Part 11
Ce fut dans ce bal que l'Empereur fut frappé à la vue d'une jeune enfant d'une beauté d'ange: sa fraîcheur surtout était éblouissante; elle pouvait avoir douze ans. Elle portait une robe de crêpe rose, et ses beaux cheveux blonds bouclés autour de son cou et de son visage n'avaient aucun bijou, aucune fleur.--Son regard, en harmonie avec son angélique figure, avait seulement une rapidité qui d'abord étonnait, mais dans lequel on retrouvait ensuite toute la candeur et la pureté de sa physionomie... elle était sur la banquette des danseuses. L'Empereur s'arrêta devant elle et lui parla; à côté d'elle était sa mère, encore jeune et fort belle aussi. Elle répondit pour sa fille... l'infortunée était sourde et muette!... Madame Robert, sa mère, était femme d'un architecte, et l'une des plus estimables personnes qui fussent assurément dans toute la fête; elle était _dame d'inspection d'arrondissement_[100]. Je dis quelques mots à l'Impératrice sur madame Robert, à laquelle elle parla avec une extrême bonté. Madame Robert avait dans sa vie plusieurs circonstances assez singulières et qui mériteraient d'être citées, entre autres celle de mettre alternativement au monde un enfant sourd-muet et un enfant pouvant entendre et parler. Elle avait alors un petit garçon de cinq ou six ans, sourd-muet comme sa soeur, et plus jeune qu'elle. L'Empereur fut très-frappé de cette rencontre, mais il savait très-bien que mademoiselle Robert était sourde et muette. Il n'est pas vrai, comme je l'ai vu je ne sais plus où, qu'il lui parla et s'éloigna d'elle sans savoir qu'elle fût sourde-muette.
[Note 100: J'allai passer la soirée, il y a quelques mois, chez une femme de ma connaissance. J'étais à peine assise qu'elle vint à moi tenant par la main une grande et belle femme, ayant encore de la fraîcheur et une figure qui avait dû être encore plus belle et charmante.--Permettez-moi, dit madame C....., de vous présenter mon amie d'enfance. Elle voudrait bien vous témoigner elle-même combien elle est heureuse de vous voir; malheureusement elle est sourde et muette. À mesure que je regardais cette grande et belle personne, des souvenirs me frappaient en foule.--En vérité, dis-je enfin, si la grande et belle taille de Madame ne me rejetait loin de l'image que sa belle figure me rappelle, je croirais presque qu'elle est une jolie enfant que je présentai à l'Empereur à un bal de la Ville... mademoiselle Robert!--Précisément... C'était elle!...
Je ne puis dire avec quel intérêt je la revis. Ce n'était plus cette tête d'ange entourée de boucles blondes et d'un nuage rose; mais elle est devenue une belle femme, ayant toujours son candide et spirituel regard. Elle est peintre de portraits, et possède un beau talent. Rien n'est plus remarquable que l'intelligence de son regard. Je crois que pour un peintre de portraits, c'est une grande chose que de n'être pas distrait par le bruit ou les remarques. On a voulu faire parler mademoiselle Robert, ce qu'elle a fait, mais d'une manière si singulière qu'elle me fit tressaillir. Je ne conçois pas que les sourds-muets aient tous la manie de faire entendre des sons sauvages, qui après tout ne leur servent à rien, et ne sont qu'un regret de plus pour ceux qui les aiment lorsque le malheureux retombe dans son silence.]
Je crois que ce fut à ce même bal, sans cependant en être sûre, que madame Cardon, femme d'un banquier extrêmement riche, fit à l'Empereur une réponse parfaite de tous points, car elle renferme à la fois un esprit remarquable et une finesse de tact tout à fait rare dans une pareille circonstance.--L'Empereur n'aimait pas qu'on eût un nom indépendant de son patronage et de sa volonté; il me demanda le nom de madame Cardon (qu'il avait rayé lui-même de la liste des femmes qui recevaient avec moi l'Impératrice), et s'approchant d'elle il lui demanda ou plutôt lui dit assez brusquement:
--Vous êtes madame Cardon?
--Oui, Sire.
--N'êtes-vous pas très-riche?
--Oui, Sire... j'ai huit enfants.
L'Empereur s'arrêta. Il avait une autre parole amère qui allait suivre la question de la fortune. La réponse de madame Cardon la retint sur ses lèvres par sa noble dignité...; en général il n'insistait pas lorsque la personne qu'il attaquait savait garder sa dignité d'homme ou de femme.
Le bal s'ouvrait ensuite. La première contredanse était dansée par _moi_[101], les princesses et une femme de la ville, soit femme d'un maire ou d'un conseiller de préfecture;--cette contredanse à huit était la seule qu'on dansât d'abord au milieu de l'immense salle de bal[102]. Les hommes étaient M. d'Abrantès, et cette fois le grand-duc de Berg, le prince Jérôme et une personne de la ville dont j'ai oublié le nom. J'étais _menée_ par le grand-duc de Berg; M. d'Abrantès était avec la grande-duchesse, et les deux autres femmes étaient, l'une la princesse Stéphanie et l'autre madame Lallemand, femme du major Lallemand alors, qui depuis est devenu le général Lallemand, dont le nom est si honorablement placé dans notre histoire.
[Note 101: Je me place la première parce qu'à l'Hôtel-de-Ville, cela était ainsi dans cette circonstance. Un jour ayant mis trop peu de noms de la ville sur la grande liste, l'Empereur s'écria de fort mauvaise humeur: «Mettez-moi des noms de la ville et pas de noms de la Cour; je ne vais pas à l'Hôtel-de-Ville pour voir des gens que je vois tous les jours.»]
[Note 102: On sait que, dans les grandes fêtes, la cour devenait une immense salle soutenue par de forts piliers. Cette salle est la grande salle Saint-Jean, qui pouvait contenir au moins quatre mille personnes.
La fête donnée par M. de Rambuteau au moment du mariage du duc d'Orléans fut admirable. J'en parlerai au temps actuel dans le dernier volume.]
Le cérémonial pour le départ de l'Empereur et de l'Impératrice était le même que pour leur arrivée.
J'ai raconté ce fait d'un bal à l'Hôtel-de-Ville pour montrer combien mes obligations étaient étendues comme maîtresse de maison. M. d'Abrantès était obligé de recevoir, comme gouverneur de la première division militaire, tout ce qui passait d'un peu considérable de l'armée par Paris; comme gouverneur de Paris, il devait nécessairement recevoir tout ce qui tenait à la ville de Paris; comme premier aide-de-camp de l'Empereur, il devait également recevoir tout ce qui faisait partie de sa maison. J'étais dans la même obligation ayant une place à la Cour et par ma position personnelle. De plus, comme gouverneur de Paris, il nous fut ordonné par l'Empereur de recevoir convenablement tout le corps diplomatique et de faire les honneurs de la ville de Paris aux étrangers de distinction.
Qu'on ajoute maintenant à ces obligations ma volonté d'avoir une société agréable, mon goût personnellement décidé pour celle des artistes distingués, et on aura l'idée de ce que pouvait être ma maison dès que je fus maîtresse de l'organiser comme je l'entendais.
Tout se disposait pour le départ de l'Empereur... M. d'Abrantès lui demanda de nous faire l'honneur de venir chasser un cerf au Raincy[103]. Il nous l'accorda cinq jours avant son départ; il y vint avec Duroc et Caulaincourt. Ils vinrent déjeûner; on chassa pendant deux heures, et l'Empereur revint à Paris. Il nous fit cette grâce avec une bonté parfaite. Il vint au Raincy comme chez un ami... En effet, il n'en avait pas un plus dévoué que le premier de tous ceux qui s'étaient donnés à lui. M. d'Abrantès l'aimait comme il n'aima rien en ce monde... lui dont l'âme était si passionnée.
[Note 103: Nous venions de l'acquérir de M. Ouvrard quelques mois avant.]
Deux jours après cette course au Raincy, il y eut une grande présentation à la Cour. C'était un ambassadeur persan. Il donna de fort beaux présents à l'Empereur au nom de son maître: de très-belles masses de perles fines; des cachemires magnifiques: l'Empereur en fit une distribution dans laquelle je fus comprise pour un grand châle rayé de quatre couleurs, jaune, rouge, bleu et blanc; j'en fis faire une robe. On nous donna ces châles le jour où nous allâmes prendre congé de l'Empereur à Saint-Cloud. J'étais de service auprès de madame Mère, qui mena avec elle le cardinal Fesch. L'Empereur fut parfaitement aimable dans les adieux qu'il fit à M. d'Abrantès, qui était fort affecté de ne pas le suivre à l'armée.
--Mon vieil ami, lui dit-il, tu me seras bien plus utile à Paris que dans tout autre lieu. Il faut pour maintenir cette ville populeuse et agitée un homme qui sache parler à la fois à la raison et au coeur de ces gens-là. Le peuple de Paris est bon. Il ne s'agit que de le savoir prendre. _Je te le confie._
Ces mots firent une telle impression sur M. d'Abrantès qu'il fut un moment sans pouvoir répondre... Il fit depuis graver cette parole avec la date sur un cachet de cornaline qu'il portait toujours à sa montre; il l'avait encore à son départ pour l'Illyrie...
--N'oubliez pas tout ce que vous m'avez promis, madame Junot, me dit l'Empereur en me disant adieu.
L'Impératrice ouvrit de grands yeux. L'Empereur s'en aperçut et fronça d'abord le sourcil. Moi, j'avais envie de rire, car je songeais à la mystification de la Malmaison[104]. Napoléon reprit son sourire de bonne humeur et répéta:
[Note 104: Scène rapportée dans le cinquième volume de mes Mémoires, 1re édition.]
--N'oubliez pas vos promesses, madame Junot... Ne sois pas jalouse, Joséphine; il n'est question que d'affaires de salon... et il alla lui tirer l'oreille.
Il partit le lendemain au point du jour pour la campagne d'Iéna. Avant son départ, il avait _ordonné_ à tous les ministres de _recevoir_ et de donner des fêtes. Il voulait que la nouvelle d'une victoire arrivât le lendemain d'un bal, pour qu'on pût dire que la bataille avait été livrée entre deux fêtes...
L'Impératrice avait aussi ses instructions; il y avait cercle, il y avait réception du corps diplomatique, et tous les matins on allait lui faire sa cour. C'est ici le lieu de parler des femmes de la Cour dans ce qu'elles offraient de ressources pour ce qu'on appelle _le monde_. Comme elles formaient d'ailleurs le fonds sociable de Paris, en parlant d'elles, je parlerai des femmes qui venaient chez moi, et formaient ma société plus ou moins intime.
Les deux premières en dignité, madame de Lavalette et madame de La Rochefoucauld étaient en partie nulles pour l'effet que voulait produire l'Empereur et le résultat qu'il voulait amener. Madame de Lavalette était belle, très-bonne, ayant un esprit doux comme son visage et sa voix, mais sans aucune fortune, et puis par elle-même aussi nulle qu'il était possible d'en trouver; pensionnaire enfin; et à trente ans, c'est trop tard.
Madame de La Rochefoucauld était fort spirituelle. Elle aurait tenu une excellente maison, j'en suis sûre; mais elle n'avait aucune fortune, excepté sa charge de dame d'honneur. Aussi n'était-elle maîtresse de maison que lorsqu'elle faisait les honneurs de la table des différentes personnes de service, soit au château, soit à Saint-Cloud, ou Compiègne, ou Fontainebleau.
La duchesse de Montebello, belle personne, ayant dans le monde une attitude aussi convenable que nulle autre à la Cour, femme d'un des hommes les plus renommés, non-seulement en France mais en Europe, pouvait par sa fortune et sa position avoir une maison agréable; mais le monde ne lui plaisait pas, et pourtant le monde l'aimait. Elle vivait dans sa maison, retirée, solitaire, ne voyant que quelques amis, et fort indifférente aux plaisirs bruyants, qu'elle fuyait, à moins que son service ne la forçât à les partager.
Madame de Thalouet avait une belle fortune; et de plus elle était une des dames du palais rétribuées. Elle aimait le monde. Elle était même plus jeune que son âge dans sa toilette. Ses yeux noirs et actifs disaient beaucoup de choses... Mais en tout j'aimais bien mieux sa fille qu'elle[105]. Madame de Thalouet était une de ces hauteurs _d'argent_ que j'ai toujours eues en aversion.
[Note 105: Madame la comtesse de Lagrange, mère de madame la duchesse d'Istrie.]
Madame Marescot était bonne, essentielle même, et fort estimée dans le monde et par ses amis; mais ayant, comme alors les trois quarts et demi de Paris, une maison tout intérieure où l'on voyait une fois par an une présentation.
Madame la duchesse de Rovigo était belle; elle était parente de l'Impératrice, et dans une position qu'elle aurait pu rendre, si elle l'avait bien comprise, une des plus belles de l'Empire après celle de la souveraine; mais il n'en fut pas ainsi, et des raisonnements aussi faux qu'insensés lui firent prendre à gauche tandis qu'elle eût réussi avec triomphe d'une autre manière.--Elle était dame du palais, parente de Joséphine, femme de ministre, belle personne, bien née, riche; et tout cela ne fit pas d'elle une femme au-dessus de toutes les autres.--Elle aimait peu la causerie, mais en revanche beaucoup le bal et les joies de ce monde, pour lesquelles, au reste, elle était bien faite, car elle était bien belle.
Madame de Chevreuse eût été, dans les dames du palais, celle qui pouvait le mieux opérer cette fusion des deux partis que désirait l'Empereur et qu'il me recommandait toujours avec tant d'instances... Sa fortune immense, sa position, la maison déjà ouverte de sa belle-mère, l'autorité absolue qu'elle exerçait sur cette belle-mère qui l'adorait et sur la nombreuse société de l'hôtel de Luynes, tout lui donnait le pouvoir de faire ce miracle de fusion; et si l'on y ajoute son esprit si fin, si vif, son noble caractère, on peut avoir la certitude qu'elle aurait réussi. Mais pour cela il aurait avant tout fallu ce qui lui manquait, de la volonté _de faire_,--tandis qu'elle n'en avait qu'une, celle de tout détruire. Je parlerai plus tard de sa conduite à la Cour impériale, qu'il m'est impossible de blâmer, parce qu'on eut tort de vouloir la contraindre. Seulement je dirai que la forme fut trop acerbe; mais elle avait raison pour le fond.
Une femme charmante dans les dames du palais était madame de Rémusat; son caractère, son esprit, tout en elle attachait. Elle était distinguée en tout. Longtemps à la Cour impériale, auprès de l'impératrice Joséphine surtout et dans sa grande confiance, elle aurait pu écrire des Mémoires qui eussent été des chefs-d'oeuvre précieux, rédigés par une plume comme la sienne. Très-avant dans la confiance de Joséphine, elle sut par son bon esprit lui faire prendre souvent une bonne détermination au lieu d'une fausse décision dans des choses de la plus haute importance. Sa figure, sans être belle, était agréable. On sentait qu'elle pouvait plaire, et beaucoup.
Elle a fait un ouvrage d'une haute portée, qu'a publié son fils. Cet ouvrage, qu'on croirait d'abord être la répétition de ce qu'avait écrit en cinquante volumes madame de Genlis, n'est la redite d'aucune autre pensée; c'est celle de madame de Rémusat, c'est sa création que cet ouvrage, et une création tout admirable. On trouve dans ce livre, au reste, tout ce qui était en elle.
J'aimais beaucoup madame de Rémusat[106].
[Note 106: Elle me le rendait aussi. Que de fois nous avons raisonné de confiance sur cette société qu'on voulait _refaire_ sans qu'une volonté uniforme secondât la volonté première!]
Elle recevait quelques personnes chez elle: ce n'était pas une maison ouverte et bruyante; mais il y avait toujours quelques amis, des hommes de lettres, des hommes du monde aimant la causerie ou ayant de la bonté, et alors différant de la sottise qui bavarde toujours, laissant parler les gens d'esprit.
Madame de Nansouty, soeur de madame de Rémusat[107], et que je place ici parce que comme femme du premier écuyer de l'Impératrice elle faisait partie de sa maison, était encore une personne parfaitement aimable et généralement aimée. Bonne et pourtant spirituelle comme la femme la plus spirituelle de cette époque de madame du Deffant et de madame Geoffrin, où il y en avait un bon nombre, jamais elle n'a dit un mot qui coûtât une larme; et pourtant elle est bien amusante quand elle se moque de quelqu'un, mais jamais méchante!... C'est que son esprit _a du coeur_.
[Note 107: Elles étaient toutes deux mesdemoiselles de Vergennes, nièces du ministre.]
Elle chantait avec un grand talent, et une simplicité digne de ce même talent.
Madame de Montmorency était dame du palais de l'Impératrice, et dans la position de madame de Chevreuse pour arriver à cette fusion des partis. Elle était alors ce qu'elle est encore: une femme du monde très-aimable, connaissant ce même monde comme la patrie où elle a passé sa vie, et se riant de ses orages comme de ses joies. Ne croyant à rien de bon, et faisant continuellement du bien, elle a bien travaillé, je crois, à cette fusion, parce qu'elle a toujours témoigné de la reconnaissance à l'Empereur pour les biens non vendus qu'il lui a rendus. Madame de Montmorency avait bien une maison où elle recevait; mais ce n'était pas recevoir comme l'entendait l'Empereur. Cependant sa famille n'y mettait aucun obstacle, car M. de Breteuil venait fort souvent chez moi, et madame de Matignon[108] avait trop l'usage des Cours pour mettre une entrave à ce qui pouvait rendre un ancien éclat à la famille des Montmorency. Elle était bien spirituelle, madame de Matignon; elle était, comme sa fille, bien amusante et bien aimable.
[Note 108: Je revenais un jour de faire une visite dans une maison où était madame de Matignon, peu de temps après son retour d'émigration. Je le dis à dîner chez moi le même soir. «A-t-elle toujours son éclatante fraîcheur?» me demanda mon oncle. Je demeurai stupéfaite; mais bien plus encore lorsque mon oncle ajouta: «Ah! dans le fait, _elle n'est pas tout-à-fait_ si fraîche que madame de Simiane!...»
Je venais de voir ces deux dames chez madame de Bouillé la mère et chez madame de Contades, et toutes deux m'avaient semblé des statues de cire jaune!
Madame de Matignon était la plus naturelle personne du monde et fort amusante, mais emportant le morceau lorsqu'elle mordait sur quelqu'un.]
Madame de Bouillé, également dame du palais, l'était aussi, à ce qu'on prétend. Je ne le puis affirmer. Elle était blanche, blonde et belle: voilà ce qu'on voyait parfaitement, et tout ce que j'en sais.
Madame de Mortemart[109], dame du palais comme sa belle-soeur, était une charmante personne, douce, polie et généralement aimée, non-seulement au palais, mais parmi les autres maisons des princesses, qui ordinairement étaient en hostilité avec la maison de l'Impératrice, je ne sais pourquoi, ni elles non plus, je pense.
[Note 109: Soeur du baron de Montmorency.]
Madame Duchâtel était, de toutes les dames du palais, celle qui avait le plus le goût du beau monde, excepté deux ou trois parmi celles que je viens de nommer, et à laquelle ce goût seyait admirablement: belle, élégante de tournure et de langage, spirituelle, parfaitement distinguée, madame Duchâtel était une de ces personnes rares à l'époque où elle entra dans le monde et que j'aurais voulu plus nombreuses; elle joignait à tous ces avantages que je viens de raconter des talents remarquables, chantant bien, jouant d'une force distinguée de la harpe. Elle était enfin une véritable femme de Cour et du monde comme de l'intimité. Je la voyais souvent, et toujours avec un nouveau plaisir.
Il y eut quelque temps parmi les dames du palais une femme que j'entrevis à peine parce qu'elle y demeura seulement pendant le temps de mon séjour à Lisbonne, lors de l'ambassade de M. d'Abrantès: c'est madame de Vaudé. Elle a pris depuis une haine absurde contre l'Empereur. Cela fut jusqu'à en faire une _Clorinde_; excepté qu'elle voulait non pas le combattre, mais l'assassiner!... Conçoit-on une telle aberration!... Ce qui prouve l'état de folie, c'est qu'elle alla trouver M. de Polignac pour lui proposer ce moyen honnête d'en finir; M. de Polignac la prit pour ce qu'elle est, et la renvoya en riant. C'est pitoyable. Je n'en parlerai pas davantage, n'ayant rien à en dire, car je ne l'ai pas connue personnellement. Ce que je sais, c'est que Napoléon l'avait nommée dame du palais, croyant qu'elle savait les bonnes manières aussi bien que madame de Montmorency.
Madame de Vaux, qui fut nommée dame du palais par une raison personnelle que j'ai entendu raconter, mais que j'ai oubliée, n'avait aucune fortune, ni une position _marquée_ dans le monde d'alors, ni dans le précédent; c'était, du reste, une personne d'esprit et de politesse.
Il y avait ensuite madame de Luçay. Madame de Luçay était d'une grande recherche dans sa politesse du monde; et tellement qu'un jour elle me chercha querelle bien injustement sur une quintessence de manière qui eût été une chose incivile, si je m'y fusse conformée. Mais, à part cela, madame de Luçay, qui à cette époque avait une bien plus grande fortune que maintenant, possédait la belle terre de Saint-Gratien, à présent morcelée par la bande noire, et sur laquelle est construit en partie ce qu'on appelle les eaux d'Enghien. Elle recevait dans sa maison de Paris, et M. de Luçay et elle faisaient les honneurs de ces deux habitations avec beaucoup de bienveillance. Sans avoir un esprit transcendant, madame de Luçay avait de l'amabilité, qui aurait pu être de la grâce, si la _manière_ exagérée dont elle accompagnait la moindre de ses paroles et même un simple bonjour n'avait détruit le commencement du charme. Je la voyais assez souvent, ainsi que M. de Luçay.
Sa fille, Lucie de Luçay, qui fut depuis madame Philippe de Ségur, fut, par une faveur spéciale, nommée dame du palais, sans être tenue d'en remplir les fonctions, parce qu'à son mariage c'était une jolie jeune fille aux yeux de velours noirs, à la taille svelte quoique petite. Sa voix était désagréable, mais son ensemble était celui d'une jolie femme; elle était spirituelle, mais dans le goût de sa mère, précieuse et maniérée.
Madame Octave de Ségur, dame du palais comme sa belle-soeur, était jolie femme, ainsi que je l'ai dit dans le _Salon de madame de Bassano_, où j'ai parlé d'elle assez longuement pour la faire connaître. Je la voyais, mais moins souvent que plusieurs autres. Elle-même n'aimait pas alors la société des femmes. Je ne sais si elle a changé.
Madame Auguste de Colbert, également dame du palais, était une des personnes les plus excellentes du château; douce, égale dans son humeur, polie comme il fallait l'être, ni plus, ni moins; elle avait une réputation parfaite et avec un grand mérite pour cela, car elle avait un mari qui, tout en étant le meilleur garçon du monde, était le plus mauvais des maris; non pas qu'il rendît sa femme matériellement malheureuse, mais il continuait sa vie de jeune homme: et Dieu sait ce qu'elle était, sa vie de jeune homme! Il était de nos amis fort intimes, et pour ma part je l'aimais comme un frère. J'ai voulu souvent le rappeler à une vie plus réglée, mais la chose était impossible: «C'est une seconde nature en moi,» me disait-il, lorsque je lui faisais une remontrance sur la nécessité de mieux régler son temps. Il estimait profondément sa femme, et son bon coeur lui a souvent fait regretter de n'être pas mieux pour elle. Aussi lorsque, dans les derniers temps de sa brillante vie militaire, il était à Paris, déjeûnant un peu plus qu'il ne fallait chez Tortoni, ou bien chez Véry, au lieu d'aller chez sa femme, il allait chez madame R..., chez madame H..., chez la duchesse de R..., enfin chez une de ses amies qu'il savait indulgente, et puis qui n'avait aucun droit sur lui... Il craignait le regard sévère de son beau-père, le comte de Canclaux, brave homme, intègre, plein d'honneur, et devant qui celui d'Auguste Colbert n'avait certes pas à rougir, mais qui imposait à son étourderie peut-être un peu trop prolongée.