Part 9
--Cet homme, dit-elle, me fait mal à voir... Sa laideur amère peut à peine être tolérée à côté de son beau talent... Et puis...
Et elle passa sa main sur son front, qui se plissa comme devant un souvenir pénible.
--Madame la baronne paraît bien absorbée ce soir, dit un homme qui arrivait auprès d'elle.
À ce titre, qui était peu prononcé dans ce lieu, madame de Staël leva les yeux en tressaillant et sourit ensuite au nouveau venu: c'était le baron de Reitzenstein, ministre plénipotentiaire de Bade près de notre république.
--Vraiment non, répondit madame de Staël à sa remarque, mais je suis quelquefois dominée par un souvenir: s'il est doux, je lui souris... s'il est amer, il me rend triste.
LE BARON.
Le Directeur a ce soir une belle et charmante réunion. En vérité, continua-t-il plus bas, on croirait se retrouver dans la France de Louis XIV!
Madame de Staël ne dit rien; elle se contenta de sourire, et fit un signe de tête dont il est impossible de rendre l'expression... Elle voulut répondre, mais une foule d'hommes arrivaient près d'elle en ce moment: c'étaient Milet-Mureau[49], ministre de la Guerre; Robert Lindet, ministre des Finances; M. de Reinhard, ministre des Affaires étrangères; Fouché, qui déjà avait saisi le ministère de la Police...; Maret, dont l'aimable esprit était apprécié à sa valeur par une femme qui savait discerner mieux que personne la supériorité là où elle était... Berruyer, notre bon et brave Berruyer, qui, déjà à cette époque, avait le commandement de l'Hôtel des Invalides; c'était Dubois de Crancé, qui, quelques semaines plus tard, devait prendre la place de Milet-Mureau; puis encore un homme parfaitement aimable et dont madame de Staël goûtait fort la conversation: c'était M. Petiet...
[Note 49: Bernadotte, après son retour de sa malencontreuse ambassade à Vienne, où il fut insulté, et peut-être avec raison, ayant fait mettre un immense drapeau tricolore sur la porte de sa maison, fut nommé ministre de la Guerre dans les premiers jours de l'an VII. Mais il s'ennuya de son inactivité et demanda d'aller à l'armée. C'était, comme on sait, un déterminé _Bonnet rouge_... On lui donna le commandement des armées réunies par-delà les Alpes, ce qui prouve qu'on ne les aimait plus autant... Milet-Mureau fut mis à la Guerre par intérim, et fut enfin remplacé par Dubois de Crancé: ce fut celui-ci qui se trouva en place le 18 brumaire.]
--Nous venons tous autour de vous, madame, lui dit-il, pour avoir un peu notre part de cette bonne causerie qu'on ne trouve pas au milieu de cette foule _joyeuse_ qui s'amuse en se menaçant et en faisant du bruit...
Madame de Staël fit asseoir auprès d'elle quelques-uns des hommes qui étaient autour de son fauteuil, et une conversation s'établit dans une partie du salon qui précédait la salle où l'on jouait et où madame Tallien et Barras avaient autour de leur table une foule pressée, et devant eux, des monceaux d'or. On n'aurait pas dit, en les voyant, que la France souffrit des maux aussi cruels... et surtout la famine!... Dans cet instant, une femme d'une taille moyenne, mise avec une extrême élégance, passa devant eux avec Gohier, dont elle tenait le bras, et madame Gohier: c'était madame Bonaparte... Joséphine, celle qui plus tard devait être _reine de France_!.... Elle salua cérémonieusement madame de Staël en passant devant elle... À peine fut-elle entrée dans le salon où se tenait Barras, qu'il se leva, alla au-devant d'elle, et, lui prenant la main, la conduisit à un fauteuil, et madame Tallien, quittant son jeu aussitôt que sa mise fut perdue, vint aussi se placer auprès d'elle, ainsi que madame de Château-Regnault; elles étaient fort intimement liées alors toutes trois, et rien ne faisait présumer que quelques mois à peine seraient écoulés qu'elle-même serait en souveraine dans ces mêmes salons où régnait maintenant madame Tallien.
--Avez-vous des nouvelles? demanda Joséphine à Barras.
--Non, répondit-il, et rien ne fait présumer que l'Angleterre nous en veuille donner, ajouta-t-il plus bas en se penchant vers elle; mais ne parlons pas de cela ici... Venez, prenez mon bras, nous allons chercher Bourdon et concerter avec lui ce que nous pourrons faire.
MADAME TALLIEN.
Comment, ma belle, vous aurez le courage de lui donner votre bras avec cet horrible costume! Comment n'exigez-vous pas qu'il aille auparavant le quitter?... Si j'étais de vous, je ne me lèverais pas de mon fauteuil qu'il ne fût comme tout le monde... Je suis sûre que c'est d'avoir eu cet habit[50] devant mes yeux pendant toute la soirée qui m'a fait perdre mon argent.
[Note 50: Rien n'était en effet plus disgracieux que ce costume; l'habit était d'une forme moitié moyen âge et moitié celui-ci, mais sans col, et la chemise en avait un fait comme un col de femme et garni de dentelle; le manteau était rouge, brodé en arabesque autour; le chapeau, relevé à la Henri IV, avait une foule de plumes, et coiffait extrêmement mal tous ceux qui le portaient. Barras était encore le moins ridicule.]
BARRAS, la regardant avec une expression marquée.
Comment ne me l'avez-vous pas dit? Vos commandements sont, ce me semble, des lois auxquelles jamais je ne refuse obéissance, et depuis longtemps je serais comme vous le voulez si vous eussiez dit un mot.
MADAME TALLIEN.
N'avais-je pas dit que c'était affreux!...
Barras s'éloigna rapidement, et, en peu de minutes, il revint habillé comme toujours...--Voilà, dit madame Bonaparte, une obéissance des plus gracieuses... Maintenant, chère Thérèse, permettez-moi de prendre son bras et d'aller à la recherche de Bourdon... ou plutôt venez avec nous... Mes secrets ne sont-ils pas les vôtres?
Et passant son bras sous celui de madame Tallien, elles suivirent Barras au travers d'une foule tellement serrée que, sans son aide, elles n'auraient pas pu traverser; mais lui, faisant les fonctions d'un chambellan, les précédait en disant:
--Place, place à ces dames, _Messieurs_...[51] Ah! citoyen Savary[52], je suis charmé de vous voir... Faites-moi le plaisir de venir déjeûner avec moi demain matin, j'ai à vous parler... Prenez garde, Mesdames... Comment cela va-t-il, mon cher Rewbell[53]? dit-il en secouant amicalement la main d'un homme dont la physionomie ouverte, mais un peu sévère, n'était pas française dans son expression... Pourquoi donc ne vous vois-je plus? poursuivit Barras; depuis que le sort nous a séparés, vous ne connaissez plus le chemin du Luxembourg.--Citoyen Cambacérès, je vous ai attendu ce matin pendant une heure pour causer avec vous de l'affaire de ce malheureux Schérer[54]!... Le déchaînement est au comble contre lui... On veut un exemple!... Comment faire?...
[Note 51: Ces deux épithètes, appliquées indifféremment, causaient une confusion assez plaisante.]
[Note 52: Député de Maine-et-Loire au Conseil des Cinq-Cents, et adjudant-général. Il était fort emporté dans son opinion, qui était républicaine... il parlait beaucoup et faisait des motions... En l'an VII, il fut président des Cinq-Cents, et passa ensuite aux Anciens. Barras et les directeurs le redoutaient fort.]
[Note 53: L'ancien directeur.]
[Note 54: Schérer fut chargé de plus d'accusations de concussion qu'aucun homme en ce monde; il ne dépensait rien, et mourut pauvre... Voilà les jugements du monde...]
CAMBACÉRÈS.
Citoyen directeur, j'ai eu l'honneur de vous faire observer que l'affaire du général Schérer n'était pas de mon département; il y a bien assez à faire de juger tous les voleurs publics et tout ce qui m'arrive chaque jour, sans y joindre les affaires du ministère de la Guerre.
BARRAS.
Mais vos lumières en jurisprudence, mon cher ministre, comment puis-je m'en passer? Vous êtes mon flambeau dans cette nuit si obscure des affaires qui m'accablent.
CAMBACÉRÈS.
Eh bien! puisque vous le voulez, citoyen directeur, je serai à vos ordres demain dans la matinée...--À sept heures... par exemple.
BARRAS.
À sept heures! Y pensez-vous!
MADAME TALLIEN.
À sept heures!... Mais, citoyen ministre, vous voulez donc tuer Barras?
MADAME BONAPARTE.
Et d'une triste mort encore!
CAMBACÉRÈS, réprimant un mouvement d'humeur.
Eh bien! donc, j'attendrai que vous me fassiez appeler, citoyen directeur, et si vous le permettez, je vais me retirer, car les _sept heures_ de rigueur me sont commandées à moi; et pour que mon devoir soit accompli, il faut que je sois au travail à ce moment si incommode.
Et, saluant le directeur et les deux femmes, il passa dans l'autre salon pour se disposer au départ, laissant Barras stupéfait.
MADAME TALLIEN, riant.
Je crois, Barras, que vous venez d'avoir une leçon...
BARRAS.
Je le crois comme vous! en vérité, je le crois!
MADAME BONAPARTE.
C'est qu'il vous a parlé sévèrement par le regard encore plus que par la parole...
BARRAS.
Si je le croyais!...
MADAME TALLIEN.
Eh bien! que feriez-vous? Allons! ne soyez ni méchant ni humoriste. Nous sommes joyeux ce soir, et il faut l'être jusqu'au jour.--Cherchez et trouvez votre Bourdon, et finissons tout discours ennuyeux.--Il est minuit et demi; eh bien! lorsqu'une heure aura sonné à cette pendule, il est convenu et arrêté qu'il ne sera plus dit une parole qui ait rapport à une affaire. Je fais cette motion en la soumettant au président.
--Est-ce à celui du Directoire que vous avez à faire? dit une voix grave, mais cependant douce, derrière elle; elle se retourna, et elle vit Gohier.
--Mais pourquoi non? répondit-elle; je vous en fais juge. Je veux que lorsque l'aiguille de cette pendule marquera une heure toute affaire soit suspendue.
GOHIER.
Vous avez non-seulement raison, mais vous auriez dû dire minuit: c'est l'heure du plaisir et du repos.--Il ne faut jamais mêler ensemble la joie et les affaires, le trouble et le calme.--Les affaires se traitent mal, et le plaisir n'est jamais entier. Vous voyez bien que si je ne suis plus jeune, je ne suis pas austère.
MADAME TALLIEN.
Vous êtes un des hommes les plus aimables que je connaisse. Je le disais encore ce soir à Barras, qui était de mon avis.
GOHIER, souriant avec malice.
Vraiment[55]!...
[Note 55: Lui et Barras n'étaient pas bien; et, à l'époque du 18 brumaire, cette désunion fit beaucoup de mal pour les ordres à donner, et nuisit au Directoire.]
MADAME TALLIEN.
Et pourquoi non?
GOHIER, souriant toujours.
Vous avez ce soir comme toujours, citoyenne, une beauté triomphante qui vraiment est une agréable chose à contempler...
MADAME TALLIEN, en riant.
Ma beauté vous est plus utile qu'à moi dans ce moment, car je n'en fais rien, tandis qu'elle vous sert de moyen pour éviter de me répondre... Citoyen directeur, je vous forcerai de me croire ou de me donner une raison de votre incrédulité.
GOHIER, s'inclinant en souriant encore.
Je suis naturellement rempli de foi et ne demande qu'à croire.
BARRAS, revenant avec madame Bonaparte.
Qu'est-ce donc que ce tête à tête avec notre président, notre belle Athénienne? voudriez-vous le séduire? ou bien gouverner l'empire comme une autre Aspasie[56]?
[Note 56: Ce nom d'Aspasie, sans qu'il y attachât une idée injurieuse, était fort souvent dit par Barras à madame Tallien. Il se mettait par-là dans les sandales de Périclès, et le partage n'était pas mauvais.]
MADAME TALLIEN.
Oh! ni l'un ni l'autre! J'avais seulement avec le directeur une explication sur une amitié à laquelle il ne veut pas croire et que je voulais lui démontrer... Mais, à propos, avez-vous trouvé Bourdon?
MADAME BONAPARTE.
Mon Dieu, oui! et il ne sait rien! rien du tout... C'est un vrai malheur de plus que de telles inquiétudes!... Lucien et Joseph sont ici; mais comment m'adresser à eux?... ils me repousseraient.
MADAME TALLIEN.
Écoutez, ma chère Joséphine: demain, vers deux heures, donnez-moi une tasse de chocolat dans votre délicieuse petite chambre de la rue Chantereine, et là nous causerons affaires tant que vous le voudrez. Mais croyez bien que je serai sévère pour ce soir: plus d'affaire, plus de pensées sérieuses. Allons! Barras, le souper sera-t-il bientôt servi?
BARRAS.
Mais voulez-vous souper avec la foule? n'est-il pas convenu que nous soupons dans mon petit salon? J'ai donné les ordres, et l'on a mis seulement douze couverts.
MADAME TALLIEN.
Je veux fort de cet arrangement!... Mais qui aurez-vous?
BARRAS.
N'êtes-vous pas ici la souveraine? C'est vous qui désignerez les élus.
MADAME TALLIEN.
Qui aurons-nous, Joséphine? Mais réfléchissez bien avant de parler.
MADAME BONAPARTE.
Eh bien!... madame de Staël.
BARRAS.
Ah! mon Dieu!
MADAME TALLIEN.
Mais elle a raison; je suis assez pour elle... Cependant, écoutez; faites attention... ne la blesserez-vous pas en lui proposant d'entrer dans les petits appartements?
BARRAS, riant.
Non, non! et si vous le voulez, je vais le lui proposer. Nous aurons Mirande, madame de Château-Regnault,... et puis en hommes je le vais dire à Talleyrand, à Fouché, à Petiet... Ah diable! j'oubliais!... cet imbécile de Mouquet[57] n'a-t-il pas été accuser madame de Staël de complot royaliste, que sais-je moi, avec Talleyrand?... _cela ne me compromettra-t-il pas alors d'avoir madame de Staël à souper?_...
[Note 57: Mouquet était membre de la société de la rue du Bac; il y dénonça madame de Staël et M. de Talleyrand comme conspirateurs royalistes, et proposa de faire _une adresse au Corps législatif sur ce fait_!...]
MADAME TALLIEN.
Bah! il y a longtemps que les Conseils prétendent que vous conspirez pour les Bourbons, et que même vous êtes au moment de proclamer le roi dans Paris. On m'a raconté cette belle nouvelle hier au soir, et si je ne vous en ai pas fait fête en arrivant, c'est parce que je gardais cette histoire pour le souper.
BARRAS.
Mais elle n'est pas gaie?
MADAME TALLIEN.
Ah! mon Dieu! comme vous prenez la chose tragiquement! mais c'est absurde! Allons, soyez gai, et riez à l'instant comme le doit faire un vrai roi du festin. (_La pendule sonne une heure._) Une heure!.. Maintenant, il vous est défendu d'avoir une triste pensée. Obéirez-vous? continua-t-elle en lui présentant sa main.
--Ah! vous êtes une enchanteresse, lui dit Barras, en se dirigeant avec elle et les personnes désignées pour le souper vers le salon intérieur dans lequel on devait veiller jusqu'au jour.
C'était en effet un bruit assez répandu dans Paris que Barras conspirait pour la royauté; quel motif avait donné lieu à ce bruit étrange, on l'ignore. Ce que Barras avait dit le 21 janvier 1797 devait cependant rassurer les républicains. Chargé, comme président du Directoire, de prononcer le discours pour la fête de l'anniversaire de la mort de Louis XVI, il le fit avec une telle _recherche révolutionnaire_ qu'il scandalisa tout le parti modéré, qui commençait à être le plus nombreux. Ce discours, prononcé dans l'église Notre-Dame, transformée en temple de la Raison, fut d'une nature incendiaire.
«...... Ce n'est pas seulement de la chute du trône et de la juste punition d'un tyran parjure qu'il faut que le retour annuel de cette fête entretienne la postérité: elle lui retracera encore les causes si légitimes, les motifs si purs, la volonté si prononcée et le besoin si unanimement senti de notre glorieuse révolution. En ce jour auguste, la postérité impartiale récapitulera tous les maux que les rois ont faits au monde, et pénétrée des horreurs du despotisme, des douceurs de la liberté, elle bénira les mortels courageux qui ont osé exécuter une entreprise aussi périlleuse, mais salutaire au peuple français.»
Ce discours, digne des jours du terrorisme, appela sur Barras toutes les plaisanteries, les sarcasmes les plus amers du club _de Clichy_.--Un journaliste, l'abbé Poncelin, homme assez obscur, osa écrire quelque chose, n'importe où, contre Barras... Ce fut sa perte. Barras était roi à cette époque, tout en anathématisant la royauté. Que faire à un homme, cependant, pour venger une injure personnelle, dans un pays où l'égalité, la liberté de la presse et de la pensée, sont proclamées!... Des agens de police attirèrent l'abbé Poncelin au Luxembourg...; on le fit entrer dans une pièce reculée, et là, au lieu de ce qu'il s'attendait à trouver, il fut reçu par les aides-de-camp du directeur[58] et contraint de se mettre à genoux, de demander pardon; le malheureux fut ensuite fustigé de la plus cruelle manière, et jeté à la porte presque mourant. Fiévée, fort jeune alors, était rédacteur de la _Gazette de France_, dont Poncelin était propriétaire; il eut le noble courage de se porter accusateur de cet attentat vraiment indigne. Une plainte contre le DIRECTOIRE fut portée chez le juge de paix de la section du Luxembourg, qui, à son tour, eut le courage de la recevoir; mais Poncelin, qui montra par-là qu'il méritait son châtiment, intimidé ou gagné, retira sa plainte et arrêta la poursuite de cette affaire. Toutefois, elle avait éveillé la haine d'abord, et détruit le peu de respect qu'on portait à ce gouvernement. Barras surtout, dont les vices et la conduite déréglée donnaient plus de prise à la critique, et même au blâme, fut attaqué par Villot, député de l'Escaut au Conseil des Cinq-Cents, qui prétendit qu'en 1791 Barras avait déclaré au Châtelet n'avoir que trente-trois ans:--il n'avait donc pas l'âge pour être directeur. Dès le lendemain, Barras prouva le contraire par un acte de naissance... Mais toutes ces discussions étaient mortelles pour le grand corps de l'État, qui, attaqué au-dehors, dévoré au-dedans par des guerres civiles et des discordes, devait nécessairement tomber, et tel eût été son sort si, en effet, Napoléon ne fût pas revenu de l'Égypte. Et cependant on célébrait chaque jour des fêtes nationales: outre cette fête épouvantable du 21 janvier, on en avait une autre plus indigne encore... le Directoire la fit abolir... c'était la fête de la Raison...
[Note 58: Comme général _en chef_, il avait droit à en avoir un nombre même illimité.]
Ceux qui n'ont pas vécu dans ce temps vraiment étonnant, où le peuple français faisait chaque jour une nouvelle sottise qui prouvait son état de folie, seront peut-être bien aises de connaître les détails de cette fête qui eut lieu À PARIS, EN FRANCE, en l'an, non pas de grâce, mais de malheur, 1793, le 21 novembre (1er frimaire an II), dont je viens de parler tout à l'heure. C'est la fête DE LA RAISON. C'est une étude, en vérité, qu'il est curieux de faire...
Une femme, nommée Sophie Momoro, dont le mari était imprimeur[59] et l'un des membres les plus absurdes du club des Cordeliers en 1793, fut choisie pour être la principale actrice de cette scène, qui eût été burlesque si le malheur de notre ruine n'y eût été écrit en sinistres caractères... Momoro était grand partisan de la loi agraire, parce qu'il n'avait rien, comme, au reste, tous les honnêtes personnages d'alors. Cet homme accueillit donc avec ardeur la proposition des clubs réunis des Jacobins et des Cordeliers, qui composaient la commune de Paris, lorsqu'ils firent proclamer le culte de la Raison. La femme de Momoro était jeune, fraîche, grande et forte; c'était une Raison toute faite, marchant de bonne grâce au ridicule et à l'impiété, puisqu'elle était _une soeur et amie_. En conséquence, elle fut proclamée à l'unanimité pour remplir et créer le rôle de la Raison, quitte à trouver une doublure pour un cas très-prévu, comme un enfant ou toute autre chose fort terrestre. Au reste, la doublure était facile à trouver six mois plus tard; mais alors, au mois de novembre, à part l'honneur de faire la Raison, il n'y avait pas beaucoup d'émulation pour se promener en tunique de crêpe par un froid de sept à huit degrés.
[Note 59: Ce Momoro est une preuve de ce que produisent des temps comme ceux tant admirés de 93 et 94!... Membre de la commission remplaçant le département de Paris, commissaire dans la Vendée, président de la section de Marseille, membre le plus ardent du club des Cordeliers, vice-président des Jacobins, complétant cette vie révolutionnaire en livrant sa femme pour faire la déesse de la Raison... Eh bien! cet homme, l'ami d'Hébert (le Père Duchesne), mourut sur l'échafaud comme son complice. C'est dans de tels faits qu'il faut étudier la Révolution, et non pas dans les ouvrages qui ne parlent que des _grandes joies populaires_ de l'époque!...
Ou ces hommes étaient fidèles, alors qu'étaient donc leurs juges, et que devenait la justice républicaine?... S'ils étaient traîtres, s'ils conspiraient en effet... si le Père Duchesne MENTAIT, où donc alors chercher la vérité de la Révolution?...]
Le 21 novembre 1793, le peuple de Paris put aller admirer ce que ses bons rois de la Convention faisaient pour ses plaisirs et sa morale; le tout mêlé ensemble et représenté sur un théâtre élevé exprès pour cette belle chose DANS L'ÉGLISE DE NOTRE-DAME! On avait construit deux estrades des deux côtés de la nef, et à la porte du choeur, une grande charpente sur laquelle on dressa un autre théâtre. Les décorations étaient apportées des Menus et de l'Opéra. Ce théâtre représentait un grand temple environné d'arbres, orné de guirlandes de fleurs... Ce temple était sur le sommet d'une montagne (symbole de la faction montagnarde); vers le milieu était un rocher sur lequel brillait un énorme flambeau allumé: cela voulait dire _la Vérité_... Sur le frontispice du temple, on avait écrit _à la Philosophie_...; sur le devant, à l'entrée, on avait placé une foule de bustes des philosophes les plus athées... Voltaire, Volney, Diderot, Fontenelle...
Des deux côtés du théâtre étaient deux troupes, l'une formée par les chanteurs de l'Opéra, en tête desquels étaient Laïs, Chéron et tous les premiers rôles d'alors en femmes; l'autre troupe avait pour chefs Vestris, Gardel, madame Gardel, et tout ce qui faisait admirer ses pirouettes sur la scène de l'Opéra. Lorsque la députation de la Convention et la Commune tout entière furent placées, _le spectacle_ commença. Les chanteurs entonnèrent un hymne dont les paroles sont de Chénier[60] (Marie-Joseph), et les danseurs et les danseuses, prenant leurs guirlandes, dansèrent, à leur grand contentement, ce qui les rendit les plus heureux de la fête, car ils sautaient, et par le froid qu'il faisait, c'était le plus utile de la cérémonie... Au bout de quelques instants, on entendit un grand bruit d'acclamations: c'était la Raison, portée dans un palanquin, _presque nue_, parce qu'on sait que la raison et la vérité n'aiment pas à être cachées. La déesse fut déposée sur le maître-autel!... et là, debout, dans cet état que je vous ai dit, madame _Momoro-Raison_ ou _Raison-Momoro_ reçut les hommages de la multitude, qui, toujours avide ou au moins curieuse d'un spectacle inaccoutumé, court au premier appel qui lui est fait... L'encens montait en colonnes bleuâtres autour du corps presque nu de cette femme, tandis que deux cents jolies filles, vêtues de blanc et seulement d'une petite tunique de crêpe, les épaules, la poitrine et les bras découverts, la tête couronnée de chêne, descendaient la montagne un flambeau à la main... Alors la Raison, qui était entrée dans le temple de la Philosophie, en sortit, et vint s'asseoir sur un siége de _gazon_ pour recevoir les hommages des républicains et des républicaines... Cette troupe chantait et dansait encore pour reconnaître un tel honneur, et cela devait être... Pourquoi les gens de l'Opéra seraient-ils venus là si ce n'eût été pour chanter et danser?... Lorsque les hommages furent finis, la déesse de la Raison descendit de son siége et rentra dans son temple.
[Note 60: Voici une strophe de cet hymne:
À tant de siècles d'imposture Succède un jour de vérité; De l'erreur la cohorte impure Rampe aux pieds de la liberté. Sur les ruines du despotisme Nos mains ont placé ses autels; Sur les débris du fanatisme, Français, _dressons-en de pareils_. Offrons à la Raison notre encens et nos voeux: Un peuple qui l'implore est digne d'être heureux.
On voit que l'auteur de l'ode _à la Calomnie_ ne se retrouve guère ici.]