Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier.

Part 20

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--Monsieur le comte répond-il? demanda le valet de chambre...

--Dites seulement que c'est BIEN..., dit Henri.

Il plia la lettre, la mit dans l'une des poches de son gilet, et continua la conversation pendant le reste du dîner avec une aisance qui voulait être naturelle, mais qui était évidemment contrainte. Amélie était plus qu'inquiétée par sa jalousie cette fois, et, en effet, il y avait motif.

À peine le dîner fut-il terminé que Henri prit son chapeau, embrassa Amélie et s'élança dans le parc, en se dirigeant vers une partie qui donnait sur une route assez déserte.

L'instinct de la jalousie chez une femme est rarement trompeur, pour son malheur et celui de l'homme qu'elle aime... Amélie savait que de ce côté Henri ne pouvait sortir du parc que pour aller à Enghien, et il n'avait pas de clef... C'était donc du côté de la route qui bordait le parc qu'il fallait aller... mais à quel endroit?... le parc était grand... Amélie jeta un chapeau sur sa tête et courut dans la direction qu'elle avait vu prendre à son mari...

--Peut-être parleront-ils, se dit-elle avec un sourire qui rendait tout ce qu'elle souffrait... et je les entendrai...

Arrivée dans la partie du parc qui touchait à la route, elle écouta... rien... rien que le bruit qu'elle-même produisait en écrasant les feuilles sèches sous ses pieds... rien que le bruit des battements de son coeur... Tout à coup elle s'arrête... elle a entendu des voix près d'elle... elle écarte des branches... et elle aperçoit à quelques pas d'elle son mari appuyé sur le chaperon ou le parapet d'un mur à hauteur d'appui, donnant sur la route dont il a été parlé, et disant adieu de la main et de la voix, mais parlant bas, à un homme d'une belle tournure et dont la figure était vivement agitée... Cet homme répondit affectueusement à l'adieu de Henri; puis, ramenant son manteau autour de lui, il s'éloigna rapidement... Henri, après l'avoir conduit de l'oeil, quitta le mur et rentra dans le parc... Tout redevint silencieux et solitaire, et Amélie demeura seule, livrée à ses réflexions.

Elles étaient étranges. Quel était cet homme?... un messager sans doute... cependant ce n'était pas un domestique... C'était donc un ami? mais alors pourquoi Henri a-t-il été si peu de temps avec lui?... Amélie ne savait que résoudre... Dans ce moment, ce qu'elle craint, c'est que son mari ne la surprenne l'épiant... elle court rapidement en suivant le mur dans une autre direction, et se trouve enfin dans la partie du parc tout opposée à celle qu'avait suivie Henri. Plus tranquille alors sur les suites de sa démarche, Amélie revint lentement au château sans rencontrer son mari, qu'elle trouva assis dans le salon et profondément occupé devant une carte d'Europe. Lorsqu'elle entra, il l'appela de la main et l'embrassa avec une tendresse qui lui donna une vive émotion...

--Tu m'aimes donc? lui dit elle, en passant sa main dans la belle et blonde chevelure de Henri... et le regardant avec cet amour que les femmes seules ressentent et expriment...

--Enfant! est-ce que tu en doutes jamais?...

Et comme il voyait qu'elle gardait le silence:

--Amélie, si je savais que tu doutasses de moi un seul instant, je partirais à l'heure même, et tu ne me reverrais jamais.

Elle se jeta dans ses bras et le serra convulsivement contre elle.

--Notre union est une union consacrée devant Dieu, Amélie... La femme qui soupçonne son amant le fait avec raison, elle craint ce qui peut lui arriver...: l'abandon!... mais, à moins d'avoir une preuve positive, la femme qui soupçonne son mari lui fait tort dans son honneur et dans sa foi... Retiens bien cette parole, Amélie!...

Plusieurs jours s'écoulèrent... Henri paraissait moins accablé depuis l'entrevue du parc... Lorsque le mois de juillet fut à sa fin, le jeune ménage retourna à Paris. La comtesse, accoutumée à voir journellement Amélie, ne pouvait se faire à cette solitude. Amélie le comprit, et puis ensuite elle retournait avec Henri, et partout où elle était avec lui elle était bien.

L'intérieur de cette famille était heureux, du moins en apparence; il y avait bien quelques peines, mais elles étaient pour Amélie, et quelquefois pour sa tante lorsque la conversation venait à se porter sur l'Empereur; alors la colère de Henri ne reconnaissait de bornes que celles imposées par le respect qu'il devait à la comtesse, dont l'attachement pour Napoléon était proportionné à sa reconnaissance: aussi jamais ne souffrit-elle une parole contre lui dans son salon, alors un des plus brillants de Paris.

--Il m'a rendu ma fortune, disait-elle, et a été le bienfaiteur des miens; je l'aime enfin; et d'ailleurs toute la France l'aime comme moi... Nous l'aimons tous, et nous l'avons prouvé en le proclamant le 2 décembre 1804.

Le respect arrêtait la réponse de Henri sur ses lèvres: non-seulement il adorait ses princes, mais c'était avec un saint amour!... et ce qui n'était pas EUX était son ennemi!... Henri alors quittait le salon et se retirait chez lui... Amélie allait le joindre... Elle admirait Napoléon, mais elle ne l'aimait pas, et ce demi-rapport d'opinion avait été un attrait de plus pour Henri... il était de ces hommes qui n'ont qu'un jour pour éclairer leur opinion politique, et qui ont dormi pendant les quarante années de révolution qui viennent de s'écouler; et pourtant Henri de C*** était un homme de talent et d'esprit.

Un jour Henri entra dans la chambre d'Amélie, une lettre à la main, et lui annonça qu'il venait lui dire adieu parce qu'il partait dans une heure pour la Normandie.

--Vous partez! s'écrie Amélie; mais je pars aussi, moi!

--Impossible, mon amie... Je vais dans un vieux château qui m'a été rendu lors de ma radiation et que je n'ai pas encore vu. Un vieux précepteur qui m'a élevé y demeure comme concierge; il est malade, et je dois y aller sans perdre un instant...

--Mais, encore une fois, je veux y aller avec toi. Il faut une femme auprès d'un malade...

--Pauvre enfant, tu ne sais pas ce que tu demandes! toi, accoutumée au luxe et à tout ce qu'il donne de superfluité, tu n'aurais pas même le triste nécessaire dans mon vieux manoir... Non, non, tu ne peux pas venir...

--Mais je le veux, moi! répondit Amélie en pleurant; je ne veux pas te quitter... Que m'importe un dîner plus ou moins bon, un appartement plus ou moins commode?... Je veux te suivre!...

Dans ce moment, la comtesse entra chez sa nièce; on la fit juge de l'objet de la contestation, et elle fut de l'avis d'Amélie. Cette absence, ne devant durer que huit jours, ne pouvait l'incommoder... Henri ne savait comment résister davantage.

--Je ne puis vivre sans toi, même huit jours, répétait Amélie en pleurant.

Henri réfléchissait...: quelquefois en contemplant cette jeune femme, si aimante et si dévouée, il était au moment de céder...; et puis, une voix intérieure lui criait de s'arrêter...

--Écoutez, dit-il aux deux femmes, je n'ai jamais rougi de mon peu de fortune: en épousant Amélie, je l'aimais, et je savais qu'un amour vrai comme le mien paierait plus qu'une couronne. Mais ce qui est compris du noble coeur d'Amélie ne l'est pas de tout le monde... Pourquoi voulez-vous me contraindre à rougir devant vos domestiques, qui ne comprendront pas la grandeur qui réside dans les murs lézardés de mon vieux château?... Ses tours eussent été relevées, si, comme beaucoup d'autres de ma caste, j'avais voulu adorer l'idole!...

--Eh bien! je partirai seule avec toi... Je n'emmènerai qu'Annette, comme toi tu n'emmèneras, je présume, que Louis.

Annette était la soeur de lait d'Amélie; et Louis, le valet de chambre de Henri, l'avait vu naître.

En écoutant Amélie, en la regardant, une pensée rapide traversa l'esprit de son mari... il ne résista pas davantage.

--Eh bien! lui dit-il, viens avec moi, je ne m'y oppose plus... Ce sera peut-être heureux pour tous deux.

Deux jours après ils étaient sur la route de Normandie; Amélie et Henri étaient dans une calèche bien fermée, Annette sur le siége; Louis courait en avant et faisait préparer les chevaux... Ils allaient fort vite... Henri payait les guides comme s'il allait chercher une couronne... Souvent il regardait à sa montre.

--Nous ne marchons pas, s'écriait-il; et ils allaient comme le vent.

Enfin, vers le milieu du second jour, ils atteignirent la dernière poste de la grande route: c'était un pauvre village comme la plupart de ceux qui sont près de la mer, en Normandie, de ce côté surtout. À peine Henri fut-il arrivé qu'il fit demander un fermier qui devait fournir des chevaux pour aller au château de C***, terme du voyage. En peu d'instants les chevaux furent prêts: on aurait dit qu'ils _attendaient_... Les voyageurs repartirent aussitôt, au grand contentement de Henri, dont l'empressement semblait avoir redoublé depuis qu'il avait entretenu le fermier.

À mesure qu'ils avançaient, la route devenait plus difficile. Les grandes pluies d'automne avaient tellement dégradé le chemin, que la calèche pouvait à peine avancer. Vers le soir le temps se couvrit, et de longues rafales annoncèrent un orage. Amélie, qui jamais n'avait voyagé que dans le midi de la France et en Italie, était désagréablement surprise de ce froid sombre, de ce ciel gris et de cet air âpre qui racontait toutes les souffrances que devait éprouver le pauvre dans cette contrée inhospitalière; tout à coup elle entend un bruit d'une nature étrange. Le postillon s'était arrêté pour laisser souffler les chevaux; Amélie entendit alors comme les acclamations de plusieurs milliers de voix, mais sans rien voir. C'était comme la rumeur d'une ville éloignée; et ce bruit avait son accroissement et son affaiblissement. Cette régularité était solennelle... et au milieu de ce pays presque sauvage, le soir, au moment où la nuit commence à envelopper tout ce qui est autour de nous d'un voile sombre, ce bruit avait un mystère qui devait frapper l'âme d'Amélie d'une sorte de terreur...; et à mesure que la voiture avançait, il devenait plus retentissant.

--Mon Dieu, dit-elle enfin, rompant le long silence qui s'était établi entre elle et Henri depuis le village où ils avaient quitté la grande route, mon Dieu, quel bruit étonnant!--C'est la mer, lui répondit en souriant son mari, c'est le bruit de l'Océan dans sa majesté et sa beauté lorsque la tempête commence à soulever ses vagues.

Dans ce même moment, un beau spectacle s'offrit aux yeux d'Amélie: la voiture était parvenue au sommet d'une petite colline de sable; et tout à coup, comme si un rideau s'était levé, l'Océan, avec ses vagues, ses falaises et ses grèves solitaires, déroula l'immense tableau de ses beautés devant Amélie. Alors elle oublia sa terreur passagère et fut saisie d'admiration... Toutefois elle frissonnait encore. La belle mer d'Italie, avec ses rivages fleuris et embaumés, ses bords enchantés; Venise et ses bouquets de roses; l'Adriatique, ses barques et ses gondoliers toujours poétiques, ne voguant sur ses eaux claires que pour une fête ou pour l'amour, avaient, pour une femme comme Amélie, une poésie plus sensible que la voix solennelle de l'Océan et la sombre grandeur de ses scènes. Mais Henri, à la vue de la mer, fit une exclamation qui révélait la joie de son coeur...: on voyait qu'il retrouvait un lieu chéri et préféré... Cette joie se peignait dans ses yeux, dans sa physionomie radieuse, que la lune éclairait en ce moment.

--Tiens, dit-il à sa femme en levant la main vers un rocher qui s'élevait d'une hauteur de plus de quatre-vingts pieds au-dessus des falaises qui, en cet endroit, bordaient le rivage, tiens, voilà _ton château_; vois pour quel lieu tu as quitté le palais enchanté que tu habitais il y a deux jours.

Amélie suivit la direction de la main de Henri, et aperçut, en effet, tout en haut du rocher, quelques tourelles qui se dessinaient en noir sur l'azur ardoisé du ciel... Placé au sommet de ce roc escarpé incessamment battu des flots et exposé au courant d'une marée presque furieuse en cet endroit, dont les lames se brisaient avec fracas contre les écueils au bas du rocher, ce château semblait une de ces décorations fantastiques que l'imagination évoque à la suite d'une vieille légende. Aussi, l'impression que produisit la première vue du château de C*** sur Amélie fut un effroi qu'elle ne put cacher à Henri et qu'elle ne chercha même pas à lui dissimuler; car, se jetant dans ses bras, elle cacha sa tête dans son sein en s'écriant:--Ah! mon ami, quel horrible lieu!

Henri l'embrassa avec tendresse en cherchant à la rassurer. Il lui dit que, parvenus au château, la grandeur du spectacle qu'elle verrait lui en ferait oublier la première et pénible impression, et que, d'ailleurs, de l'autre côté du rocher qu'ils allaient tourner, elle aurait une route facile et moins solitaire. En effet, ils entraient alors dans un misérable village formé de quelques cabanes de pêcheurs... Mais cette petite peuplade était déjà couchée et endormie, et les voyageurs ne furent accueillis, en la traversant, que par les longs aboiements des chiens qui, se mêlant au bruit de la mer et de la tempête, formèrent l'harmonie qui salua Amélie et son mari à leur arrivée dans leur antique manoir...

Comme Henri l'avait annoncé en effet, la voiture parvint sans peine au grand portail gothique du château; la plate-forme sur laquelle elle s'arrêta était recouverte d'un gazon court et épais qui avait fleuri en cet endroit sous la protection de l'édifice qui le garantissait du vent salin de la mer. Quant à l'édifice lui-même, son aspect, lorsqu'elle en fut près, ne diminua pas la terreur que de loin il avait inspirée à Amélie. On voyait que cette habitation avait été abandonnée pendant bien des années. Sa construction était antique, mais grossière, et sans rappeler ces admirables édifices du moyen âge avec leurs dentelles de pierre, leurs tourelles romantiques, et tout ce qui éveillait l'imagination du voyageur et lui faisait retrouver, au milieu d'un château en ruines, la châtelaine et ses pages, ses troubadours et son chapelain. Le château de C*** était plus vieux que le moyen âge. Sa construction était grossière, en pierres brutes et grisâtres, prises évidemment dans les rochers du rivage; ses fenêtres, peu nombreuses, étroites et fort élevées, étaient distribuées avec un grand mépris de la régularité. Malgré sa solidité réelle et fort apparente, une partie du bâtiment avait cédé à l'action du temps et des éléments, et n'offrait plus que des ruines. On voyait que les hommes avaient aidé à tous deux, ce qu'ils font toujours lorsqu'il s'agit de détruire: les poutres avaient été arrachées, pour faire du feu, par les pauvres vassaux, et les murs s'étaient enfin écroulés: la partie gauche du château était demeurée seule habitable et intacte.

Lorsque cette habitation désolée s'offrit ainsi aux yeux de la jeune femme accoutumée à tout le luxe et à toutes les douceurs d'une vie toujours heureuse, elle ferma un moment les yeux pour ne rien voir... Mais ensuite elle fut rappelée à elle-même par la voix de Henri.--Je l'ai voulu, se dit-elle à elle-même, pourquoi me plaindre et lui faire de la peine?

Et tout aussitôt elle courut légèrement à son mari, qui, déjà dans la cour du château, commençait à se repentir d'avoir eu la pensée d'amener Amélie au château de C***. Mais elle l'aborda en riant, plaisanta la première sur la ressemblance de son manoir avec le vieux château d'_Udolphe dans les Apennins_, et fut si bonne et si aimable, que Henri, tout joyeux, se dit:

--J'ai bien fait... Elle fera _tout ce que je voudrai_.

Toutefois la terreur d'Amélie fut plus forte que sa résolution en traversant la cour solitaire et en montant l'escalier tournant qui conduisait à son _appartement_... Elle se serrait contre Henri, et, s'appuyant sur sa poitrine, elle fermait les yeux, se laissant conduire comme un enfant.

La chambre où elle fut conduite était convenable... Les meubles en étaient vieux mais propres, et un feu brillant, qu'avait allumé le vieux concierge, lui donnait une gaieté d'aspect qui fit oublier à Amélie ses fatigues et ses terreurs.

Sa nuit fut paisible. Elle dormit comme on dort à dix-huit ans lorsqu'on est fatigué. Le lendemain, la vue magnifique qui s'offrit à elle à son réveil lui fit non-seulement tout oublier, mais lui donna le désir de prolonger son séjour à C***. Le soleil brillait dans un ciel bien bleu, et les vagues, la veille si furieuses, au matin, étaient calmes et limpides, et portaient les barques des pêcheurs du hameau qui étaient au bas du château. Henri lui apprit qu'elle pourrait se promener facilement quand elle le voudrait sur la mer, en prévenant quelques heures d'avance, parce que les écueils qu'elle avait aperçus en arrivant, et qui l'avaient tant effrayée, n'étaient que du côté de la route.--Mais dans cette partie, poursuivit-il en indiquant celle qui bordait les ruines, il y a une espèce de port naturel où la mer est paisible.

--Est-ce que les vaisseaux peuvent y aborder? demanda Amélie.

--Des vaisseaux! dit vivement Henri...! des vaisseaux!... Vous ai-je dit cela?... Non sans doute!... Comment voulez-vous que des vaisseaux puissent arriver ici?... N'allez pas dire une chose comme cela à Paris, car on rirait de vous, ma chère.

Il dit ce peu de mots avec une telle vivacité, qu'Amélie fut étonnée...; mais cette impression fut passagère, et bientôt elle l'oublia d'autant plus facilement, que Henri mit une telle activité à faire préparer une embarcation, que le matin même elle put se promener sur la mer... Henri la conduisit sur la côte à deux ou trois lieues, dans un pays ravissant. De hautes falaises abritaient des bois de chênes et de bouleaux, qui, ayant conservé leurs feuilles, étaient d'un prix inestimable à cette époque de l'année où tous les bois sont dépouillés... Le lieu où Henri avait conduit Amélie était presque désert: quelques maisons construites depuis peu, mais n'ayant qu'un étage et pour une ou deux personnes seulement, formaient le hameau où se trouvait Amélie.....; elle n'y vit que trois ou quatre femmes dont le langage la surprit... il n'avait rien de celui de cette province... Henri connaissait les hommes, à ce qu'elle présuma; car il parla longtemps avec deux d'entre eux, et leur conférence fut même assez longue, tandis qu'Amélie, accompagnée d'Annette, s'amusait à parcourir le bois et à ramasser des coquillages sur le rivage...

Tout à coup le temps, qui avait été beau depuis le matin, se couvrit, et le vent recommença à souffler avec violence. Amélie descendit rapidement et courut à Henri, qui paraissait toujours sérieusement occupé avec les deux hommes qui l'avaient reçu à sa descente de la barque... Le temps paraissait surtout les occuper:

--Mon ami, je t'assure que je n'aurai pas peur, dit Amélie, se penchant sur son mari.

Il se retourna vivement, et lui saisissant la main:

--Quoi donc! s'écria-t-il, avez-vous entendu ce que je disais?

Amélie sourit de la véhémence de son mari...

--Moi! dit-elle; je n'ai rien entendu... Eh! que voulais-tu donc que j'entendisse d'ailleurs?...

--Je craignais que tu ne t'effrayasses de ce que ces hommes disaient du temps, dit-il en se reprenant ensuite, comme honteux de sa vivacité.

--Oh! je suis aguerrie maintenant, et je braverais une tempête, je crois!... et puis avec toi, mon Henri, que ne braverais-je pas!

--Viens, lui dit-il, partons, car la tempête va nous surprendre.

Le retour fut heureux, malgré le gros temps; mais vers le soir la tempête se déclara... Henri était dans une violente agitation... rien ne pouvait expliquer son inquiétude. Amélie fut livrée de nouveau à une foule de pensées qui troublaient sa raison... Elle en vint à croire que son mari attendait quelqu'un!... une femme!... et qu'il était inquiet pour sa vie... En effet, rien ne pouvait expliquer pourquoi, malgré la pluie et le vent, Henri allait sur le haut du rocher pour faire allumer des feux et établir une sorte de fanal; cette occupation dura une partie de la soirée... Vers onze heures la tempête s'apaisa; alors seulement Henri rentra dans la chambre de sa femme, qui, pendant son absence, était demeurée en prières et pleurant. En lui voyant cette tristesse, son mari fut presque irrité et le lui témoigna durement.

--Je t'ai emmenée avec moi, Amélie, pour être une consolation et un accroissement à ma douleur et à ma tristesse. Je suis un malheureux!... un paria!... je te l'ai dit; pourquoi n'as-tu pas voulu me croire?... Je me proposais de t'ouvrir mon coeur ici... mais si tu n'es qu'une enfant insensée, comment le puis-je faire?...

Amélie se repentit... demanda pardon, l'obtint, et tous deux se couchèrent accablés des fatigues de la journée.

Amélie dormait profondément, lorsqu'elle fut à demi réveillée par un bruit sourd semblable à un coup de canon... Elle ouvrit les yeux, tout était encore sombre... elle écouta avec attention... le même bruit se répéta.

--Éveillerai-je Henri? se dit-elle... Non... Mais dans le même moment elle comprit que Henri était éveillé comme elle, car il se pencha pour écouter si elle dormait... Elle ne dit rien... alors Henri se leva doucement avec une grande circonspection... Il passa seulement une redingote, s'enveloppa de son manteau, et se penchant sur sa femme, qu'il croyait endormie, il effleura son front et ses cheveux de ses lèvres...; puis s'élançant hors de la chambre, elle l'entendit qui courait rapidement dans les vastes corridors du château.

Où allait-il ainsi à cette heure de la nuit?... Amélie, demeurée seule, fut d'abord stupide d'étonnement; il lui était démontré que son mari attendait quelqu'un... Cette sollicitude du soir pour le fanal... cette course nocturne... l'homme du parc à Paris!...

--Mon Dieu, qu'est-ce donc que cela peut être? s'écriait Amélie dans l'angoisse de son coeur...

Elle pleura... Sa position lui parut ce qu'elle n'était pas... elle se crut trahie... elle s'affligea sans mesure...--Oh! s'écriait-elle, pourquoi ai-je quitté ma mère?...

Vers le matin elle entendit des pas à la porte de sa chambre, puis cette porte s'ouvrit lentement... c'était Henri... il s'avança doucement vers le lit, se pencha de nouveau, et ses lèvres se posèrent encore sur les cheveux et le front d'Amélie... Ces deux baisers du départ et du retour tombèrent sur son coeur comme une douce rosée... Mais pourquoi s'éloigner d'elle au milieu de la nuit?... pourquoi ce silence surtout? En quelques secondes Henri fut auprès d'elle, et profondément endormi.

Lorsque le lendemain tous deux s'éveillèrent, la matinée était avancée. Le soleil n'éclairait pas comme la veille la vaste chambre gothique, et la mer grondait toujours furieuse au bas du roc escarpé. La nature était triste comme l'âme de la pauvre Amélie... Henri au contraire était plus gai que jamais sa femme ne l'avait vu. Il était seulement agité, et de grandes pensées semblaient l'occuper. Après le déjeuner il dit à Amélie qu'il devait descendre au village pour différents travaux... Il partit en effet et demeura tout le jour absent, ne revint que le soir, et parut encore absorbé dans une méditation qui ne parut à Amélie qu'une preuve de plus de ce qu'elle redoutait. Comme toutes les jalousies, la sienne était insensée: si Henri la trahissait, l'eût-il emmenée avec lui?... Mais la passion ne raisonne pas, et Amélie s'y abandonnait entièrement.

--Amélie, lui dit Henri, je serai peut-être obligé de partir demain matin pour demeurer absent un jour entier... Je compte sur toi-même pour que ces heures ne te paraissent pas trop longues...

--Partir!... s'écria Amélie avec un accent d'aigreur hautaine qu'elle ne put déguiser; et où donc allez-vous encore?...

--Je n'aime pas les questions faites sur ce ton, répondit Henri; je te dirai où je vais lorsque tu le mériteras par ta raison et ta douceur.

Amélie pleura... demanda de nouveau et obtint son pardon, et la paix revint encore au milieu d'eux... mais seulement en apparence...

Le lendemain matin, Amélie, à son réveil, se trouva seule: Henri était parti avant le jour, lui dit Annette en l'habillant...