Part 15
Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis quarante ans... Dire et vouloir persuader qu'il est bon, je ne l'entreprendrai pas, non plus que d'indiquer sa conversation comme un cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles.
M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait aussi chez moi... il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement. Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et jamais _en disputant_. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo pour avoir fait des vers... Quant à M. de Saint-Aulaire, il était _sociable_ au-delà de tout ce que je vois maintenant.
Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son coeur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me témoignait, c'était M. de Narbonne!
Son portrait a souvent été tracé: on a beaucoup parlé de lui; on a beaucoup vanté sa politesse, ses manières distinguées, son esprit même... Eh bien! jamais on n'a pu donner une idée juste, ni tracer même une silhouette ressemblante du comte Louis de Narbonne. J'en parlerai souvent dans le cours de cet ouvrage, et avant d'aller plus loin, je voudrais pouvoir placer ici plusieurs lettres[145] qu'il m'écrivit dans un moment bien pénible. Elles montreraient à quel point M. de Narbonne était aimant et bon. On lui a refusé d'être attaché à ses amis, c'est une calomnie: les amis qui eurent à se plaindre de lui, c'est qu'ils furent, eux, ingrats et perfides. Je sais que depuis la mort de celui qu'ils devaient bénir, loin de l'accuser; je sais qu'ils ont osé élever la voix et parler de la _légèreté de coeur_ de M. de Narbonne... Si son coeur était léger, ensuite, c'est qu'il en avait un; chose fort douteuse chez quelques-uns de ceux qui parlaient ainsi.
[Note 145: Ces lettres me furent écrites au moment où je reçus la nouvelle de la mort de mon mari.
Voici quelques lignes de l'une d'elles.
«Et, dans un tel malheur, je suis à trois cents lieues de vous[145-A], ou plutôt je ne suis pas où vous êtes!... mais n'importe; vous savez que partout et toujours vous pouvez compter sur moi comme sur votre frère... sur votre père!... Dites-vous bien surtout que si j'étais malheureux, il n'est rien que je ne vous demandasse. Adieu, serrez vos enfants contre votre pauvre coeur, et faites tout pour vous conserver à eux et à ceux qui vous aiment...]
[Note 145-A: Il était à Torgau, où l'Empereur l'avait envoyé en sortant de son ambassade d'Autriche... ce fut là qu'il mourut aussi deux mois après avoir écrit cette lettre... Je ne le revis pas!...]
Si jamais un portrait _écrit_ fut difficile à faire, c'est celui de M. de Narbonne; il y avait dans sa nature, dans son langage, un charme qui échappait à l'analyse. Il était spirituel naturellement, instruit sans pédanterie, parlant et connaissant à fond plusieurs langues, s'occupant d'études sérieuses sur la guerre et l'administration; d'une bonté de coeur, d'une jeunesse d'âme bien méritoires chez un homme qui avait passé sa vie à la cour, et avait été élevé par une mère tout entière dans ces menées d'intrigues de coteries qui faisaient la vie des gens de Versailles. M. de Narbonne devait être un autre homme; mais sa nature était d'élite, et ces natures-là, loin de se corrompre, se retrempent au milieu du mal... Sans doute il était léger dans beaucoup d'habitudes de la vie, mais jamais, rien de sérieux n'était froissé par lui... Madame de Staël, qui lui avait sauvé la vie en 1792, était pour lui l'objet d'un culte sacré. Il est des affections, disait-il, dont le souvenir est une chose sainte... Il adorait ses enfants, et sa mère était pour lui ce que devait être une mère de l'époque de la sienne, c'est-à-dire qu'il était toujours dans une attitude respectueuse, qui pourtant n'avait rien de ridicule à son âge, et sa mère elle-même était bien ce qu'il fallait pour porter ce nom de _duchesse de Narbonne_!... Cette vieille femme de la cour de Louis XV, dame d'honneur de Mesdames, qui avait survécu à son temps et à ses maîtres..., ce débris de l'époque de madame Dubarry, je l'ai vue encore bien fraîche de pensées et de souvenirs.
J'ai dit que M. de Narbonne _contait_ peu; son esprit n'allait pas à ce genre de conversation; il ne l'aimait pas: aussi appelait-il M. de Sainte-Foix _la sultane Scheherazade_. Quant à lui, lorsqu'il contait, on ne s'en doutait pas... C'était un peu M. de Talleyrand, mais lorsque celui-ci était de bonne humeur. Pour M. de Narbonne, il était toujours égal, toujours bon pour ses amis, les écoutant, répondant à leurs chagrins, lorsque lui-même quelquefois était accablé d'ennuis... La perte d'un tel ami devait être et fut en effet douloureusement sentie par moi. L'amie en souffrit par le coeur, la maîtresse de maison ne le remplaça jamais!...
J'ai parlé du cardinal Maury; il était d'une immense ressource dans un salon comme le mien, malgré les inconvénients de sa brusquerie; le cardinal trouvait aussi en moi beaucoup de reconnaissance pour la préférence qu'il m'accordait; il n'allait aussi régulièrement que chez moi...
Millin, conservateur ou directeur du cabinet des Médailles, était aussi de ma grande intimité; il venait chaque jour, et par son heureux caractère, ses connaissances (qu'on lui disputait, mais qui n'en étaient pas moins fort étendues et réelles), son esprit _anecdotique_ et conteur, sa manière d'être toujours vouée à la gaîté, et sa volonté de s'amuser en amusant les autres, avec toutes ses qualités, Millin formait un des appuis les plus solides de notre société. Voulait-on jouer la comédie, Millin prenait le rôle qu'on lui donnait... Il aurait joué le marquis de Moncade, Othello, Crispin ou bien le Misanthrope, avec la même complaisance. Il est vrai qu'il jouait la comédie aussi mal que possible; mais c'est égal... Voulait-on jouer des charades en action, ce que nous faisions très-souvent, oh! alors, Millin était dans son centre!... il distribuait les rôles... mettait les turbans, faisait des casques de papier avec une dextérité admirable, et tout cela avec un sérieux d'autant plus grand, qu'il s'amusait en conscience... Et puis, lorsqu'il voyait qu'on avait assez des charades, des répétitions, il faisait apporter de sa propre bibliothèque, qui était fort belle, une vingtaine de collections de voyages, de costumes, de belles gravures[146], qu'il étalait sur le billard, et là, prenant une queue, il démontrait en nasillant et faisant l'explication des planches. C'était surtout aux portraits de femmes qu'il était comique! Il fallait l'entendre lorsqu'il faisait l'histoire de la sultane Ipomai!... et puis celle du prince Isouf!... Il était alors bien amusant!...
[Note 146: Comme, par exemple, le voyage de Melling à Constantinople.]
Un autre homme bien spirituel, qui venait aussi souvent chez moi, et n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de Planard... il avait déjà fait à cette époque _la Nièce supposée_... Il était fort timide, mais fort aimable... il jouait la comédie chez moi à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action.
On rencontrait aussi chez moi Geoffroy de Saint-Hilaire, dont le beau talent rivalisait avec Cuvier, le docteur Hallé, Corvisart, lorsqu'il était à Paris, Desgenettes, qui était mon ami plus que mon médecin, enfin une foule d'autres notabilités parmi les artistes, comme, par exemple, Gérard, Girodet et Augustin[147], ainsi que d'autres gens de lettres dont les noms trouveront leur place à mesure que nous avancerons dans la narration des événements de l'époque. Parmi les hommes du monde remarquables par leur esprit, il faut aussi placer M. le duc Decazes. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis, et comme nous l'avons vu peu de temps après l'époque dont je parle; il n'était pas encore un des grands de la terre; mais il était comme toujours un homme parfaitement spirituel, aimable et gracieux, et d'un commerce doux et facile, qui avait un grand charme... Je le voyais souvent; il était un de nos habitués.
[Note 147: Célèbre peintre en miniature, et rival d'Isabey; mais Isabey lui était supérieur.]
M. de Grefulhe, que je voyais aussi beaucoup, était un homme fort remarquable. Son esprit sérieux, qui tout à coup prenait une couleur railleuse, sans amertume pourtant, mais frappant toujours à coup sûr, avait un grand charme d'étrangeté, et cependant il y avait un accord complet en lui. Sa figure et sa tournure, toutes deux d'une grande distinction, ajoutaient à ce que sa conversation avait de puissance; son visage pâle, ses cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses yeux; sa bouche, dont le sourire était aussi rare[148] que fin et spirituel, et s'accordait avec son regard et sa parole; sa personne, enfin, était celle d'un homme distingué sous tous les rapports et par tout ce qu'on exige dans la haute et bonne société.
[Note 148: La peinture que je fais là de M. de Grefulhe lui donne de la ressemblance avec un héros de roman, et pourtant jamais homme ne le fut moins que lui. Il est en tout d'une nature absolue et positive.]
M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement; il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement... Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est, et malgré son apparente légèreté, il joignait à cet esprit, non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un coeur parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne manquait _jamais_ un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus: quelquefois madame T.....n venait le chercher avant l'heure fixée... Il la laissait attendre:
--Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant.
--Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas perdre un de mes bons moments.
L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus fougueuses passions n'est _jamais_, en aucun temps, autre chose qu'un homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis.
Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées, lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui portait une épée de demeurer à Paris quelques mois.
En remontant aux premiers temps de l'Empire, on trouve une époque assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite; quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le sut, et fut très-sévère avec ses soeurs... mais bientôt il eut, lui aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait que le duché de Guastalla!...--Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande ville, avec un beau palais et des sujets?...
--Guastalla est un village... un bourg, répondait assez durement l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance...
--Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa hauteur sur sa chaise longue... un village!... _la date buona_, fratello!... et que voulez-vous que j'en fasse?...
--Ce que tu voudras...
--Comment! ce que je voudrai!... Et elle se mit à pleurer.
--Annonciata[149] est _grande_ duchesse!... et elle est ma cadette!... pourquoi donc ne suis-je pas autant qu'elle, au moins?... elle a des _états_... elle a des ministres!...--Napoléon, lui dit enfin la princesse, je vous préviens que je vous arrache les yeux si je ne suis pas mieux traitée. Et mon pauvre Camille! pourquoi ne rien faire pour lui?
[Note 149: Vrai nom de madame Murat. Elle a pris depuis le nom de Caroline, qui est probablement le second de ses noms. Mais dans son enfance, et avant son arrivée à Paris, on l'appelait _Annonciata_.]
--C'est un imbécile.
--C'est vrai... mais qu'est-ce que ça fait?...
L'Empereur leva les épaules... la princesse pleurait à sanglots... L'Empereur l'aimait, et au fond elle n'était pas méchante... et puis elle était si _câline_!... si habile à émouvoir!... si belle en pleurant!...
Le résultat de cette attaque fut qu'on donna le pauvre peuple piémontais à gouverner au prince Camille.
Lorsque les autres soeurs virent que les larmes et les scènes avaient du succès, l'Empereur n'en manqua pas, et n'eut plus un moment de repos. La grande-duchesse de Berg voulut la couronne royale, et même un beau royaume, et la princesse Élisa un empire. Tout allait par hiérarchie selon elles, et pas un droit n'était oublié... L'Empereur écouta longtemps en silence, se contentant de ne pas répondre; mais la princesse Élisa n'était pas belle en pleurant, et la grande-duchesse de Berg n'était rien moins que douce: aussi l'Empereur finit-il par se fâcher, et ce fut alors qu'un jour il dit, en frappant du pied:
--Pardieu! ces femmes-là sont étranges! on dirait, en vérité, que nous partageons l'héritage du feu roi notre père!...
Lavalette était aussi, et dans tous les temps, un habitué de ma maison; il était fort aimable et racontait à ravir. Ce fut lui qui, en sortant de chez l'Empereur, nous rapporta ce mot qu'il avait entendu...
Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on peut aimer une amie... Charmante, gaie, vive, spirituelle, très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la double encore... la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie était heureuse, la maîtresse de maison contente.
L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement attachante lorsqu'on en a la clef; non pas qu'elle soit difficile à trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais elle est peu facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent pas, elle devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son esprit a des éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, mais chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout ce qui se dit... Que de journées délicieuses j'ai passées avec elle!... seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait un paradis!... C'est là qu'il la fallait entendre et voir!...
Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp du général en chef.
Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque, l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!... Jolie tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués, naissance honorable et belle, caractère facile, manières exquises de politesse et de bon goût... M. de Forbin possédait tous ces avantages à un degré fort éminent; il était aussi un de mes habitués. Il y a bien de la tristesse dans ce souvenir!...
J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément, pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison, car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne.
L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières. L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette, madame d'Arberg et M. de Beaumont. La Reine avait madame de Brock, et je ne me rappelle plus le nom du chambellan.
La journée était superbe; nous montâmes tous dans des calèches en forme de gondoles, et faites pour parcourir facilement les routes ferrées du parc du Raincy, et même les belles routes de la forêt de Bondy, dont nous avions la jouissance pour chasser, et dans laquelle nous nous promenions tous les jours. Une chasse au daim avait été ordonnée dès la veille, mais dans l'intérieur du parc. Plusieurs hommes, désignés par l'Impératrice, étaient venus dès le matin pour se trouver au Raincy au moment de l'arrivée de Joséphine, qui, selon sa coutume, fut d'une ponctualité admirable[150]. Tous les hommes désignés avaient été invités pour le déjeuner; dans le nombre était M. de Montbreton, premier écuyer de la princesse Pauline; il était depuis longtemps l'ami de ma famille et le mien: son aimable esprit, sa bonté, sa vivacité et sa joyeuse gaîté surtout, qui doublait toujours celle de la moindre réunion où il se trouvait, le faisaient aimer de tous ceux dont il fréquentait la maison. Leste, gai, vif, chasseur déterminé, sonnant comme un maître, on le voyait toujours le premier en avant dans ces belles routes du Raincy, ayant autour de lui sa trompe lorsqu'il ne sonnait pas, ou bien on l'entendait au loin appelant les chasseurs et sonnant un rappel; mais ce qui est bien curieux, c'est que M. de Montbreton est toujours le même qu'à cette époque.
[Note 150: Elle était tellement exacte, qu'à la Malmaison je ne me rappelle pas l'avoir vue arriver dans le salon à dix heures moins seize ou dix-sept minutes; toujours à dix heures moins un quart juste.]
L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense chanta, on fit de la musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable que si l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en écarta pas d'une ligne. Madame d'Arberg était là.
En parlant des dames du palais, il en est plusieurs dont je n'ai pas ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité d'affection ou de toute autre chose qui me fait retrouver une place plus convenable pour les peindre et en donner une idée.
Madame d'Arberg est d'une famille noble parmi les nobles dans cette Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande, bien faite, d'une noble tournure; elle avait de la distinction jusque dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât de mettre d'aussi beaux diamants que beaucoup de femmes qui l'écrasaient ou qui _croyaient_ l'écraser de leur titre de nouvelle duchesse, elle avait l'air aussi imposant que pas une de celles qui l'entouraient.
J'aimais madame d'Arberg: elle-même avait pour moi de l'amitié, et j'ai toujours compris comment elle avait eu des répulsions dans ce pays de cour, où elle primait trop naturellement pour ne pas trouver des antipathies dans celles qui voulaient avoir le premier jour ce que donnent et amènent les siècles.
En apprenant le déjeuner de l'Impératrice, la princesse Pauline, qui cette année-là occupait les appartements du rez-de-chaussée de Saint-Cloud[151], voulut venir, quoique le froid fût déjà vif, et que d'ailleurs elle, qui ne pouvait aller en voiture qu'avec des précautions infinies, ne pourrait pas suivre la chasse. M. d'Abrantès, qui lui parlait fort _amicalement_[152], lui objecta tout cela.
[Note 151: Les appartements à gauche en entrant dans la cour, au-dessous de l'Impératrice.]
[Note 152: Ils avaient dû se marier. Le mariage n'eut pas lieu, parce que ni l'un ni l'autre n'_étaient assez riches_.]
--Eh bien! nous ne chasserons pas.--Mais que ferons-nous?--Nous causerons.
Ce n'était pas le côté de sa personne qu'il fallait admirer que la conversation, surtout quand elle entreprenait de nous réciter Pétrarque, le tout en mon honneur, disait-elle, parce que je me nomme Laure.
--J'ai bien peur, madame, que ce froid-là ne vous soit nuisible, lui dit M. d'Abrantès.
Le fait réel, c'est que nous avions peur qu'elle ne s'ennuyât et ne prît en effet quelque nouvelle douleur dans une longue promenade en calèche dans les bois déjà dépouillés du Raincy.
Enfin il n'y eut pas moyen de l'en empêcher; nous lui donnâmes à déjeuner avec une douzaine de personnes qu'elle désigna. Dans le nombre était M. de Forbin, qui venait d'être nommé son chambellan.
C'est ici le lieu de rappeler les noms des personnes qui composaient quelques-unes des maisons impériales, en femmes seulement; je nommerai les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.
_Maison de l'Impératrice._
Madame de La Rochefoucault, dame d'honneur. Madame de Lavalette, dame d'atours. Madame de Rémusat, } Madame la duchesse de Bassano, } Madame Duchâtel, } Madame d'Arberg, } Madame de Mortemart, } Dames du Palais. Madame de Montmorency, } Madame de Marescot, } Madame de Bouillé, } Madame Octave de Ségur, }
Madame de Chevreuse, } Madame Philippe de Ségur, } Madame de Luçay, } Madame la maréchale Ney, } Madame la maréchale Lannes, } Dames du Palais. Madame la duchesse de Rovigo, } Madame de Lauriston, } Madame de Vaux, } Madame de Montalivet, } Mademoiselle d'Arberg (depuis madame la comtesse Klein); Madame de Colbert (Auguste); Madame de Serrant (mademoiselle de Vaudreuil); Madame Gazani, lectrice.
_Maison de madame Mère._
_Dame d'honneur._
Madame la baronne de Fontanges (la créole, mais point l'amie de madame de Montesson).
_Dames pour accompagner._
Madame la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie; Madame la duchesse d'Abrantès; Madame la princesse d'Eckmühl; Madame la baronne de Saint-Sauveur (fille du prince Masserano). Madame la comtesse de Laborde-Méréville; Madame la comtesse de Fleurien; Madame la comtesse Dupuis; Madame de Saint-Pern; Madame de Rochefort; Madame de Bressieux.
Madame de Chantereine, lectrice, succédant à mademoiselle de Launay[153].
[Note 153: Mademoiselle de Launay, charmante personne, fut obligée de quitter Madame, ce qui me fit personnellement de la peine. Elle était la seule personne jeune dans le vaste château de Pont, et nous nous entendions à merveille ensemble. Elle était soeur de la lectrice de la reine Hortense.]