Part 13
M. de Cherval, ami de M. de Talleyrand, dont il est même parent, était comme lui grand-vicaire de Reims. Ils ont le même esprit, surtout lorsque M. de Talleyrand veut être aimable, c'est-à-dire qu'il consent à parler. Ils ont été ensemble au séminaire, puis ensuite grands-vicaires de Reims, et puis lancés tous deux dans les grands intérêts politiques de l'époque; tous deux suivirent une route différente. M. de Cherval demeura toujours attaché à la famille royale. M. de Talleyrand devint évêque constitutionnel!... Ils ne s'aimaient guère lorsqu'ils se revirent au retour de l'émigration. M. de Cherval ne revint en France qu'en 1800. M. de Talleyrand l'avait gagné de vitesse à cet égard, mais en cela seulement; il avait déjà servi deux gouvernements. Celui de 93 l'avait effrayé; ses yeux sentaient un peu trop le tigre: il s'en fut en Amérique. Ce fut là, à Boston, qu'un jour, traversant un marché, il fut obligé de s'arrêter pour faire place à une longue file de charrettes, toutes remplies de légumes; il s'amusa quelque temps à voir défiler ces charrettes, presque toutes conduites par de jeunes paysannes fort jolies... Dans un moment où les charrettes se trouvèrent de nouveau arrêtées, M. de Talleyrand jeta les yeux sur l'une des jeunes paysannes, qui lui parut plus belle et plus gracieuse que ses compagnes... Tout à coup une exclamation lui échappe!... elle attire l'attention de la jeune femme qui, vêtue comme les autres, et comme elles la tête couverte d'un grand chapeau de paille, paraissait être là comme une personne qui y vient tous les jours; en apercevant M. de Talleyrand, qu'elle reconnut, elle se mit à rire...
--Eh quoi! c'est vous? s'écria-t-elle.
--Vraiment oui, c'est moi! Mais vous, que faites-vous donc là?
--J'attends mon tour pour passer; je vais au marché vendre mes légumes. Dans le moment, les charrettes s'ébranlent, la paysanne fouette son cheval, et, donnant à M. de Talleyrand le nom du village où elle demeurait, elle lui demande instamment de venir la voir, et disparaît en le laissant surpris de cette étrange apparition.
Cette jeune femme était la plus élégante de la Cour de France... C'était madame de Latour-du-Pin[121], que depuis nous avons vue en France faisant le charme de la société de ses amis. Le moment de l'émigration l'avait trouvée jeune, brillante, remplie de talents ravissants, et, comme toutes les femmes ayant une place à la Cour, ne s'occupant que des devoirs de cette vie en dehors de la vie habituelle, où s'engouffrait le bonheur et tout ce qui le prépare. N'ayant jamais connu que les délices d'une grande existence, qu'on se figure ce que dut souffrir cette jeune femme en sortant des salons parfumés et dorés de Versailles, et se trouvant entourée non-seulement de sang et de massacres, mais de périls menaçant la tête de son mari, jeune comme elle, et d'un enfant au berceau!... Enfin, ils quittèrent la France; et alors, en fuyant ses bords sanglants, on était heureux!... et les enfants ne regrettaient plus même la demeure paternelle. Hélas! dans ces temps de désastres, rien n'était un asile contre la recherche des bourreaux qui avaient soif du sang innocent.
[Note 121: Mademoiselle de Dillon, madame de Latour-du-Pin (Gouverney), rentra en France sous le consulat; son mari fut préfet; ils ont bien malheureusement perdu leur fils. Madame de Latour-du-Pin était une femme fort spirituelle et d'une société charmante.]
Les fugitifs abordèrent en Amérique, et furent d'abord à Boston. Là, se trouva une retraite pour eux. Mais quel changement pour la femme à la mode, jeune, jolie, gâtée par une louange continuelle sur sa beauté et ses talents[122]! M. de Latour-du-Pin adorait sa femme. Il ne lui reprochait pas ses succès; il en avait joui, car jamais ils n'avaient altéré ses devoirs. Mais à présent, sur la terre de l'exil, à quoi lui serviraient-ils? Une étude approfondie de _la Bonne Fermière_ de M. Parmentier lui semblait préférable à un rondeau de Clementi[123] ou à _la Coquette_ d'Hermann[124]. Tout en étant heureux de la voir échappée à tous ces périls qu'il avait tant redoutés pour elle, M. de Latour-du-Pin gémissait sur l'avenir de sa femme; mais, en bon père et en bon mari, il s'occupait à le rendre moins sombre que celui de beaucoup d'émigrés qui mouraient de faim, quand le peu d'argent qu'ils avaient emporté avec eux était épuisé. Il ne savait pas l'anglais; mais madame de Latour-du-Pin le parlait à merveille. Ils logeaient chez une dame Muller qui était une bonne bourgeoise américaine[125] pleine d'attention et même d'admiration pour madame de Latour-du-Pin. Son mari craignait pour elle l'ennui des conversations éternelles de cette femme. Quelle différence de celles de M. de Narbonne, de M. de Talleyrand, de cette fleur de la noblesse et de la bonne compagnie de France! Quand M. de Latour-du-Pin pensait à cette transition si triste et qu'il y pensait loin de sa femme, tout en labourant le jardin de la chaumière qu'ils allaient habiter, il lui venait au coeur une telle douleur qu'il n'osait lever les yeux sur sa femme en rentrant chez madame Muller, de peur de trouver les siens rouges et gros de larmes.
[Note 122: Elle était excellente musicienne, et jouait admirablement du piano.]
[Note 123: Auteur en vogue.]
[Note 124: Maître de piano de la reine.]
[Note 125: L'aristocratie américaine, celle de l'argent, est plus marquée que la nôtre.]
Cependant madame Muller lui secouait les mains et lui répétait toujours: _Happy husband! happy husband[126]!_
[Note 126: Heureux époux!]
Enfin vint le jour de la translation de la famille fugitive de la maison de madame Muller dans la chaumière qui devait voir des jours au moins à l'abri du besoin!... Tout le domestique se composait d'un nègre qui devait être maître Jacques: jardinier, domestique et _cuisinier_! C'était cette dernière fonction que M. de Latour-du-Pin redoutait le plus de lui voir exercer!
Eh! qui n'a pas compris, dans tout le cours de notre Révolution, le malheur de souffrir de cette manière pour un être chéri! combien les privations qu'il supporte vous blessent le coeur! Comme vos yeux suivaient tous ses mouvements pour juger de ses impressions!... Ah! j'étais bien enfant à cette époque de nos malheurs, et ce souvenir[127] est cependant toujours aussi déchirant!...
[Note 127: Lire là-dessus un roman bien touchant, intitulé _Mémoires de madame de M....._]
Le moment du dîner approchait. M. de Latour-du-Pin fut dans son petit jardin pour cueillir quelques fruits. Il y demeura le plus longtemps qu'il put; en rentrant il demande sa femme et la cherche,... entre dans la cuisine,... ne voit qu'une jeune paysanne qui, le dos tourné à la porte, pétrissait un pain. Ses bras, nus jusqu'au-dessus du coude, étaient éblouissants de blancheur. M. de Latour-du-Pin fait un mouvement, elle se retourne... C'était sa femme!... ayant dépouillé ses robes de mousseline et de soie... pour revêtir, non pas un habit de paysanne pour jouer la comédie, mais bien pour servir à une vraie fermière. En apercevant son mari, elle rougit, et joignant les mains:--Oh! mon ami, lui dit-elle, ne vous moquez pas de moi!... Je suis aussi habile que madame Muller!
M. de Latour-du-Pin, trop ému pour pouvoir parler, la prend dans ses bras... l'interroge... Il apprend que, pendant qu'il la croyait livrée au désespoir, elle avait employé ce temps beaucoup plus utilement pour le bonheur de leur avenir. Elle avait pris des leçons de madame Muller et de ses domestiques, et en six mois elle était devenue une très-bonne cuisinière, une ménagère parfaite... et avait dévoilé toute une nature angélique et une âme d'une grande force...
--Si vous saviez comme c'est facile, mon ami[128]! dit-elle à son mari. Ce qu'une paysanne met quelquefois un ou deux ans à comprendre, l'est d'abord par nous!... Maintenant nous serons heureux. Vous ne craindrez plus _l'ennui_ pour moi... et moi je n'aurai plus vos doutes à supporter sur mon habileté, dont je vous donnerai des preuves, ajouta-t-elle en souriant... Allons, vous devez nous donner une salade, je vais achever mon pain pour demain. Mon four est chaud. Nous avons aujourd'hui le pain de la ville; mais désormais ce soin-là me regarde.
[Note 128: Il est bien vrai!...]
À partir de ce moment, madame de Latour-du-Pin fut ce qu'elle avait promis. Elle voulut de plus aller elle-même au marché de Boston vendre ses légumes et ses fromages à la crème! Ce fut dans une de ces courses que M. de Talleyrand la rencontra... Le lendemain, il fut la voir et il la trouva au milieu de ses poules, de ses pigeons, de sa basse-cour... Enfin, elle était, je le répète, ce qu'elle avait promis d'être. De plus, ce genre de vie avait été salutaire pour elle. Son travail était moins rude, au fait, que trente nuits passées au bal dans un hiver. Sa beauté[129], qui était remarquable dans la galerie de Versailles, était devenue éclatante dans sa chaumière du Nouveau-Monde. M. de Talleyrand le lui dit.
[Note 129: Elle était grande, blonde, et son teint éblouissant de blancheur.]
--Vraiment! répondit-elle naturellement et sans rougir, vraiment! le trouvez-vous? J'en suis ravie, une femme tient toujours un peu à ses avantages personnels.
Dans ce moment le nègre entra dans le petit parloir avec sa casaque toute déchirée au milieu du dos. Il se met devant madame de Latour-du-Pin et lui dit:
--_Maîtresse, raccommode casaque à moi, qui vient de déchirer._
Et sans interrompre la conversation, madame de Latour-du-Pin prend une aiguille et raccommode la casaque du nègre tout en causant avec un charme de simplicité vraiment touchant.
Le souvenir de cette petite aventure avait un moment frappé M. de Talleyrand: aussi la racontait-il avec un accent tout particulier qui avait vraiment de l'éloquence du coeur. Qu'on juge avec son esprit ce que cela devait produire! Voilà où M. de Talleyrand est unique.
C'est aussi dans sa parole, dans sa manière de construire ses phrases. J'ai longtemps cherché quel était le mécanisme de cette conversation, toute composée de riens ou de choses souvent ordinaires, car nous n'avions pas toujours de bonnes fortunes comme l'histoire de madame de Latour-du-Pin; mais ce mécanisme, je ne l'ai pas trouvé. Il n'existe pas; c'est _l'art naturel_ de parler, inculqué dès l'enfance à ceux qui en font usage, leur bon goût personnel leur enseignant plus tard l'usage qu'il en fallait faire. Ils ne savaient aucunement _se donner_ ce que nous cherchions à découvrir en eux; et lorsque l'Empereur voulut former des maisons et _des sociétés_, il créa bien des maisons _où l'on recevait_... mais des _causeries_, il n'en créa pas là où elles n'existaient pas avant lui. Aussi qu'arriva-t-il? C'est qu'à sa chute tout tomba avec lui.
Parmi les hommes d'esprit que je voyais souvent, il en était un qui ne venait guère chez moi que le matin... ou, s'il venait dîner, c'était pour partir immédiatement après. Le cardinal ne l'aimait pas, et il le savait. Cet homme était Dussaulx.
Dussaulx avait été non pas révolutionnaire, mais peut-être plus que cela, parce que, comblé par les financiers et les receveurs-généraux, il avait écrit, à l'époque où les malheurs de la France étaient à leur comble, des choses qui font frémir sur la haute finance, à laquelle il était redevable du peu qu'il avait. Mon père l'avait obligé en lui prêtant de l'argent à son entrée dans le monde, et sa reconnaissance fut aussi longue que sa vie. Ma mère, accoutumée à accueillir tous ceux que mon père avait accueillis, reçut Dussaulx lorsqu'après avoir été[130] _fructidorisé_, à ce que je crois, il revint à Paris après avoir vécu longtemps caché; mais un jour, le prince de Chalais, ami de ma mère, se trouvant chez elle avec Dussaulx, répéta à ma mère le propos _écrit_ et imprimé par lui!... Ce propos, trop infâme pour que je le répète ici, nous fit horreur!... Il ne l'avait que trop écrit!... mais il en avait du remords, et depuis il écrivit beaucoup sur Robespierre, et attaqua le comité de Salut public avec une verve qui versa encore plus de haine sur les chefs de la sanglante tyrannie populaire... Après le 9 thermidor, il se mit avec Fréron, autre homme de l'époque, chantant la palinodie après la chute des siens... Leur journal était une feuille périodique appelée _l'Orateur du peuple_... _Le Véridique_ ensuite fut rédigé par lui...
[Note 130: Il ne fut pas arrêté, mais il vécut longtemps caché.]
Dussaulx était un des hommes les plus habiles, pour critiquer un livre, que j'aie connus, Hoffmann et M. de Feletz exceptés... Il y avait une moquerie sérieuse et consciencieuse dans la critique de Dussaulx, qui portait un coup mortel à celui qu'il frappait. Sa critique était terrible, parce qu'elle était toujours juste. Comme son esprit était fort remarquable, il ne manquait pas de saisir le côté ridicule de la pièce ou du livre, et il partait d'un point vrai. _Il lisait_ avant de faire son article, et ne chargeait pas, comme je sais que font beaucoup de critiques, un secrétaire de lire pour eux, ou bien une maîtresse, une femme, une soeur dont les unes s'endorment quelquefois sur le livre qu'elles ne comprennent pas, et l'autre ne lit pas toujours ce qu'il doit lire pour faire son extrait. Dussaulx était critique comme Colnet, par exemple... Voilà encore un critique qui connaissait les devoirs d'un critique; il savait, comme Dussaulx et comme Salgues[131], aussi dire du mal du livre sans dire du mal de l'auteur: il est vrai que c'est la chose difficile en critique. Rien n'est plus aisé à mettre au bout de sa plume que des sottises grossières et très-souvent mensongères; mais une critique saine, éclairée, voilà ce qui prend un temps qu'on ne veut pas lui donner. On va _en chemin de fer_ sur la route de la critique... Il suit de là qu'on ne voit et qu'on n'entend pas ce qu'on lit et ce qu'on écrit, et que souvent on parle à faux d'une chose qui n'est même pas dans votre livre. Cela m'est arrivé à moi, ainsi vous pouvez m'en croire.
[Note 131: Le _Journal de Paris_ était rédigé en grande partie par lui.]
Dussaulx était sévère dans ses critiques; il était judicieux, et son style était remarquable; mais pas toujours, il était inégal... Il travaillait, à l'époque où je le voyais, au _Journal des Débats_, qui s'appela ensuite _Journal de l'Empire_... Plusieurs écrits détachés sur la Révolution ont ajouté à sa réputation littéraire, entre autres un fort court, mais étincelant de beauté, intitulé _Robespierre dévoilé_... Chénier avait Dussaulx en horreur. Il l'appelait un frère _perfide_.
Chénier ne venait pas chez moi, et à mon grand regret. Je ne voyais en lui que l'homme de lettres, le poëte, et non pas le Caïn que le parti contraire s'obstinait à trouver dans cet homme. Je le voyais dans une maison tierce, et assez souvent. Une fois j'eus le malheur de prononcer son nom devant M. d'Abrantès; il me regarda avec colère, et me dit:--Rappelez-vous que jamais l'homme qui a fait ce vers:
Le tyran dans sa cour remarqua mon absence, etc.[132]
n'entrera de mon consentement dans ma maison.
[Note 132: Il avait fait ce vers contre l'Empereur.]
Je me le tins pour dit.
Un autre homme de talent, que je voyais beaucoup avant son malheur, c'était Legouvé[133]... J'aimais à la fois son talent et son esprit, tous deux avaient une sorte d'abandon qui me plaisait; il ne préparait jamais sa conversation, comme beaucoup d'hommes de lettres de son temps. Il avait pour ses ouvrages des prédilections incroyables. Croirait-on qu'une pièce qu'il préférait à tout ce qu'il avait fait était une certaine oeuvre faite en commun d'abord avec Laya, qu'il aimait tendrement, intitulée:
«_La mère des Brutus à Brutus son mari, en revenant du supplice de ses fils._»
[Note 133: Gabriel-Jean-Baptiste-Marie Legouvé, né à Paris le 23 juin 1764. Son père était un avocat distingué.]
Le sujet et _le titre_ étaient réclamés par Legouvé comme son bien, et il entrait dans des fureurs comiques lorsque je lui disais que personne ne les lui disputerait...
Legouvé était le plus excellent des hommes, d'un caractère doux et rêveur. En lisant ses ouvrages, on reconnaît ce type particulier de son talent; nullement affecté dans sa conversation, d'une société aimable et sûre, d'une rare bonté, son commerce avait des charmes qu'on trouvait rarement alors dans celui des autres gens de lettres; ils étaient gourmés dans leur manière d'être. Qu'il était amusant lorsqu'on voulait lui faire dire du mal de ceux qui l'avaient critiqué! Il ne comprenait pas la haine ni la vengeance. La Harpe avait été indigne pour lui dans sa critique de _la Mort d'Abel_, qui après tout avait un grand charme, je l'avoue, et non-seulement à la lecture, mais à la représentation. Eh bien! Legouvé n'aimait pas qu'on dît du mal de La Harpe devant lui!
On trouvait du calme, du repos dans les scènes primitives et patriarcales de _la mort d'Abel_, qui nous reportaient aux premiers jours du monde dans un moment où les chemins étaient encore couverts de proscrits, les places publiques de sang innocent, et les prisons remplies de victimes. On trouvait une sorte de fraîcheur dans la peinture de ces moeurs de nos premiers pères, à côté des premiers sentiments de la haine surtout, apparaissant tout à coup avec ses douleurs, ses jalousies, ses vengeances et toutes les passions honteuses qui dérivent d'elle... Mais elle ne tient qu'une place dans la pièce de Legouvé; on voit qu'il trouvait bien plus de plaisir à faire les scènes champêtres et les scènes d'amour et de paix que les querelles violentes. La catastrophe[134] est horrible.
[Note 134: La critique de _la Mort d'Abel_ est injuste, comme toutes les critiques de La Harpe sur ses contemporains. _La Mort d'Abel_ est admirablement versifiée; c'est déjà quelque chose, et on y retrouve des scènes de Gessner, avec sa riante pastorale, et des scènes de Klopstock, avec leurs sombres beautés. M. de La Harpe a été _pédant_ comme presque toujours, comme l'observe très-judicieusement M. Denne-Baron, dans son excellente biographie de Legouvé, dont ses amis doivent le remercier.]
Legouvé étant un jour à Bièvre, chez moi, en admirait la belle vallée, depuis Jouy jusqu'à Virginie... Il me dit qu'il voulait faire une idylle sur la vallée de Bièvre; il était alors midi: il part... demeure trois ou quatre heures absent, et revient avec une pièce de quarante à cinquante vers, l'une des plus charmantes choses qu'il ait faites, même en y comprenant _le Mérite des femmes_, cet ouvrage qui eut un si prodigieux succès, que Legouvé, toujours simple et naturel et d'une grande modestie, quoiqu'on ait dit le contraire, contestait fort plaisamment. Je ne sais ce que devint cette idylle écrite au crayon, et qui ne fut pas autrement revue; ce fut M. d'Abrantès qui la prit.
Sa tragédie d'_Epicharis_ a de grandes beautés; il y a mis de son âme, qui était belle, noble et généreuse. Tacite lui a fourni le texte et une partie des incidents; mais encore dans _Epicharis_ on retrouve cette pureté de diction que Legouvé a toujours eue pour première qualité de son talent.
_Le Mérite des Femmes_, et je dois le dire, toute femme que je suis, était sans doute un ouvrage parfaitement fait; mais il avait un défaut sur lequel il était fort curieux de nous entendre discuter ensemble; c'était la perfection des noms qu'il chantait. C'est partout des stations à faire. Il n'y a pas un nom qui ne demande une prière; la perfection partout, enfin!
--Mais que vouliez-vous que je fisse, dès que je chantais les femmes? me disait-il tout ébouriffé de me voir prendre parti contre lui parce qu'il nous présentait trop parfaites, nous autres femmes... Je ne pouvais chanter que des vertus!
Il avait raison; mais j'aimais à le pousser non pas pour le mettre en colère, mais pour qu'il sortît un peu de son caractère. Et cet effet avait toujours lieu lorsque je lui disais:
--Legouvé, il faut faire un ouvrage pour pendant à votre _Mérite des Femmes_. Il faut faire _les Crimes des Femmes_... Vous y mettrez _Catherine II_, _Élisabeth_, _Christine_, _Tullie_, _Messaline_, _Agrippine_, _Marie_ et _Catherine de Médicis_...
--Assez, assez! s'écriait-il alors en se levant et frappant dans ses mains. Pour Dieu, laissez-moi respirer après cette nomenclature de monstres...
--Attendez, je n'ai pas fini... Et je reprenais: Jeanne de Naples... la Cenci... Marie Stuart!..
Oh! alors, ici il entrait dans une vraie colère... c'était entre nous un sujet interminable de dispute. Lui voulait canoniser Marie Stuart; mais moi, je la vois ce qu'elle est, une ravissante créature, sans doute, mais coupable, non-seulement de tenir une conduite irrégulière, mais d'avoir connu l'assassinat de son mari Darnley. Plaisanterie cessante, je soutenais une thèse facile à discuter, parce qu'elle était juste.
Legouvé fut perdu pour ses amis même avant sa mort. Cet esprit si doux, si aimable, s'altéra et devint presque nul!... Des chagrins, des malheurs dont la blessure[135] cachée par lui versait goutte à goutte le sang de la plaie dans l'âme, lui causèrent un dérangement total dans ses facultés intellectuelles. Il se retira du monde. Cet adieu fut pénible à tous ceux dont il était aimé... Cependant il redevint encore lui; quelquefois on le retrouvait encore. Mais un jour, étant à la campagne chez mademoiselle Contat (alors madame de Parny), il tomba assez malheureusement pour que cette chute amenât le dérangement total de ses facultés.--Il perdit la raison, mais toujours par une cause spéciale et qui a sa source dans la chaleur de son âme, la bonté de son coeur. S'il eût été moins aimant, il vivrait encore peut-être.--Un homme de lettres, de cette même époque que Legouvé, et qui vit encore tandis que sa victime est dans la tombe, pourrait, s'il le voulait, donner de curieux détails sur la cause de la folie du malheureux Legouvé... J'avoue que cet homme, quelque esprit qu'il ait, m'a toujours déplu, en raison de l'affection que j'avais pour Legouvé[136]...
[Note 135: On sait que sa femme s'en fut avec M. de ****. Legouvé ne put résister à ce coup, et ne fit que languir après la connaissance qu'il eut de son malheur.]
[Note 136: Legouvé mourut paisiblement trois ans après la perte de sa femme; c'était un ami pour beaucoup de ceux qui le connaissaient, comme il était un des premiers poëtes du moment où il vivait. Son fils, qui fut camarade de collége du mien, annonce le plus grand talent, et succèdera à son père.]
Avec Legouvé, je voyais aussi Lemercier chez moi... C'était le même esprit, doux et charmant dans la conversation, mais avec plus de _trait_, si l'on peut dire ce mot tout français et qu'on ne pourrait traduire. Lemercier était aussi plus profond, et en même temps il est parfaitement aimable; il avait de cette amabilité sociale d'autrefois et les plus douces manières. Sa causerie reposait et attachait en même temps. Il contait surtout admirablement, avec un _sotto voce_ parfaitement harmonieux. Sa figure était agréable, sans être belle; sa taille petite et son ensemble maladif, comme il l'était en effet presque toujours. Il disait les vers avec une bonne diction, mais une lettre qu'il ne pouvait pas bien prononcer (L) donnait quelque chose d'étrange à sa diction. Il avait eu une querelle avec l'Empereur, et l'on prétendait que cela devait m'empêcher de le voir.
--Pourquoi donc cela? répondis-je; si M. Lemercier parlait mal de l'Empereur devant moi, je comprends que sa présence serait inconvenante dans ma maison. Mais il a trop bon goût et moi aussi pour que la conversation ne tourne pas vers un autre sujet que celui-là.--
En effet, jamais Lemercier ne m'a parlé de l'Empereur. Un jour il me dit:
--Il faut que je vous lise une pièce de moi qu'ils ne veulent pas jouer aux Français.
--C'est donc à faire un aussi beau vacarme que _Pinto_?--Il sourit... il ne pouvait se fâcher, il connaissait mon opinion sur _Pinto_, que je regardais dès lors comme un chef-d'oeuvre dramatique.
--Si je donnais ma pièce, on sifflerait encore plus qu'à _Pinto_.
--Ce n'est pas possible.