Part 14
--C'est vrai; mais ici, il y a des capucins, des cardinaux... on a ramené le clergé et toutes ses bannières... Jugez quels cris on pousserait, joints aux sifflets, en admettant que la censure laissât passer l'ouvrage.
--Eh bien! venez nous la lire; ici vous êtes sûr d'être jugé ce que vous êtes, un homme de talent et de mérite. Nous n'avons pas de partialité _de parti_.
Il ne voulut qu'un auditoire peu nombreux. Il vint la lire lui-même, et sa pièce eut un grand et beau succès.
C'était _la Journée des Dupes_, belle composition, non-seulement dramatique, mais politique et morale. Je n'ai pas entendu de pièce qui, à la lecture, m'ait autant amusé que celle-là.--
Les artistes que je voyais dans mon intimité étaient tous aimables et sociables, à part leur talent et leur spécialité. C'étaient Garat, Crescentini, mademoiselle Duchamp, Nadermann, Frédéric Duvernoy, Boïeldieu, Nicolo-Isouard, Dusseck, Steibelt, Drouet, Libon, Hulmandel, et une foule d'autres noms également connus.
Garat, Nadermann, Steibelt, Crescentini et Libon étaient les plus assidus chez moi. Steibelt était mon maître de piano et Libon m'accompagnait; il accompagnait aussi mes enfants.
Garat a été fort connu comme chanteur de romances, mais non pas comme il aurait fallu qu'il le fût comme homme du monde. Garat était fort spirituel; il avait une tournure de phrase que je n'ai vue qu'à lui, et cette originalité avait d'abord du piquant et presque toujours du charme. Jamais je n'ai eu Garat pendant toute une soirée chez moi sans qu'il laissât échapper un mot spirituel, fin et très souvent mordant. Quelle ravissante manière de chanter! comme cet homme accentuait!... comme il comprenait Gluck!... Il avait toujours quelque histoire sur Gluck, ou sur Mozart, ou sur Beethoven. Une particularité du caractère de Garat, c'est la bonne foi avec laquelle il reconnaissait le talent dans autrui; ainsi Crescentini, lorsqu'il chantait, trouvait toujours Garat au bout du piano l'écoutant avec l'admiration la plus profonde.
--Voilà du chant! disait-il un jour, après avoir entendu chez moi chanter à Crescentini le bel air: _Ombra adorata aspetta_; voilà comme on chante...
Nourrit le père, qui était bien loin de chanter et surtout de jouer comme son fils, débuta vers ce même temps dans je ne sais plus quelle pièce, et dans _le Devin du Village_[137]. Garat me demanda la permission de me l'amener pour me le faire entendre. Il chanta, sa voix était ravissante, mais il ne me fit aucune impression... Garat était sur des charbons ardents:
--Comment chantes-tu ce morceau? disait-il en faisant grimacer encore plus sa figure de singe. Il se mettait alors en attitude et chantait:
Je vais revoir ma charmante maîtresse, Adieu plaisirs, grandeurs, richesse, etc.
[Note 137: Je crois même que ce ne fut que dans _le Devin du Village_; mais je n'en suis pas sûre.]
N'as-tu donc pas une maîtresse que tu aies quittée pendant un mois et que tu vas revoir? s'écriait Garat en colère.--
Garat avait une main estropiée et ne pouvait s'accompagner; jamais il n'avait pu trouver, disait-il, un homme capable de l'accompagner que Carbonnel... Carbonnel était l'homme, en effet, qui connût le mieux toutes les nuances de l'accompagnement...
Garat ne s'accompagnait avec deux doigts que des boléros ou des airs basques, qu'il chantait dans la perfection... et puis de petits airs italiens de Crescentini, comme: _Clori la pastorella_,--_Numi se giusti siete!... Addio!_ Il chantait tout cela comme un homme possédant à fond la science du chant; et c'est cet homme que j'ai entendu accuser de ne pas savoir la musique[138]!... Cela me rappelle ce que lui disait Sacchini:
--_Vous êtes la musique même..._
[Note 138: Voici un fait que je puis certifier. M. d'Abrantès me rapporta de Parme, en 1806, plus de cent partitions _manuscrites_ de _Cimarosa_, _Guglielmi_, _Fioravanti_, et il avait trouvé tout cela à Parme. J'annonçai cette bonne nouvelle à Garat; il vint le lendemain matin. Nous déjeunâmes ensemble, et après, nous nous mîmes à parcourir les partitions. Il ne fut arrêté par aucun passage, lut tout à livre ouvert, et fut parfaitement aimable et gai. Il déchiffrait tout cela en marchant et causant.]
Garat était royaliste au fond du coeur, et quand on le pressait un peu, il chantait admirablement l'air de _Pauvre Jacques_!...
Crescentini, après avoir fait les délices de Lisbonne, de Madrid et de l'Italie, vint à Paris pour y avoir les mêmes triomphes. À Madrid sa voix se perdit presque entièrement; mais il lui restait son admirable méthode, qui n'a pas de supérieure... cette divine mélodie donnée aux notes et aux cordes vocales par la volonté d'un homme qui, n'ayant plus de voix, s'en fait une et se fait admirer, fait pleurer et soulève toutes les émotions avec sa voix factice, mais dans laquelle est passée son âme!...
Crescentini est bien vieux, et pourtant dans la Parthénope, la ville aux chansons, aux fêtes d'harmonie, Crescentini a été choisi pour diriger le conservatoire... Honneur à lui! il fera de bons élèves.
Jamais je ne perdrai le souvenir de madame Grassini et de Crescentini dans _Roméo et Juliette_, au troisième acte surtout, lorsque, trouvant Juliette dans la tombe, Roméo la reconnaît et s'empoisonne... Alors commençait le duo, chef d'oeuvre de Zingarelli:
_Odiosa mi si rende questa mia vita!..._
Non! jamais l'acteur le plus tragique, le plus dramatique dans son jeu, ne le fut au delà de Crescentini dans cette admirable scène où Juliette s'éveille au moment où le poison agit déjà sur son amant!... Ce fut en lui voyant jouer _Roméo et Juliette_, et surtout après la belle scène du duel, que l'Empereur donna la croix de la Couronne-de-Fer à Crescentini.
Nadermann avait, avec son beau talent, le meilleur et le plus excellent caractère. Lorsque mon frère était ici, il ne faisait alors que peu de musique chez moi; c'était Albert qui _était_ et prétendait _être_ mon barde. Mais autrement nous jouions très-souvent des duos de harpe et de piano, Nadermann et moi, et il composait ces morceaux exprès pour nous. Qui ne connaît pas en Europe le duo de Nadermann, pour piano et harpe, dédié à madame Junot? il fit ce morceau exprès pour un concert qui eut lieu au Raincy[139]. Il avait un beau talent de composition, Nadermann. Frédéric Duvernoy venait aussi se joindre à nous quand nous étions au Raincy et que nous faisions de la musique dans le grand salon, formant à la fois salon de musique et billard.--Libon avait un charmant talent: doux comme son esprit et ses manières, qui sont excellentes.
[Note 139: Il composa pour lui, Libon et moi, un trio intitulé _la Pensée_, dont le thème est une romance de moi: _Ma peine a devancé l'aurore!_ Il eut un grand succès.]
Steibelt était un type à part des autres artistes qui venaient chez moi; estimé comme talent, mais méprisé comme homme, il avait une détestable réputation qu'il soutenait avec une rare impudence. Jamais il n'abaissa son regard devant celui d'un honnête homme, si l'honnête homme était un ignorant en musique. Il avait une profonde indifférence pour la valeur des jugements du monde, et toute sa crainte, son unique volonté était non pas d'être mal jugé, mais de ne pas faire effet.
Lorsque je le pris pour maître, on s'empressa d'avertir mes femmes de ne laisser traîner aucun bijou, aucune chose précieuse... C'était merveilleux comme sa réputation était faite et établie.--Quel malheur! quelle affliction pour la femme de cet homme de voir un aussi beau talent plongé dans une impénitence finale qui devait naturellement abrutir son talent! Je ne suis pas de l'avis de ceux qui disent:
--Qu'importe! voyez Mozart!...
Eh bien! Mozart eût peut-être fait un chef-d'oeuvre au-dessus de _Don Juan_ s'il eût été un autre homme.--Et puis Mozart ne faisait rien contre l'honneur... Au reste, je dois dire que Steibelt n'a rien pris chez moi que _mon argent_, pendant les deux ans qu'il a été mon maître; mais il l'a bien gagné. Jamais je n'ai vu mieux donner leçon. J'ai vu Steibelt passer une heure à me faire jouer la première page de la fantaisie de _Bélisaire_, pour que je la lui fisse entendre comme il le voulait. Sans doute, il était fort négligent; mais il ne l'était que lorsqu'il voyait que l'élève ne faisait rien: alors il pensait à autre chose.
Quel talent! quelle puissance d'exécution! Listz et lui, voilà les deux hommes qui m'ont émue sur le piano. Steibelt a le premier révélé la musique romantique; la première fantaisie avec le même mode de variations, par triolets, en mineur, par octaves, fut faite par lui.--C'est toujours sa belle fantaisie des _Mystères d'Isis_, puis celle de _Bélisaire_, qu'on imite aujourd'hui... Lorsqu'il jouait devant des gens capables de l'apprécier, il s'élevait jusqu'au sublime dans les sons harmoniques; ces _tremendos_ qu'il employait si à propos et que ceux qui ne l'ont pas entendu ne savent pas encore faire, quelque progrès, quelque immense progrès qu'ait pu faire le piano depuis lui!--Cette manière de bouleverser un instrument, je ne l'ai vue, je le répète, qu'à Listz. M. de Thalberg[140] me rappelle Dussek davantage, mais Steibelt m'est représenté avec le progrès dans Listz; car on peut dire que Steibelt est le fondateur de la musique romantique pour le piano.
[Note 140: Je déclare ici n'établir aucun parallèle. Le talent de M. de Thalberg est admirable, et je ne le mets ni au-dessus ni non plus au-dessous de Listz; mais par la même raison que les yeux ne reçoivent pas tous la même impression de la beauté d'une femme, les oreilles ne sont-elles pas soumises à la même délicatesse des organes? J'adore le talent de Listz; j'avoue qu'il a le don de me faire pleurer, parce que je crois qu'il pleure. Son émotion n'est pas feinte; elle se communique à mon âme plus que la perfection du toucher.]
Steibelt était le plus étrange des hommes: il fallait l'écouter; autrement il agissait singulièrement, comme on le va voir.
Un jour il était au Raincy. Il y avait eu une grande chasse, et M. d'Abrantès avait engagé beaucoup de monde à dîner, entre autres le cardinal Maury... Après le dîner, le cardinal, qui, à son ordinaire, avait parfaitement officié, se mit dans un grand fauteuil contre une des colonnes qui séparent les deux salons, et se crut bien à l'abri de l'oeil investigateur de Steibelt, qui regardait partout, avant de commencer, pour savoir s'il n'y avait pas dans le salon quelqu'un qui lui déplût; le cardinal abhorrait la musique; en général, il n'aimait pas les arts et n'y entendait rien... Steibelt commença. C'était un morceau d'inspiration et d'improvisation sur un charmant air de son bel opéra de _la Princesse de Babylone_, qu'il a composé presque en entier chez moi... Il avait bu ce jour-là du vin de Champagne frappé et du vin de Madère excellent, et sa verve musicale était aussi fervente que jamais... Tout à coup il s'arrête, et un ronflement pareil au grondement d'un taureau se fait entendre... C'était le cardinal, qui s'était endormi presqu'au commencement du morceau et que le voisinage du piano, son ennemi, n'avait pu tenir éveillé... Nos éclats de rire le réveillèrent, mais à demi... Il entr'ouvrit les yeux... voulut parler; mais sa langue lourde et empâtée refusa le service, et il retomba. Steibelt s'inclina, comme pour demander pardon; puis il se remit au piano... Mais qui le connaissait pouvait voir combien il avait d'humeur. Cependant, à mesure qu'il avançait dans son improvisation, son succès parmi nous releva son moral... Sa tête ne demeura plus penchée... Il regarda autour de lui avec orgueil... La chose allait donc bien, lorsqu'à un passage qui demandait de la douceur et l'absence des pédales, que Steibelt employait beaucoup, comme on le sait, le ronflement domina le piano à un tel point que tout le monde se mit à rire. Steibelt, furieux, imagina une singulière vengeance: il calcule en un moment la composition de l'accord _le plus discordant_ du clavier, et alors, employant toute la force de ses deux poignets et de la pédale, il frappa cet accord aux oreilles du cardinal, et puis quitta le piano et s'en alla en disant: _J'aimerais mieux jouer devant un buffle de la campagne de Rome_.
Le cardinal, réveillé en sursaut par cette harmonie diabolique, après s'être endormi au son d'une musique céleste, fit un bond en l'air, et retombant sur sa bergère, à peine éveillé, il se crut en enfer. Malgré l'inconvenance de la conduite de Steibelt, que nous aurions dû réparer au lieu de l'augmenter, nous nous mîmes tous à rire avec un abandon qu'excitait d'ailleurs la figure du cardinal... Mais ce ne fut pas long, et le calme se rétablit bientôt. Le cardinal convint que _le musicien_, comme il appelait Steibelt, devait être fâché, et que le sommeil n'est de mise que lorsqu'on est dans son lit: tout en racontant cela il prenait congé, et s'en allait en bâillant.
On courut après Steibelt, qui était dans le parc à se promener avec Nicolo, avec qui il logeait dans la maison Russe[141], en face du château. M. d'Abrantès avait beaucoup d'humeur de ce qu'il avait fait, et me gronda beaucoup aussi d'avoir ri... Je défendis Steibelt ainsi que moi, en disant que l'inconvenance était bien plutôt dans l'homme qui dort dans le salon d'une femme où se trouvent d'autres femmes... M. d'Abrantès et ces messieurs me donnèrent enfin raison... mais Steibelt était furieux. Dormir aux chants des Gangarides! s'écriait-il,... le plus beau choeur de l'opéra!...
[Note 141: La maison Russe est une des charmantes fabriques qui servent à loger des étrangers au Raincy, comme la Pompe à feu, la maison de l'Horloge, la porte de Chelles, la maison du Rendez-vous.]
Il emporta cet opéra en Russie. Je ne sais s'il l'a donné.
Je viens de nommer Nicolo Isouard. C'était un de mes plus intimes habitués. J'ai rarement rencontré dans le monde un artiste aussi complaisant, aussi bon; il avait la tête folle, mais bien du talent. _Le Médecin turc_,... _Joconde_, le charmant opéra de _Joconde_, le premier acte de la _Lampe merveilleuse_, si différent des autres, une foule de productions détachées, font preuve du talent musical de Nicolo... Mais ce que ses amis seuls connaissent, c'est son esprit gai, actif..., son caractère serviable..., son inépuisable bonté. Toujours prêt à partir pour Rome, s'il l'avait fallu, pour rendre service n'importe à qui... Nicolo chantait, sans voix, tout ce qu'on lui présentait. Il contrefaisait toutes les voix de l'Opéra, des Bouffes, de l'Opéra-Comique... Martin était copié par lui, derrière un paravent, de manière, non pas à s'y tromper, mais à faire rire par la ressemblance de l'accent... Jamais Nicolo ne fut arrêté un instant, quand il entrait une fois dans une affaire comme dans une plaisanterie. Souvent, au Raincy, à Bièvre ou à Neuilly, après avoir fait de la musique, nous voulions danser... Alors Nicolo prenait un violon, grimpait sur une table, et nous jouait des contredanses, ayant une paupière retroussée, des manches d'habit venant au coude, et mêlant un couplet de complainte à chaque figure... Alors c'étaient des rires fous qui duraient toute la soirée.
Deux amies logeaient avec moi à Paris et à la campagne, et deux femmes des aides-de-camp de M. d'Abrantès venaient dîner avec moi tous les jours. L'une était madame de Grandsaigne, femme du colonel Grandsaigne, premier aide-de-camp, et l'autre, madame Thomassin, femme d'un chef d'escadron, aussi aide-de-camp de mon mari...
Celle de mes amies qui logeaient avec moi, que je regardais et regarde encore aujourd'hui comme ma soeur, est madame la baronne Lallemand. Jamais on ne vit une plus charmante créature: grande, élancée, une taille de jonc, fine, ronde et déliée, un regard ravissant donné par de grands yeux bleus... une abondance de cheveux châtains tombant sur des épaules admirables, des dents de perles, une main, un pied d'enfant. Tout, dans sa personne, était enchanteur: aussi quel effet elle produisait lorsqu'elle allait dans le monde!... J'en étais fière. Mes enfants étaient encore trop jeunes pour m'occuper en ce genre; toute ma coquetterie de femme, dont je n'ai jamais voulu faire usage pour moi, se réveilla pour Caroline... J'étais fâchée lorsqu'elle n'était pas mise selon mon goût. Son mari était à l'armée, il me l'avait laissée, et je jouissais délicieusement de la société intime de cette compagne, dont l'esprit naïf et fin, le coeur dévoué à l'amitié, n'eut, pendant neuf ans que nous passâmes sous le même toit ensemble, d'autre sollicitude que de m'entourer de soins et d'affection; aussi, quels que soient le temps, les événements, nous nous retrouvons toujours avec notre amitié et nos souvenirs, qui sont purs même d'une pensée de mécontentement[142].
[Note 142: Le général Lallemand, mari de Caroline de Lartigues, fille du plus riche planteur de Saint-Domingue, a été aide-de-camp de M. d'Abrantès. Il est aujourd'hui pair de France.]
L'autre jeune femme de mes amis qui demeurait avec moi était veuve du général Laplanche-Mortière. Elle était jeune et agréable, petite, mais bien faite. Sa vue était très-basse, ce qui nuisait à ses yeux, qui étaient fort beaux et d'un bleu foncé, avec des paupières noires, ce qui rend ces yeux-là très-rares... Madame Mortière était douce et d'un commerce agréable. Elle avait un fort beau talent de dessin, et chantait agréablement... Elle était de mes amies, mais non pas aussi intimement que madame Lallemand. Elle est remariée, et elle est aujourd'hui madame la baronne de Montgardé.
Madame de Grandsaigne n'était pas jolie. Elle était vive, alerte, avait de belles dents qui la rendaient gaie, et souvent la faisaient plus rire qu'elle ne voulait... Mais elle n'avait que ses dents, il les fallait bien montrer... Elle avait l'esprit prompt, la repartie vive, surtout pour une parole sèche... Elle avait de la facilité à toutes choses qui rendaient son commerce agréable. Je montais presque tous les jours à cheval avec elle. Elle y montait comme un jeune garçon, et pouvait au besoin dompter un cheval.
Madame Thomassin était agréable, douce, mélancolique; une prévision de son sort, malgré sa jeunesse, lui disait qu'elle n'avait que peu de jours à vivre... elle était déjà frappée de la cruelle maladie dont elle mourut quelques années après, ayant à peine accompli sa vingt-septième année!...
J'avais aussi près de moi une nièce de M. d'Abrantès, mademoiselle Clotilde Chaudon... Elle avait dix-sept ans. Elle était charmante, faite à peindre, de jolis cheveux blonds, une peau admirable, de belles dents, et tout ce qui pouvait plaire si elle avait eu de jolies mains et de jolis pieds. Clotilde dansait, était assez bonne musicienne, vive comme un lutin, et jolie à l'avenant. On voit que le noyau de la société qu'on trouvait chez moi avant qu'il n'y vînt même un étranger était formé de manière à ne pas faire craindre l'ennui à la personne qui venait passer deux heures avec nous.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE ET DES PORTRAITS DES ARTISTES.
SECONDE PARTIE.
SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE.
J'ai parlé des hommes de lettres[143] qui venaient chez moi, et dont l'esprit donnait tant de charme à une conversation soutenue, mais non pédante. Maintenant, il faut y ajouter les hommes d'esprit, qui contribuaient autant et peut-être plus que les autres à l'agrément de nos soupers et de nos soirées.
[Note 143: Il y en a dont les noms se retrouveront par la suite, et dont je n'ai pas fait mention; c'est qu'alors je les aurais oubliés, ou qu'ils ne seraient venus que rarement chez moi. De ce nombre était, par exemple, l'abbé Delille: il ne nous aimait pas, nous autres gens de l'Empire, et il ne fut peut-être pas accueilli par M. d'Abrantès comme il aurait dû peut-être, mais surtout voulu l'être.]
J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il conte alors, il cause, et toujours les autres se taisent pour l'écouter. Cela est encore aujourd'hui, et pourtant il a tout à l'heure quatre-vingt-trois ans!
M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à l'écouter.
M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est connu de tout le monde; ce qui l'est moins, c'est la grande instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que l'original était inimitable... Il connaissait le monde entier... voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne, où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède le talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire. D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait avoir M. de Grammont... il a cette assurance à la fois insolente et polie qui faisait répondre par M. de Grammont à Louis XIV, qui se plaignait de n'avoir plus de dents:
_Eh! sire, qui est-ce qui a des dents?..._
Et il lui en montrait trente-deux magnifiques.
À son esprit, M. de Montrond joignait l'usage du grand monde, et avait dans la bonne société les plus excellentes manières. Jamais, par exemple, il n'était grossier, ce que l'on voit si souvent aujourd'hui être pris pour de l'aisance. M. de Montrond disait un mot mordant, jamais malhonnête. Il avait eu de grands succès parmi les femmes, qu'il aimait après ou tout autant que le jeu. Cette vie un peu à la Valmont l'avait jeté dans la route d'une charmante femme, qui était devenue la sienne, et qu'alors il n'avait plus aimée du tout: c'était la duchesse de Fleury[144]. Jamais, au reste, il ne parlait de sa femme; et il venait chez moi depuis bien des années, que je ne me doutais même pas qu'il fût ou qu'il eût été marié.
[Note 144: Mademoiselle de Coigny, fille du marquis de Coigny.]
L'existence de M. de Montrond, sur laquelle beaucoup de gens ont dit des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à l'époque où M. de Montrond marquait dans le monde; il possède d'excellentes qualités... et le prouve en ayant de longues et fidèles amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en est petit, je le sais, mais la chose alors en est plus certaine. Je l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres... Il est bon maître, et tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi.
M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M. de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire, alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le rapport de l'argent, car il était insupportable _au whist_, qu'il y gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se faire une querelle, qu'il aurait au reste parfaitement soutenue.
Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez pour dire que ce qui est pour presque tout le monde est surtout vrai pour lui: c'est qu'il est mal jugé...