Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier.

Part 21

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La journée fut mélancolique pour Amélie. Le temps était sombre et pluvieux... Le vent soufflait dans les longues galeries du vieux château inhabité et renvoyait des sons effrayants dans la partie où se tenait Amélie... Ces vastes chambres toutes dégarnies de meubles, ces dalles grises sur lesquelles résonnaient les pas avec de longs échos dans les salles désertes, cette physionomie mélancolique prit un redoublement de tristesse aux yeux d'Amélie dans cette journée, où, seule avec elle-même et son inquiétude, elle entrevoyait un autre avenir s'ouvrir devant elle, mais vaguement et sans savoir ce qu'elle avait à en redouter... Vers le soir, cette inquiétude incertaine se changea en une terreur réelle... Les objets prirent une forme, une voix pour lui parler et lui dire des paroles effrayantes... La journée s'écoula enfin, mais au milieu d'une telle agitation qu'Amélie ne comprit rien à ce qu'elle éprouvait... Annette ne disait rien... mais ses regards parlaient pour elle, et lorsque Amélie, cédant enfin à sa terreur et à ses impressions intérieures, fondit en larmes en s'écriant qu'elle était bien malheureuse, Annette se mit à genoux auprès d'elle, pleura sur ses mains froides et tremblantes, et répéta de sa douce voix:

--Ah! oui, ma pauvre maîtresse!... bien malheureuse!...

Rien ne redouble l'affliction d'une femme qui pleure comme de voir pleurer avec elle. Amélie le prouva, et ses sanglots, longtemps retenus, sortirent alors avec angoisse de son sein. Toutefois avec les larmes arrivèrent les consolations, car c'est être consolée déjà que de pouvoir parler de ses peines à l'amie qui pleure avec vous... Annette était une soeur plutôt qu'une femme de chambre, et Amélie en lui parlant croyait parler à la comtesse de M***.

Comment Amélie n'avait-elle pas fait la remarque que ce précepteur dont le comte Henri avait parlé à Paris n'était pas au château? Annette l'avait très-bien remarqué, elle, et le fit observer à sa maîtresse. Amélie tressaillit. C'était vrai... et jamais depuis trois jours Henri n'en avait parlé. Il avait oublié le mensonge qu'il avait fait à Paris... Ce fait accrut encore les inquiétudes d'Amélie... Le vieillard qui était concierge était un vieux domestique du père d'Henri... Lui-même l'avait dit à Annette.

Les deux femmes passèrent la nuit à causer, mais bien bas, car tout leur faisait peur dans cette vaste solitude, et l'écho de leurs voix suffisait pour les effrayer. Elles fermèrent exactement la porte de l'appartement et ne l'ouvrirent que le lendemain à la femme du vieux concierge, lorsqu'elle vint apporter le déjeuner.

La journée fut triste et plus sombre que celle de la veille... Le temps devenait de plus en plus menaçant... La tempête était furieuse... Le roc sur lequel était bâti le château était quelquefois ébranlé par les vagues qui se venaient briser sur lui... À chaque coup Amélie tressaillait... À chaque rafale de vent qui entr'ouvrait la porte mal close, elle songeait à son ravissant appartement de la rue d'Anjou à Paris, et une larme roulait sur sa joue pâle en voyant cet abandon, cet isolement qui l'entouraient de leur glaciale douleur...

--Mon Dieu, disait-elle à Annette, que suis-je venue chercher dans ce malheureux séjour!...

Annette ne répondait rien... Mais voulant au moins distraire sa maîtresse, dès que le jour fut venu, elle courut partout avec la légèreté d'une jeune fille de vingt ans, vive et gaie, et tant que le jour dura et éclaira les vieilles murailles du manoir, elle eut le courage d'aller jusque dans les ruines, malgré tout ce que lui avait dit la vieille concierge... Elle lui avait raconté de longues histoires de revenants, d'apparitions... et Annette, qui n'avait peur que des vivants, en avait fait une longue énumération à sa maîtresse; et pour lui prouver qu'elle était brave, elle allait à tout instant parcourir le château dans toutes ses parties, puis revenait la chercher, croyant la distraire en la conduisant pour voir une vieille armure oubliée dans une galerie, ou bien un meuble antique tombant en poussière. Amélie se laissait conduire par complaisance... Mais après le dîner, se sentant fatiguée, elle se refusa à parcourir de nouveau le château... Annette partit donc seule cette fois, et laissa sa maîtresse au coin de son feu et ensevelie dans ses réflexions...

Le jour était tout à fait baissé. Amélie, inquiète de ne pas voir revenir Henri, songeait avec douleur à la différence de cette triste réalité avec le beau rêve que son imagination de jeune fille lui avait offert... Seule maintenant dans un vieux château, loin de tous les siens, de ses amis, abandonnée... elle pleurait... lorsque sa porte s'ouvrit doucement, et quelqu'un qu'elle ne reconnut pas d'abord s'approcha lentement d'elle: c'était Annette... À la lueur du feu qui, de la cheminée, éclairait à peine cette vaste chambre, Amélie vit en frémissant la pâleur de la jeune fille... Elle tremblait et pouvait à peine se soutenir.

--Madame, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, nous sommes perdues si nous ne partons de suite pour Paris.

--Qu'y a-t-il? s'écria Amélie...

--Silence!.. Et Annette mit un doigt sur ses lèvres... en se retournant pour voir si personne n'était derrière elle; puis elle s'approcha de sa maîtresse et lui dit très-bas:

--Madame veut-elle savoir où est M. le comte et ce qu'il fait?

--Oh! s'écria Amélie, conduis-moi à l'instant... viens...

Et elle entraînait la jeune fille...

--Un moment, dit Annette...

Et allumant une bougie, elle la cacha derrière sa main, puis elle dit à sa maîtresse de la suivre... Elle lui fit parcourir de vastes chambres, des galeries délabrées, des chambres abandonnées; enfin elles arrivèrent dans une pièce assez petite dans laquelle Annette laissa sa lumière. Puis, montant deux marches qui conduisaient à un cabinet obscur dans lequel il n'y avait aucun meuble, comme, au reste, dans toutes les pièces qu'elles venaient de parcourir, Annette se leva sur la pointe de ses pieds devant une ouverture en oeil-de-boeuf qui était pratiquée dans l'un des murs de ce petit réduit, et engagea sa maîtresse à faire comme elle.

Amélie ne distingua rien d'abord de ce qui était au-dessous d'elle. C'était comme un vaste hangar, une cour couverte, pleine de ballots, de caisses... des faisceaux d'armes étaient dans un coin de cette halle... des voiles de vaisseaux, un vaste drapeau étaient suspendus au-dessus de la voûte et flottaient agités par le vent, qui pénétrait dans cette salle immense, malgré les portes en planches qui la fermaient. Des centaines de bougies jetaient une vive lumière, et dans le premier moment Amélie éblouïe ne put rien distinguer; mais insensiblement son oeil s'accoutuma à distinguer les objets qui étaient au-dessous d'elle... et, d'abord, elle vit ces ballots et ces caisses, ces armes, ces drapeaux... Mais un grand bruit qui se faisait entendre sans qu'elle pût voir ce qui le produisait lui inspira plus de curiosité que le reste... Tout à coup un éclat brillant frappe ses yeux, il est suivi de vives acclamations... Amélie voit enfin au-dessous d'elle une table immense qui occupe le milieu de cette halle... autour de cette table sont assis au moins cent hommes vêtus de bleu, portant l'habit et le chapeau de marin[174]. Il y avait aussi d'autres hommes vêtus comme les paysans le sont en France. Parmi eux, Amélie reconnut les deux hommes de la côte voisine qu'Henri paraissait connaître le jour où il l'y conduisit... Enfin, ses yeux familiarisés parcourent la table une autre fois... elle y trouve des figures étranges, des costumes bizarres, mais rien qui puisse justifier l'intérêt qui l'a conduite en ce lieu... Elle allait descendre de son observatoire et demander à Annette ce qu'elle voulait lui montrer, lorsque tout à coup un cri étouffé lui échappe... ses yeux ont rencontré un objet... Mais non, ce n'est pas lui... Dieu puissant, ce ne peut être Henri, son Henri, là... au milieu de ces misérables... hurlant dans la fureur de l'ivresse et blasphémant les noms les plus saints... Mais elle ne peut plus douter... c'est Henri, c'est bien lui... Dieu tout-puissant!... il est assis sur un siége plus élevé... il est habillé comme eux... et même il les préside... il partage leurs excès... il dirige l'orgie!... il est enfin un de ceux qu'Amélie a sous les yeux... Pendant une demi-heure, peut-être, elle demeura clouée à cette fatale fenêtre, où sa destinée l'avait amenée... Ce qu'elle vit, ce qu'elle entendit la convainquit, hélas! qu'elle ne rêvait pas, et que la réalité était là devant elle!... La sensation qu'elle éprouva fut d'une telle nature, qu'elle crut un moment mourir en voyant Henri, cet homme qu'elle aimait, cet homme dont elle portait le nom, présider une orgie de brigands!... et réserver pour ces hommes le sourire de ses lèvres et la joie de son coeur... oui... Amélie crut mourir... Au moment où elle allait quitter cette fenêtre qui lui avait montré son malheur, quelques voix seulement se faisaient entendre.

[Note 174: La veste bleue, le chapeau ciré.]

--Il faudra beaucoup d'argent pour cette expédition, commandant, disait l'un des hommes de la côte à Henri.

--J'en aurai, disait Henri.

--Et comment?

--Que vous importe? vous en aurez.

--Oui, oui, dit l'un des hommes, cela s'entend...

Et il fit le signe de mettre quelqu'un en joue.

Amélie frémit... elle quitta enfin ce lieu maudit et retourna dans sa chambre à demi morte de frayeur. Vers minuit Henri revint _de son voyage_. Il paraissait accablé de fatigue, et fut moins tendre pour sa femme; mais une heure avait suffi pour rendre cette froideur moins sensible. Le lendemain il sortit encore. Ce fut pendant son absence qu'Amélie fit avec Annette le plan que celle-ci exécuta. Amélie écrivit à la comtesse qu'il fallait qu'_aussitôt_ sa lettre reçue, un courrier envoyé de Paris vînt la chercher à C***, dont elle donnait l'adresse de manière à ne se pas tromper. Cet homme devait avoir l'ordre de ramener Amélie, parce que la comtesse était fort mal.

--Je vous dirai pour quel motif j'en agis ainsi, ne dites pas un mot de ma lettre au marquis.

Annette se leva avant le jour, et eut le courage d'aller au village de la poste porter ce paquet. Elle arriva au moment du passage du courrier et vit partir la lettre. Tout allait bien.

Revenue au château sans qu'on se fût aperçu de son absence, Annette rendit le courage et l'espérance à sa maîtresse. Les deux jours s'écoulèrent comme les autres, Henri fut presque toujours absent, et toujours les mêmes assemblées et les mêmes orgies dans la grande salle furent vues par Annette et par Amélie!... Le troisième jour, au matin, une calèche attelée de quatre chevaux de poste entra dans la cour du château, et le valet de chambre de confiance de la comtesse remit une lettre à Amélie; elle contenait ce qui était convenu.

--Ah! s'écria Amélie, je vais partir à l'instant. Lisez, dit-elle à son mari en lui donnant la lettre.

--Je ne puis t'accompagner, mais il faut partir, dit aussitôt le malheureux jeune homme.

Et, serrant sa femme dans ses bras, il la fit monter en voiture, la recommanda aux soins du valet de chambre de la comtesse, et, veillant lui-même à ce que tout fût bien dans la voiture, il l'embrassa, lui promit de la rejoindre bientôt, et donna lui-même l'ordre aux postillons de partir, et surtout d'aller vite... Le malheureux!...

Amélie, en se séparant de lui, fut saisie d'un sentiment qui lui fit éprouver une vive angoisse.--Je souffre bien, disait-elle quelquefois à Annette...

Mais la terreur revenait l'assaillir de nouveau, et les remords s'effaçaient devant elle...

Arrivée à Paris, elle ne put résister aux instances de sa mère adoptive, et lui raconta tout ce qu'elle avait vu et entendu. Il leur fut démontré que le marquis ne savait rien. Quant à Henri, les deux femmes, dans leur sagesse, ne le virent pas très-coupable. En conséquence, il fut arrêté entre elles qu'il fallait le taire au marquis...

--Comme au monde entier! s'écria Amélie...

La comtesse ne répondit rien... Mais le lendemain matin elle s'en fut chez Fouché.

--Mon cher duc, lui dit-elle, je viens vous rendre _gratis_ un bon office... mais cependant à une condition.

--Quelle est-elle?

--Vous allez le savoir. Vous faites si bien votre affaire qu'il y a dans une province de France une troupe d'hommes qui conspirent contre le gouvernement, et vous n'en savez rien... Quelqu'un parmi eux m'intéresse vivement, et avant de rien vous dire j'exige votre parole _d'honneur de Français et de chrétien_ qu'il aura la vie sauve et la liberté; enfin arrêtez les autres et ne lui faites rien, cela est clair, je pense.

--Fort clair, en effet... Et où se trouve cette troupe?

--Vous n'en saurez pas un mot jusqu'à votre serment...

--Eh bien! je m'y engage... Je vous donne ma _parole d'honneur_ de _Français_ et de _chrétien_ que le chef de votre troupe aura la vie et la liberté sauves.

La comtesse crut à L'HONNEUR, à LA FOI et au PATRIOTISME de Fouché!!.. et elle parla... À mesure que ses paroles frappèrent l'oreille de Fouché, les petits yeux de l'homme du comité de salut public scintillèrent d'un feu joyeux et sanglant.

--Oh! quel service vous me rendez!... s'écria-t-il; enfin, voilà plus de dix mois que je suis à la recherche de cette troupe qui depuis un an m'a été signalée par mes agents de l'Angleterre, et depuis près de six mois par ceux du Calvados auxquels elle a toujours échappé... Le chef est, dit-on, le fils d'un homme tué à Quiberon... il a juré de venger la mort de son père sur tout ce qui reste de l'époque de la révolution, et il a surtout juré mort à l'Empereur!... et à moi, m'a-t-on assuré!...

--Eh! non!... C'est faux!... c'est absurde!... C'est mon neveu, s'écria la comtesse, et vous l'avez fait rentrer il y a un an!...

Fouché se frappa le front.

--Mais vous avez juré!... dit la comtesse.

--Oui, oui... répondit Fouché; aussi soyez tranquille.

La comtesse s'éloigna, mais non sans répéter: Songez à votre serment...

Quinze jours après cette conversation on lisait dans les journaux: «Une bande de chouans, chassée du Calvados, dont elle troublait la sûreté sur les routes et dans les campagnes, presque traquée par la gendarmerie et au moment d'être saisie, s'était subitement échappée et dérobée à l'autorité. Elle vient d'être retrouvée et _entièrement_ détruite, ainsi que tout ce qui tenait à elle.»

Le même jour, la comtesse reçut un paquet cacheté qui contenait l'extrait mortuaire d'Henri de C***, fusillé à Caen, le... 1809[175].

[Note 175: L'histoire qu'on vient de lire n'aurait aucun mérite si elle était composée. Elle est vraie dans tous les points: cette sinistre aventure a eu lieu effectivement dans l'année 1809, et la catastrophe fut ce que je dis ici. Madame de C*** est remariée maintenant.]

FIN DU TOME QUATRIÈME.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE QUATRIÈME VOLUME.

Salon de madame de Montesson, à Paris et à Romainville. 1

Salon de madame de Genlis, à l'Arsenal. 97

Salon de la Gouvernante de Paris (1806 à 1814). 187

PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12.