Part 2
Cette fête, ordonnée admirablement, fut comme un modèle que l'on suivit ensuite. Les valets de pied poudrés, en bas de soie, en livrée[9]; les valets de chambre en noir, la bourse[10] et la poudre... Les fleurs en profusion sur l'escalier et dans les appartements, l'abondance de lumières et surtout de bougies était une des choses les plus frappantes de la fête. C'était toujours cette partie d'un bal dont les femmes se plaignaient alors, parce que leur toilette n'était pas assez vue. Aussi furent-elles contentes ce soir-là.--La nouvelle mariée était charmante! Comme elle était jolie à cette époque! Comme son spirituel et doux visage était en harmonie avec sa taille svelte et gracieuse!... Elle portait habituellement au bal une robe en manière de tunique longue, et par-dessus un _peplum_ soit blanc comme la robe, soit en couleur, et alors elle l'avait rose, bleu ou lilas, brodé en argent. Cette petite tunique, ayant le peplum par-dessus, lui donnait, en dansant, l'air d'une de ces Heures d'Herculanum, d'après lesquelles au reste elle avait fait son costume... mais sa physionomie était triste et abattue... Hélas! je connaissais un autre coeur qui était aussi bien triste dans cette même fête!... et qui, ainsi que celui de la nouvelle mariée, ne devait plus connaître de vrai bonheur!...
[Note 9: C'est-à-dire en bleu tout uni avec des boutons ayant le chiffre.]
[Note 10: La bourse attachée au collet de l'habit; ce qui faisait que la bourse demeurait au même lieu quand la tête tournait.]
Le premier Consul fut enchanté de cette fête; on en parla pendant plus de quinze jours dans le salon des Tuileries... Aussi, dès que la nouvelle de l'arrivée du roi d'Étrurie parvint à Napoléon, il dit à Joséphine:--Il faut que madame de Montesson leur donne une fête, et plus belle encore que celle pour le mariage de Louis... Ensuite elle est leur parente!... leur cousine... Cela fera bien... très-bien même.
Les princes arrivèrent.--On sait ce qui en fut de ce voyage, et de l'effet qu'il produisit. _Les princes d'Espagne_, comme les appelait le peuple, formaient le plus drôle de couple qui ait jamais été offert à la moquerie parisienne... Ils entrèrent à Paris à sept heures du soir par une belle journée d'été, et traversèrent toute la ville avec les mules à grelots, les voitures du temps de Philippe V, et des visages de je ne sais quel pays et quel temps. Ils furent loger à l'hôtel de l'ambassade d'Espagne, rue du Mont-Blanc, et Dieu sait dans quel état ils le mirent! Le premier Consul, qui voulait qu'ils fussent parfaitement reçus, les entoura de tout ce qui pouvait leur être non-seulement agréable, mais de tout ce qui devait leur rappeler en plus même le luxe royal de leurs palais; s'il les avait connus, il ne se serait pas mis autant en peine[11].
[Note 11: Excepté l'Escurial, Saint-Ildephonse et Aranjuez, où encore ce qui est luxe tient au pays ou bien aux tableaux que renferment les _sitios_, il n'y a aucun luxe dans les ameublements ni dans le reste du palais.]
Nous fûmes _toutes et par ordre_ faire notre cour à la Reine d'Étrurie; elle me prit dans une belle amitié, parce que je parlais l'italien. Elle parlait mal le français, et préférait cette langue. C'était une femme d'esprit qui était à Paris dans une fausse position, et le sentait péniblement malgré la faveur de Bonaparte qui leur donnait une couronne. Elle comprit la position de son mari, lorsqu'il allait à la Malmaison et traversait toute cette place de la Révolution, sur laquelle étaient tombées quatre têtes de ses parents les plus proches!... Car le Roi d'Étrurie était non-seulement Bourbon, mais encore neveu de Marie-Antoinette[12], dont sa mère était la propre soeur!... La Reine sentait tout cela, et malheureusement le sentait pour deux; car son mari riait de tout et chantait. La Reine était laide; elle était noire, petite, maigre, et ressemblait à sa soeur, princesse du Brésil, excepté pourtant qu'elle était droite, et que la régente était déjetée. Mais le malheur de la Reine d'Étrurie en France, ce ne fut pas autant d'être laide que d'être ridicule.
[Note 12: Il était propre neveu de la Reine de France et de celle de Naples; la duchesse de Parme était archiduchesse d'Autriche (Amélie). Il y a d'elle un beau portrait à Versailles.]
Un jour, je fus chez elle de bonne heure pour l'emmener avec moi pour voir différentes curiosités; entre autres, le cabinet de Lesage à la Monnaie[13], et plusieurs magasins curieux. On me prévint que la Reine ne pourrait sortir que dans une heure, mais qu'elle me priait d'entrer où elle était. C'était la chambre de son fils: elle était penchée sur le berceau de cet enfant qui avait, je crois, à peine trois ans. Elle était pâle et triste; l'enfant avait eu des convulsions au milieu de la nuit, et la pauvre mère s'était jetée hors de son lit à moitié vêtue, pour soigner son enfant. Des secours prompts avaient été donnés, et il s'était trouvé mieux vers le matin, mais il était encore abattu et dormait: sa petite main tenait celle de sa mère; on voyait qu'il s'était endormi en la regardant ou l'entendant..... Quelques moments après il s'éveilla, et demandant à boire, ce fut à sa mère qu'il s'adressa; pourtant il y avait là une foule de bonnes et de femmes pour le servir..... Cette préférence pour sa mère me fit prendre de la Reine une toute autre idée. Je laissai ceux qui ne la connaissaient pas rire de ses ridicules, moi je l'aimai et l'estimai pour ses qualités. C'est le sentiment que je lui ai toujours conservé, et lorsque, depuis, je l'ai revue en Italie, je le lui ai témoigné avec un nouveau sentiment d'intérêt pour ses derniers malheurs.
[Note 13: Ce cabinet fut légué par M. Lesage au Gouvernement, et je pense qu'il a été donné au Jardin des Plantes, c'est-à-dire au Cabinet d'Histoire naturelle. M. Lesage avait assemblé un cabinet de minéralogie très-curieux et très-complet.]
Madame de Montesson, à qui j'avais dit un jour que j'avais trouvé la Reine dans son jardin en robe de Cour (c'est-à-dire habillée, car le costume de Cour n'était pas encore fait ni même arrêté), décolletée et brodée en soie, de couleurs très-voyantes..... madame de Montesson lui fit observer qu'elle ne devait pas porter son fils au plein soleil dans le jardin, dans une parure comme celle qu'elle avait, parce que des maisons voisines on pouvait la voir.
Elle se regarda dans une glace, et se mit à rire:
--Vraiment! dit-elle, vous avez raison... mais je n'y ai pas fait attention un instant. Mon fils criait ensuite, et l'eussé-je vu, j'y serais allée de même.
La Reine ayant appris que madame de Montesson était sa parente, fut alors fort gracieuse pour elle; il semblait qu'elle voulût lui faire oublier les duretés de Louis XV et de Louis XVI. Quant au Roi il faisait ce qu'on lui disait. L'hôtel où il logeait (l'hôtel de Montesson[14]) avait eu jadis une communication avec l'hôtel qu'occupait quelquefois le duc d'Orléans, et où logeait alors madame de Montesson. Cette communication avait été pratiquée dans une serre chaude, mais ensuite condamnée. Le Roi, par le conseil de la Reine, fit solliciter l'ouverture de cette porte, ce que s'empressa de faire madame de Montesson qui mettait de la grâce à la moindre chose.
[Note 14: L'hôtel de Montesson est le même hôtel où eut lieu l'horrible incendie du prince de Schwartzenberg.]
Pendant le séjour des princes de la maison de Bourbon à Paris, madame de Montesson essuyait souvent de vives attaques dont elle rendait compte en riant au premier Consul:
--Savez-vous ce qu'on m'a dit hier, Général?... Que vous étiez un nouveau MONCK, et que vous alliez rappeler Louis XVIII.
Le Consul fit un mouvement.
--Et qu'avez-vous répondu, madame?
--Que je n'en croyais rien... Napoléon sourit, mais sans parler.
--Ils disent encore que les Bourbons qui sont ici sont venus appelés par vous, pour servir d'avant-coureurs pour juger les esprits.
Napoléon sourit encore sans répondre. Cette fois il y avait de la malice, a dit depuis madame de Montesson; mais toujours le même silence.
--Et quand leur donnez-vous votre belle fête? dit-il enfin[15].
[Note 15: On voit que le duc de Rovigo ne dit pas vrai lorsqu'il dit que le premier Consul fut de mauvaise humeur contre ceux qui furent à cette fête. Au contraire, il y fit aller les officiers du château.]
--Mais, dans trois jours, Général. Toutes mes invitations sont envoyées. J'aurai huit cent cinquante personnes... Me ferez-vous l'honneur d'y paraître un moment?
--Sans doute, mais je ne puis m'y engager; mes moments, vous le savez, ne sont pas donnés à la joie.
--Non certes... et heureusement pour la France!
Il sourit avec cette grâce, comme le disait madame de Montesson elle-même, que sa soeur Pauline n'avait pas.
--En attendant, dit-il, je le mène ce soir aux Français, votre jeune Roi.
--Dites le vôtre, Général.
J'ai fait des rois et n'ai pas voulu l'être.
Madame de Montesson raconta cette conversation assez indifférente en elle-même, mais remarquable, parce qu'elle avait prévu d'avance le vers que le parterre devait saisir et dont il devait faire l'application.
Le parterre en effet fit un tel bruit lorsque Talma, qui alors faisait Philoctète, dit ce vers avec son talent habituel, que la salle pensa s'écrouler... Napoléon fut-il content ou fâché de cette manière de juger son action, je l'ignore: ce que je sais, c'est que le roi d'Étrurie saluait à se rompre l'épine dorsale. Il n'a jamais compris, je suis sûre, pourquoi ce fracas d'applaudissements.
Le fait est que le roi d'Étrurie était un homme ordinaire, toutefois sans être imbécile, comme Bourrienne et Savary l'ont prétendu; mais dans des temps difficiles un roi qui n'est qu'ordinaire est un mauvais roi.
On lui fit d'admirables présents, des tapisseries des Gobelins, des armes de la manufacture de Versailles, alors dirigée par Boutet, le meilleur armurier de l'Europe à cette époque-là; des raretés de toute espèce, des porcelaines de Sèvres admirables, entre autres un vase de neuf pieds de hauteur avec le piédestal sur lequel il était monté. J'ai entendu dire depuis à Sèvres même qu'il valait plus de 250,000 francs.
La belle fête de madame de Montesson eut lieu. Ce fut une vraie féerie.--Si les femmes avaient eu les mêmes diamants et le même luxe que sous l'empire, elle eût encore été plus belle; mais celle de nous alors qui avait le plus de diamants en avait à peine pour 100,000 fr. Qu'on juge de ce que fut plus tard le quadrille des Péruviens allant au Temple du Soleil!--Il y avait dans ce quadrille pour plus 20,000,000 de diamants.
Mais, au bal de madame de Montesson, comme il n'y avait rien eu de mieux jusque-là, nous en fûmes contentes et le trouvâmes charmant. C'est à ce bal de madame de Montesson que, dansant avec le roi d'Étrurie qui sautait avec une ardeur inconcevable, il me lança un objet quelconque au visage qui me frappa fortement à la joue et s'accrocha dans mes cheveux... Je fus d'abord étonnée... c'était une de ses boucles de soulier!... il les _collait_ sur le soulier même pour que l'ardillon ne grossît pas le pied... Cette manière de traiter un pied avec coquetterie est bien étrange, mais enfin c'était encore plus de goût que je ne l'aurais jugé susceptible d'en avoir.
Tous les ministres donnèrent une fête au Roi et à la Reine d'Étrurie. Le ministre de la guerre, Berthier alors, leur en donna une différente des autres[16]: c'était un bivouac. Il y eut un malheur qui pensa avoir des suites; le Roi paria avec Eugène qu'il sauterait deux pieds au-delà d'un des feux du bivouac. Eugène paria que non. Le Roi sauta; Eugène avait raison... Le Roi tomba au beau milieu des flammes du feu du bivouac. Il cria comme un brûlé, c'est le cas de le dire; il secouait ses petites jambes auxquelles tenaient encore des flammèches, qui roussirent tellement ses bas de soie qu'on fut obligé d'en envoyer chercher d'autres; car, pour ceux de Berthier, il n'y fallait pas songer. Autant aurait valu mettre une quille dans un baril.
[Note 16: Moustache, le fameux courrier de l'Empereur, y joua un rôle.]
Mais une fête plus belle que celle de madame de Montesson fut celle que M. de Talleyrand donna aux princes, non pas à cause de l'ordonnance, mais en raison du local qui était plus propre à donner une fête. Il avait alors Neuilly[17]. Tout fut organisé pour une réunion, comme M. de Talleyrand savait en ordonner une, et nous eûmes en effet une charmante soirée. Il y eut un improvisateur italien; ce qui charma le Roi. Cet homme s'appelait Gianni; il était bossu et effroyable, mais il avait du talent. Le Roi l'embrassa, ce qui amusa fort toute la compagnie; l'Italien lui fit un compliment dont le Roi ne sentit peut-être pas la beauté; car, ravi d'entendre parler sa langue au milieu de cet enchantement de fête, il ne recueillit, comme il le dit très-poétiquement lui-même, que l'euphonie des sons de la patrie, _del patrio nido_. Gianni improvisait aussi chez madame de Montesson, qui parlait très-purement l'italien quand elle osait le parler avec des Italiens: le Roi lui-même en fut surpris. Ce fut la Reine qui le lui apprit: tous deux ne voulaient plus lui parler qu'italien, ce qui l'ennuyait fort.
[Note 17: Qui fut ensuite à la reine de Naples et puis à la princesse Pauline, et que la reine de Naples réclame aujourd'hui, dit-on! mais c'est une erreur... à quel titre?... l'avait-elle payé?... dans ce cas, l'Empereur le lui a rendu, et ne l'eût-il pas fait, la couronne de Naples soldait bien des comptes. Il paraît qu'avec elle, elle n'a soldé que celui des rapports de famille.]
La fête de M. de Talleyrand finit par un magnifique feu d'artifice, précédé d'un concert où Garat, Rode, Nadermann, Steibelt, madame Branchu se firent entendre. Il y avait alors un commencement de goût de bonne musique et de beaux arts, qui donnait de l'émulation à tout ce qui se sentait du talent et avait l'âme poétique. M. de Talleyrand, qui ne l'est pas extrêmement (poétique), le fut cependant dans l'ordonnance de sa fête, et surtout pour son souper. Il fut servi sur des tables dressées autour de gros orangers en fleur qui servaient de surtout: des corbeilles charmantes pendaient aux branches et contenaient des glaces en forme de fruits: c'était féerique. Le parc était surtout ravissant à parcourir. Il était en partie éclairé par le reflet de l'illumination du château, qui représentait la façade du palais Pitti, à Florence, devenu le palais royal de l'Étrurie, et que devaient habiter les nouveaux souverains. Ce fut, je crois, ce qu'on fit alors pour Florence qui, plus tard, donna la pensée de faire une représentation de Schoenbrunn pour la fête que la princesse Pauline donna à Marie Louise, à l'époque du fatal mariage, dans ce même Neuilly.
Un personnage remarquable était à cette fête, où il formait un étrange contraste avec la figure étonnante du Roi d'Étrurie. C'était le prince d'Orange, aujourd'hui Roi de Hollande. Il était alors jeune et de la plus charmante tournure; sa figure était belle, et cette qualité de _prince dépossédé_, de prince _desdichado_, lui donnait à nos yeux une physionomie qui ajoutait à l'intérêt qu'il devait inspirer. Il fut très-attentif pour madame de Montesson, et allait souvent chez elle dans l'intimité habituelle. Il venait à ses dîners du mercredi, où chacun fut toujours satisfait de son extrême politesse.
Ces dîners du mercredi étaient vraiment merveilleux pour l'extrême recherche du service, surtout dans ce qui tenait à la science _culinaire_. Pendant le carême surtout, la moitié du dîner était maigre pour quelques ecclésiastiques, qui avaient conservé leurs habitudes en même temps gourmandes et religieuses; et le dîner maigre était si parfait, que j'ai vu souvent M. de Saint-Far faire maigre pendant tout un carême... mais le mercredi seulement, il ne faut pas s'y tromper.
La maison de madame de Montesson était fort brillante ces jours-là, et fort intéressante par la variété des personnages qui animaient la scène. On y voyait des gens de tous les partis, de tous les pays, pourvu toutefois qu'ils eussent toutes les qualités requises pour être admis chez madame de Montesson, surtout celle de faire partie de la bonne compagnie. J'y voyais, entre autres personnes de l'_ancien régime_, une femme que j'aimais à y rencontrer, parce qu'elle était bonne pour les jeunes femmes et qu'elle me disait toujours du bien de ma mère, qu'elle n'appelait que _la belle Grecque_; c'était madame la princesse de Guémené[18].
[Note 18: Elle était fort gourmande. Un jour elle m'appela au moment où l'on servait le café. Donnez-moi votre tasse, me dit-elle, et elle y versa une forte pincée d'une poudre d'une couleur de cannelle, puis ensuite elle me dit de boire. Mon café était délicieux. Je lui demandai le nom de ce qu'elle y avait mis pour le transformer ainsi. C'était une poudre de cachou préparée et venant de la Chine. Elle lui avait été donnée par des missionnaires. Toutes les fois que M. de Lavaupalière dînait avec la princesse de Guémené chez madame de Montesson, il rôdait autour d'elle, au moment du café, d'une manière tout à fait comique.]
Napoléon aimait madame de Montesson non-seulement pour toutes les raisons que j'ai dites, mais parce qu'elle le comprenait dans ses hautes conceptions, et qu'elle allait même jusqu'à les vanter et les aider dans son intérieur et dans la société. C'est ainsi qu'elle voulut le seconder lorsqu'à cette époque il se prononça fortement pour que personne ne fût reçu aux Tuileries portant un tissu anglais ou de l'Inde venu par l'Angleterre. Ce fut ce qui donna une si grande activité à nos manufactures de la Belgique, de la Flandre et de la Picardie. Madame de Montesson fut _presqu'un ministère_ pour Napoléon dans cette circonstance. Était-ce flatterie ou conviction?... Je crois que c'étaient ces deux sentiments réunis.
Quoi qu'il en soit, le premier consul aimait madame de Montesson et le lui prouva par sa conduite bien plus que par une parole, et pour lui c'était tout. Il était constamment aimable pour madame de Montesson; toutes les fois qu'elle invitait madame Bonaparte à déjeuner dans son hôtel de la rue de Provence, il l'engageait à n'y pas manquer, et quelquefois lui-même s'y rendait.
C'était alors le temps où madame de Staël faisait les plus grands efforts pour parvenir à captiver les bonnes grâces, apparentes au moins, de Napoléon. Mais il la repoussait avec une rudesse et des manières qui ne pouvaient être en harmonie avec aucun caractère, et encore moins avec celui d'une femme comme madame de Staël.
Elle allait chez madame de Montesson quelquefois. Je ne sais si c'était pour faire pièce à sa nièce, mais j'ai toujours vu madame de Montesson fort gracieuse pour elle. Elle avait, à un degré supérieur, le talent d'être aimable pour une femme lorsqu'elle le voulait; et cela avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. C'était toute la protection de la vieille femme accordée à la jeune, mais sans qu'elle pût s'en effrayer; madame de Staël n'était plus jeune[19] alors, mais sa position douteuse lui rendait l'appui de madame de Montesson nécessaire, surtout auprès de madame Bonaparte et du premier Consul. Elle y fut donc un matin et lui demanda de parler en sa faveur au premier Consul.
[Note 19: Elle avait, à cette époque, 1802 ou 1801, trente-huit ans. Elle mourut en 1817, âgée de cinquante-quatre ans.]
«Je sais qu'il ne m'aime pas, dit madame de Staël, et pourtant, que veut-il de plus que ce qu'il trouve en moi? Jamais je n'admirai un homme comme je l'admire. _C'est, selon moi, l'homme non-seulement des siècles, mais des temps._
M. DE VALENCE.
Oui... vous avez bien raison... ma tante pense de même et moi aussi.
MADAME DE STAËL.
Mais que lui ai-je fait? Pourquoi tous les jours me menacer de ce malheureux exil?...
M. DE VALENCE.
Ah! pourquoi!...
MADAME DE STAËL, vivement.
Vous le savez?...
M. DE VALENCE.
Mais...
MADAME DE STAËL impérativement.
Oui... oui... vous le savez et vous allez me le dire.
M. DE VALENCE.
C'est que vous voyez beaucoup trop les gens de tous les partis.
MADAME DE STAËL.
Comment!... Que voulez-vous dire?...
MADAME DE MONTESSON, après avoir lancé un coup d'oeil de reproche à M. de Valence.
Ma belle, M. de Valence vous a dit légèrement une chose dont il n'est pas sûr. C'est pourquoi le premier Consul est fâché contre vous. Personne ne le peut dire... qui le sait?...
M. DE VALENCE, d'un ton piqué.
Ma tante, _je vous affirme et je répète_ que le premier Consul est mécontent de ce que madame de Staël reçoit indifféremment tous les partis.
MADAME DE STAËL, riant.
Eh bien, tant mieux! du même oeil il les peut observer tous, et du même filet les prendre en un moment.
M. DE VALENCE.
Oui, si vous les receviez tous indifféremment et le même jour. Mais vous en avez un pour chacun, et le premier Consul prétend..., et... peut-être avec raison, que vous devenez alors, avec votre esprit supérieur, _le chef_ de tous les partis contre lui.
MADAME DE STAËL, avec noblesse.
Voilà ce qu'on m'avait dit et ce que je ne voulais pas croire! Comment peut-il ajouter foi à des rapports mensongers aussi absurdes!... Ah!.. si je pouvais le voir un moment... un seul moment!... Mais je ne puis lui demander une audience que, peut-être, il me refuserait.
MADAME DE MONTESSON, sans paraître comprendre le regard de madame de Staël.
Vous voyez trop souvent aussi, ma belle petite, des hommes qui font profession d'être ses ennemis... Je ne dis pas dans votre salon, lorsque vous recevez cent personnes, mais intimement... et peut-être...
MADAME DE STAËL, sans paraître à son tour entendre madame de Montesson.
Oui, si je pouvais voir le premier Consul, je suis certaine qu'il serait bientôt convaincu de mon innocence... Une grande vérité doit lui être caution ensuite de mon dévouement au gouvernement: c'est mon désir ardent de demeurer à Paris... Oh! s'il m'entendait!
Et la femme éloquente souriait d'elle-même devant les belles paroles qui surgissaient en foule de sa pensée, et qu'elle adressait dans son âme à celui qui pouvait tout et ne voulait rien faire pour elle.
--Ne vient-il pas quelquefois chez vous? dit-elle enfin à madame de Montesson.
Celle-ci, fort embarrassée, répondit en balbutiant. Madame de Staël sourit avec dédain et fut prendre une fleur dans un vase, qu'elle effeuilla brin à brin, en paraissant réfléchir avec distraction relativement aux personnes qui étaient dans la même chambre qu'elle. Puis, tout à coup, prenant congé de madame de Montesson, elle sortit rapidement. M. de Valence courut après elle, mais elle l'avait devancé; il arriva pour voir le domestique refermer la portière, et aperçut la main de madame de Staël qui lui disait adieu en agitant son mouchoir.
--Quelle singulière femme! dit M. de Valence en remontant chez madame de Montesson. Pourquoi donc ne pas l'avoir engagée pour le déjeuner de demain? demanda-t-il à sa tante, en s'asseyant de l'air le plus dégagé dans une vaste bergère; c'était une belle occasion de la faire parler au premier Consul.
--Est-ce que vous êtes fou! Comment, vous qui me connaissez, vous me demandez pourquoi je ne donne pas au premier homme du royaume une personne qui lui déplaît!... (En souriant.) Je me rappelle encore assez de mon code de courtisan pour ne le pas faire...
--Avez-vous ma belle-mère[20]?
[Note 20: Madame de Genlis était belle-mère de M. de Valence; elle eut deux filles, l'une d'une grande beauté, mariée à M. de La Woëstine; et l'autre, jolie, gracieuse, charmante, mariée à M. de Valence, qui ne la rendit pas aussi heureuse qu'elle le méritait.]
--Pas davantage. Je ne crois pourtant pas qu'elle lui soit désagréable et surtout importune comme madame de Staël, mais n'importe; votre belle-mère, mon cher Valence, est un peu ennuyeuse, nous pouvons dire cela entre nous, et je veux que le premier Consul s'amuse chez moi. Il aime les jolies femmes, et les femmes simples et agréables: votre belle-mère et madame de Staël ne sont rien de tout cela... Parlez-moi de Pulchérie[21]... à la bonne heure.