Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier.

Part 16

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Chambellans: MM. de Brissac et de Laville. Écuyers: MM. de Beaumont, sénateur, général Destrées et vicomte d'Arlincourt.

Premier aumônier: M. l'évêque de Verceil. Aumôniers ordinaires: MM.

La maison de la princesse Pauline était montée plus magnifiquement qu'aucune autre. L'Empereur lui avait donné un jouet pour l'empêcher de pleurer: elle avait des pages, ce qu'aucune de ses soeurs n'avait à Paris, à moins qu'elles ne fussent reines. Cette quantité de dames et d'officiers dans la maison venait de ce que le prince Camille était gouverneur-général par-delà les Alpes.

Cette maison de la princesse Borghèse n'était connue de nous qu'en ce qui concernait la France. Deux seules femmes furent connues à Paris, l'une, madame de Cavour, parce qu'elle vint y faire son service, et l'autre, madame de Mathis, par l'amour que l'Empereur eut pour elle. Le reste nous était presque étranger.

Mais, en revanche, quelques-unes des dames françaises attachées à la princesse étaient fort aimées et fort répandues dans la société de l'Empire. De ce nombre, je dois citer la marquise de Bréhan; elle était liée avec moi, et venait habituellement dans ma maison. C'est une femme non-seulement spirituelle, mais instruite plus qu'une femme ne l'est ordinairement. Sûre en amitié, solide dans ses affections, madame de Bréhan est une de ces amies qu'on pleure à jamais quand on les perd, mais qu'on est aussi bien heureuse d'avoir comme moi depuis tant d'années.

_Maison de la reine Hortense._

Madame la comtesse de Viry, dame d'honneur; Madame la baronne de Broc, dame pour accompagner; Madame la comtesse d'Arguzon, dame pour accompagner; Madame la comtesse Mollien, dame pour accompagner; Madame la duchesse de Villeneuve, dame pour accompagner; Mademoiselle Cochelet, lectrice; M. de Boucheporn, chambellan; M. de Villeneuve, chambellan; Madame de Boubers, gouvernante des jeunes princes; Madame de Boucheporn, sous-gouvernante; Madame de Mornay, sous-gouvernante; Monsieur l'abbé Bertrand, aumônier; M. , second aumônier.

_Maison de la princesse Joseph._

La maison de la reine Julie était si peu nombreuse que nous connaissions à peine ses dames, excepté, toutefois, madame la comtesse de Girardin, la dame d'honneur que chacun aimait parce qu'elle était une charmante et gracieuse personne[154].

[Note 154: Autrefois madame la duchesse d'Aiguillon. Elle était en prison avec Joséphine, lorsqu'un geôlier vint chercher un meuble qui appartenait à madame de Beauharnais...--Mais, s'écrièrent les compagnes de chambre de la pauvre Joséphine, elle n'est pas condamnée!.... Le geôlier se mit à rire.--C'est chose toute prête... ne vous en inquiétez pas!...

Les femmes alors se mirent à pleurer; mais madame de Beauharnais les consola.

--Que craignez-vous? leur dit-elle... il n'est pas possible que je meure! ne faut-il pas que je sois reine de France?

Elles la crurent folle!...

En effet, une vieille esclave de la Martinique lui avait prédit qu'elle _serait reine de France, et mourrait_ DANS UN HOSPICE.

--Eh! pourquoi ne pas nommer votre maison? lui dit presque en colère la duchesse d'Aiguillon, qui souffrait de voir son amie dans cette sorte de tranquillité; pourquoi ne pas nommer votre maison tout de suite?...

--Eh bien! oui, et je vous nommerai madame d'honneur, lorsque je serai reine de France!...

Mais lorsque l'Impératrice fut couronnée, elle se rappela l'amie dont l'affection avait adouci ses malheurs, et la demanda à Napoléon pour dame d'honneur.

--Non, dit l'Empereur, elle est _divorcée_!...

Mais, plus tard, il fut moins sévère pour une femme qui possédait toutes les qualités et toutes les vertus. Madame Louis de Girardin fut nommée dame d'honneur de la reine Julie.]

_Maison de la grande-duchesse de Berg._

Madame de Beauharnais, dame d'honneur; Madame Adélaïde de La Grange, dame pour accompagner (plus tard madame de Curnieux); Madame la comtesse de Saint-Martin, dame pour accompagner; Madame de Colbert (Alphonse), dame pour accompagner; Madame la baronne Lambert, dame pour accompagner; Madame , dame pour accompagner; Madame Michel, lectrice; M. d'Aligre, chambellan; M. de Cambis, écuyer.

On voit que les maisons des princesses étaient formées de manière à donner de l'âme et de la gaieté à une cour qui ne demandait que des fêtes. Et, pour des fêtes, que faut-il?... Il faut de la jeunesse, de la fortune et de la beauté; avec cela, une cour sera la plus brillante de l'univers.

Madame de Barral, favorite de la princesse Pauline, était, à cette époque, une des plus jolies femmes de Paris, et il y en avait beaucoup. Non-seulement la Cour impériale en renfermait un grand nombre, mais Paris alors était brillant d'un luxe de beauté autant que de celui de ses fêtes. Combien il était augmenté, par exemple, lorsque dans une de ces fêtes on y voyait rassemblées toutes les femmes dont la beauté vraiment remarquable portait leur nom au-delà des mers. La princesse Borghèse, madame de Canisy[155], madame de Barral, madame Gazani, la duchesse de Montebello, madame Savary, madame de Bassano, madame Pellaprat, madame de Laborde, mademoiselle Masséna, la grande-duchesse de Berg, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, madame Duchâtel, madame de Lavalette, madame Augereau, et une foule de noms qui rappelleraient les charmants visages auxquels ils appartenaient; et plus tard, madame la duchesse de Guiche, la duchesse d'Esclignac, madame de Castellane, mesdemoiselles de Laborde, mademoiselle de Lavauguyon, depuis madame de Carignan, mademoiselle de Cetto, mademoiselle de Bourgoin; et si l'on ajoute les beautés contemporaines, madame Récamier, madame Tallien, madame Michel, et tant d'autres femmes moins belles, mais toujours charmantes, on croira aisément qu'une fête où tout cela se trouvait devait être brillante et joyeuse. Dans le nombre des jolies femmes, il faut mettre madame de Broc, madame Mollien, la duchesse de Raguse, madame de Massa, madame Perregaux, et tant d'autres qui étaient fraîches, jeunes et jolies à faire envie, et quelques femmes qui étaient en dehors de la Cour de la Restauration. Mais, après ce dernier effort, la nature, fatiguée, à ce qu'il paraît, d'avoir tant produit, veut se reposer de ses fatigues.

[Note 155: Madame de Canisy était la plus belle personne et l'une des plus aimables de la Cour impériale, sans comparaison... quand je songe à cette époque où vingt-cinq femmes belles à être suivies, comme le prouvent au reste leurs bustes et leurs portraits, embellissaient une fête, et que je vois comme il est facile de passer aujourd'hui pour _belle_, je souris et m'étonne... On a donné, par exemple, le sceptre de la beauté il y a trois ans à une femme, _grisette_ de naissance et de figure!... on n'était pas difficile.]

J'ai raconté plus haut les déjeûners donnés à Madame Mère et à l'impératrice Joséphine. La grande-duchesse de Berg, qui alors était en grande coquetterie avec M. d'Abrantès, voulut à son tour venir au Raincy. C'était comme un pélerinage que chacun voulait faire; la grande-duchesse de Berg y vint donc aussi, accompagnée de madame Lambert et de madame Adélaïde de La Grange, ainsi que de M. de Cambis, son premier écuyer. Le grand-duc, pendant ce temps-là, se battait tant qu'il pouvait à Iéna et _autres lieux_.

J'avais été en grande intimité avec la grande-duchesse de Berg à son arrivée à Paris; mais cette intimité avait été plutôt ordonnée par ma mère qu'amenée par la sympathie: nous étions déjà assez grandes l'une et l'autre pour _causer_, et elle ne connaissait ni mes habitudes d'études, ni mes goûts. J'avais d'ailleurs une amie, Laure de Caseaux[156], ma soeur de coeur, avec qui j'étais liée depuis mon enfance, avec qui je passais ma vie; j'étais aussi très-liée avec mademoiselle de Périgord, toutes deux charmantes et bonnes jeunes filles, élégantes, et tout autre chose pour moi qu'une jolie jeune personne, à la vérité, mais seulement _cela_, et d'une ignorance qui allait jusqu'à la plus grande de tout... Cependant, comme la jeunesse est confiante, je me liai avec elle selon le désir de sa mère et de la mienne, ainsi que de son excellent oncle Joseph, chez lequel elle logeait, dans sa maison de la rue du Rocher, lorsqu'elle venait à Paris de Saint-Germain, où elle était en pension chez madame Campan, qui alors était l'institutrice la plus en vogue... Mais nos causeries étaient nulles, et le temps se passait, de sa part et de la mienne, à regarder et montrer son écrin, qui, déjà à cette époque, se trouvait très-remarquable pour une jeune personne (c'était pendant la campagne d'Égypte); cela, pour le dire en passant, me causait une petite douleur, car enfin quelle est la jeune fille de quatorze ans qui voit philosophiquement ce qui pare une autre jeune fille... Je ne sais si sa vanité en a beaucoup joui, mais moi je sais que mon amitié ne s'en est pas accrue; et toutes les fois que je rentrais chez moi en revenant de la rue du Rocher, je pensais à mes deux amies, si bonnes et si simples avec tout ce qui devait leur inspirer de l'orgueil, et qui jamais ne m'avaient fait sentir que ma fortune était au-dessous de la leur. Nous en vînmes, malgré tout cela, à nous tutoyer, Caroline Bonaparte et moi. Nous étions assez inconnues l'une à l'autre, cependant, et la suite m'a bien prouvé que pour elle, du moins, elle ne me connaissait pas du tout!... surtout à l'époque dont je parle... lors de ces chasses du Raincy.

[Note 156: Laure de Caseaux était une jeune fille gaie, vive, spirituelle, bonne et charmante. Son père était premier président au parlement de Bordeaux, et sa mère était mademoiselle de Taillefer. Laure de Caseaux était de mon âge, fille unique et héritière de plus de 300,000 livres de rentes!... élevée à ravir par une mère la plus digne des femmes, et une gouvernante, mademoiselle Roulier, également bonne pour cette tâche, elle leur donna la douce jouissance de voir réussir leur entreprise. Jamais éducation n'eut un plus brillant succès. Le coeur, l'esprit, les talents à un degré supérieur, tout vint justifier de ce que pouvait produire une éducation bien dirigée avec une personne comme Laure de Caseaux!... Elle donna plus tard des preuves d'une autre admirable partie d'elle-même, lorsque ses malheurs l'appelèrent à rendre témoignage de sa force et de son courage... son âme se montra alors ce qu'elle était, la plus belle partie d'elle-même... Elle est aujourd'hui mariée à M. de Cassarède, et établie près de Pau, et là, après avoir été la meilleure des filles, elle est la meilleure des mères... Mademoiselle Mélanie de Périgord, fille d'Archambaud de Périgord, frère de M. de Talleyrand, était l'autre amie dont j'ai parlé, d'une belle et grande naissance, et fort riche héritière aussi; elle avait, comme Laure de Caseaux, tous les avantages de coeur et d'esprit qui font aimer ceux qui les possèdent: aussi l'aimai-je tendrement, et mon amitié, toujours la même, ne finira qu'avec moi.]

L'hiver fut terrible; malgré la rigueur du froid les chasses eurent lieu: je ne pouvais les suivre à cheval, étant dans un commencement de grossesse; mais je suivais en voiture découverte. C'était la même chose pour voir la chasse et même pour le daim, pauvre bête, qui s'en vint se faire prendre un jour jusque dans ma calèche, mais non pour autre chose qu'il m'importait beaucoup de connaître... La chasse eut un plein succès; la princesse dîna au Raincy et y passa la soirée. Nicolo Isouard y était; on fit de la musique; Nicolo et moi, nous chantâmes le beau duo de la _Camilla_ de Fioraventi, et puis Nicolo chanta quelques-unes de ses jolies romances, entre autres une appelée _le pauvre Hylas_!... Cette particularité de la romance d'Hylas, qu'_une autre personne_ se rappellera sans doute comme je me la rappelle, lui prouvera que j'ai une excellente mémoire.

L'hiver fut brillant. Tous les ministres donnaient des bals et des fêtes superbes: le ministre de la Marine, surtout, se distingua des autres, en ce que son local était le plus magnifique de toute la troupe ministérielle. Quelles que fussent les inquiétudes de l'Impératrice, elle venait toujours à ces fêtes avec le front serein: il lui fallait parler à M. de Metternich, dont certes le cabinet, pour être forcément fidèle, n'en était pas plus ami; à M. le ministre de Wurtemberg, qui était, ainsi que celui de Bavière, dans la même position; à tout le corps diplomatique enfin, qui était notre ennemi, ou bien tellement lié à nos intérêts, que ceux qui nous étaient fidèles devaient craindre une défaite pour la France. Cela n'empêchait pas M. de Metternich de valser avec la grande-duchesse de Berg, M. de Cetto de donner sa charmante fille pour faire une nymphe dans un quadrille, et le ministre de Wurtemberg de faire la partie de l'Impératrice. Pour le gros Decrès, il circulait dans sa longue galerie, où il y avait de bien jolies femmes, mais aussi bien mauvaise compagnie: ce qui arriva, au reste, le même soir le prouvera.

Il y avait eu un souper, mais servi de telle sorte, que beaucoup de gens avaient faim... Vers trois heures du matin, deux ou trois femmes, qui connaissaient très-intimement le ministre de la Marine, dirent entre elles: Si nous allions chercher le ministre et nous faire donner à souper! On interroge les valets de chambre, qui répondent qu'il est dans le bal... Mais où est-il? C'était cependant bien lui, plus que le duc d'Orléans le père[157], qui devait s'appeler la cathédrale de Reims! On regarde... l'un des jeunes gens qui donnaient le bras à ces dames se levait sur la pointe de ses pieds et le _hélait_ tant qu'il pouvait... Enfin il dit un mot à l'une des trois dames, et tout à coup la troupe chercheuse disparut par une petite porte qui donnait dans l'intérieur des appartements.

[Note 157: M. le duc d'Orléans, père de celui qui périt dans la révolution.]

--Où nous menez-vous donc? dit l'une des jeunes femmes; on n'y voit goutte.

Ils étaient en effet dans un corridor fort sombre, d'où l'on n'entendait déjà plus qu'imparfaitement le bruit de la fête... Le silence et l'obscurité régnaient dans cette partie de la maison... Le conducteur des jeunes femmes paraissait connaître admirablement tous les détours de cette vaste maison... Enfin, un bruit singulier se fit entendre...: c'était comme de la musique, mais barbare, dissonante, et tellement bizarre, que les femmes s'arrêtèrent pour écouter.

Le bruit venait d'une chambre contre laquelle elles venaient d'arriver; de vifs rayons de lumière se glissaient par l'intervalle de la porte mal jointe et venaient briller sur le satin blanc des souliers des jeunes danseuses... Tout à coup le jeune homme qui les avait guidées quitte le bras de celle qu'il conduisait, et, se coulant vers la porte, il l'ouvrit tout à coup en leur disant tout bas d'entrer; mais ce qu'elles virent leur donna d'abord un tel accès de joie rieuse, qu'elles ne purent qu'éclater, ce qu'elles firent si bruyamment, que celui qui était l'objet de cette fougue plaisante se prit à rire comme elles[158].

[Note 158: Depuis que j'ai parlé très-succinctement de cette petite aventure dans mes Mémoires, j'ai revu l'une des trois femmes qui étaient en _quête_ du ministre de la Marine, et l'histoire me fut racontée telle que je la mets ici.]

Ce n'était ni plus ni moins que le maître du lieu..., mais débarrassé des insignes de sa grandeur et tout simplement en habit de ville...; mais il n'était pas seul, et avait pour lui tenir compagnie trois fort jolies femmes dont la toilette de bal prouvait qu'elles venaient de la fête.

--Qu'est-ce que c'est donc que cette _romance_ que vous chantiez à tue-tête? dit madame de M... au ministre.... Je croyais que vous ne faisiez de la musique qu'avec votre porte-voix, vous autres gens de mer?...

--Ah! c'est... c'est ma chanson de haut-bord!... Je la chantais à Madame.

--_Ah! c'est joliment joli_, dit la madame..., et... Madame de T... se retourna à demi et lança un de ces coups d'oeil impertinemment aristocratiques sur la madame, dont la langue se tint _coi_ tout aussitôt... Madame de M... se leva et fit signe à ses compagnes.

--Dites-moi où nous pouvons trouver à manger, mon cher amiral, dit-elle au ministre, qui paraissait assez honteux de la descente faite par l'ennemi. Cependant, il comprit qu'il ne devait pas augmenter le ridicule de l'histoire, qui serait sûrement contée, et sonnant avec violence, il fit accourir deux ou trois valets de chambre auxquels il intima l'ordre de servir ces trois dames (les jeunes gens les attendaient dans le corridor). Decrès comprenait très-bien que ces dames n'étaient pas seules, mais il était loin de se douter que des officiers de son état-major fussent de la partie. Quand les dames quittèrent la chambre, la hardiesse lui revint.

--Voulez-vous entendre ma chanson? dit-il à madame de M...

--Non, non, s'écria-t-elle en se bouchant les oreilles.

--Vraiment! dit-il fort ironiquement; ah! vous venez à quatre heures du matin chercher un vieux libertin comme moi dans son antre, et vous vous en iriez comme vous y êtes venue? cela ne se peut pas.

Et il entonna d'une voix de Stentor le premier couplet... Les dames se sauvèrent aussi rapidement qu'elles le purent, y voyant à peine; mais leurs conducteurs les attendaient, et dans la crainte eux-mêmes d'être aperçus, ils les entraînèrent, mais pas assez promptement pour que leurs oreilles ne fussent frappées désagréablement par le poëme du dithyrambe ministériel.

C'était, au reste, l'homme le plus cynique et le plus dépourvu de toute retenue... Il avait de l'esprit cependant. Ses collègues ne le plaçaient pas très-haut; ses inférieurs le détestaient, et ses supérieurs n'en faisaient rien qu'un ministre premier commis.

Je voyais aussi beaucoup la maréchale Ney. Elle me plaisait par tout le charme de douceur qu'il y avait dans elle; son esprit était ce que je veux trouver dans une femme: il était fin et doux; elle y joignait des talents charmants. Enfin elle était une femme des plus agréables à avoir non-seulement dans son salon, mais dans son intimité. Je la préférais à sa soeur; elle était bien plus naturelle que madame de Broc.

Cherchant tous les moyens de reformer cette société qui était si désunie, j'en imaginai un nouveau: ce fut de faire trouver ensemble tous les enfants de ces jeunes mères qui se trouvaient être du même âge. Ma fille aînée avait alors six ans. Je fis faire en son nom des invitations à tous les enfants de son âge, et même à ceux de deux ans au-dessus et de deux ans au-dessous. Cette liste fut immense, et, dès la première année, nous eûmes près de soixante ou quatre-vingts enfants. On leur donnait les marionnettes, le singe savant, le général Jacquot, et puis à neuf heures et demie ou dix heures, on servait un ambigu où dominaient surtout les meringues, les plombières et les charlottes russes, et puis tout le bon petit peuple allait se coucher. Lorsque les enfants étaient partis avec leurs gouvernantes et leurs bonnes, les jeunes mères dansaient une ou deux valses, quelques contredanses, et puis à minuit on soupait et à deux ou trois heures on allait se coucher, heureux non-seulement de s'être trouvés et rapprochés par ce lien tout amical et presque saint de ces enfants, riant et jouant ensemble, formant ainsi entre eux pour l'avenir une chaîne d'amitié, une liaison que rien ne devait rompre. Tous les six janvier, jour de naissance de ma fille, la même fête avait lieu chez moi. À mesure que les années arrivaient les enfants grandissaient; les amusements changèrent aussi: les marionnettes, la lanterne magique, firent place à Olivier[159], aux serins savants, à Fitz-James, et enfin, en 1813, dernière année de nos fêtes régulières du 6 janvier, ma fille aînée _dansa le menuet de la cour avec Abraham_, son maître. Les jeunes filles commençaient déjà à remplacer les enfants: il y avait même une sorte d'émulation parmi les jeunes personnes; quant aux mères, elles avaient toujours continué à remplacer les enfants dans ma grande galerie, où se donnaient toutes les fêtes du 6 janvier. Nous dansions, nous riions comme nos enfants... Hélas! nous riions sans doute, car nous ne pouvions pas prévoir la violence de l'orage qui s'avançait sur nous sombre et menaçant...

[Note 159: Olivier était un homme qui faisait des tours de cartes et d'adresse avec un talent merveilleux. Il avait surtout un certain tour d'un anneau dans une boîte, et cette boîte fermée... Enfin, les enfants en étaient dans le ravissement...]

Le jour de Saint-Joseph, je donnais également une fête d'enfants à ma fille, mais bien moins nombreuse, à laquelle elle invitait seulement ses jeunes amies; nous dansions ensuite comme le 6 janvier, et nous nous amusions beaucoup plus que lorsque nous allions au bal chez le ministre de la Guerre ou de la Marine. C'était aussi la fête de l'Impératrice; et ma fille allait ordinairement la lui souhaiter.

La maréchale Ney donnait aussi des bals d'enfants et des bals _déguisés_. Un jour de carnaval de l'une des années précédentes, elle en donna un charmant auquel furent invités mes enfants. Je devais m'y rendre aussi, et après le départ de nos enfants nous devions jouer des charades en action.

Je fis faire à mes deux filles deux ravissants petits costumes de _majas_, l'un blanc, pour l'aînée, et l'autre blanc et rouge pour la cadette; je donnai ordre à leur gouvernante, qui était une Anglaise (mademoiselle Podewin[160]), de conduire ses élèves chez la maréchale Ney. Comme la maréchale Ney n'a pas de fille, les miennes n'allaient jamais chez elle comme chez madame de Rovigo et les autres femmes de cette époque. Ce n'était pas non plus mon cocher qui les conduisait: c'était le leur, qui ne connaissait guère que le chemin de l'hôtel à l'église Saint-Roch ou celle de l'Assomption, et puis celui du bois de Boulogne... Enfin mademoiselle Podewin, bien endoctrinée, part pour la rue de Lille, mais sans savoir justement l'adresse de la maréchale. Le domestique, qui était aussi celui de mes enfants, s'informe; on lui montre un fort bel hôtel, devant la porte duquel il voit plusieurs lampions. Mademoiselle Podewin dit au cocher d'entrer; la voiture roule dans une cour immense et s'arrête au bas d'un perron sur lequel s'avancèrent plusieurs domestiques, mais tous vieux, et couverts d'une livrée dont la couleur sombre ne rappelait en rien l'élégance de la maison de la maréchale, dont mademoiselle Podewin m'entendait souvent parler. Ces hommes entourent mes chères petites, qui, jolies comme deux anges avec leur costume de _majas_, avaient peur de ces vieilles figures et se serraient contre leur gouvernante tout en marchant et traversant de vastes salons meublés avec une élégance magnifique, mais sombres, peu éclairés, comme il aurait fallu qu'ils le fussent, pour une fête d'enfants surtout; et partout le plus profond silence.

[Note 160: Cette miss Podewin, aujourd'hui madame Amet, après avoir fait l'éducation de mes filles, a fait celle de lady Suzanne Douglas, aujourd'hui comtesse de Lincoln, fille du duc d'Hamilton. Madame Amet est une des plus dignes et des plus honorables femmes que je connaisse.]

Arrivés dans un salon plus gai que les pièces précédentes, mes enfants y trouvèrent deux valets de chambre qui demandèrent à mademoiselle Podewin quel nom il fallait annoncer.

--Mesdemoiselles Junot, répondit-elle, stupéfaite de cette solennité pour des enfants, et presque effrayée du silence singulier de cette maison.

--Mesdemoiselles Junot!... dit le valet de chambre, d'une voix retentissante, en ouvrant les deux battants d'une vaste pièce très-éclairée cette fois. Mais ce ne fut qu'une raison pour ajouter à la stupéfaction de mademoiselle Podewin, et à la frayeur de mes petites filles.