Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 8

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Le salon de Barras serait encore aujourd'hui un lieu où l'on irait avec plaisir. Homme de bonne compagnie, et connaissant ce qui pouvait rendre une maison agréable, la sienne eût été vraiment charmante s'il eût eu le courage de ne pas y laisser pénétrer ce qui peut-être ajoutait à son agrément _pour lui_, mais ce qui en éloignait beaucoup d'autres personnes... Cependant toutes les fois qu'il voulait avoir un bal, une chasse, un concert, il était sûr que ses invitations n'étaient pas refusées...

La personne qui faisait le charme de l'intérieur de la maison de Barras, et l'ornement de ses fêtes, était madame Tallien. J'ai parlé de cette femme célèbre dans plusieurs de mes ouvrages; mais je ne crois pas avoir jamais pu présenter son portrait tel qu'elle était en effet. Sa beauté, dont nous n'avons qu'une imparfaite idée en voyant les belles statues antiques, avait un charme étranger aux types grecs et romains. Elle était Espagnole, et cet attrait bien connu des jeunes filles de Cadix, elle l'avait dans toute sa personne porté au degré que donne la perfection. Ses mains, ses bras, ses cheveux, ses dents, tout était admirable; et son sourire fin et spirituel, parce qu'en effet elle l'était elle-même beaucoup, éclairait cette physionomie d'un tel éclat, qu'en voyant madame Tallien, un cri d'admiration s'est souvent échappé de la bouche de ceux qui la rencontraient pour la première fois.

Son esprit était fin et doux, sa causerie d'une nature qui faisait désirer la prolonger; elle avait du tact et savait juger. Sa bonté, sans être banale, était fort étendue, et rarement elle avait repoussé un malheureux quand elle le pouvait secourir: c'est un grand charme de plus dans la beauté d'une femme que la bonté... Elle plaît davantage, sans qu'il y ait à cela une autre raison que celle de sa bonté. Que de fois j'ai fait cette remarque pour madame Récamier!... et toujours j'ai trouvé la raison d'une admiration plus prononcée pour cette ravissante femme que pour une autre...

Madame Tallien était d'une extrême élégance. Elle donnait, elle imposait les modes, et c'était malheureux, parce que souvent une parure qui allait à son ravissant visage n'était plus qu'une chose disgracieuse pour une autre!... Elle avait adopté un costume demi-grec qui lui allait admirablement, et qu'elle portait avec une grâce achevée; ce costume était simple, et même sévère. Il donnait le démenti à cette idée généralement reçue, qu'une jolie femme l'est encore plus étant parée.

Madame de Château-Regnault, belle et spirituelle personne, allait aussi souvent chez Barras. Plusieurs femmes, belles et agréables, faisaient partie de cette société intime, dans laquelle M. de Talleyrand, Regnault de Saint-Jean-d'Angély, M. Maret, des hommes de cette force et de cet esprit agréable et conteur, et Barras lui-même, formaient déjà, comme on le voit, un noyau fort capable de commencer et même de finir à eux seuls une soirée tout entière. Quelquefois aussi François de Neufchâteau quittait son appartement et venait apporter son tribut à la ruche. Quelques hommes marquants, comme Chénier, et quelques autres dont les opinions pouvaient aller avec l'ordre des choses, étaient admis chez Barras, et contribuaient à rendre sa maison la plus agréable alors sans aucune comparaison qu'il y eût dans Paris.

Barras aimait la causerie; il préférait le jeu sans doute et ce qu'on appelle une vie joyeuse; mais cependant il avait, comme je l'ai dit plus haut, le besoin d'être entouré de personnes aimables et spirituelles. Madame de Staël, qui alors était revenue à Paris, où son mari était ministre de Suède, était, avec son génie et son charmant esprit, tout à la fois nécessaire à l'homme d'état et à l'homme du monde. Obligée de fuir, comme je l'ai dit, le 2 septembre, elle demeura en Suisse, et maintenant qu'un jour plus doux luisait sur la France, elle y était revenue comme ambassadrice de Suède, et contribuait grandement à rendre la maison de Barras l'une des plus agréables de Paris par l'agrément de sa conversation toute lumineuse et brillante de traits d'esprit et même amusants pour des esprits moins élevés que le sien... Cependant Barras la craignait, tout en reconnaissant la puissance de son esprit, et quelquefois il la fuyait.

Un jour, il y avait beaucoup de monde chez Barras: c'était pour une fête comme il y en avait une foule dans l'année républicaine. Barras avait conservé son grand costume, les huissiers de la _chambre directoriale_ annonçaient les ministres, les ambassadeurs et quelques privilégiés. Barras était sombre et voulait paraître gai; son trouble était visible. Les nouvelles étaient fâcheuses, de toutes parts nous étions menacés, et les Chambres, qui alors avaient le nom de _Conseils_, témoignaient hautement leur inquiétude. Les députés de l'opposition étaient non-seulement hardis, mais ils avaient une succursale aux Jacobins et au Manége. Barras voyait du malheur dans cette levée de boucliers. C'était encore une scission entre les partis; et qu'avaient-elles produit depuis le commencement de la Révolution?... Il était agité par ces pensées lorsqu'il vit arriver la baronne de Staël avec M. de Brachmann, ministre plénipotentiaire, en l'absence momentanée de M. de Staël, ambassadeur de Suède près de la République française[40], mais qui avait demandé un congé. Barras aimait la causerie de madame de Staël; néanmoins il redoutait quelquefois le tour politique qu'elle prenait, et alors il s'arrangeait de manière, sinon à la fuir, du moins à se placer de façon qu'elle ne pouvait le questionner autrement qu'à haute voix, ce qu'elle n'eût jamais fait. Dans ce moment il fit un mouvement de surprise joyeuse en voyant entrer deux femmes suivies de plusieurs hommes. Il les voyait venir à travers la longue enfilade de pièces, ne s'arrêtant pas à chaque personne comme madame de Staël, ce qui fit qu'elles arrivèrent avant elle au salon où se tenait le directeur. L'une de ces femmes n'avait pour coiffure que ses beaux cheveux noirs bouclés autour de sa tête, mais point du tout pendants, seulement bouclés à la manière antique comme les bustes qu'on voit au Vatican; cette coiffure allait admirablement au genre de beauté parfaite et régulière de cette femme: elle encadrait, comme d'une bordure d'ébène, son col rond et poli comme de l'ivoire, son beau visage d'un blanc animé sans couleurs apparentes, un vrai teint de Cadix. Elle n'avait pour parure qu'une robe de mousseline très-ample tombant à longs et larges plis autour d'elle, et faite sur le modèle d'une tunique de statue grecque. Seulement, la robe faite en France en 1798 était d'une belle mousseline des Indes, et faite plus élégamment sans doute que par la couturière d'Aspasie ou de Poppée. Elle drapait sur la poitrine, et les manches étaient rattachées sur le bras par des boutons en camées antiques; sur les épaules, à la ceinture, étaient de même des camées. Cette femme n'avait pas de gants. À l'un de ses bras, qui auraient pu servir de modèle pour la plus belle des statues de Canova, elle portait un serpent d'or émaillé de noir, dont la tête était faite d'une superbe émeraude taillée comme la tête du reptile; elle portait un magnifique châle de cachemire, luxe encore très-rare en France à cette époque, et faisait tourner ce châle autour d'elle avec une grâce inimitable, à laquelle elle mettait une grande coquetterie, car le rouge pourpré de l'étoffe indienne faisait ressortir l'éclatante blancheur de ses épaules et de ses bras... Quand elle souriait, ce qu'elle faisait gracieusement pour répondre aux révérences multipliées qu'elle recevait, elle montrait deux rangs de perles brillantes qui devaient faire bien des jalouses... L'autre femme était belle aussi; elle était grande... mais moins gracieuse qu'il aurait fallu l'être, peut-être, pour plaire avec cette taille et ce maintien de _Minerve_, compliment que les flatteurs faisaient à la seconde grande femme, et qui, en vérité, ne lui allait guère, de toutes manières. Ces deux femmes étaient madame Tallien et madame de Château-Regnault.

[Note 40: Il revint en France avec ce titre en 1793, et fut reçu par la Convention, qui, toute fière d'avoir un allié, l'accueillit avec enthousiasme dans son ambassadeur, et le président lui donna l'_accolade_ fraternelle.]

--Eh quoi! c'est vous, d'aussi bonne heure! s'écria tout charmé le directeur en allant au-devant des deux femmes et prenant la main de madame Tallien pour la conduire à un canapé où il se mit entre elle et madame de Château-Regnault.

--Que c'est aimable à vous d'être venu maintenant, et que vous êtes belle! dit Barras en regardant madame Tallien avec cette surprise joyeuse de l'homme qui aime une femme, et qui est heureux de la voir chaque fois plus charmante et plus attrayante; comme ce costume vous va bien!

--On ne peut vous en dire autant, répondit madame Tallien en riant. Comment avez-vous pu consentir à prendre un habillement si ridicule?

--Que voulez-vous? C'est Laréveillère qui décida la chose. Vous me demanderez peut-être pourquoi je l'ai laissé faire... Ma foi, je n'en sais rien.

MADAME DE CHÂTEAU-REGNAULT.

Je le sais bien, moi.

MADAME TALLIEN.

Vraiment! et pourquoi?

MADAME DE CHÂTEAU-REGNAULT.

C'est qu'il est bossu...

BARRAS.

Eh bien! après?

MADAME DE CHÂTEAU-REGNAULT.

Vous avez eu pitié de lui, et vous avez dit qu'il serait alors trop heureux de cacher sa pauvre taille sous ce grand manteau rouge qui ne ressemble pas mal à un manteau de pandour.

MADAME TALLIEN.

David me disait hier qu'il avait dessiné pour vous le plus beau costume romain que jamais consul, empereur ou dictateur ait porté dans Rome. Il vous a fait aussi, de concert avec ce jeune élève qu'il aime tant et dont le talent égalera, s'il ne le surpasse, un jour le sien... Gérard... Eh bien!... il vous a composé un costume grec, aussi élégant que pour Alcibiade. Savez-vous que ce serait très-conséquent avec le costume que nous portons nous-même, et avec tous nos meubles, qui sont de formes grecques ou romaines?

BARRAS.

Je suis complètement de votre avis: le costume français n'a ni grâce, ni dignité; il est embarrassant sans être chaud pour l'hiver et frais pour l'été... Mais comment faire prendre cette mode?... Je ne le puis, moi...

MADAME TALLIEN.

Pourquoi non? N'êtes-vous pas, au contraire, chef du Gouvernement? Qui mieux que vous peut donner un exemple et demander impérativement qu'il soit suivi?...

BARRAS, lui baisant la main.

Ma belle Athénienne, il n'y a que vous qui puissiez _ordonner_ de telles choses!... On ne fait pas mettre un habit par des gendarmes, et pour un tel travail il me faudrait un ministre comme vous...

(On annonce le ministre de la Justice... le citoyen Cambacérès[41].)

[Note 41: La loi qui ordonnait de ne donner que le titre de citoyen était encore dans toute sa force; elle ne fut abolie que sous le consulat, au commencement de la première année de l'empire.]

MADAME TALLIEN, souriant et en se détournant.

À moins pourtant qu'il ne soit aussi persuasif dans son éloquence que celui-là!... En vérité, je crois que vous calomniez votre ministère, mon cher directeur.

(Madame de Staël se montrant alors à la porte du salon, où elle reste encore à causer avec le marquis de Musquitz, ambassadeur d'Espagne, qui vient d'arriver.)

MADAME TALLIEN, la désignant à Barras.

Mais si vous avez besoin d'une parole persuasive, que n'employez-vous cette personne-là?

BARRAS, la regardant avec une expression de reproche.

Vous savez bien que je ne le ferai pas! pourquoi me dire une chose qui est complètement inutile?...

MADAME TALLIEN sourit, et dit après un moment de silence.

J'ai eu tort; pardon! mais la nouvelle que j'ai entendu raconter aujourd'hui est-elle vraie? On dit que M. Necker revient en France.

BARRAS.

Il en serait le maître. Il n'est pas Français, et nulle loi ne le frappe; mais il en est une plus forte que toutes en ce monde, c'est celle de l'opinion, et la nôtre est entièrement contre M. Necker dans ce qui est au pouvoir aujourd'hui.

MADAME DE STAËL, s'approchant de Barras et lui tendant la main.

Voulez-vous faire la paix, mon cher directeur? J'ai pensé depuis hier à ce que je vous ai dit, et, toutes réflexions faites, j'ai tort.

BARRAS, se levant et lui baisant la main.

Oh certes! et de grand coeur; je veux bien faire la paix avec vous! Vous êtes une antagoniste trop forte pour ma faiblesse!... Que voulez-vous que fasse un pauvre gouvernant bien simple comme moi contre une personne aussi supérieure que vous?

MADAME DE STAËL.

Vous raillez;... mais je suis une bonne personne, si je ne suis pas supérieure...

Elle le salua gracieusement du sourire et de la tête, et s'éloigna en tenant le bras du ministre de la république Helvétique, M. de Zeltner...

--Quelle querelle aviez-vous donc ensemble? lui demanda-t-il.

MADAME DE STAËL.

Oh mon Dieu! presque rien! Hier une discussion s'est élevée entre nous, chez moi où il dînait, sur le général Bonaparte... Cet homme est vraiment grand, savez-vous! et je le vois ainsi... Barras le voit sans doute comme moi, mais il n'en veut pas convenir... Ces victoires remportées sur cette rive africaine... cette terre étrangère, ce sol brûlant devenue une patrie forcée le jour où sa flotte est détruite; et, malgré ces revers, tous les obstacles opposés par la ruse égyptienne et l'inclémence d'un ciel de feu, malgré les hommes et la nature unis contre lui, cet homme est triomphant. Il est vainqueur devant les Pyramides comme sur les champs de bataille où vainquit Annibal!... Oui, cet homme est grand! Quel sera son sort?... qui peut le prévoir? qui peut dire où il s'arrêtera[42]?

[Note 42: À l'époque dont je fais ici la relation, madame de Staël pensait ainsi. Ce n'est que pendant le consulat et après le 18 brumaire qu'elle changea d'avis.]

M. DE ZELTNER.

Mais que peut-il espérer de plus? Sa carrière est tracée... c'est celle des Turenne, des Condé, des Annibal même...

Madame de Staël sourit, mais avec l'expression grave qu'elle avait souvent et qui laissait voir une grande pensée. Elle plongeait dans l'avenir et voyait confusément peut-être, mais elle voyait un autre avenir que ce que disait M. de Zeltner.

Dans ce moment, un grand jeune homme portant des lunettes entra dans le salon avec une jeune femme qui, sans être jolie, était agréable et gracieuse: c'était Lucien Bonaparte et sa femme. En apercevant madame de Staël, il alla à elle dès qu'il eut salué Barras.

--Bonsoir, mon jeune tribun, lui dit-elle en lui adressant un de ses plus gracieux regards, car elle aimait son talent oratoire rempli d'âme et de feu... Eh bien! comment vont les affaires? Il faut bien que je m'adresse à vous, car Barras, qui redoute mes questions, s'est fait un rempart de madame Tallien et de madame de Château-Regnault.

LUCIEN BONAPARTE.

En vérité, ce serait plutôt un moyen d'attirer que de repousser, car madame Tallien me paraît bien belle ce soir!

MADAME DE STAËL, la regardant avec une admiration vraie.

Parfaitement belle en effet... C'est une personne heureusement douée: belle, bonne et spirituelle.

LUCIEN BONAPARTE.

Mais est-elle en effet bien spirituelle?

MADAME DE STAËL.

Vous n'avez jamais entendu dire qu'elle fût sotte!... Et certes, avec sa beauté, c'est la meilleure preuve qu'elle est effectivement spirituelle.

On annonça dans ce moment l'ambassadeur de la république Batave, M. de Schimmelpenninck, et sa femme.

MADAME DE STAËL.

Tenez, voilà une personne qui est bien belle aussi, mais quelle différence!... l'une est une belle statue, l'autre est une admirable oeuvre du Créateur. Oui, on est heureuse d'être aussi belle que madame Tallien... plus heureuse encore d'être belle et jolie comme madame Récamier.

LUCIEN BONAPARTE, vivement.

Ah! vous la trouvez belle aussi, n'est-il pas vrai?

MADAME DE STAËL.

C'est le plus délicieux, le plus charmant visage que j'aie jamais vu... il y a toute une âme, un coeur, un esprit dans ses yeux et son sourire... c'est une révélation de tout ce que l'intellectuel a de plus fin, faite par une ravissante créature. Si l'on est heureuse d'être madame Tallien, je crois qu'on doit l'être encore plus d'être l'amie de madame Récamier.

LUCIEN BONAPARTE.

Mais il paraît que tout Paris est de votre avis, madame, car jamais elle ne se montre en public sans être suivie d'une foule immense. Hier, elle se promenait aux Champs-Élysées; plus de trois cents personnes l'entourèrent; et il fallut la délivrer d'une admiration qui devenait importune[43].

[Note 43: À cette époque, madame Récamier allait dans le monde; mais comme elle était fort jeune, sa maison n'était pas ouverte lorsqu'elle logeait rue du Mail[43-A]. Elle ne le fut qu'en 1800, lorsque M. Récamier acheta l'hôtel qui est occupé aujourd'hui par madame Lehon.]

[Note 43-A: Rue du Mail, nº 530.]

Plusieurs hommes qui passèrent devant madame de Staël la saluèrent avec une sorte de réserve hautaine qui allait mal avec le républicanisme dont ils faisaient profession: c'étaient Salicetti[44], Stévenotte[45], Savary, Berlier, Aréna... Madame de Staël sourit au contraire d'une manière toute gracieuse en leur rendant leur salut.

[Note 44: Député républicain, député d'abord aux États-Généraux par la Corse, et puis en l'an VI et l'an VII, député aux Cinq-Cents, par la Corse également; dans l'an VII, il fut remarqué par le serment qu'il prêta de haine à la royauté.]

[Note 45: Député de Sambre-et-Meuse, extrêmement exagéré dans son opinion républicaine; le Directoire ne l'aimait pas.]

--Voilà, dit-elle à Lucien, des hommes qui croient faire un acte de patriotisme en ne me saluant qu'avec réserve, et en vérité, ajouta-t-elle en riant, je dois vous remercier de m'avoir fait la faveur de me parler.

LUCIEN BONAPARTE.

Eh! pourquoi donc?

MADAME DE STAËL.

Comment! vous ne savez pas que Mouquet[46] a parlé contre moi et le pauvre boiteux à la société de la rue du Bac? qu'il nous a dénoncés comme ayant des intrigues avec les royalistes et le club de Clichy... et qu'il ne propose rien moins que de déclarer la patrie en danger?... Ce sont de pareilles extravagances, ajouta-t-elle plus sérieusement et avec cet accent pénétrant qui avait tant d'action sur ceux qui l'écoutaient, ce sont de pareilles folies qui perdent la France.

[Note 46: Député aux Cinq-Cents, et, comme Stévenotte, républicain sévère; il était un homme ordinaire, et faisait parler de lui à l'aide de tout le bruit que faisaient ses discours contre le royalisme. Ce fut lui qui proposa de déclarer Babeuf un martyr de la liberté; il fit cette motion au Manége après la mort de Babeuf.]

Plusieurs personnes qui survinrent séparèrent en ce moment Lucien de madame de Staël, et il ne put lui répondre. Ces hommes qui arrivaient alors étaient du corps diplomatique: c'étaient M. de Musquitz, ambassadeur d'Espagne, M. le baron de Sandoz, ministre de Prusse, Bonardi, de la république Ligurienne, le duc Serbelloni, pour la Cisalpine, M. Abel, pour l'électeur de Wurtemberg, MM. de Mont et Sprecher, pour les ligues Grises... Tous vinrent auprès de madame de Staël, dont la conversation avait un charme d'attraction qui amenait toujours un cercle d'auditeurs autour d'elle et faisait, de la place où elle était, le centre où venait tout ce qui était bien et spirituel dans un salon; les femmes ne l'aimaient pas... Je le crois bien!

--Voyez-vous, dit-elle à M. de Zeltner, qui ne la quittait pas en sa qualité de compatriote, voyez-vous cet homme? il est sous le poids d'une enquête que les Conseils demandent à grands cris contre lui, mais le Directoire le défend, et il fait bien de défendre ses oeuvres. Cet homme fut envoyé par lui en Suisse pour faire tête à l'orage, et il fut heureux d'abord, mais ensuite la fortune changea; on lui en fait un crime, et on a tort.

M. DE ZELTNER.

Qui donc est-il?

MADAME DE STAËL

Le général Schawembourg[47].

[Note 47: Le général Schawembourg, d'abord général en chef de l'armée de la Moselle, fut envoyé en Suisse pour soumettre les cantons de Schwitz, de Soleure, de Berne, etc., et se conduisit bien, mais peut-être trop sévèrement; il fut accusé, mandé à Paris pour y subir une enquête demandée par les Conseils, mais il fut protégé par le Directoire. C'est à cette époque que Masséna prit le commandement des troupes françaises en Suisse.]

M. DE ZELTNER.

Eh quoi! celui qui eut chez nous une conduite si sévèrement probe!... Mais il refusa, je crois, l'offre d'une somme assez forte faite par les cantons à l'armée française?

MADAME DE STAËL.

Sans doute; et pour mon compte, je l'aurais accueilli au lieu de le rappeler... Mais le Directoire ne fait pas toujours ce qu'il veut, bien qu'il soit un roi en cinq parties. Les Conseils contiennent des têtes ardentes qui viennent souvent entraver les mesures très-sages du Gouvernement. Mais ici le Directoire a montré de la fermeté jusqu'à un certain point, en accueillant le général Schawembourg.

M. DE ZELTNER.

Oui, sans doute; cependant, en le mandant à Paris pour rendre compte de sa conduite, il l'a placé dans une position singulière.

MADAME DE STAËL.

Je connais plusieurs traits de lui qui lui font honneur... Mais j'aurai toujours à lui reprocher une action qui pour moi fut presque un crime: c'est la destruction du couvent de Notre-Dame des Ermites, dans le canton de Schwitz... C'est un vandalisme dont le bon goût devait préserver ce vieux monument que les voyageurs chercheront maintenant avec peine, en n'y trouvant plus que des ruines, qui encore ne sont pas l'ouvrage du temps.

Une jeune femme passa devant madame de Staël et la salua avec un sourire qui embellit encore sa physionomie jeune et de bonne humeur.

--Quelle est cette belle personne? demanda M. de Zeltner.

MADAME DE STAËL.

Une aimable et charmante femme, à laquelle je vous présenterai si vous le voulez. Elle est ici dans sa famille, car c'est la fille de la nation.

M. DE ZELTNER.

Mademoiselle de Saint-Fargeau!

MADAME DE STAËL.

Elle-même! N'est-ce pas qu'elle est bien belle? Eh bien! cette charmante jeune fille, étant riche autant que jolie, a choisi un étranger pour mari: elle est madame de Witt, elle a épousé le fils des grands-pensionnaires ou plutôt leur descendant; elle a une immense fortune, dont elle jouit et avec laquelle elle est disposée à s'amuser et à faire de la vie tout autre chose qu'une longue pénitence, je vous jure: elle danse, rit, court tout le jour, passe la nuit dans les fêtes et trouve à peine le temps du sommeil.

M. DE ZELTNER.

Elle est si fraîche que cela se croit à peine; elle est plus vermeille que ses roses.

La jeune femme[48] qui occupait madame de Staël et M. de Zeltner était en effet bien jolie. Fraîche comme les roses qui formaient sa couronne et la garniture de sa robe, elle avait de plus un parfum de jeunesse, une vie si apparente, que l'oeil le plus attristé devenait moins sombre en s'arrêtant sur elle... Elle était grande, mais sa taille ne nuisait ni à sa légèreté en dansant, ni à sa démarche et à sa tenue habituelle; elle dansait en ce même instant, et le bonheur animait tous ses traits.

[Note 48: C'est elle qui depuis épousa M. de Morfontaine, qui mourut d'une manière si étrangement mystérieuse dans son parc de Saint-Fargeau. Il sortit seul à cheval, un après-dîner, pour aller inspecter des travaux. Il ne rentrait pas; on le chercha aux flambeaux, et on le trouva mort, frappé au front par une branche... _ou autre chose_.]

--Voilà un modèle digne de vous pour une Hébé, dit madame de Staël à un homme qui arrivait auprès d'elle et la saluait. C'était David.

--Je crois, répondit-il, qu'elle a déjà été peinte ainsi par Guérin. C'est même un de ses premiers tableaux. Girodet a fait également son portrait en muse, mais il a mal réussi; et Girodet, lui-même, a défait son ouvrage. C'est bien, cela! C'est d'un véritable artiste. Détruire son oeuvre lorsque la voix de l'art nous avertit que c'est mal, c'est prouver du talent. La médiocrité seule se croit parfaite.

Et saluant madame de Staël, il passa.