Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier.

Part 10

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Cependant, au bout de quelques jours, le premier étonnement passé, madame de Genlis reconnut l'esprit de son anonyme dans la grande femme sèche et blafarde; mais cet esprit était insupportable. Pour le malheur de ceux avec qui elle causait, elle avait étudié à fond toutes les grammaires connues; elle était d'un purisme qui tuait toute conversation; il fallait faire une attention scrupuleuse à ses moindres paroles. Madame de Genlis elle-même, si châtiée dans son langage, si pure dans sa diction, passait vingt fois par jour sous son scalpel... toute la société de madame de Genlis l'avait en aversion. Souvent le cardinal Maury m'en racontait, ainsi que Millin, des scènes incroyables.

Un seul homme dans ce cercle avait une tendre préférence pour madame D***; il lui parlait avec une déférence incroyable dans un homme assez peu soigneux d'ailleurs dans ces sortes de choses. C'était M. Alyon, père de Stéphanie Alyon, aimable jeune fille que madame de Genlis éleva, que tout le monde aimait chez elle, et qui depuis épousa M. Savary.

M. Alyon était excessivement laid, et son âge passait cinquante ans. Il avait été attaché à l'éducation des princes à Belle-Chasse, et son esprit avait ce tour savant, cette manière toute didactique qui lui fit d'abord aimer une femme qui ne parlait qu'un pur et beau langage. Elle répondit à son admiration par de nouvelles découvertes dans les recherches du participe et du conditionnel. Cela acheva M. Alyon, et au bout de quelque temps tout le monde s'aperçut de la tendresse de ces deux amants, qui, à eux deux, faisaient près d'un siècle.

Madame D*** se souciait peu de cela; il est vrai qu'elle avait une perruque, une peau qui n'avait pas été mal, et un teint tellement blanc qu'il allait jusqu'à la tache de rousseur, et recouvrant des os malheureusement très-saillants. Mais tout cela n'empêcha pas l'amour.

Un jour, elle entra dans la chambre de madame de Genlis, qui depuis quelques semaines la tenait dans la plus belle des antipathies. Madame D*** était extrêmement parée. Depuis que M. Alyon s'était mêlé d'achever de lui tourner la tête, l'affaire était en bon train, et pour l'accomplir, elle minaudait tant qu'elle avait de forces... Ce jour-là, elle avait un bonnet avec des roses... elle se regarda dans la glace, puis elle dit avec un sourire qu'on ne peut rendre:

--Savez-vous bien, madame, _que j'ai encore de la peau_?

--Mon Dieu! madame, lui répondit madame de Genlis, ce n'est pas étonnant: le temps enlaidit, _mais il n'écorche pas_.

Madame D*** sourit avec une douce expression de pitié et un haussement d'épaules tout à fait gracieux. Puis venant à madame de Genlis, elle lui dit comme on dirait à un enfant:

--Mais ne savez-vous pas que la grammaire autorise à dire cette phrase, pour faire entendre qu'on a de l'éclat, _elle a de la peau, elle a du teint_... En vérité, pour une personne qui écrit et qui a de la célébrité, ne pas savoir ce que veut dire: _J'ai de la peau_... c'est inconcevable!...

Le fait réel, c'est que cette peau, qui avait été fraîche et belle lorsque la dame avait vingt ans, était considérablement changée; que ses dents, qui avaient été belles, étaient gâtées; que sa taille, jadis élégante peut-être, l'était encore selon elle, parce qu'étant sèche elle était maigre et mince, mais sans aucune forme ni grâce. Du reste, revêche à la réplique, la supportant peu et même pas du tout; d'un commerce quotidien impossible à supporter, s'étonnant à chaque instant d'elle-même, et n'admirant que son propre mérite...

Cette aimable personne demeura près de deux ans avec madame de Genlis. Au bout de ce temps, la passion de M. Alyon devint si vive, qu'il fallait surveiller ces _jeunes amants_... Enfin, il l'enleva, au grand amusement de tous et à la joie personnelle de madame de Genlis.

Une aventure d'un genre bien autrement sérieux lui arriva à cette même époque à peu près, mais quelques mois avant le départ d'Helmina.

Madame de Genlis reçut un jour une lettre de Beauvais; cette lettre était bien écrite, et touchante par l'expression de plusieurs phrases qu'elle contenait. Mais celle-ci n'était pas anonyme; elle était d'une jeune fille âgée seulement de dix-huit ans, s'exprimant sur les ouvrages de madame de Genlis avec une passion vraiment sentie, et révélant dans ses paroles même les plus simples qu'elle ne tenait plus à la terre que par quelque affection toute profonde et en même temps passionnée. Madame de Genlis fut frappée par la vérité des expressions, et répondit. Un commerce de lettres s'engagea; madame de Genlis apprit qu'en effet elle ne s'était pas trompée, et que cette jeune personne était mourante de la poitrine, et que sa maladie était déclarée mortelle.

Cette jeune fille s'appelait mademoiselle de Beaulieu; elle était fille de M. Hyacinthe de Beaulieu, ancien capitaine de cavalerie; elle habitait Beauvais... Madame de Genlis lui répondait exactement. Bientôt ses lettres furent attendues par la malade avec une impatience non-seulement de mourante, mais de quelqu'un qui souffre profondément d'un mal et qui est soulagé par une main habile. Madame de Genlis rassura cette âme pure, qui s'alarmait de quitter ce monde pour se rendre dans le sein de Dieu; car où pouvait aller une âme aussi candide, aussi dégagée de toute pensée impure?... C'était un ange que cette jeune fille. J'ai vu d'elle plusieurs lettres vraiment admirables... c'était la plainte suave d'une colombe blessée à mort. Un jour, elle écrivit à madame de Genlis:

«Je me sens bien mal... ils ne veulent pas me dire que je mourrai bientôt; mais _je le sais_, moi!... Oh! combien je voudrais vous voir avant de quitter ce monde!... c'est un désir ardent... c'est celui du coeur, et je ne vis plus que par le mien.»

Mademoiselle de Beaulieu voulait en effet venir à Paris; et sa famille entière, dont elle était adorée, craignant qu'elle ne pût soutenir même la fatigue de cette course, s'y opposait toujours... Mais ayant appris que sa soeur venait passer un jour à Paris, et qu'elle était seule dans une calèche, alors il parut impossible de continuer une opposition qui eût été plus funeste que la fatigue qu'on craignait... Elle partit... l'air, la vue de la campagne, celle de nouveaux objets, la ranimèrent un peu, et lorsqu'elle arriva à Paris, son charmant visage était aussi beau que lorsqu'elle faisait l'orgueil d'une heureuse famille.

Il était midi. Madame de Genlis était dans son cabinet; on vient lui dire qu'une jeune dame malade, qui arrive, veut la voir à l'instant... Madame de Genlis s'élance au-devant d'elle, et se trouve devant une figure fantastique de grâces, de beauté et de ce charme qui séduit parce qu'il vient de l'âme et passe par le regard et la physionomie qu'il illumine... C'était la jeune mourante!

--Oh! comme je craignais de mourir avant de vous voir! dit-elle en se laissant tomber haletante et frissonnant d'un froid nerveux dans les bras de madame de Genlis... Combien je redoutais de ne pas vous entendre me répéter les consolantes paroles qui me font sortir de ce monde sans regret et sans crainte pour celui où je vais entrer!...

Madame de Genlis, dans un saisissement inexprimable, la conduisit dans sa chambre, et la contraignit de se coucher sur une chaise longue, où elle passa toute la journée sans prononcer deux phrases de suite. Seulement elle écoutait avec avidité celle qu'elle était venue chercher presqu'au dernier moment de sa vie!...... on voyait que sa pensée plongeait dans son avenir terrestre, qui n'avait plus que quelques heures, et l'infortunée n'avait que dix-huit ans!... et elle était aimée!... ... elle écoutait, mais silencieuse, calme, recueillie, pleurant doucement et tenant dans les siennes une main de madame de Genlis, qu'elle pressait contre son coeur et qu'elle baisait à tous moments... Dans toute la journée, elle ne prit qu'un bouillon... vers le soir, elle parut prier avec un profond recueillement, et fit signe à madame de Genlis de prier aussi... Pendant ce moment de silence, fatiguée de larmes et de souffrances, elle s'endormit... ce fut surtout alors que sa charmante figure apparut à madame de Genlis dans tout son éclat, malgré la pâleur de ses joues... c'était un ange sommeillant... mais ce sommeil fut court... elle en était à ce point, la malheureuse enfant, où la souffrance laisse peu de trêve à ceux qu'elle détruit... elle tressaillit en s'éveillant... la chambre était sombre...--Faites venir de la lumière, dit-elle... je veux vous voir ENCORE!...

Huit heures sonnèrent à la pendule... elle fit un mouvement...--Ah! dit-elle... je vais partir!

En effet, peu de minutes après, on entendit le bruit d'une voiture: c'était celle qui venait chercher mademoiselle de Beaulieu... sa soeur retournait le lendemain même à Beauvais... sa femme de chambre venait prendre la jeune malade... l'infortunée était mourante.

Elle se leva avec peine... on voyait qu'elle s'arrachait malgré elle d'une maison où il restait une partie d'elle-même... Il est évident que cette amitié extrême avait une cause; et cette jeune fille, frappée par une douleur profonde et secrète, une de ces douleurs enfin qui donnent la mort!.. avait trouvé seulement du réconfort dans sa confiance en madame de Genlis, qui en effet devait, je crois, avoir des paroles puissantes pour adoucir les maux de l'âme. Elle avait une manière de présenter la religion, en lui donnant un pouvoir consolateur, qui devait nécessairement lui acquérir le coeur dont elle calmait la souffrance... En voyant arriver le moment de la quitter, mademoiselle de Beaulieu comprit en même temps qu'il fallait lui dire un éternel adieu... Déjà presque suffoquée par le mal lui-même, qui était à son dernier période, elle se laissa tomber sur ses genoux, et prenant les mains de madame de Genlis, elle les baisa en les mouillant de larmes et sanglotant avec déchirement.--Bénissez-moi, lui dit-elle d'une voix brisée... bénissez-moi!... Madame de Genlis la releva, la prit dans ses bras et l'embrassa avec tendresse... alors elle eut une crise effrayante dans laquelle on crut qu'elle allait expirer... Enfin elle partit!... Revenue dans son appartement, madame de Genlis crut y retrouver encore cette jeune fille si belle et aimante, si douce même dans la mort... C'était comme une apparition qui ne la quittait plus.--Pendant plusieurs heures elle voyait mademoiselle de Beaulieu pleurant en silence, et ne lui disant combien elle souffrait que par le regard prolongé de ses yeux admirablement beaux et que la maladie avait encore agrandis... Le jour ne dissipa pas cette vision, qui obstinément demeurait à la même place...

... Mademoiselle de Beaulieu _était morte_ le lendemain de son retour à Beauvais!... son père lui-même l'annonça à madame de Genlis.

En mourant, sa fille l'avait chargé de transmettre un dernier adieu à celle qu'elle regardait comme une seconde mère;--il lui annonçait aussi qu'elle avait disposé de ce qu'elle avait de plus précieux en faveur de la plus jeune de ses soeurs, qu'elle la priait d'aimer en sa place: son legs lui servirait, disait la mourante, de titre auprès d'elle!... C'était une tresse des cheveux de madame de Genlis qu'elle-même lui avait donnée.

C'était une âme belle et pure que celle d'une jeune fille qui se passionne ainsi sur des écrits qui parlent le langage d'une haute morale... Cette jeune fille, je le crois, eût été une femme d'une grande supériorité.

SALON

DE

LA GOUVERNANTE DE PARIS.

1806 À 1814.

Ce ne fut qu'en 1806, après la victoire d'Austerlitz, que la Cour impériale prit une couleur décidée et eut une position tout à fait arrêtée. Jusque-là il y avait beaucoup de luxe, beaucoup de fêtes, une grande profusion de beaux habits, de diamants, de voitures, de chevaux; mais, au fond, rien n'était bien réglé et totalement arrêté. Il ne suffisait pas d'avoir M. de Montesquiou pour grand-chambellan, M. de Ségur pour grand-maître des cérémonies, et MM. de Montmorency, de Mortemart, de Bouillé, d'Angosse, de Beaumont, de Brigode, de Mérode, etc., pour chambellans ordinaires; MM. d'Audenarde, de Caulaincourt, etc., pour écuyers; et mesdames de Montmorency, de Noailles, de Serrant, de Mortemart, de Bouillé, etc., pour dames du palais: tout cela ne suffisait pas. Il fallait une volonté émanée, annoncée comme _loi_ et de très-haut. Sans cela rien ne pouvait aller.

À mon retour de Lisbonne, l'Empereur me fit l'honneur de me parler de cette volonté intime qu'il avait de faire arriver sa Cour à être une des plus brillantes du monde entier.

--Et pourquoi pas _la plus_ brillante, Sire? lui dis-je.--Il sourit:--Je veux qu'on fasse un traité sur cette matière, poursuivit-il...

--Je dirai encore pourquoi, Sire? il suffit que l'Empereur émette une volonté pour qu'elle soit suivie; qu'il dise: Je veux qu'on reçoive,--et on recevra;--qu'il ajoute: Je veux que ce soit bien, et ce sera bien.

Il rit tout à fait cette fois, et heureusement il ne se fâcha pas, car il était visible que je raillais: en effet, comment _organiser_ une société en quelques jours comme on fait un régiment de conscrits!...

--Eh bien! il faut que les femmes de la Cour me secondent.--Vous _tenez_ bien votre salon. Il faut donner l'exemple. Junot va être nommé gouverneur de Paris et de la première division militaire. Cette position, qui est plus belle que celle d'aucun ministre, vous donne l'obligation aussi d'une grande représentation; il faut la remplir.--Songez que jamais vous ne ferez _trop_ bien.

M. d'Abrantès était alors gouverneur-général des États de Parme et de Plaisance. Il fut en effet rappelé, aussitôt qu'il eut apaisé la révolte des Apennins, et l'Empereur le nomma gouverneur de Paris, avec des attributions aussi étendues que l'Empereur put les lui donner. Il était alors aussi premier aide-de-camp de l'Empereur, faisant conséquemment partie de sa maison.

Paris était en ce moment aussi brillant qu'il le fut plus tard: la France, en paix avec toute l'Europe, voyait affluer une quantité d'étrangers qui venaient admirer de plus près l'homme des siècles... mais, moins à l'aise entre elles, les différentes maisons qui devaient au contraire s'entendre pour que le corps de la société fût organisé, se voyaient peu et ne provoquaient pas ces rapports mutuels sans lesquels ce qu'on appelle la _société_ n'est plus qu'une réunion momentanée de gens qui ne se connaissent plus aussitôt qu'ils sont rentrés chez eux.

Il était impossible de faire comprendre aux ministres ce qu'on entendait par _recevoir_. Ils donnaient un grand dîner par semaine, que bien, que mal encore, et puis tout était dit.--Recevoir, c'est avoir une maison ouverte; une maison, où chaque soir on peut aller avec sûreté de trouver la maison habitée, éclairée, et les maîtres du logis disposés à vous accueillir avec bonne mine d'hôte. Il n'est pas d'absolue nécessité pour cela d'avoir un esprit supérieur, de descendre de Charlemagne ou d'avoir deux cent mille livres de rentes; mais il faut absolument de l'usage du monde, et surtout de l'éducation, et tout le monde n'était pas pourvu de ces deux qualités-là.

J'avais une place à la Cour: cette place avait été demandée spécialement par la princesse à laquelle j'étais attachée; j'aimais cette princesse: c'était la mère de l'Empereur, l'amie de ma mère, avec qui elle avait été élevée: toutes ces considérations m'empêchèrent de refuser une faveur que bien certainement je n'aurais pas demandée, et que plus sûrement encore je n'eusse pas acceptée près d'une autre princesse de la famille impériale. J'aimais trop mon indépendance pour la sacrifier à une chose qui, dans la position où j'étais, n'ajoutait rien à mes avantages de situation dans le monde. Mais, malgré tout mon désir de demeurer auprès de Madame mère, pour y faire mon service activement, je vis bientôt que cela me serait impossible avec mon titre, et je puis dire _mon emploi_, de gouvernante de Paris.

Toutes les parties dont se compose un grand empire ne dominent pas toujours également. Sous Louis XI, les hommes comme Philippe de Commines, les conseillers, les ambassadeurs, tout ce qui parlait en langue cauteleuse, en beau langage doré, tout cela avait le pas sur les autres;--tandis que sous un gouvernement militaire, l'armée et ses chefs sont les premiers de l'État. C'était précisément notre position. Mais nous n'avions pas les mêmes avantages que nos pères.--Sous Louis XI, puisque je viens de le citer, sous Louis XIII, époque plus rapprochée de nous, sous Louis XIV, les hommes de l'armée étaient en même temps des hommes du monde et de la Cour, et lorsque Mademoiselle s'en allait faire véritablement la guerre aux troupes du Roi, elle marchait au milieu des mêmes hommes avec qui elle dansait _un passe-pied_ un mois après dans la galerie de Saint-Germain ou dans celle de Fontainebleau.

Mais chez nous il n'en était pas ainsi. L'armée était composée, comme on le sait, d'hommes qui n'avaient presque pas quitté leur tente pendant toute la révolution. Dans le nombre il s'en trouvait même dont le nom devait garantir la bonne éducation et qui ne se rappelaient plus qu'une chose, c'était de commander un régiment. Lorsque l'Empereur, plus calme et plus ramené à des idées d'intérieur, _voulut_ une Cour comme il voulait tout, immédiatement, il sentit que la chose était impossible: le premier essai le convainquit de la justesse de ma remarque;--je la lui avais faite un jour où il me fit l'honneur de me consulter après mon retour de la cour de Portugal. Il rit même beaucoup de la comparaison que je fis.

--Vous autres femmes, vous pouvez tout faire dans ce que je veux, me disait-il; vous êtes toutes jeunes, et presque toutes jolies (c'était vrai): eh bien! une jeune et jolie femme fait tout ce qu'elle veut.

--Sire, ce que Votre Majesté dit là peut être vrai, mais jusqu'à un certain point; et si elle me le permet, je vais le lui prouver...--Si l'Empereur, au lieu de sa garde et de bons soldats, n'avait que des conscrits qui reculassent au feu... il ne gagnerait pas de belles batailles comme celle d'Austerlitz... et pourtant il est le premier guerrier du monde.

Il se mit à rire...--Vous avez raison, dit-il enfin; mais faites pour le mieux.

Mais, avant tout, il fallait monter la maison _militairement_ parlant, c'est-à-dire pour le gouverneur de Paris et de la première division militaire; tous les quinze jours il y avait un dîner de quatre-vingts couverts dans la grande galerie que nous avions fait bâtir sur le jardin. Ce dîner n'était donné qu'aux officiers-généraux, aux colonels, aux maréchaux et à leurs femmes. Le soir, les grands appartements tenant à la galerie étaient ouverts, et tout ce qu'il y avait de militaire à Paris y venait comme chez le vice-connétable et chez le ministre de la Guerre. Ces journées-là étaient bien fatigantes pour moi. Aussi, dans les premiers temps, il me fut bien difficile de faire coïncider mon service et mes devoirs de maîtresse de maison. J'en parlai à madame Mère dans un voyage que je fis à Pont cette même année. Elle parut d'abord fâchée;--mais l'Empereur lui parla ensuite, et elle comprit la chose parfaitement.--Mon hôtel était vaste et bien distribué pour recevoir comme j'avais le projet de le faire. Au rez-de-chaussée, il y avait plusieurs salons et une immense galerie de soixante-cinq pieds de long sur trente-cinq de large, donnant sur un joli jardin. Au premier, étaient les appartements de M. d'Abrantès et les miens, ainsi qu'une belle et grande salle de billard et une vaste bibliothèque, construite exprès pour recevoir les deux collections complètes de tout ce que Bodoni et Didot ont jamais imprimé, et que nous possédions. Je donne ce détail particulier, parce qu'il sera souvent question de la part que ces deux pièces avaient dans nos occupations du soir, et souvent du matin.

Avant d'en être gouverneur, M. d'Abrantès avait été commandant de la ville de Paris. Il s'y était fait aimer, et lorsqu'on apprit qu'il était gouverneur avec une aussi grande autorité, la ville entière fut contente[96] et tranquillisée sur son sort pendant l'absence de l'Empereur, qui allait partir pour l'Allemagne. Les moyens qu'il avait dans les mains lui donnaient à lui-même une grande sécurité pour la responsabilité qu'il avait acceptée.

[Note 96: M. d'Abrantès fut nommé gouverneur au mois de juin 1806 (28 juin), et ses lettres de nomination furent _entérinées_ dans la quinzaine qui suivit. Sans qu'il l'eût demandé, son cortége, formé par les officiers-généraux à Paris, fut extrêmement nombreux, et tous s'y rendirent par amitié pour lui. Il était le premier gouverneur de Paris sous l'Empereur dont les lettres fussent entérinées; le frère et le beau-frère de Napoléon ne l'ont pas fait. L'Empereur le voulut ainsi, parce que l'autorité de M. d'Abrantès était supérieure à toutes les autres. En l'absence de l'Empereur, il ne correspondait qu'avec lui et ne recevait d'ordre que de l'archi-chancelier. Le gouvernement de Paris était un ministère.]

La ville de Paris voulut donner un bal à l'Empereur avant son départ[97].--Frochot[98] n'avait point de femme: je fus chargée de faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville.

[Note 97: Il partait pour Iéna. Il quitta Paris au mois de septembre ou d'octobre 1806.]

[Note 98: Frochot était marié; mais sa femme était en Bourgogne, et ne pouvait d'ailleurs faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville, où l'Empereur ne voulait qu'élégance et luxe. Ce fut lui-même qui donna l'ordre que la gouvernante de Paris ferait les honneurs de l'Hôtel-de-Ville. La chose ne fut pas demandée.]

Jamais la chose n'avait eu lieu; on ne pouvait donc suivre aucun exemple pour régler l'étiquette. Ce furent M. de Ségur et Duroc qui réglèrent le protocole de celle de la Cour impériale alors; et ce qui devait être fait pour les fêtes de l'Hôtel-de-Ville fut arrêté de cette manière:

Le Préfet faisait une liste des noms des femmes les plus distinguées dans le commerce et dans la banque, et parmi les femmes de maires et de conseillers de préfecture. On choisissait ensuite dans cette liste vingt noms des plus remarquables. Je soumettais cette liste à l'Empereur en y joignant l'autre, et il arrêtait en définitive ce qui devait être fait. Il y a eu plusieurs noms qui furent rayés de sa main et à plusieurs reprises[99]. Les femmes ne furent pas toujours les mêmes non plus, excepté quelques-unes, comme madame Thibou, par exemple, femme du sous-gouverneur de la Banque.

[Note 99: J'ai mis cette particularité pour montrer qu'il n'y eut jamais de ma faute lorsque cette marque d'apparent oubli arriva.]

Ces dames étaient en habit de ville, mais en toilette de bal, et elles se tenaient ainsi que moi dans un petit salon qui avait une entrée sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville. Aussitôt qu'on nous avertissait de l'arrivée de l'Impératrice, nous descendions avec le préfet pour la recevoir à la descente de sa voiture, et nous l'accompagnions jusque dans la grande salle Saint-Jean, où nos places nous étaient réservées autour du trône et immédiatement auprès. J'étais seule en grand habit.

L'Empereur arrivait ensuite. Alors le préfet descendait avec M. d'Abrantès pour le recevoir comme nous avions reçu l'Impératrice. Il la rejoignait, et puis tous deux commençaient le tour des salles, accompagnés de leur service, du préfet, de M. d'Abrantès et de moi.