon aise... J'aurais dit ce que personne n'a même dit encore... C'est ma méthode. Voyez-en la preuve dans l'écrit sur le mot _fanatisme_, publié sous ce même Directoire entre deux proscriptions!... et cherchez ailleurs dans le même temps ce qu'on trouve là, et qu'on fut si étonné d'y lire. Les temps sont bien changés; grâces à Dieu! mes principes ne le sont pas. Je reconnais des circonstances qui prescrivent le silence: je n'en connais pas qui puissent dicter mes paroles.

M. DE CHOISEUL.

Mais vous nous parlez là de vos principes comme s'ils n'avaient jamais changé...; et ceux que vous aviez quand vous _étiez philosophe_?

M. DE LA HARPE.

Ah! monsieur! et vous aussi vous parlez cette langue! Vous appelez principes le mépris de ce qu'on ne connaît pas!..... Permettez-moi de vous faire observer que ce que vous venez de dire équivaut à ceci: «_Vous aviez d'autres principes quand vous n'en aviez point._» Depuis quand la déraison et l'ignorance sont-elles des principes, si ce n'est pour cette espèce de _philosophes_ qui n'en a jamais eu d'autres? Heureusement vous n'êtes pas philosophe de cette façon-là.

M. DE CHOISEUL.

Dieu m'en préserve! mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, c'est de vous; et je vous dirai franchement qu'on ne comprend pas comment vous vous en êtes tiré.

M. DE LA HARPE.

On le verra; et si d'avance on ne le comprend pas, c'est que comme vous on suppose ce qui n'est pas, et ce n'est pas la première fois. Premièrement, si j'ai été philosophe, ou, pour parler français, incrédule, ceux qui m'ont connu savent si j'étais animé de cet esprit de prosélytisme qui était celui de la secte, et dont je me suis toujours moqué.--Voltaire m'a souvent reproché de n'avoir pas le _zèle de la maison du Seigneur_. Est-ce ma faute, à moi, si un monde né depuis vingt ans parle tous les jours de notre ancien monde comme des siècles antédiluviens? Les jeunes aristarques sont surtout curieux à cet égard, et ils me font souvent sourire de pitié en me faisant _élève_ de Diderot.

MADAME DE GENLIS.

Mais enfin, sans avoir le zèle de vos confrères, il était alors fort naturel pour vous de vous laisser aller à l'habitude de parler légèrement _au moins_ de ce que vous révérez aujourd'hui.

M. DE LA HARPE.

Ma correspondance avec le grand-duc était toute littéraire, et de plus je savais qu'il n'aimait pas qu'on parlât d'un objet de cette importance avec légèreté; l'avertissement était sérieux et authentique. Ce fut assez pour me tracer une route que j'ai toujours suivie.--Il n'y a rien d'un chrétien, mais aussi rien d'un impie. On y voit l'ami des philosophes, mais non pas leur flatteur.

M. DE TALLEYRAND.

Ainsi nous pouvons espérer de lire en 1801 votre correspondance comme elle fut écrite de 1774 jusqu'en 89?

M. DE LA HARPE.

S'il en était autrement, la chose serait mauvaise pour le public et pour moi. Ces lettres n'auraient plus leur caractère originel... tout y serait factice. Je me suis même défendu d'effacer quelques opinions que je regarde maintenant comme des erreurs. _Mais pour obvier à tout_, je les réfute dans quelques notes.

M. DE CABRE.

Ah! vous avez aussi des notes? y en a-t-il beaucoup?

M. DE LA HARPE.

Peu. Il en fallait quelques-unes; mais elles sont en petit nombre et courtes.

M. DE CABRE.

Rétractez-vous quelques jugements sur des auteurs?

M. DE LA HARPE.

Je ne crois pas. Je vous l'ai dit, je suis de bonne foi.--Je suis un rapporteur intègre et de conscience. Je sais bien qu'on m'a donné le surnom de _Contempteur_[73], mais j'ai trouvé ma récompense en voyant mes _conclusions_ ratifiées à la cour souveraine du public, avec le grand sceau du temps.

[Note 73: M. de La Harpe rappelait lui-même fort souvent qu'on lui avait donné ce nom de _Contempteur_, et cela avec orgueil.]

MILLIN.

Prenez garde; vous allez rouvrir les blessures de l'amour-propre...

M. DE LA HARPE.

Rouvrir!... est-ce qu'elles se ferment jamais!

M. DE CABRE.

Je vois un autre danger, car vous n'ignorez pas que depuis longtemps tout est danger pour vous.

M. DE LA HARPE.

Lequel?

M. DE CABRE.

Eh! mon ami, celui de parler de soi... car dans un ouvrage du genre de celui que vous publiez, vous devez souvent parler de vous, sous peine d'être accusé de manquer à votre devoir d'écrivain qui doit tenir ce qu'il a promis... Pour beaucoup d'autres cela eût été facile... mais vous...

M. DE LA HARPE.

J'ai tâché de m'acquitter de ce devoir le plus succinctement possible et avec un laconisme purement historique. Je dis les faits, parce qu'il les faut dire; si je m'y trouve mêlé, ce n'est pas ma faute; et s'il m'arrive de jouir de quelques succès, ils sont donnés à l'amitié qui les partage; car enfin mon ouvrage sera lu par mes amis, tout autant que par mes ennemis. Quant aux gens qui se trouvent bien plus blessés du bien que je dis de leurs ennemis que du mal que je dis de leurs amis, que puis-je pour eux?

M. DE FONTANES.

Ah! rien, je le sais... mais cela ne rassure pas mon amitié, au contraire... C'est bien dommage qu'on ne puisse pas réconcilier l'amour-propre avec la vérité!

M. DE LA HARPE.

Mon ami, cela ne se peut pas, parce que la vérité est bonne et l'amour-propre mauvais.

MADAME DE GENLIS.

Monsieur de La Harpe a bien raison. Mais observez cependant que le mal de l'amour-propre a ses nuances et ses degrés comme tout autre; l'orgueil d'étouffer la vérité par la force oppressive est le crime de l'amour-propre et le plus grand des crimes imaginables. C'est celui de la révolution pendant douze ans; il suffirait à lui seul pour expliquer à la raison les peines éternelles, quand elles ne seraient pas article de foi... (_on rit_) sans doute; la vanité, c'est-à-dire l'orgueil des petites choses, n'est proprement que la sottise de l'amour-propre... Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir été, comme de nos jours, tant éprouvé dans les grandes choses, on se cabre encore pour les petites.

M. DE TALLEYRAND.

Ah!... c'est que la sottise est une maladie incurable.

M. DE LA HARPE.

Tant pis pour elle...

M. DE CABRE.

Hum!... elle peut alors devenir méchante...

M. DE LA HARPE.

Eh bien, après tout, que peuvent-ils dire ou faire qui n'ait été fait et dit?

M. DE CABRE.

Vraiment, ils sont bien embarrassés pour se répéter les uns les autres, ou bien encore de se répéter eux-mêmes!

M. DE LA HARPE.

Ils n'ont jamais fait autre chose, même ce pauvre Marmontel... Au surplus, si la critique m'a peu affecté lorsque je commençais à écrire, que sera-ce maintenant que je suis au moment de déposer ma plume? En faisant ce livre, j'ai eu un but principal, c'est de cela qu'il s'agit. Ce recueil pourra peut-être tenir sa place parmi les mémoires du temps par les événements qui le rendront curieux et utile; c'est, si je l'ose dire, une sorte de monument qui paraît au milieu des ruines, non pas celui d'une génération, transmis à la suivante pour se reconnaître plus ou moins dans ses pères, mais celui d'un monde qui n'existe plus, dont une partie a péri, et dont l'autre se survit à elle-même, puisque personne n'est plus ce qu'il était!... Ah! quel sujet de réflexion!... En vérité, ceux qui ne lisent pas pour réfléchir feraient bien mieux de ne pas lire.

M. DE CABRE, se levant et allant à M. de La Harpe, lui dit tout bas:

Enfin, qu'il en soit ce que Dieu aura résolu... mais j'en suis fort occupé.

M. DE LA HARPE.

Merci, mon ami; moi, je suis tranquille.

M. DE CABRE, indiquant qu'il va sortir.

Venez-vous?

M. DE LA HARPE.

Non, je reste. J'ai quelque chose à dire à madame de Genlis.

M. DE CABRE, souriant avec intention.

Eh! eh! je me rappelle que vous en étiez bien amoureux en 17... 17...

M. DE LA HARPE.

Ne cherchez pas si loin dans le passé, étant aussi près d'elle, car il y a bien des années de cela!... Adieu, mon ami, M. de Fontanes et M. de Talleyrand vous attendent.

Tout le monde se retira insensiblement, et quelque longue qu'eût été la visite de M. de La Harpe, il la prolongeait encore. Enfin, lorsqu'ils furent seuls, il s'approcha de madame de Genlis, et lui dit:

--Je vous ai peut-être étonnée en parlant comme je viens de le faire.

--Vraiment non, répondit madame de Genlis; car, si vous vous le rappelez, je vous ai prédit ce qui vous est arrivé.

--Oui, j'étais, en effet, plutôt incrédule par _genre_ que par conscience; la grandeur de la religion, la beauté de sa morale me frappaient bien, mais je n'avais pas la force d'aller à elle. Enfin dans sa miséricorde Dieu vint à moi... Dieu, _l'unique but de notre vie!... Dieu! dont je ne m'étais éloigné que par orgueil et par l'attrait de la volupté._

Il soupira profondément; puis, comme paraissant vouloir repousser un sentiment trop puissant qui le voulait dominer en ce moment, il poursuivit:

--Vous savez combien je vous ai aimée... et bien plus, dans tous les temps j'ai rendu justice à votre beau caractère... et lorsque j'entendais les accusations les plus indignes vous accabler: Non, m'écriais-je, c'est faux! elle est pure, elle est digne de respect... _Alors, je disais combien je vous avais aimée, et comment vous m'aviez toujours résisté!..._

--Vraiment, dit en souriant madame de Genlis, j'ai beaucoup de remerciements à vous faire pour une aussi _victorieuse_ justification. J'en suis profondément reconnaissante.

--Eh bien! que ce soit le commencement d'une tendre et solide amitié entre nous! Il faut que vous soyez _des nôtres_. Écoutez; un jour de la semaine, je reçois le soir; nous nous rassemblons _pour causer_; quelques amis, et voilà tout; on prend une tasse de thé, et l'on se retire avec l'espoir d'une pareille _séance_ de confiance et d'amitié. Voulez-vous me promettre d'y venir?