Part 5
[Note 50-A: Ou sa voiture suivait celle de sa belle-soeur, je n'ai pas la chose bien présente; je crois cependant qu'elle était avec madame Bonaparte. Comme, depuis que madame Murat est à Paris, je ne la vois pas et n'ai aucun rapport avec elle, je n'ai pu le savoir d'elle. Si cette conduite de ma part paraît étonnante, qu'on se rappelle celle de madame Murat!... Elle n'est quelque chose aujourd'hui en France que pour des amis personnels: tout ce qui porte le souvenir de l'Empereur au coeur doit se rappeler le traité de la cour de Naples en 1814!... Qui le provoqua?... lorsqu'on songe à ce que pouvait la force de l'armée napolitaine dans les affaires de cette époque, pour ou contre l'Autriche, on s'étonne et l'on s'irrite à la fois en voyant une personne qui avait la prétention de savoir régner presque avant celle de plaire, ne savoir être ni reine, ni soeur. Comment put-elle croire UN MOMENT que les couronnes posées sur des fronts fraternels par la main de Napoléon y demeureraient un jour après la chute de la sienne?... Les insensés!... ils ne furent rois que par le vertige qui entoure les trônes au moment du danger!...
Quant à l'amitié particulière qui existait entre nous dans notre jeunesse assez intimement pour nous tutoyer, il y a longtemps que les liens en ont été brisés par madame Murat elle-même. Ma fidélité et mon dévouement au nom de l'Empereur, à sa mémoire... rendent témoignage pour moi de ce que j'aurais été pour sa soeur si elle-même eût toujours été ce qu'elle devait être. Cet attachement et ce dévouement ont survécu à l'éclat du soleil impérial... La duchesse de Saint-Leu, le prince de Canino, le comte de Survilliers, tout ce qui reste de cette illustre et malheureuse famille est dans mon coeur et pour toujours!...]
--Mais je veux le voir! s'écria madame de Montesson... Joséphine, faites que je le voie, et vous serez un ange.
--Vous le verrez, mon amie!... vous le verrez, calmez-vous... mais, au nom de vous-même, si vous voulez parvenir à son âme, ne me faites pas craindre ce qu'il _appelle des scènes_. Je le connais, et je sais que c'est le moyen de n'arriver à rien... calmez-vous.
--Eh! puis-je être calme!... si vous saviez quelle douleur, quelle désolation j'ai laissée derrière moi...
--Mais soyez tranquille, au moins en apparence... Attendez-moi... je reviens dans un moment.
Et Joséphine partit en courant... À cette époque elle était svelte encore, et sa taille avait ce charme qu'elle a conservé si longtemps.
Quelques minutes après, elle revint précipitamment;... sa figure, toujours bonne et gracieuse, était ravissante en ce moment.
--Venez, venez! s'écria-t-elle en offrant son bras à madame de Montesson et l'entraînant vers le cabinet de l'Empereur; il veut bien vous voir!... c'est d'un heureux augure.
Madame de Montesson le pensait aussi, et cette pensée lui donna des forces pour parcourir l'espace assez grand qu'il y avait entre la chambre de Joséphine et le cabinet de Napoléon; mais à peine fut-elle entrée dans ce cabinet et eut-elle regardé Napoléon, que tout espoir s'évanouit de nouveau, et ce ne fut qu'en tremblant qu'elle entra dans l'appartement... Napoléon se promenait rapidement dans la chambre, ayant encore son chapeau sur sa tête, qu'il n'ôta même pas à l'entrée de madame de Montesson.
--Eh bien, madame, lui dit-il assez brusquement... vous aussi vous vous liguez avec mes ennemis!... vous venez me demander leur vie quand ils ne rêvent que ma mort!... quand ils la cherchent et veulent me la faire trouver jusque dans l'air que je respire!... Ils me rendent craintif... moi!... oui... ils m'empêchent de sortir, parce que je redoute que la moitié de Paris ne soit victime de leur barbarie... ce sont des monstres!...
Madame de Montesson ne répondit rien... l'Empereur s'irrita de son silence:
--Vous n'êtes pas de mon avis, à ce qu'il paraît, madame?... dit-il avec amertume.
Elle baissa les yeux.
NAPOLÉON.
Vous ne voulez pas me faire l'honneur de me répondre?
MADAME DE MONTESSON.
Que puis-je vous dire, Sire?... vous êtes ému, vous êtes surtout offensé... et vous ne m'entendriez pas. Ce que je puis seulement vous affirmer, c'est que j'ai l'horreur du sang, même de celui d'un coupable!... Jugez ce que je pense de ceux qui veulent faire couler le vôtre!!!...
NAPOLÉON, se rapprochant d'elle.
Pourquoi donc alors, si vous avez de l'amitié pour moi, venez-vous intercéder pour des hommes qui me tueront demain, si tout à l'heure je leur fais grâce?...
MADAME DE MONTESSON.
Non, Sire; on vous a trompé. MM. de Polignac peuvent avoir une pensée unique, absolue, qui régit leur vie et les guide dans tout ce qu'ils font et ce qu'ils disent. Ils veulent le retour des princes, comme le général Berthier, le général Junot voudraient le vôtre en pareille circonstance; mais ils ne sont pas _assassins_. Ils ont pu employer un homme à qui tous les moyens sont bons; mais eux, ils sont incapables d'imaginer et encore moins d'exécuter une infamie.
JOSÉPHINE allant à lui et l'embrassant sur le front.
Que t'ai-je dit, mon ami?... tu vois que madame de Montesson te parle comme moi!... Que t'ai-je dit encore? que MM. de Polignac seraient à l'avenir liés par la reconnaissance s'ils te doivent leur vie!
MADAME DE MONTESSON.
Ajoutez à cette considération, qui est immense, que vous êtes dans un moment, Sire, où vous devez marquer par votre clémence plus que par la sévérité... Cette époque à laquelle vous êtes parvenu, vous savez que je vous l'ai presque prédite[51]; en faveur de cette prédiction... soyez toujours mon héros!... soyez plus, soyez l'ange protecteur de la France!... qu'on dise de vous _seul_ ce qu'on n'a dit encore d'aucun souverain:--_Il fut vaillant comme Alexandre et César, et bon comme Louis XII_.
[Note 51: La faveur dont jouissait madame de Montesson ne venait pas, comme on le croyait, de madame Bonaparte, mais de Napoléon lui-même. Un jour, le duc d'Orléans était à Brienne avec madame de Montesson, alors sa femme; le prince fut invité à donner les prix aux élèves de l'école militaire, et ce fut madame de Montesson que le prince chargea de ce soin, et qui les couronna. En donnant le laurier à _Napoleone Buonaparte_, elle lui dit: _Je souhaite qu'il vous porte bonheur_. Cette phrase, dite sans aucune pensée directe, fit impression sur le jeune homme couronné; et plus tard, lorsqu'il fut au pouvoir, il se rappela madame de Montesson et fut doublement heureux en la retrouvant liée avec Joséphine. Et son amitié pour elle se ressentit beaucoup de la pensée de Brienne, à laquelle d'ailleurs elle faisait très-souvent allusion.]
NAPOLÉON, d'une voix plus douce.
Mais je ne suis pas roi!... je ne suis, comme empereur, que le premier magistrat de la république.
MADAME DE MONTESSON, souriant.
Vous êtes tout ce que vous voulez et vous serez aussi tout ce que vous voudrez... Enfin, comme premier magistrat de votre république, comme vous l'appelez, vous pouvez faire grâce, et il faut la faire.
NAPOLÉON.
Et qui me garantira non-seulement ma vie, mais celle de tout ce qui m'entoure, si je fais grâce?
MADAME DE MONTESSON.
La parole d'honneur des condamnés qu'ils ne violeront jamais, j'en suis garant.
NAPOLÉON.
Vous connaissez mal ceux dont vous répondez, madame, à ce qu'il me paraît; MM. de Polignac sont des hommes d'honneur, sans doute, mais ils regarderont la parole donnée comme un serment prêté sous les verrous, et ils s'en feront relever par le pape.
JOSÉPHINE.
Eh bien! si tu crains qu'ils ne soient pas assez forts contre leur volonté dominante, garde-les sous des verrous; mais pas de mort, mon ami..., pas de mort!
MADAME DE MONTESSON se levant et allant à lui en lui prenant la main.
Sire!... que faut-il faire? Faut-il vous conjurer à genoux?... Sauvez M. de Polignac... sauvez les accusés; sauvez-les tous!... oh! je vous supplie!...
Et elle plia le genou au point de toucher la terre; Napoléon la releva précipitamment et la contraignit presque de se rasseoir.
NAPOLÉON.
Vous m'affligez... car, en vérité, je ne puis vous accorder la vie de tous ces hommes, pour qui le repos de la France n'est rien, et qui se jouent du sang de ses fils comme de celui d'une peuplade sauvage.
JOSÉPHINE.
Bonaparte[52], je t'ai déjà bien prié... je te prierai tant qu'il y aura de l'espoir... mais, si tu me refuses, je ne t'aimerai plus...
[Note 52: Elle ne lui donnait jamais le nom de Napoléon, ni en lui parlant, ni loin de lui. Elle disait toujours Bonaparte, et plus tard, en parlant de lui, l'Empereur. Mais elle fut très-longtemps à prendre l'habitude de ce dernier nom... et en lui parlant alors, elle lui disait: Mon ami.]
NAPOLÉON l'embrassant.
Mais puisque tu m'aimes, comment peux-tu me demander la grâce de ces hommes qui non-seulement, je le répète, veulent ma mort, mais le bouleversement de la France?
MADAME DE MONTESSON avec douceur.
Ce n'est pas ce qu'ils veulent.
NAPOLÉON.
Eh! madame, peuvent-ils espérer autre chose? L'agitation révolutionnaire que j'ai tant de peine moi-même à contenir se soumettrait-elle à une main inhabile? On n'improvise pas un gouvernement, madame, et les passions populaires ne répondraient plus aujourd'hui à leur colère royaliste contre la Révolution et la République... Cependant, tout en accusant MM. de Polignac et de Rivière de ramener des troubles peut-être plus sanglants que ceux de 93, je les trouve moins coupables que des généraux républicains... des hommes comme Moreau (sa voix devint tremblante), Pichegru!... qui vont serrer la main, comme frères, au chouan Georges!...
Il se laissa aller sur un canapé... Il était pâle et semblait avoir le frisson; ses lèvres étaient blêmes et toute sa physionomie bouleversée. Madame de Montesson fut alarmée et fit un mouvement; mais Joséphine lui fit signe de demeurer tranquille, et, s'approchant de Napoléon, elle lui prit les mains, les serra dans les siennes, puis elle l'embrassa, lui parla bas longtemps, et peu à peu le calme revint sur la belle physionomie de l'Empereur. Mais madame de Montesson dit ensuite qu'elle avait eu peur lorsque ses yeux s'étaient fermés et qu'il était tombé sur le canapé. Oui, reprit-il en se levant et marchant très-vite, en partie dans la chambre et en partie dans le jardin[53]... ces hommes de la France sont plus coupables que des serviteurs de la famille de Louis XVI, de ce malheureux Louis XVI!... Mais Moreau... le vainqueur d'Hohenlinden!... lui, devenir un conspirateur!... Il me croit jaloux[54] de lui! et pourquoi, grand Dieu!... Ma portion de renommée est assez belle; je n'ai besoin de nulle autre pour la rendre plus brillante... Et si Dieu me prend en faveur, j'espère bien en mériter une aussi élevée qu'il y en a sous le ciel!...
[Note 53: Cette scène, que je tiens en entier de M. de Valence et de madame de Montesson, me fut confirmée depuis par l'impératrice Joséphine; elle avait intérêt à laisser croire qu'elle avait obtenu la grâce à elle seule, mais, comme je savais la vérité, elle n'osa pas l'altérer devant moi.]
[Note 54: C'est ici le lieu de parler de la manière dont on comprend le mot _jalousie_: il paraît qu'il y a de certaines gens qui voient ce sentiment en autrui lorsqu'ils le sentent en eux-mêmes, comme ceux qui ont la jaunisse et voient tout jaune. J'ai entendu souvent des hommes qui, après avoir rimé vingt vers, prétendaient que Victor Hugo et Dumas étaient jaloux d'eux!... J'ai vu pareille stupidité dans beaucoup de femmes relativement à madame de Genlis et à madame de Staël!... madame de Staël, le plus beau génie de son époque après M. de Châteaubriand! J'ai entendu la même parole sur madame Sand, le plus beau talent de notre temps! De qui serait-elle jalouse, elle, bon Dieu?... aussi ne l'est-elle pas.--De qui Napoléon eût-il été jaloux?... lui dont la tête penchait sous le poids des couronnes, et qui, sans quitter celle de laurier, allait les surmonter toutes par celle de Charlemagne, comme lui-même avait surpassé sa gloire.]
--Eh bien! donc, dirent les deux femmes en même temps en se mettant presque à genoux, soyez clément pour MM. de Polignac... commuez la peine... mais pas de mort!... Oh! pas de mort!...
--Demain tu viendras me parler pour Moreau, dit Napoléon à Joséphine!... Croiriez-vous, dit-il ensuite à madame de Montesson, qu'après avoir été le but des impertinences de la femme pendant quatre ans, elle a été plus qu'importune pour obtenir la grâce entière du mari?... Elle est vraiment bonne, ma Joséphine. Et l'attirant à lui, il l'embrassa avec une profonde émotion.
--Et moi, dit madame de Montesson, il me faut aussi vous embrasser pour vous remercier.
NAPOLÉON étonné, mais souriant.
Me remercier! et de quoi?
MADAME DE MONTESSON.
Mais de la grâce de mes amis! Ne venez-vous pas de le dire?... N'avez-vous pas reconnu que Moreau était plus coupable qu'eux?...
NAPOLÉON.
Sans doute.
MADAME DE MONTESSON.
Eh bien! s'il en est ainsi, vous ne pouvez pas condamner les uns quand vous faites grâce au plus criminel...
NAPOLÉON la regardant.
Eh! qui vous dit, madame, que je ferai grâce à quelqu'un?
MADAME DE MONTESSON.
Mon coeur qui vous connaît et qui m'assure que vous ne voulez pas faire condamner Moreau... Il ne le sera pas.
JOSÉPHINE.
Mon ami... grâce!... grâce!...
MADAME DE MONTESSON.
Allons, dites ce mot-là!... il vous fera du bien.
NAPOLÉON.
Mais je ne puis la faire entière cette grâce..... il me faut une garantie, et je ne puis l'avoir que dans la liberté de ces messieurs.....
MADAME DE MONTESSON l'embrassant avec affection[55].
[Note 55: Elle était naturellement très-froide et peu expansive; elle avait même habituellement une dignité qui donnait de la crainte aux jeunes femmes qu'on lui présentait.]
Ah! merci! merci!.... vous êtes bon! vous êtes aussi bon que vous êtes grand!....
JOSÉPHINE l'embrassant aussi très-émue.
Merci, mon ami!.... merci!.... Voilà une belle journée!.... elle doit aussi être belle pour toi!...
NAPOLÉON.
Mais que dans leur prison ils soient circonspects; pas d'intrigues.... pas de complots.
MADAME DE MONTESSON avec assurance.
Je réponds d'eux... (_Elle va vers l'Empereur, mais sans crainte._) En parlant _des accusés_... j'ai entendu _tous les accusés_ pour la cause royale.
NAPOLÉON très-vivement.
Non, madame..... En vous accordant, ainsi qu'à Joséphine, la vie de M. de Polignac et de M. de Rivière, je n'ai entendu et compris que ces deux noms; les autres doivent subir leur sort.
MADAME DE MONTESSON.
Même M. d'Hozier?....
NAPOLÉON.
M. d'Hozier comme les autres.
JOSÉPHINE.
Mon ami!....
NAPOLÉON frappant du pied avec colère.
On a bien raison de dire qu'un homme d'état ne devrait jamais laisser approcher une femme de son cabinet!.... Que me voulez-vous toutes deux?... Vous me tourmentez depuis une heure pour obtenir une chose qui peut-être me sera fatale!.... Dieu veuille qu'un jour vous ne vous rappeliez pas cette conversation avec effroi!
MADAME DE MONTESSON.
Dieu protége les rois cléments, et nous ne nous la rappellerons que pour vous en aimer davantage... Mais, je vous en conjure, donnez-moi la vie de M. d'Hozier.
NAPOLÉON.
Vous l'aimez donc beaucoup?
MADAME DE MONTESSON.
Moi! du tout, je ne le connais pas[56].
[Note 56: Je crois qu'en effet elle ne le connaissait pas du tout.]
NAPOLÉON.
Eh bien! pourquoi donc alors vouloir arrêter le cours de la loi?....
MADAME DE MONTESSON.
Que vous importe?.... Allons, accordez-moi sa grâce!... je vous en conjure!... Hélas! pour vous-même, je voudrais vous voir signer une amnistie pleine et entière. Ainsi, par exemple, M. de Saint-Victor.....
NAPOLÉON l'interrompant avec une sorte de hauteur.
Ah! pour celui-là, je vous demande de ne pas aller plus loin! M. de Saint-Victor est sans doute un brave homme; mais il est du nombre de ces conspirateurs qui ruinent une cause, quand ils y entrent comme associés actifs..... C'est un homme bien dangereux[57]... et il a fait bien du mal à tous les siens!... Il doit mourir!... (ajouta-t-il après un long silence et comme répondant à une voix intérieure.) Nous ne sommes plus au temps des Brutus.
[Note 57: M. Coster de Saint-Victor était fanatique pour ses rois comme un Romain de l'ancienne Rome l'était pour sa république. Pendant tout le procès il fit constamment des réponses inconcevables, et toujours bravant les juges et l'autorité... Souvent il dédaignait de répondre, et en tout Napoléon avait raison: il fit beaucoup de mal à sa cause par l'obstination qu'il apportait quelquefois dans ses réponses... Du reste loyal, brave, et brave chevaleresquement... L'infortuné périt avec le plus noble courage, et sur l'échafaud, au moment où sa tête tombait, il criait encore: Vive le Roi!]
MADAME DE MONTESSON.
Je ne connais M. de Saint-Victor que de nom, ainsi que M. d'Hozier; mais des rapports intimes existent entre ce dernier et moi par des amis communs: voilà pourquoi je tiens tant à le sauver.
NAPOLÉON.
Eh bien! soit: je vous le donne encore..... (_se reprenant_) c'est-à-dire j'en parlerai avec Cambacérès et le grand-juge; car je n'ai pas pouvoir à moi seul.....
Madame de Montesson quitta Saint-Cloud tellement heureuse d'avoir obtenu ce qu'elle voulait, qu'elle ne souffrait plus...
--Victoire! cria-t-elle du plus loin qu'elle aperçut ses amies désolées qui accouraient à elle.... Victoire!--Et elle leur annonça ce que l'Empereur venait de faire.
--C'est un homme qui veut mériter ce qu'il cherche à obtenir, dit M. de Valence... et ce n'est pas moi qui lui serai un empêchement.
Telle fut la véritable histoire de MM. de Polignac[58]. Je ne sais s'ils en sont instruits; mais la voici telle qu'elle me fut racontée par la principale actrice de ce drame intéressant et confirmée par la seconde.
[Note 58: On croit généralement que M. Jules de Polignac avait été condamné à mort; c'est une erreur, il ne le fut jamais qu'à deux ans de détention.]
Nous remarquâmes, en parlant de cette conspiration et du jugement des accusés, qu'ils montrèrent dans cette circonstance le même courage insouciant que toute la noblesse a constamment prouvé pendant le temps de la Révolution.--M. de Rivière, à qui je reproche trop de ferveur pour son parti peut-être, fut pendant ce procès l'homme de cour d'autrefois... C'était M. de Narbonne se battant avec un bouton de rose dans la bouche, et qui, le laissant[59] tomber, se penche, le ramasse, mais sans cesser de croiser le fer, se relève, reprend aussitôt son avantage et désarme son adversaire.--M. de Rivière faisait des vers. Un jour, se trouvant au tribunal et apercevant madame de La Force parmi ses nombreux amis, ayant à côté d'elle mademoiselle de La Ferté[60], il fit ce couplet, et l'ayant écrit au crayon, il le lui fit passer:
En prison est-on bien ou mal? On est mal, j'en ai maint exemple. On est mal au bureau central; On est encor plus mal au Temple. À l'Abbaye on n'est pas mieux, Car d'en sortir chacun s'efforce. Le prisonnier le plus heureux, C'est le prisonnier _de la Force_.
Chanter sous le couteau; comme c'est français!...
[Note 59: Ce fut à M. de Narbonne (le comte Louis de Narbonne) que ce fait arriva.]
[Note 60: Qui depuis est devenue duchesse de Rivière. C'est un beau caractère de femme. C'est le dévouement, la tendresse, tout ce qu'une âme de femme renferme, mais ce que souvent elle n'a pas le courage de donner. Mademoiselle de La Ferté eut ce courage; honneur à elle!]
La conduite de madame de Montesson dans cette circonstance fut connue, mais moins peut-être qu'elle n'aurait dû l'être en raison de sa modestie. On parla beaucoup dans le monde de la vie de MM. de Polignac sauvée par Joséphine, mais voici la vraie version. Sans doute que les MM. de Polignac l'ont su, ainsi que M. de Rivière, et que leur reconnaissance aura payé celle qui ne faisait en cela que servir ses amis et sauver la vie d'un homme.
La santé de madame de Montesson, qui, à cette époque, était déjà perdue, parut reprendre un peu de mieux par la joie qu'elle vit autour d'elle. Madame de La Tour remerciait Dieu chaque soir et le priait pour cette âme parfaite qui lui avait conservé tout ce qui lui restait d'une soeur bien-aimée.... Madame de Montesson, heureuse du bonheur de ses amis, jouissait de son ouvrage, et pendant toute l'année 1804 elle fut encore assez bien pour donner de l'espoir. Sa maison de Romainville, toujours ouverte, était plus que jamais le rendez-vous de tout ce qui arrivait à Paris en gens distingués, et de cette belle fleur de bonne compagnie française dont il y avait encore alors un bon nombre en France... Remplie de reconnaissance, attachée d'amitié à l'Empereur, elle prit une part positive à tout ce qui lui arriva dans les années qui s'écoulèrent entre la grâce de MM. de Polignac et le jour où elle mourut. L'arrivée du Pape, les événements immenses qui se groupaient autour de Napoléon pour prouver qu'il ne pouvait être servi par la fortune qu'en raison de sa gigantesque destinée, trouvaient en elle une amie pour les faire valoir. Elle l'aimait de coeur, enfin, ainsi que Joséphine et plusieurs des généraux attachés à l'Empereur. M. d'Abrantès y allait beaucoup lorsqu'il était à Paris. J'y voyais aussi le maréchal Pérignon, mais pas très-souvent. Duroc y allait aussi;--Savary jamais. Madame de Montesson le détestait...
Mais la santé de madame de Montesson s'altéra au point que Hallé, que je voyais souvent, et qui à cette époque était mon médecin, me dit qu'elle était fort mal. On lui fit quitter Romainville et elle revint à Paris, mais dans un état désespéré. Madame de Genlis eut alors une conduite admirable et à laquelle il faut rendre justice. Madame de Montesson était riche; elle avait même une immense fortune, et elle laissait sa nièce travailler la nuit pour gagner sa subsistance. Peut-être avait-elle pour se conduire ainsi des motifs que j'ignore[61], cela se peut;--je le veux croire même pour l'excuser... mais madame de Genlis ne devait pas moins en ressentir la blessure. Aussitôt qu'elle apprit le danger de madame de Montesson, elle laissa un ouvrage pour lequel elle avait un dédit assez fort si elle ne le livrait pas pour un jour fixé, et elle consacra ses journées entières à sa tante, partant de l'Arsenal, où elle logeait alors, pour aller chez la malade dans la Chaussée-d'Antin, à dix heures du matin, pour n'en revenir qu'à dix heures du soir!... Pendant ses journées de souffrance, madame de Montesson avait constamment sa tête, et comme ses douleurs n'étaient pas fort aiguës, madame de Genlis lui faisait la lecture pendant quatre et cinq heures... Le jour de sa mort, sentant sa fin approcher, elle demanda elle-même les sacrements... sa nièce les lui vit recevoir et pria avec le clergé... À peine les prêtres étaient-ils partis, que l'agonie commença... Cachée derrière le rideau du lit de la mourante, madame de Genlis priait tout bas et sans qu'elle pût entendre les prières des agonisants que sa nièce disait pour elle!... Aussitôt qu'elle fut expirée, madame de Genlis, fort émue et toute en pleurs, tira le rideau, et, tombant à genoux près du corps de cette parente à un degré si intime qui avait oublié au moment extrême qu'elle laissait la fille de sa soeur dans un état malheureux, elle pria longtemps pour elle... puis, se relevant, elle lui ferma les yeux; alluma deux cierges qu'elle mit auprès de son lit, et fit chercher à Saint-Roch, paroisse de madame de Montesson, un prêtre, qu'elle établit dans la chambre mortuaire pour dire les prières des morts auprès du corps.
[Note 61: Lorsqu'on voit une personne naturellement bonne se conduire sévèrement envers des parents très-proches, que le public ne se presse pas de lui donner tort; il est probable qu'elle n'en a aucun.]
Pendant la maladie de madame de Montesson, un page de l'Empereur ou de l'Impératrice allait tous les jours savoir des nouvelles de la malade, et en apprenant sa mort, Napoléon ordonna qu'elle reçût les honneurs qu'une princesse recevrait. Elle fut exposée, pendant UNE SEMAINE, dans une chapelle ardente à Saint-Roch, chose qui n'avait jamais lieu, pas plus qu'aujourd'hui, au reste, pour une personne du monde.