Part 6
Une circonstance dramatique eut lieu au moment où le corps descendait les vingt-cinq marches de Saint-Roch, pour être déposé sur le corbillard qui devait le porter à Seine-Assise, où il devait être enterré près du duc d'Orléans. Au moment où l'on descendait le cercueil, escorté de plus de cent personnes qui lui faisaient cortége, un autre convoi s'arrêtait au bas de l'escalier de l'église, et les deux cercueils se croisèrent dans leur marche funèbre. La dernière arrivée était mademoiselle Marquise, autrefois danseuse de l'Opéra, adorée jadis de M. le duc d'Orléans, qu'elle avait rendu père de M. de Saint-Far, de M. de Saint-Albin et de madame de Brossard. M. le duc d'Orléans l'avait aimée avec passion, l'avait faite marquise de Villemomble...; et puis il avait aimé madame de Montesson et abandonné la mère de ses fils. Et ces deux femmes, jadis rivales, jalouses et vindicatives, se retrouvaient ainsi sur le seuil du cimetière, de ce lieu où s'éteignent toutes les passions!... Le même _requiem_ était chanté sur leur bière, les mêmes tentures drapaient l'église pour leur fête de mort, et les mêmes cierges brûlaient pour l'éclairer.
SALON
DE
MADAME DE GENLIS,
À L'ARSENAL.
Lorsqu'après dix ans d'exil, madame de Genlis revit la France, elle n'eut pas d'abord la pensée d'avoir un salon, ni de pouvoir même de longtemps former une société intime dont l'agrément devait remplacer tout ce que les malheurs révolutionnaires avaient enlevé à chacun. Rien ne peut se comparer à ce qu'on voyait alors en France: la France, qui, peu d'années avant, se disait avec orgueil la reine des nations civilisées pour tout ce qui est élégance et bon goût! Ce qu'on appelait _le monde_ n'était qu'une bigarrure mal composée même, et qui n'offrait à l'oeil qu'un assemblage choquant des couleurs les plus opposées. _Le monde_, ou plutôt la société de cette époque, était une réunion de parvenus à la fortune par des fournitures à l'armée, ou par l'agiotage au perron, ou par d'autres moyens moins honorables et moins _industriels_. Pendant nos temps calamiteux de la Révolution, une seule route s'était offerte pour conduire à un noble but: c'était l'armée; parler de gloire à des Français, c'est flatter leur passion favorite, c'est leur parler selon leur coeur. Aussi les hommes de toutes les classes répondirent-ils à cet appel, et la France fut défendue et puis ensuite sauvée par ces mêmes hommes qui ne s'étaient d'abord levés que pour former une barrière de leurs corps à l'étranger, qui voulait nous envahir... Les _parvenus_ par ce noble chemin furent toujours différents des autres; et cela fut de tout temps. La Rochefoucauld dit: «_L'air bourgeois se perd rarement à la Cour, il se perd toujours à l'armée_.» Aussi était-ce une chose remarquable à voir, que les fils d'une famille dont le père et la mère restés à Paris avaient fait leur fortune par les causes que j'ai dites. Les enfants, sans avoir eu d'autres maîtres que les dangers, une vue continuelle des hommes dans toutes les positions, rapportaient dans la maison paternelle une attitude aisée et souvent même agréable, tandis que le père et la mère étaient demeurés comme devant leur comptoir...
Les plus insupportables de ces parvenus à la fortune de l'époque révolutionnaire, c'étaient les fournisseurs de l'armée. Je n'en excepte qu'un; mais aussi celui-là est tout à fait à part, c'est M. Collot. Il est lui-même un type d'esprit et de manières courtoises et polies... Mais il y a longtemps que j'ai parlé de lui dans ce sens, en disant ce que j'en pense et ce que j'en connais...
Paris offrait alors lui-même dans son ensemble, comme ville, un coup d'oeil étrange et terrible à la fois pour l'infortuné qui le revoyait après quinze ans d'exil!... S'il voulait faire une course dans la ville, il ne retrouvait plus son chemin... Les rues ne portaient plus leur ancien nom... Ceux des hôtels, gravés jadis sur des plaques de marbre ou de pierre, étaient effacés et mutilés, tandis que dans chaque carrefour il reculait en frémissant devant une dalle de marbre noir, sur laquelle il voyait gravées en lettres d'or ces paroles faites pour un peuple LIBRE: _La liberté, la fraternité_ OU LA MORT! ou bien: _Lois et actes_ de l'autorité publique[62].
[Note 62: Il y eut longtemps en France jusque sur les arbres des grandes routes... sur des rochers, de pareilles inscriptions.]
Un émigré venait de rentrer; c'était un ami de ma famille. Un jour, il arrive chez ma mère les yeux pleins de larmes.
--Qu'avez-vous? lui dit-elle...
Le malheureux ne pouvait parler. Enfin il nous dit que dans une petite rue près de Saint-Roch, il était entré, pour éviter la pluie, chez un marchand de bric à brac, et que là, parmi de vieux cadres tout mutilés, abîmés, il avait retrouvé le portrait de son père, de son frère et celui de sa femme...: son frère avait péri sur l'échafaud!...
À chaque pas, à cette époque, on trouvait le burlesque s'alliant au terrible!...
Les femmes ne pouvaient alors remédier au mal qui s'était introduit dans ce qu'on appelait _la société_: car enfin, depuis surtout la rentrée des émigrés, elle se recomposait d'elle-même. Mais le mélange forcé était plus insupportable encore que la solitude. Les femmes des parvenus haïssaient tout naturellement une conversation intéressante, parce qu'elles y étaient étrangères. Continuellement occupées d'étiquette, point sur lequel elles étaient encore plus ignorantes que sur tout le reste, elles marchandaient une révérence et comptaient les visites; ce qui était simple, parce quelles devaient craindre à chaque moment qu'on se rappelât leur basse origine, et très-souvent plus que cela, et qu'alors on ne voulût leur manquer. J'ai vu longtemps encore à la Cour impériale de ces pauvretés, de ces _mièvreries_ qui élevaient des querelles sur une visite plus ou moins longue, plus ou moins différée...
La conversation même la plus simple se ressentait, comme on doit le croire, de l'état de la société à cette époque. Madame de Genlis, femme élégante et surtout difficile dans tout ce qui tient à la grande et même l'excessive recherche du langage, souffrait plus qu'un autre de ce bouleversement complet. Un jour, elle voit arriver chez elle, rue d'Enfer, où elle demeura avant d'aller à l'Arsenal, une femme dans une voiture fort élégante, attelée de deux beaux chevaux, et conduite par un cocher dont la mise eût paru étrange sans un petit nègre encore plus ridicule, qui était complètement habillé en Maure, et qui n'avait pas plus de trois pieds de haut: c'était ce personnage qui ouvrait et fermait la portière.
Cette dame, qui elle-même était une caricature par sa mise, portait une robe d'une forme outrée et absurde. Sur sa tête était un très-petit chapeau de velours avec deux plumes tombantes. Elle se fit annoncer sous le nom de madame DE Privas.
En entendant ce nom qui promettait quelque chose, madame de Genlis se leva et fit deux pas au-devant d'elle.
MADAME PRIVAS.
Vous devez être _joliment_ surprise de me voir, n'est-ce pas? _Eh bien! qu'est-ce que vous faites donc! rasseyez-vous donc!_...
MADAME DE GENLIS, avançant un fauteuil à la dame.
Veuillez vous asseoir, madame...
MADAME PRIVAS, s'asseyant lourdement dans la bergère.
Tiens, que c'est drôle! vous dites MADAME! vous ne dites pas _citoyenne_, vous!... vous avez bien raison! Au reste, je l'avais parié avec M. Privas, je lui ai dit: Je te parie six francs que la citoyenne Genlis me dira MADAME; il a parié que non, parce qu'il prétend que vous avez peur.
MADAME DE GENLIS, souriant doucement.
Mais comment M. de Privas, que je n'ai pas l'honneur de connaître, me fait-il celui de juger ainsi mes sentiments les plus intimes?
MADAME PRIVAS.
Oh! il vous connaît bien, allez, lui!..... tiens! qu'est-ce que c'est donc que tout ça?...
Et elle se mit à retourner et à remuer tout ce qui était sur la table de madame de Genlis... Il y avait, entre autres choses, un charmant livre de la forme de nos albums d'aujourd'hui, dans lequel madame de Genlis peignait alors une guirlande de fleurs allégoriques ou plutôt emblématiques. Elle avait fait un langage des fleurs. Il y a aussi, je crois, une nouvelle d'elle[63] qui a donné l'idée à M. Révéroni de Saint-Cyr de faire son roman de _Sabina d'Herfeld_. Madame de Genlis fut alarmée pour le sort de ses fleurs, et puis elle voulait savoir ce qui lui valait une visite aussi étrange.
[Note 63: Les fleurs funéraires.]
--Permettez-moi, madame, lui dit-elle en refermant doucement le livre, de vous prier de ne point toucher à cet ouvrage. Il n'est point terminé et pourrait s'effacer... et puis... mon temps est bien limité... il n'est même pas à moi.
MADAME PRIVAS.
Vraiment!... pauvre chère dame!... voyez-vous bien! cette chienne de révolution!... c'est ce que je dis toute la journée à M. Privas!... là, une dame comme il faut, une dame comme vous, qui a roulé _su_ l'or et _su_ l'argent..., en être réduite là, à travailler pour vivre!... Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
MADAME DE GENLIS, presque impatientée.
J'ai l'honneur de vous faire observer, madame, que c'est pour cette raison que mon temps est pris par mon travail... Puis-je savoir ce qui me procure l'avantage de vous voir?
MADAME PRIVAS, la regardant avec admiration.
Comme vous parlez bien!... voilà comme je voudrais parler!... c'est ce que je dis toute la journée à M. Privas. Il a été longtemps à le comprendre, mais j'ai gagné la bataille.
Madame de Genlis sourit doucement: en effet, madame Privas paraissait réunir toutes les conditions nécessaires pour remporter la victoire dans une lutte à coups de poing. Elle avait une taille au-dessus de la médiocre: son embonpoint très-prononcé, ses bras et ses mains surtout, d'un volume respectable dans un combat, devaient lui assurer la victoire... Son visage eût été joli (car elle était encore jeune et ses traits étaient agréables), s'il avait eu une expression quelconque; mais elle n'en avait jamais aucune et sa bouche souriait constamment pour montrer des dents assez jolies, ou plutôt même sans motifs. Ses yeux étaient bleus, et, avec ou sans regard, ils paraissaient toujours immobiles. Son nez était bien fait, la forme de son visage agréable, ses cheveux d'une jolie couleur: eh bien! tout cela ne lui servait à rien. On aurait même autant aimé qu'elle fût laide, parce qu'elle aurait peut-être eu de l'esprit. Mais on va voir que ce n'était pas l'intention qui lui manquait.
Elle continuait à regarder madame de Genlis avec une expression admirative vraiment comique, et finit par amuser madame de Genlis, qui, ainsi que toutes les personnes d'esprit, vit d'abord le côté plaisant de la chose. Dans le même moment, la femme de chambre de madame de Genlis annonça M. Millin.
MADAME DE GENLIS, lui tendant la main, et lui faisant un signe d'intelligence en lui indiquant la dame étrangère.
Je suis bien aise de vous voir, mon ami....... et vous attendais avec une vive impatience... ma copie est prête, nous n'avons qu'à l'assembler.
M. MILLIN, ne comprenant pas très-bien et croyant qu'il s'agit d'une lecture.
Eh bien! je ne vois pas ce qui s'oppose à ce que la lecture se fasse tout de suite... Madame en est-elle?...
MADAME PRIVAS.
Une lecture!... certainement que j'en suis!... C'est-il beau ça!... une lecture!...
MADAME DE GENLIS.
Je vois, madame, avec regret que je suis forcée de vous prier d'abréger votre visite qui m'honore, sans doute, mais à laquelle je ne puis donner l'attention qu'elle mérite, étant obligé de lire à M. Millin un ouvrage de moi, auquel vous ne prendriez aucun plaisir... et puisque vous ne voulez pas me dire le motif pour lequel vous êtes venue me chercher dans ma retraite, je suis forcée...
MADAME PRIVAS.
Eh là! là! comme elle s'emporte donc, cette petite dame! Eh bien! voyons! soyez donc gentille! on ne veut pas vous faire de mal... au contraire... voilà l'histoire. Mon mari et moi nous sommes de bonnes gens... nous sommes riches... très-riches même... M. Privas, voyez-vous, a vendu des farines aux armées... il a eu des fournitures dans un bon temps, le temps _où le blé manquait_... il a eu des protecteurs... on l'a payé, enfin... et bien payé aussi. Nous sommes riches, et riches en honnêtes gens.
MILLIN, à demi-voix.
Oui, comme des accapareurs! Oh! les voleurs!
MADAME DE GENLIS.
Enfin, madame...
MADAME PRIVAS.
M'y voilà!... m'y voilà!... comme vous êtes vive!... m'y voilà!... Vous saurez donc que M. Privas et moi nous aimons beaucoup le monde, mais le beau monde... Nous voulons tenir maison, recevoir, nous faire honneur de notre belle fortune, enfin; et pour cela il me faut quelqu'un qui sache ce que c'est que la belle société, voyez-vous... Moi j'aime les gens comme il faut. _Je n'aime pas ces parvenus qui se donnent des tons_, comme si nous n'étions pas tous de la _même farine_. J'ai lu les _Veillées du Château_, j'ai lu _Adèle et Théodore_, et j'ai dit à M. Privas: Voilà _la dame_ qu'il nous faut... et alors, voyez-vous, je suis venue moi-même, pour vous expliquer que vous gagnerez plus gros avec nous qu'avec vos livres, et que vous serez heureuse, parce que vous entendez bien que je ne vous tyranniserai pas... Voulez-vous accepter, chère madame?
MADAME DE GENLIS.
Je suis fort sensible, madame, à l'obligeance de votre offre, mais je ne puis y répondre.
MADAME PRIVAS, stupéfaite.
Vous me refusez!
MADAME DE GENLIS.
Croyez que je n'en suis pas moins sensible à votre bonté pour moi, madame; mais j'ai l'honneur de vous dire que je ne puis accepter.
MADAME PRIVAS.
Mais pourquoi? Songez donc que nous vous donnerons douze mille francs par an, si vous voulez venir vivre avec nous. L'hiver, nous occupons un bel hôtel dans la rue Saint-Dominique; et l'été, nous le passons tout entier dans une superbe terre que M. Privas vient d'acheter en Bourgogne, près d'Autun.
MADAME DE GENLIS, avec émotion.
Près d'Autun!... C'est dans les environs d'Autun qu'est le château qui appartenait à mon père, et où j'ai passé mon enfance!... Mais, encore une fois, madame, recevez mes remerciements, sans chercher à ébranler ma résolution; elle est positivement arrêtée, et pour vous éviter toute insistance, je dois vous dire que jamais je ne sacrifierai ma liberté; je suis et _veux_ rester indépendante: voilà mon dernier mot.
MADAME PRIVAS.
Hé bien! vous avez tort: vous seriez toujours indépendante, parce que vous auriez en nous des amis... _et écoutez donc, voyez-vous_, des amis qui ont cinq millions de fortune, c'est beau, ça!...
MADAME DE GENLIS.
Tous vos efforts, madame, en me prouvant que vous avez la bonté de tenir à moi, me donnent encore plus de regrets... Mais, je vous le répète, la chose ne peut avoir lieu.
MADAME PRIVAS.
Mon Dieu! vous n'êtes pas raisonnable!
MILLIN, avec impatience.
Pardieu! madame, c'est vous qui ne l'êtes guère! Voilà une heure que Madame vous répète qu'elle ne veut pas aller avec vous, et vous ne la comprenez pas!
MADAME PRIVAS, regardant Millin de travers.
Hé bien! qu'est-ce que _c'est donc_? De quoi se mêle-t-il, ce monsieur? Est-il votre parent, ma chère dame?... (_Elle regarde Millin alternativement avec madame de Genlis._) Écoutez, voyez-vous, si vous êtes habitués à vivre ensemble, nous prendrons _le cousin_ avec nous! oh! mon Dieu! je suis bien sûre que M. Privas ne me désavouera pas.
MILLIN, éclatant de rire.
Eh? non! non... nous sommes amis, bons amis; mais pas du tout _cousins_, comme vous l'entendez!...
MADAME DE GENLIS, plus sérieusement et en se levant.
Toute prolongation de conversation à ce sujet est tout à fait superflue. J'ai eu l'honneur de vous répondre, madame, et n'ai plus rien à vous dire.
MADAME PRIVAS, se levant aussi.
Eh bien! donc, adieu, ma bonne dame! Je m'en vais bien affliger M. Privas, car il se faisait une fête de vous voir, le cher homme; et... puisqu'il faut vous le dire, le château de Saint-Aubin est bien connu de lui, allez!... il a demeuré sur les terres de votre père, M. Privas.
MILLIN, tout en se promenant.
Il a peut-être été son meunier!...
MADAME PRIVAS.
Eh bien! s'il l'a été, qu'est-ce que ça vous fait?... Allons, bonjour, madame, je m'en vais bien fâchée de ne pas vous emmener; si vous vous ravisez, écrivez-moi: voilà mon adresse...
Elle mit sur la table un morceau de vilain carton avec son nom et son adresse grossièrement imprimés, et faisant une belle révérence à madame de Genlis, elle sortit en n'adressant qu'une inclination de tête à Millin... Madame de Genlis et lui la virent monter dans sa voiture, où l'enferma le petit nègre, qui, par parenthèse, s'appelait Othello, en l'honneur de Talma probablement, dont ce rôle était alors le triomphe. Lorsqu'elle fut dans sa voiture, madame Privas cria d'une voix forte:
--À la maison!...
Ce que le petit Maure répéta en fausset.
Après le départ de cette femme, madame de Genlis croisa ses mains, puis, les laissant retomber:
Eh quoi! dit-elle, la France en est-elle à ce point, que la fortune et les biens de tant de malheureux qui souffrent dans l'exil et la pauvreté, tant d'héritiers des victimes massacrées, soient dans les mains de telles gens!... Cinq millions! ainsi cette femme a deux cent cinquante mille livres de rentes!... peut-être le château de mon père, tandis que je travaille pour vivre... Voilà donc le résultat de la Révolution!...
Elle tomba rêveuse sur une chaise, et y demeura assez longtemps sans que Millin la troublât. Il comprenait trop bien sa dernière exclamation[64]. Il dit enfin:
--Oui, ce serait une bien triste besogne que celle d'avoir provoqué la révolution, si elle n'avait pas eu d'autres résultats que celui de tuer et de ruiner les légitimes propriétaires pour enrichir les intrigants..... oui, ce serait en effet bien triste!
[Note 64: Millin était fort royaliste. L'empereur, qui le savait, ne l'aimait pas; et deux fois, sans l'inquiète amitié et les démarches de ses amis, il aurait été privé de sa place, qui était sa seule fortune!...]
Madame de Genlis se leva et marcha quelque temps assez agitée; puis lorsqu'elle se rassit, elle était calme, et reprit la conversation sur madame Privas avec une grande liberté d'esprit.
--Comment l'avez-vous refusée sans réfléchir? lui dit Millin. Songez donc, douze mille francs! et cette femme paraissait tenir tellement à vous qu'elle en eût donné quinze et même vingt pour vous avoir.
--Et moi, jamais je ne sacrifierai ma chère liberté à une fortune, quelle qu'elle soit; et puis, savez-vous bien que cinquante mille francs ne paieraient pas l'ennui de vivre avec une pareille femme!... Est-il donc vrai que beaucoup de ces parvenus soient ainsi?
Dans ce moment, on annonça M. de Valence.
--Tenez, dit Millin, voici quelqu'un qui pourra vous donner là-dessus tous les renseignements possibles.
--Sur quoi? dit M. de Valence.
MILLIN.
Sur la société d'aujourd'hui... Madame de Genlis est surprise du ton qui règne maintenant dans le monde, et, pour dire la vérité, elle a grandement raison.
M. DE VALENCE.
Sans doute elle a raison d'en être choquée; mais elle a tort d'en être surprise. C'est une conséquence toute naturelle du long bouleversement qui a mis la France sens dessus dessous... Comment pouvez-vous être _étonnée_ de cela? répéta-t-il en se tournant vers sa belle-mère.
MADAME DE GENLIS.
Que les choses se soient dérangées, je le conçois; mais qu'elles aient pris cette attitude et cette couleur, tandis que parmi ces parvenus, et même dans leurs amis, il y a tant de gens comme il faut, voilà ce qui m'étonne, et en même temps me choque. Ainsi, par exemple, je dînais l'autre jour chez ma tante[65], qui, je le croyais, devait avoir conservé les anciens usages: pas du tout; elle aussi a sacrifié à la mode et aux exigences de l'époque. De son temps et du mien, car nous sommes contemporaines, nous ne mettions pas d'hommes à côté de nous à table. Le maître et la maîtresse de la maison choisissaient entre eux les quatre femmes les plus distinguées de l'assemblée et les engageaient à se mettre à côté d'eux[66], et tout cela sans faire de scène. On était poli pour celles qu'on distinguait, et l'on ne désobligeait personne. Maintenant ce n'est plus cela: non-seulement le maître de la maison vient avec beaucoup de bruit prendre la femme _la plus considérable_, et lui fait traverser le salon devant toutes les autres, à qui elle marchera sur les pieds, si elle ressemble à ma marchande de farine de tout à l'heure... mais ce n'est pas tout, il lui faut encore _un second_: il appelle alors l'homme le plus élevé en grade après lui, pour enfermer la pauvre femme qui est à sa droite entre deux ennuyeux qu'elle aurait évités, si elle eût été libre.
[Note 65: Madame de Montesson.]
[Note 66: Madame de Genlis ne dit ici que ce qui est. Autrefois les femmes, lorsque le maître d'hôtel avait annoncé le dîner, sortaient toutes les premières du salon: celles qui étaient le plus près de la porte passaient les premières en se faisant quelques compliments, mais qui n'entravaient pas la marche. Les hommes passaient ensuite, et à table on se plaçait selon ses goûts et sa convenance. Quelquefois le maître de la maison mettait _auprès de lui_ les deux femmes les plus importantes.]
M. DE VALENCE.
Sans doute, _cela était_; et cela n'est plus. Les usages sont des lois tant qu'ils conviennent; le jour où d'autres exigences nécessitent d'autres usages, eh bien! ils s'établissent et remplacent les anciens... Mon Dieu!... c'est la marche commune. L'origine de ce dont vous parliez tout à l'heure remonte beaucoup plus loin que les derniers temps de la révolution. Cet usage de placer des femmes en leur faisant une politesse marquée date, au contraire, de celui des assemblées. Il fallait souvent flatter un député: pour l'acquérir à son parti, on plaçait alors sa femme à côté de soi, au grand mécontentement de dix autres; mais l'esprit de parti ne transige pas, et avec la politesse moins qu'avec toute autre chose. Les femmes ont appelé les hommes à côté d'elles dans le même but.
MADAME DE GENLIS.
Vous avez admis chez vous une coutume anglaise, tout aussi mal appliquée à nos manières que beaucoup d'autres: c'est celle de laver ses mains et de rincer sa bouche à table. En Angleterre, c'est une chose simple, parce que les femmes se lèvent de table au dessert; mais, pour nous, je trouve cela choquant au dernier point, de voir un homme faire sa toilette à côté de moi.
M. DE VALENCE.
Je suis de votre avis: aussi vous avez dû voir que chez votre tante toute cette toilette se fait sur des buffets où les femmes trouvent ce qui leur est nécessaire, ainsi que les hommes..... En général, la maison de madame de Montesson est citée, je vous le dirai, comme la meilleure de Paris.
MILLIN, avec un accent profondément touché.
Oh!... cela est vrai; on y fait d'abord les meilleurs dîners que j'aie mangés de ma vie. Je raisonnais de cela l'autre jour avec M. de Pont, qui trouvait avec Lavaupalière que les dîners du mercredi, surtout en carême, étaient ce qu'il avait jamais compris de plus parfait.
M. DE VALENCE.
Permettez-moi, mon cher Millin, de vous faire observer que ce n'est pas seulement par ses bons dîners que ma tante se fait autant aimer dans le monde; cela est bon pour Lavaupalière et madame de Guémené.
MILLIN.
Mais qui dit le contraire? ce n'est certes pas moi, qui suis si heureux de l'entendre causer elle-même de toutes les sciences et des arts aussi bien que les artistes et les savants eux-mêmes qu'elle rassemble chez elle.
Madame de Genlis sourit, mais sans faire une observation.
M. DE VALENCE.
Oui; le premier Consul me disait l'autre jour qu'il serait le plus heureux des hommes, _ravi_, _charmé_[67], si madame de Montesson voulait être de la société la plus intime et la plus habituelle de madame Bonaparte.