Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier.

Part 17

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Dans ce salon, meublé d'un velours cramoisi à crépines d'or et magnifiquement orné, étaient plusieurs hommes vêtus de noir, au visage sévère et presque tous vieux et laids, pour dire le mot, excepté l'un d'eux, mais dont la figure avait tellement la volonté d'être caduque, malgré l'âge de son possesseur, qu'il ne tenait qu'à lui de passer pour vieux s'il en avait eu envie dès cette époque... Une grande table ronde était au milieu de l'appartement; elle était couverte de papiers, et plusieurs hommes tout noirs écrivaient... D'un côté de la cheminée, était une femme qui avait dû être fort belle et dans laquelle on retrouvait encore des restes frappants de beauté; près d'elle, et comme une apparition fantastique au milieu de cette cohorte d'hommes sombres et sérieux, était une jeune fille vêtue de blanc, blonde, blanche comme un lis et jolie comme un ange... Elle voulait être sérieuse pour se conformer, on le voyait, au décorum d'une circonstance inaccoutumée. Toutefois, sa bouche de rose fut la première qui sourit à la vue du groupe qui vint tout à coup se jeter au milieu de la grave cérémonie... Devant la cheminée était un vieillard de taille moyenne, mais dont le dos était voûté, portant l'habit ecclésiastique et décoré de plusieurs ordres. Sur un petit manteau de taffetas noir était sur son dos une grande plaque qui disait qu'il était chanoine de Munster. Enfin mes filles étaient tout simplement chez le prince primat!... Il logeait alors dans l'hôtel du prince Eugène, qui était, comme on sait, contigu à celui de la maréchale Ney, et ce même jour il mariait, c'est-à-dire fiançait son neveu, M. le duc Dalberg, à la jolie mademoiselle de Brignolé.

On sait comme le prince primat était excellent, et surtout poli et affectueux. Je le connaissais beaucoup, et il venait assez souvent chez moi; mais il n'était nullement connu de mes enfants, qui, à cette époque de leur vie, ne descendaient chez moi que lorsqu'il n'y avait personne: c'était dans la journée et le soir après dîner pour remonter à huit heures chez elles; mais aussitôt que le prince entendit prononcer mon nom, il s'avança vers mes enfants, accueillit parfaitement la pauvre miss Podewin, toute troublée de son aventure: car tout cela s'était succédé bien plus promptement que je ne mets de temps à l'écrire, et dans son phlegme anglais, qui ne se démentait jamais, elle ne comprenait rien à tout cela.

Ma fille aînée Joséphine[161] fut celle qui se tira le mieux de l'affaire; elle était la filleule favorite de l'Impératrice, et fort souvent elle allait déjeûner avec elle aux Tuileries. Toutes les dames du palais adoraient sa gentille personne et son adorable visage d'ange. Madame de Brignolé la gâtait plus qu'une autre, ainsi que madame Dalberg. Aussi dès que Joséphine aperçut madame de Brignolé, elle courut à elle, lui montra son bel habit espagnol en satin blanc, avec de belles franges d'argent, et lui demanda où donc était la fête? Heureusement que la chose s'éclaircissait, car pendant ce temps Constance[162] s'enhardissant, malgré sa timidité, demandait de sa douce voix au prince primat:

--Monsieur, où donc est le général Jacquot?...

[Note 161: L'aînée de tous mes enfants, et filleule de Napoléon et de Joséphine.]

[Note 162: La plus jeune de mes filles; elle était aussi timide que douce et bonne, et depuis elle a prouvé qu'on pouvait être en même temps une femme éminemment spirituelle.]

Or il faut savoir que ce _général Jacquot_ était un énorme singe, avec lequel, pour le dire en passant, le primat avait un air de famille très-prononcé.

--Qu'est-ce donc que le général Jacquot? dit le prince en se retournant vers plusieurs ecclésiastiques de sa cour, dont plusieurs, grands chanoines des premiers chapitres d'Allemagne, ne _badaudaient_ pas souvent sur les boulevards...

--C'est un singe fort savant, répondit gravement un petit homme ayant les cheveux coupés en brosse tout autour de sa tête, et une petite figure dans laquelle on trouvait, ce qu'il avait en effet, prodigieusement d'esprit. C'était le futur M. le duc Dalberg, neveu du prince primat grand-duc de Francfort...

Ceux qui ont connu le prince primat doivent se rappeler sa bonté et son aimable accueil, chaque fois qu'on se trouvait avec lui... Il fut parfait pour mes petits masques, mais avec une telle recherche, que je lui en témoignai ma reconnaissance dès le lendemain matin. On s'expliqua: mademoiselle Podewin acheva d'éclaircir ce que disaient mes filles, dont l'une demandait des masques, entre autres, _le grand sauvage_, parce que les enfants qui se voyaient le plus souvent dans les intervalles de leurs petites fêtes se confiaient leurs déguisements, et celui du _grand sauvage_ était celui du prince Achille Murat, que mes filles voyaient très-souvent, ainsi que ses deux soeurs: les confidences avaient eu lieu, et Joséphine demandait _le grand sauvage_; Constance s'en tenait au général Jacquot... Mais la voiture avait été renvoyée... et celles des personnes présentes ne devaient aussi, comme celle de mes filles, revenir les prendre que plus tard. Le prince voulait faire mettre ses chevaux, lorsque le duc Dalberg leva toutes les difficultés. Il donna l'ordre à deux valets de pied de prendre mes deux petites dans leurs bras et de les transporter dans la maison voisine, qui était celle de la maréchale Ney... et les deux enfants partirent toutes joyeuses et chargées de bonbons qu'elles n'osaient pas manger de peur de gâter leur belle toilette...

Elles firent beaucoup d'effet en entrant dans la fête. J'en étais fort inquiète... Je venais d'arriver à l'instant et ne pouvais m'expliquer la cause de leur absence, lorsque je les vis entrer, et miss Podewin me dit le motif de leur retard. L'aventure courut bientôt dans tous les salons et amusa autant que le singe savant et le général Jacquot...

Cette soirée chez la maréchale Ney fut charmante: les enfants furent heureux d'abord, et nous le fûmes de leur joie, de leur délire même, car il y avait des moments où ils trépignaient avec une sorte de frénésie lorsqu'Olivier faisait le tour du _sac fermé_ ou des trois bobines... ou bien encore de l'anneau, dans une boîte à double fond et à bascule... Mais enfin, après avoir soupé, ils étaient allés se coucher. Après leur départ:--Que ferons-nous? dirent les jeunes mères; il n'est que onze heures...

--Des charades en actions, dit M. de Metternich[163], qui, en sa qualité de jeune père, était du conseil.--Oui, oui, des charades en actions!--Et la maréchale nous fit ouvrir sa garde-robe, que nous explorâmes au grand chagrin de ses femmes, à en juger par le désespoir des miennes, lorsque la chose arrivait chez moi; mais aussi nous nous amusâmes beaucoup... Deux charades eurent surtout un succès complet: or-ange et pou-pon. La première fut représentée magnifiquement par la prise du Mexique ou du Pérou, je ne sais lequel; une scène du temple du soleil: tout cela était admirable; et puis le sacrifice d'Abraham; mais la seconde fut un triomphe. La première partie n'était pas facile à faire... Nous représentâmes Antiochus et Stratonice!... le moment où le médecin juge, par la fréquence du _pouls_, de la passion du prince; nous y fûmes très-applaudis. M. de Brigode joua le rôle du père, comme s'il eût été à l'Opéra. Le _pont_ fut représenté par l'action de Coclès, et enfin le poupon le fut burlesquement par M. de Palfy, faisant le nourrisson, et par Grandcourt, dont je n'ai pas encore parlé, mais qui aura tout à l'heure sa place, car il ne bougeait de chez moi, et certes on s'en amusait assez pour lui témoigner au moins de la reconnaissance par un souvenir: il faisait la nourrice.

[Note 163: M. le prince de Metternich, alors comte de Metternich et ambassadeur d'Autriche en France, avait une ravissante famille, qui était de toutes nos fêtes. Marie, l'aînée de ses enfants, charmante jeune fille de huit à neuf ans, était ma favorite!... elle fut depuis madame d'Esterhazy... L'autre petite fille, Clémentine, était un ange de beauté et de grâce: c'était un Amour de l'Albane... Le troisième était Victor; il était un bon et excellent jeune homme... mais son père lui était si supérieur qu'à côté de lui son infériorité était visible. Étant enfant, il était bon et toujours en harmonie avec ses jeunes camarades.]

Grandcourt était un petit homme qui, disait-on, n'avait pas d'inconvénient, et à qui j'en trouvais souvent. Il était raconteur, sot et pas mal glorieux.--De quoi? Je n'en sais rien. Il avait une grosse tête, un gros ventre et des jambes courtes; il allait partout; se disait amoureux de toutes les femmes jolies et jeunes, avec cette figure que je viens de vous dire, et soixante ans par-dessus.

Ce fut lui que nous chargeâmes du rôle de nourrice: on lui fit des appas avec deux oreillers, et il remplit très-convenablement son emploi.

Le _poupon_, ce fut le comte de Palfy, noble hongrois de haute naissance certes, et tenant à Paris un grand état; il y était fort à la mode, nous donnait des fêtes où nous nous amusions beaucoup, et se mit dans le monde élégant malgré quelques ridicules assez fortement prononcés qu'il avait: l'un des plus grands était l'état qu'il avait pris d'être un mangeur de coeurs des plus affamés, et de parler de ses bonnes fortunes un peu comme le chasseur de l'ours. Au résumé, il avait de l'esprit cependant, et M. de Metternich, qui se connaissait en hommes, m'en avait parlé avec une autre opinion que celle qui dirigeait le monde. Il avait cinq pieds sept à huit pouces, et avait une sorte de beauté: tout cela fit merveille dans le _pouls-pont_.

M. de Palfy me rappelle une circonstance assez plaisante qui lui est relative. On faisait encore quelquefois des _mystifications_; la mode en avait été fort active, et de temps à autre elle revenait encore. Un jour, à Neuilly, je demandai à M. de Metternich s'il ne trouverait pas mauvais qu'on plaisantât un peu avec M. le comte de Palfy; j'étais bien sûre de sa réponse, mais je n'aurais à cet égard rien voulu faire sans sa permission. Il me la donna grandement, parce qu'il était bien sûr que je ne ferais rien que de convenable. Je fis donc venir le gros Musson, qui était encore bien spirituel et bien amusant; nous le plaçâmes à côté du comte de Palfy. Au bout d'un quart d'heure je le vis me regarder et me faire signe d'une manière très-significative,... je ne savais ce qui se passait à l'autre bout de la table; enfin je compris que Musson ne trouvait rien à dire au comte de Palfy... Cette idée s'empara alors de moi sous un aspect si bouffon, que je ne pus m'empêcher de la communiquer à M. de Metternich. Elle le frappa comme moi, et aussitôt nous voilà à rire, et bien autrement que si Musson avait parlé. En effet, quoi de plus comique que vingt-cinq personnes réunies autour d'une table pour entendre un homme qui se trouve muet!... et qui est le mystifié au lieu d'être le mystificateur. Jamais je n'ai ri d'aussi bon coeur.

Nous nous amusions beaucoup à Neuilly; la proximité de Paris permettait de venir me voir à tous mes amis, même ceux qui n'avaient pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner, et quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais au spectacle; je n'y allais pas toujours cependant; mais lorsque j'y allais, je revenais exactement le soir à Neuilly.

Nous jouâmes aussi des charades en actions, et _M. Vautour_ eut entre autres un succès prodigieux. _M. Vautour_ était le nom d'un vaudeville dans lequel Brunet jouait alors et faisait courir tout Paris. Un homme de ma société, fort aimable et fort spirituel, parent ou allié de madame d'Osmond[164], M. Digneron de Saint-Furcy, me proposa un soir de faire une charade en action sur le mot _vautour_; ce fut lui qui la monta et l'organisa. La première partie fut représentée par le _veau d'or_, avec tout le luxe des costumes juifs et même leur exactitude. La seconde dura longtemps. M. Digneron faisait des tours d'adresse aussi bien qu'Olivier et Fitz-James; il se mit comme les Indiens qui étaient alors à Paris, devant une grande table _à lui_, et faite exprès pour ses tours: il nous en fit pendant une heure de ravissants, et puis pour le tout, Grandcourt s'était laissé arranger si bel et bien, qu'il ressemblait à Brunet parfaitement dans le rôle de M. Vautour. Il y fut très-applaudi.

[Note 164: Celle à qui appartenait _Vilaines_. Mademoiselle Digneron, soeur de M. de Saint-Furcy, avait épousé M. Gilbert de Voisins, frère de madame d'Osmond. M. de Saint-Furcy était cousin-germain de ma plus intime amie, madame Lallemant, et oncle de M. Alfred de Voisins, mari de mademoiselle Taglioni.]

Notre été fut très-brillant à Neuilly; nous jouâmes la comédie; il y venait encore plus de monde, ainsi que je l'ai dit, qu'au Raincy, en raison de la proximité de Paris. Un jour le maire de Surênes vint me prier de _couronner la rosière_: c'était une institution faite par madame des Bassyns, dans une affreuse circonstance de sa vie. Elle était en calèche et traversait Surênes en descendant d'une maison qu'elle habitait sur le haut de la montagne. Sa fille, âgée, je crois, de cinq ou six ans, était appuyée contre la portière de la calèche; elle s'ouvre: l'enfant tombe sous la roue, qui l'écrase sous les yeux de sa mère. La malheureuse femme, insensée de désespoir, serait morte sur la place sans les secours, les consolations de toutes les femmes de Surênes; une aussi immense douleur fut comprise par elles; toutes étaient mères, toutes avaient un coeur... Elles étaient bonnes, et leurs soins parvinrent à émousser la pointe trop aiguë du malheur qui frappait une mère... Revenue à elle-même après bien des mois, où sa raison fut presque égarée, madame des Bassyns sentit alors la reconnaissance qu'elle devait à ces femmes qui n'avaient pas eu peur de ce qui souvent effraie, la douleur d'une étrangère.

--Que puis-je faire pour cette commune? dit-elle un jour au maire.

--Leur rendre leur rosière, répondit-il.

Et madame des Bassyns fonda alors une rosière, puisque l'ancienne fondation n'existait plus. Voilà quelle était l'origine de cette rosière. J'acceptai en annonçant que je doublerais la dot, et que ce serait ma fille aînée qui couronnerait la rosière...

Ce fut une grande fête, non-seulement au château de Neuilly, chez moi, mais dans la commune de Surênes. Tout le pays était en émoi, et au château il y avait plus de _deux cents_ personnes, car j'avais engagé tout ce que je connaissais, pour que la quête, que devaient faire madame Lallemant et madame la baronne de Montgardé, fût abondante. L'effet ne manqua pas... Elles eurent presque toute la quête en or, et firent deux mille francs... La cérémonie eût été superbe dans cette petite église, mais les rosières étaient aussi par trop laides; presque toutes étaient vigneronnes, et leurs bras étaient noirs comme ceux d'une négresse, le visage à l'avenant... Celle qui eut la couronne était plus jolie que les autres. Le lendemain de la cérémonie, elle vint dîner au château avec M. le maire; j'avais aussi invité le fiancé, mais il ne put venir:--Parce que, voyez-vous, me dit la rosière, il avait un mal de reins qui lui est tombé dans le talon.

Ceux qui connaissent le jargon, car c'est une langue à part, des paysannes des environs de Paris, sauront, peut-être, ce qu'elle voulait dire...

Sa parure était incroyable: elle portait son grand cordon bleu par-dessus un déshabillé de basin blanc, ayant des demi-manches qui tranchaient victorieusement sur des bras d'un pain d'épice parfait... Son bonnet, très-empesé, avec une fort belle valencienne, était surmonté par sa couronne, chef-d'oeuvre de Nattier, et que ma fille avait offerte; la bonne rosière avait, je crois, dormi avec et ne l'avait pas quittée depuis le moment où l'archevêque _in partibus_ de je ne sais plus quelle ville de Palestine l'avait bénite. On pourrait faire un portrait de cette jeune fille; mais faire comprendre le comique de sa tournure, c'est impossible.

En 1821, j'allai m'établir à Versailles. Je fis faire quelques réparations à la maison que j'occupai au Petit-Montreuil; un jour on me dit que la femme du serrurier qui avait travaillé pour moi demandait à me parler. Je la fis entrer; c'était une femme de bonne mine, encore jolie, et toutes les fois qu'on voyait sa main, on pouvait juger que la femme du serrurier ne mettait pas les mains à la forge.

--Madame la duchesse ne me reconnaît pas? me dit cette femme fort émue. Je la regardai... rien.--Non, lui dis-je, je ne vous ai même, je crois, jamais vue.

--Oh! madame!...

Et cette femme se met à pleurer.

--Je suis de Surênes!...

C'était ma rosière!...

Les maux de reins et de talon étaient tous deux partis; mais la dot et la fiancée, toutes deux restées, et le fiancé exempté de la conscription, à l'aide du mal de talon et du mal de reins... Ils s'étaient mariés, et M. _Leboeuf_ était, en 1821, maître serrurier, très-achalandé, grande rue de Montreuil, vis-à-vis de l'église, à Versailles; leur établissement était bon, et je crois que ma seconde dot n'y avait pas nui.

Notre comédie allait très-bien à Neuilly; j'étais fort bien secondée par le général Lallemant, un de nos anciens acteurs de La Malmaison; il jouait admirablement... Michaud venait nous faire répéter nos rôles avec une bonté et une patience qu'on ne trouve que dans les grands talents, ainsi que l'un d'eux nous le prouve tous les jours[165]... Nous jouâmes surtout deux pièces qui firent le plus grand plaisir, _Défiance et malice_ et _les Rivaux d'eux-mêmes_. Je faisais Céphise dans la première et Lise dans la seconde. Madame la baronne de Montgardé, qui depuis a obtenu de si brillants succès à Lormois, chez madame la duchesse de Maillé, dont l'admirable talent est un bon juge, faisait madame Derval; le général Lallemant, Derval; M. de Planard, l'auteur spirituel de tant de jolis ouvrages, et lui-même un si excellent homme et si sociable, M. de Planard remplissait le rôle de l'ami; quant à celui du maître d'auberge, il nous prouva qu'avec beaucoup d'esprit, jamais on ne peut ce que la nature se refuse à vous laisser faire. Millin, à qui j'avais donné ce rôle pour apaiser sa colère de ce que je ne lui avais pas donné celui de d'Héricourt, ne put jamais dire, sans au moins dix variantes, ce petit couplet de rien du tout, par lequel commence la pièce:

Allons, enfants! de l'activité, du zèle, etc.

[Note 165: M. Michelot, qui est si parfait pour nous au théâtre Castellane, et dont j'apprécie à un bien haut degré la patience et la bonne volonté... Nous lui en devons une grande reconnaissance.]

Un jour Michaud lui demanda si c'était une gageure?--Si vous avez parié de mal jouer, vous avez gagné.

--Ce n'est pas de vous cela, dit Millin tout gonflé de colère, et quand je veux prendre une leçon dans Saint-Simon, je le lis à moi seul.

--Saint-Simon? dit Michaud étonné. Qu'est-ce que celui-là?... Ce que j'ai dit, je l'ai pris en moi.

--Hum!... hum!... marmottait Millin... parce qu'il fait rire quand il joue, il croit qu'il peut me faire enrager ici comme un damné...

À partir du jour de la citation involontaire de Michaud, Millin se révolta, non pas en ne voulant plus jouer, comme j'ai vu faire à des gens de mauvaise humeur et mal appris; mais, à la première répétition, il s'avança jusque sur la tête du souffleur, et dit avec un sérieux d'autant plus comique qu'il était vrai:

--Je ne veux pas qu'on me corrige mon rôle, je le veux jouer comme je l'AI CRÉÉ!... Ceux qui ne le trouvent pas bien... tant pis pour eux, ajouta-t-il en lançant un regard furieux sur Michaud.

Or, il faut savoir qu'ils étaient tous deux très-liés, et même amis intimes: aussi la paix revenait-elle entre eux à peine étaient-ils sortis du théâtre... Mais sur la scène le rôle de Millin était de nouveau le sujet d'une querelle... et ce rôle avait quatre-vingt-trois mots: nous les avions comptés.

M. de Planard était un homme fort jeune à cette époque et n'ayant encore fait qu'une pièce, mais qui déjà avait donné l'idée de son charmant talent: c'était _la Nièce supposée_... Il allait faire une pièce pour notre théâtre, avec un rôle pour moi... C'était le sujet d'une nouvelle de madame de Genlis: _Nourmahal_ ou _le Règne de vingt-quatre heures_. Ce rôle, dans lequel on peut développer beaucoup de moyens, serait charmant à jouer pour une jeune femme ayant des talents. Les événements de Portugal, où le duc d'Abrantès faisait alors le beau traité de Cintra, empêchèrent la continuation de nos représentations.

Mais les alarmes furent courtes, car la gloire n'avait jamais abandonné nos aigles; nous étions toujours les maîtres de l'Europe, et l'orage ne grondait pas encore, s'il se faisait pressentir.

La vie habituelle, quelque changée qu'elle fût dans la haute société par les événements de la révolution de 1793, commençait donc à reprendre sa gaieté et _ses coutumes_ même, quoique différemment mises en action, parce que les localités n'étaient plus les mêmes, et qu'on ne pouvait plus agir dans une maison à l'anglaise comme dans un vieux château de l'Auvergne ou du Dauphiné. Mais l'esprit français, ainsi que l'esprit de bonne société, trouve toujours à faire sa volonté quand il en a une déterminée, et l'on sait que chez nous celle de s'amuser est, à tous les âges, la plus enracinée de toutes. En voici la preuve dans une aventure très-plaisante qui arriva en 1810 ou 1811, et qui fit un grand bruit alors.

On sait combien les maisons de campagne sont nombreuses dans toute la partie du pays qui entoure la forêt de Sénart et même au-delà; c'est comme une chartreuse: les maisons, sans avoir la prétention d'être des châteaux, sont cependant assez grandes pour prendre le nom de _maisons de campagne_. Ce sont de ces maisons que je veux parler... Plusieurs familles amies se trouvaient habiter ces maisons, assez rapprochées pour faciliter des réunions fréquentes. L'une d'elles était à _Rouvres_, près de Montgeron, et appartenait à madame de Fontenille: elle l'habitait l'été avec son fils et sa fille, jeune personne vive, spirituelle et parfaitement aimable, un vrai trésor pour une société française, où la gaieté et la franchise sont habituellement la base de ce qui s'y fait et se dit.

La famille de madame de Fontenille était augmentée, pendant l'été, d'une vieille amie, dont le nom passera à la postérité, parce qu'il s'attache à une romance que la France _entière_ et une partie de l'Europe ont chantée avec les larmes dans les yeux et la douleur au coeur! c'est la romance de _Pauvre Jacques_[166]! L'auteur était madame de Travanet[167], femme d'esprit et de coeur, douée d'une imagination vive et facile à émouvoir, mais d'une bonté de caractère et d'une sûreté de commerce presque toujours, au reste, le partage des gens d'esprit avec la tête vive. Je n'ai peur que des têtes froides, moi; le coeur l'est souvent avec elles, et alors il est détestable.

[Note 166: Elle fut parodiée ainsi:

Pauvre peuple, quand j'étais près de toi, Tu ne sentais pas ta misère; Mais à présent que tu n'as plus de roi, Tu manques de tout sur la terre.]

[Note 167: Femme, je crois, où belle-soeur de celui qui jouait si bien au trictrac. Il disait: C'est l'année... où j'ai fait une école.]

La conversation de madame de Travanet était surtout amusante; elle avait une sorte de naïveté qui, à son âge, donnait beaucoup de piquant sans être ridicule à tout ce qu'elle disait. Comme on savait qu'elle était _vraie_ et que ce qu'elle disait et faisait n'était pas _de la manière_, on en riait avec elle, et elle ne s'en fâchait jamais.

On était un soir réuni chez madame de Fontenille, et la conversation avait pour sujet l'enlèvement d'une jeune personne très-connue.

--Mon Dieu, dit madame de Travanet, combien je regrette de n'avoir jamais été enlevée!...

Chacun se récria.

--Pourquoi non? dit-elle tout tranquillement; chacune de vous le voudrait peut-être autant que moi pour la raison qui me le fait désirer. Je voudrais connaître les émotions qui vous agitent dans un pareil moment; ce doit être très-curieux!