Part 18
Et la voilà qui, poursuivant son idée, et la retournant de cent manières, conclut à ce qu'elle regrette véritablement de n'avoir pas été enlevée.
--En vérité, lui dit M. de Folleville[168], vous me feriez regretter de n'avoir pas été dans votre route, madame, il y a vingt-cinq ans!... Je dis cela pour moi, ajouta-t-il en s'inclinant devant madame de Travanet.
[Note 168: Du château de Montgeron.]
--Bath! dit M. de Barral[169], si Madame veut être vraie, elle nous avouera qu'elle a été enlevée au moins une fois en sa vie.
[Note 169: Mari de la jolie madame de Barral, maintenant madame de Septeuil.]
MADAME DE TRAVANET, naïvement.
Non, je vous jure!
MADEMOISELLE D'ESCLIGNAC[170].
[Note 170: Fille du duc d'Esclignac et de Fimarcon. Elle est soeur du duc d'Esclignac, mari de la jolie duchesse d'Esclignac, nièce de M. de Talleyrand et fille de son frère Bozon.]
Comment! pas même une fois!...
MADAME DE TRAVANET.
Pas une seule!... On doit faire une si drôle de figure!... Que peut-on dire?
M. AMÉDÉE DE FONTENILLE.
Ce n'est pas vous, madame, qui seriez embarrassée dans un pareil moment...
MADAME DE TRAVANET.
Oh, maintenant!... maintenant ne parlons plus de tout cela...
On ne continua pas plus longtemps la conversation sur ce sujet; mais rien n'en fut perdu pour toutes ces personnes désireuses de tout amusement et voulant ne laisser échapper aucune occasion convenable de se divertir...
Mademoiselle de Fontenille, la plus vive de toute la société, imagina sur l'heure même un projet dont l'exécution devait être admirable.
Le lendemain, toute la société de Rouvres alla à Crosne chez le duc de Brancas[171] (Céreste); mademoiselle de Fontenille mit la duchesse de Brancas dans le secret. Le plan fut parfaitement organisé, rien n'y manqua. Quelquefois la gaieté ne se pouvait contenir en songeant au jour où la chose allait arriver; alors les rires redoublaient; et cette bonne madame de Travanet, qui était toujours heureuse du bonheur des autres, riait avec eux sans savoir que c'était elle qui faisait les frais de cette gaieté.
[Note 171: Le duc de Brancas était chambellan de l'Empereur: c'était lui qu'on appelait toujours _le grand Brancas_.]
--Comme ils sont heureux! disait-elle à madame de Fontenille... Toute la conspiration fut ourdie dans le plus profond mystère, et cependant bien des conférences eurent lieu. Des demi-répétitions furent faites, et pour tout cela il fallait des courses à Montgeron, chez M. de Folleville, à Crosne, chez la duchesse de Brancas... Mademoiselle de Fontenille n'était plus un moment en place: elle était en course dès le matin; son frère, Amédée de Fontenille, était comme elle aimable et actif, et toujours prêt à rire.
Enfin tout fut terminé à la joie des conspirateurs, qui voyaient arriver avec bonheur le jour de l'exécution de leur plan; il avait été bien discuté, bien mûri; les rôles distribués, les lieux reconnus... Enfin tout était prêt et subordonné seulement au temps qu'il ferait; on fixa le jour, sauf cette seule exception.
On était alors en automne, dans ces journées où un rayon de soleil est tant apprécié! où une promenade a tant de charmes, car celle du lendemain est incertaine! Mademoiselle de Fontenille proposa d'aller faire un tour dans la forêt; tout le monde accepta par acclamation, on se lève, on prend les ombrelles, on met les chapeaux et les guêtres, et toute la société de Rouvres, réunie ce jour-là _par hasard_ à celle de Crosne et de Montgeron, se mit en marche pour la forêt de Sénart[172].
[Note 172: _Cette forêt... cette forêt que vous appelez Sénart!..._ comme dit Arnal dans cette pièce où il apporte _un gros-bec mâle_ et un ibis de la Haute-Égypte.]
Une dame de Rouvres dont j'ai oublié le nom fut chargée, et pour cause, de madame de Travanet. Cette dame connaissait admirablement les détours de la forêt, et il le fallait pour ce qui allait suivre.
Madame de Travanet, appuyée sur son bras, était la première en avant de toute la troupe. Les jeunes personnes causaient tout en ramassant des fleurs; elles paraissaient rire de tout ce qu'elles voyaient sans donner le moindre soupçon même à la plus méfiante personne. Aussi madame de Travanet n'en eut-elle pas même l'ombre; elle causait vivement sur un sujet qui l'intéressait avec cette dame qui, pendant qu'elles marchaient, la conduisait vers le lieu du rendez-vous général, qui était dans le lieu le plus désert de la forêt, et le plus sauvage.
--Mon Dieu! pardonnez-moi de vous interrompre, dit tout à coup madame de ***, mais je crains que nous ne nous soyons égarées!
--Eh bien! il faut chercher notre route, dit madame de Travanet; il fait encore jour et nous pouvons très-bien retrouver notre chemin.
--Ce n'est pas sûr..., mais en tout cas laissez-moi faire; je connais le pays. Je connais la forêt de Sénart comme mon jardin: ainsi n'ayez aucune crainte, prenez mon bras et laissez-vous conduire.
Madame de Travanet passa son bras sous celui de madame de *** et s'en alla toujours cheminant avec elle:--Je ne sais pas pourquoi je ne lui ai pas demandé, disait plus tard madame de Travanet, très-drôlement, pourquoi elle nous avait laissé perdre comme le Petit Poucet puisqu'elle connaissait la forêt de Sénart comme son jardin...
Cependant le jour baissait... La forêt, loin de s'éclaircir devant elles, devenait plus épaisse et plus sombre... Madame de Travanet était fatiguée... bientôt elle eut peur. Madame de *** convint enfin qu'elle s'était trompée et que maintenant elle reconnaissait qu'elles étaient au milieu de la forêt, dans le plus épais du fourré, et qu'à moins d'une rencontre impossible, elles devaient passer la nuit dans le bois.
--Passer la nuit dans le bois! s'écrie madame de Travanet toute tremblante à cette seule pensée...
--Mais que faire?
--Je ne sais; mais tout au monde plutôt que de passer la nuit ici... Il fait froid d'ailleurs...; je suis déjà gelée... Voyons, tâchons encore de retrouver notre route.
--Mais on n'y voit plus!...
--Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
Pendant toutes les plaintes de madame de Travanet, la nuit s'était encore épaissie... on n'y voyait pas à dix pas de soi... Tout à coup on entendit du bruit.
--Ah! mon Dieu, qu'est cela? dit madame de Travanet tremblante en se serrant contre madame de ****...
--Ce sont des chevaux... une voiture!... des lumières!... Ah, nous sommes sauvées!
En effet, dans une large route de la forêt, on voyait s'avancer une fort belle voiture attelée de quatre chevaux, et entourée de plusieurs hommes dont l'habillement bizarre et fantastique renouvela la terreur de madame de Travanet, aussitôt que la lumière de plusieurs torches, que portaient quelques nègres qui suivaient la cavalcade, lui permit de distinguer les individus qui la composaient, et dont une partie était masquée... La peur de madame de Travanet était au comble...
--Que veulent donc ces gens-là, ma chère? disait-elle à madame de ***; comme ils vont lentement... on dirait qu'ils cherchent!...
En effet, quelques-uns des hommes qui entouraient la voiture se détachaient souvent pour entrer sous le fourré et regarder s'ils y voyaient quelqu'un... et là ils soulevaient chaque branche comme s'ils cherchaient une mouche.
Dans ce moment, la voiture et sa suite entrèrent dans la clairière. Madame de Travanet entraîna madame de ***, qui se laissa faire, dans un taillis, où elles se blottirent du mieux qu'elles purent...
Celui qui était à la tête de la troupe, magnifiquement habillé en Turc et si bien emmoustaché qu'on l'aurait pris pour Mahomet II, s'adressa à deux hommes qui étaient près de lui, et leur fit une question que les deux femmes ne purent entendre; mais la réponse fut claire et précise...
--Je vous assure sur ma tête, monseigneur, qu'elle est dans la forêt avec une amie. Elles se sont égarées... et sont même de ce côté, j'en suis sûr... Eh! tenez, les voilà!...
Et l'homme dirigeant une longue lance vers le fourré où madame de Travanet s'était cru bien à l'abri, il la montra _au monseigneur_, qui, en l'apercevant, fit une exclamation de joie. Madame de Travanet, confondue de tout ce qu'elle voyait, pensa un moment perdre la raison; mais son extrême terreur la soutint...
--Ces gens-là me croient riche, et je vais bien les attraper, dit-elle, quand ils vont voir qu'il n'y a que dix francs dans mon sac!... Mais il est donc bien misérable, ce Grand-Turc, que ses ambassadeurs fassent dévaliser sur la grande route... Dans l'ancien régime, ma chère, ces coquins de païens-là auraient été pendus!...
Pendant ce colloque avec madame de ***, madame de Travanet, conduite respectueusement par deux Turcs, dont l'un était le duc d'Esclignac, et l'autre M. de Folleville, arrivait au milieu de la clairière, où elle trouva la belle voiture arrêtée, le marche-pied baissé, et tout préparé pour se remettre en marche... Madame de Travanet tendit alors sa bourse aux Turcs... elle ne savait comment les nommer, a-t-elle avoué ensuite:
--Messieurs, dit-elle en leur donnant sa bourse, bien fâchée assurément qu'il n'y en ait pas davantage...; si j'avais su faire votre aimable rencontre, certainement j'aurais peut-être mis...
--Comment, madame, nous prenez-vous donc pour des brigands?
--Moi, monsieur!... à Dieu ne plaise, certainement!... mais que voulez-vous que je pense en me voyant retenue malgré moi?
--Eh! quoi, madame, dit alors le Turc magnifiquement habillé, qui paraissait le chef de la troupe, ne vous vient-il aucune autre pensée en nous voyant autour de vous, remplis d'un respect profond, et n'étant que des messagers de bonheur, de paix et d'amour?...
MADAME DE TRAVANET.
D'amour! à moi!... Mais c'est une mauvaise plaisanterie, messieurs les Turcs!... savez-vous bien que j'ai cinquante-huit ans?
Et tout de suite se penchant à l'oreille de madame de ***, elle lui dit rapidement: Je n'en ai que cinquante-quatre...; mais il est bon d'effrayer ces coquins-là... Malgré tout, ils sont polis, ajouta-t-elle, comme par manière de dire.
LE TURC.
Votre âge, madame, n'est pas un obstacle qui arrêtera mon glorieux maître!... il vous a vue, madame, il vous aime, et veut vous plaire. Il m'a dit son amour, car je connais toutes ses pensées. Je les approuve, et j'ai cherché le moyen de satisfaire la passion moi-même de mon glorieux Sultan, et de vous donner à lui.
MADAME DE TRAVANET posant un pied sur le marche-pied de la voiture et le retirant aussitôt. Elle fait cette manoeuvre deux ou trois fois.
Mais, monsieur, ayez donc quelque pitié d'une pauvre femme qui ne peut répondre à l'amour de monsieur votre maître... laissez-moi retourner à Rouvres, je vous en prie... je veux m'en aller...
LE TURC.
Je causerais la mort de mon glorieux Sultan, madame, et... peut-être la mienne... car il a non-seulement la passion violente, mais brutale... et je courrais risque. (_Il fait un signe avec son poignard._) Alors vous comprenez?... voudriez-vous donc avoir l'excessive complaisance de monter dans cette voiture... ou je serais forcé..., à mon inexprimable regret, de vous y mettre de force.
MADAME DE TRAVANET.
Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
MADAME DE ***, bas à son oreille.
Allons, allons, ma chère, montez dans cette voiture! que voulez-vous faire?... toute résistance est inutile...
MADAME DE TRAVANET.
Hélas! je ne le vois que trop... (_Au Turc._) Monsieur, je suis résignée...
Elle dit ce mot si drôlement, que le Turc, qui n'était autre que mademoiselle de Fontenille, pensa éclater sous son masque. On mit les deux dames dans la voiture de la duchesse de Brancas, et les chevaux l'emportèrent rapidement au travers de la forêt.
Le second acte de cette comédie devait se jouer dans un vieux château situé dans la forêt de Sénart, et appelé le _château des Bergeries_. Ce château, encore entier sous quelques rapports, n'était pourtant plus habité, ou ne l'était plus en effet que par un vieux concierge et sa femme. Le propriétaire l'avait bien destiné à être abattu, mais sa condamnation n'avait été prononcée que pour l'année suivante, et M. de Folleville, qui le connaissait, en avait reçu la permission d'y faire ce qu'il voudrait pour la mystification qu'on préparait à madame de Travanet. Ce château des Bergeries était une des fabriques les plus heureuses qu'on pût trouver sous sa main pour servir de théâtre à des scènes comme celle qu'on jouait. Mais pour faire juger à quel point on avait compté sur la peur de madame de Travanet, il faut dire qu'elle connaissait ce château, où elle avait été cent fois; car il était le but de presque toutes les promenades des personnes qui étaient dans les environs de la forêt de Sénart, et surtout de celles de Rouvres. Ce fut donc vers le _château des Bergeries_ que la troupe turque dirigea sa course.
Lorsque la portière fut refermée et que les deux amies furent seules, madame de Travanet donna cours alors à toute son inquiétude.--Que veulent-ils faire de moi? répétait-elle.
--Vous épouser... vous emmener à Constantinople... il a nommé le Sultan...
--Bah! ils nomment toujours ainsi leur maître!... N'allez-vous pas croire à présent que le Grand-Turc est amoureux de moi!... la belle sultane que je ferais!... Mais, grand Dieu! quel peut être cet homme?
--Écoutez donc, ma chère, il y a ici un nouvel ambassadeur d'Asker-khan, le grand chah de Perse... c'est peut-être lui!...
--Asker... hein! comment dites-vous?
--Asker-khan... c'est l'empereur de Perse.
--Mais, ma chère amie, la peur vous trouble la cervelle. Je ne suis jamais allée en Perse.
--Aussi ne vous parlé-je pas de lui, mais de son ambassadeur. C'est un bel homme qui devient très-facilement amoureux... mais il n'est pas d'une humeur facile... l'autre jour il allait faire couper la tête d'un de ses esclaves, parce qu'il avait cassé une assiette[173].
[Note 173: C'est vrai: M. Jaubert arriva au moment et empêcha l'exécution; l'ambassadeur logeait rue Plumet, à l'hôtel de mademoiselle de Condé, sur les boulevards neufs, du côté des Invalides.]
--Ma chère amie, vous m'effrayez beaucoup... vous feriez mieux de garder vos histoires pour un autre jour... voulez-vous?...
Mais tandis qu'on l'_effrayait_ dans la voiture, il arrivait une étrange chose au-dehors. C'est que la nuit était si noire, que les gens s'étaient égarés, et ne retrouvaient plus la route du vieux château où ils devaient passer le reste de la nuit.
--Que faire? dit mademoiselle de Fontenille; quel malheur! nous ne pouvons plus continuer notre pièce qui va si bien... et d'autant mieux que notre amie n'a pas froid, et qu'elle est tranquillement dans une bonne voiture.
--Ah! tranquillement, dit le duc d'Esclignac, c'est autre chose: car elle n'est pas brave; mais si elle ne l'est pas maintenant où elle n'a rien à craindre, que devait-elle éprouver lorsqu'elle était jeune et jolie?
--Il a raison, dit Amédée de Fontenille; mais savez-vous ce que je crains, moi, c'est que nous ne soyons rencontrés par de la gendarmerie ou par des gardes-chasses... savez-vous bien que nous serions tous arrêtés, et, en vérité, dans nos costumes, nous ferions une triste figure en entrant à Essonne!...
--Ah! mon Dieu, les gendarmes! dit sa soeur... et que leur dirions-nous?... prendraient-ils de l'argent?
--Non, certes, je ne le pense pas! et s'ils en prenaient, je les ferais punir. Mais les gardes de la forêt sont à craindre plus encore que les gendarmes.
Mademoiselle de Fontenille, très-effrayée par ce que son frère lui disait, se remit en quête de plus belle pour retrouver un carrefour qui devait les mettre dans la bonne route... Rien n'était plus comique que de voir en ce moment vingt personnes rassemblées pour en effrayer une seule, l'être plus qu'elle... Mademoiselle de Fontenille fit rallumer une des torches qu'on avait éteintes pour ne pas attirer l'attention, et bientôt, en effet, on retrouva le carrefour qui indiquait la route à suivre; la voiture y roula aussitôt rapidement, et, au bout d'un quart d'heure, ils furent arrivés au terme de leur course, ayant joué le premier acte de leur drame burlesque.
Rien de ce que nous lisons dans les romans de madame Radcliffe, si parfaitement traduits par madame Victorine de Chastenay, n'avait été omis au _château des Bergeries_. Il est vrai qu'il y prêtait lui-même étonnamment, et que le concierge à lui seul, avec sa lanterne, son énorme trousseau de clefs avec lequel il vint ouvrir une grille rouillée et criant sur ses gonds, suffisait pour effrayer... Au moment où la voiture entra dans une cour remplie de hautes herbes qui empêchaient presque les roues de tourner, deux chiens hurlèrent plaintivement... Madame de Travanet tressaillit.
--Ah ça, dit-elle, ceci passe la plaisanterie... je ne veux pas être une héroïne de roman, moi! je ne suis ni _Amanda_, ni _Rosalba_, ni _Fernanda_: c'est odieux, tout cela... et fort ennuyeux!
À ce moment où la voiture s'arrêtait au bas d'un vieux bâtiment ruiné dont les murs tenaient à peine... le vieux concierge, son bonnet de laine à la main, conduisait respectueusement madame de Travanet et madame de ***, par un escalier étroit et tournant, dans un appartement où il y avait un bon feu et assez de lumières pour qu'elles pussent juger du délabrement du lieu où elles se trouvaient... le concierge les laissa seules. Alors madame de Travanet recommença ses doléances sur son ennui et son inquiétude, et surtout le motif pour lequel elle avait été enlevée.
--Mais par amour!... ma chère, ne soyez pas si incrédule.
--On a la foi quand on a l'espérance, ma très-chère amie, dit madame de Travanet en riant... À mon âge, on ne me ferait plus que la charité en fait d'amour... et en quoi que ce soit je n'aime pas ce qui se fait par un sentiment de pitié: il n'a rien de noble, et encore moins rien de tendre.
--Mais votre esprit... vos talents...
--Mes talents, mon esprit, me feront des amis, parce que je les emploierai à leur amusement ou à leur bonheur...
--Enfin, ma chère, voyez ce que nous a compté l'autre jour madame de Genlis... À Berlin, un jeune homme de vingt-sept ans était amoureux d'elle, et voulait l'épouser.
--Eh bien! si elle y avait consenti, c'est elle qui eût été folle.
Dans le même moment, la porte du fond s'ouvrit avec fracas, et le Turc magnifique qui avait parlé à madame de Travanet dans la forêt entra dans la chambre. La pauvre femme, qui ne l'avait vu que masqué, faillit mourir de peur en voyant devant elle un homme d'une taille immense ayant des moustaches comme jamais elle n'en avait vu...
--Quelle effroyable tête! se disait-elle en elle-même; quel géant!...
Ce _géant_ était mademoiselle de Fontenille!
Elle salua profondément à l'orientale, en mettant une main sur sa tête et l'autre sur son coeur, et remit une lettre à madame de Travanet, sentant l'essence de rose à en parfumer le vieux château pour dix ans... puis elle se retira toujours à reculons... _pour mieux observer le respect et le décorum envers la sultane favorite_, observa madame de ***.
Aussitôt que le Turc fut sorti de l'appartement, madame de Travanet ne sachant pas ce que tout cela devenait, car les choses commençaient à se brouiller dans sa tête, ouvrit la lettre avec précipitation, espérant au moins y trouver une explication.
Mais c'était une déclaration en forme adressée à madame de Travanet. On lui disait qu'on était à ses pieds; son esclave le plus soumis et... sollicitant sa main. La lettre était signée _Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_...
Les expressions les plus brûlantes n'y étaient pas épargnées... _Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_ n'osait pas se présenter à madame de Travanet sans son consentement, qu'il espérait, au reste... Mais pour qu'elle pût se prononcer avec plus de certitude, il la prévenait qu'il avait fait placer dans la chambre qu'elle occupait son portrait fait à deux âges différents, afin qu'elle pût juger de ce qu'il avait été et de ce qu'il était aujourd'hui.
En achevant la lecture de cette lettre, madame de Travanet ne put s'empêcher de regarder autour de la chambre, dont les murs lézardés ne laissaient voir aucune trace de ce qu'elle y cherchait. Enfin, près de la haute et antique cheminée, elle aperçut deux dessins au crayon noir, dont l'un représentait une très-belle tête de jeune Turc... Madame de Travanet s'arrêta devant ce dessin.
--Savez-vous qu'il a été très-beau, ce Turc, ma chère? dit-elle à madame de ***.
MADAME DE ***
Oui, sans doute!... c'est dommage que son nom soit si long!...
MADAME DE TRAVANET, regardant toujours le portrait.
Qu'est-ce que cela fait?... et puis ce n'est pas un nom seul, c'est une suite de noms... c'est l'usage chez eux...
MADAME DE ***.
Ah! mon Dieu, regardez donc cette horrible figure.
Madame de Travanet se retourne vivement, et voit en effet, de l'autre côté de la cheminée, le pendant de la jeunesse du Turc... il était hideux!... On avait exprès chargé la laideur, et, dans le fait, la figure était horrible. Au bas était écrit: _Tel que je suis maintenant..._
--Vraiment, dit madame de Travanet, il nous la donne bonne! et moi aussi j'ai été jeune et belle: je pourrais m'en aller en quête d'un mari, en montrant mon visage de vingt-cinq ans; mais lorsque celui de cinquante-cinq se montrerait à son tour, on serait en droit de me dire que je suis une impertinente. Après tout, je suis fâchée pour lui qu'il soit changé de cette façon-là, car il était bien beau. Et elle retournait toujours _au portrait_ du jeune Turc, qui était tout simplement la figure du jeune Turc mourant de Girodet, auquel on avait seulement ôté l'expression souffrante. Oui, répétait-elle, c'est vraiment dommage.
En ce moment, on entendit un prélude dans la pièce voisine. Ah! ah! dit madame de ***, on veut vous donner une sérénade... mais je crois qu'un bon souper et un bon lit nous feraient plus de bien que toutes les musiques du monde... Madame de Travanet, dont jamais l'aimable caractère ne se démentait, fut au contraire tout à coup ranimée par cette musique... elle quitta le portrait, et vint écouter de plus près... Qu'on juge de ce qu'elle dut éprouver lorsqu'elle entendit des voix bien connues et aimées chanter en choeur et en partie la romance si célèbre de _Pauvre Jacques_!
--Ah! s'écria-t-elle, ce sont nos amis!... Les portes de l'appartement s'ouvrirent alors avec grand bruit, et tous les acteurs, les actrices, entrèrent en foule, et pressèrent madame de Travanet dans leurs bras, en lui demandant pardon du tour qu'on lui avait joué. Non-seulement elle le pardonna, mais elle fut la première à en rire... Elle regarda alors sans frayeur mademoiselle de Fontenille, dont les terribles moustaches l'avaient si fort effrayée.
--Et maintenant, lui dit Amédée de Fontenille en lui présentant une grande pelisse pour la préserver de l'air froid de la nuit, retournons à Rouvres, pour y faire réveillon, et puis ensuite nous irons nous coucher...
... On riait encore dans le monde de cette histoire, lorsque le récit d'une autre aventure détruisit la gaieté qu'avait inspirée celle de la forêt de Sénart. Elle est d'un haut intérêt: la voici dans tous ses détails... Comme les personnages dont il est question dans cette histoire sont pour la plupart existants et à Paris, je ne puis donc les désigner que par une lettre initiale.
La comtesse de M*** était une femme bien née, riche, ayant une bonne maison et la volonté de la faire trouver agréable; avec tous ces moyens on a ce qu'on veut à Paris. Aussi, quoiqu'elle ne fût plus jeune, madame de M*** avait un salon fort sociable, et sa maison était une de celles où un étranger se faisait toujours présenter...
Madame de M*** avait un frère plus riche qu'elle, et vivant dans ses terres. Son opinion était fort exagérée. Il avait fait partie de l'armée de Condé, et rentré en France, il fut assez heureux pour retrouver toute sa fortune qui lui fut rendue; M. de P*** ne cachait aucunement son opinion, prétendant que l'Empereur ne l'en estimait que mieux de savoir confesser sa vraie croyance. M. de P*** n'avait qu'une fille, qui devait hériter non-seulement de sa belle fortune, mais aussi de celle de sa tante.