Part 7
Ceux qui ont habité ou qui habitent la province savent combien une femme comme madame de Balincourt est connue de toutes les classes d'individus qui composent la population de la ville; madame de Balincourt était non-seulement dans ce cas, mais, de plus, elle était aimée généralement, parce qu'elle faisait beaucoup de bien dans la classe ouvrière lorsque l'année était malheureuse. Le pauvre fossoyeur avait été une de ses bonnes oeuvres, et il ne l'avait jamais oublié.
Vous dire comment il n'avait jamais parlé de ce qu'il venait révéler à M. l'abbé Carlier, je l'ignore, et M. de Balincourt aussi; le fait est, qu'un jour cet homme vint dire à M. l'abbé Carlier qu'il se rappelait parfaitement où il avait mis le corps de la marquise de Balincourt, qui devait être dans un endroit qu'il décrivait, ainsi que je l'ai dit moi-même en commençant cet article... L'abbé Carlier sortit à l'instant, alla sur les lieux lui-même, et acquit la preuve que ce qui était en réalité un enclos funéraire était, pour l'apparence, un petit jardin appartenant à un officier en demi-solde, retiré à Sens.
Le premier soin de l'abbé Carlier fut de parler à cet homme, dont je tairai le nom par égard pour lui; il répondit que l'on pouvait faire la fouille. Mais on lui représenta qu'il avait tort probablement, et de mauvais conseils lui firent prendre une autre résolution, car il déclara huit jours après qu'il ne voulait pas qu'on mît la bêche dans son champ...
En apprenant cette nouvelle entrave à l'accomplissement d'une chose poursuivie depuis tant d'années, M. de Balincourt fut au désespoir. Il avait eu quelques nouveaux renseignements qui rendaient la découverte positive si elle avait lieu. Madame de Balincourt était morte presque subitement d'une rougeole rentrée; elle avait été enterrée trop précipitamment pour qu'on lui enlevât ses anneaux d'or, et une petite croix d'or émaillée qu'elle portait toujours au cou... Cette croix était demeurée dans le souvenir de son fils; il se rappelait qu'il avait joué avec elle lorsque sa mère le tenait sur ses genoux... Ce fut une nouvelle douleur, ce fut aussi un nouvel espoir; qu'on juge de ce qu'il éprouva en recevant une lettre dans laquelle on lui annonçait que cet homme refusait l'entrée de son champ; il lui écrivit aussitôt.
«Monsieur, la religion des tombeaux a partout existé avec des modifications différentes, mais partout elle fut SACRÉE; elle l'est aujourd'hui doublement dans la demande qu'un fils vous fait des OSSEMENTS de sa mère!... Le hasard d'une époque d'un sanguinaire délire vous a mis en possession de ce trésor; qu'en prétendez-vous faire? le garder? Il est nul pour vous, tandis qu'il est précieux pour moi... Le mettez-vous à prix? Parlez, monsieur... et les os de ma mère seront rachetés par son fils... Quelque soit le prix que vous en demandiez, dites la somme, on vous la comptera... Mais si vous ne voulez répondre à aucune proposition amiable, je vous préviens que j'arriverai à Sens d'aujourd'hui en huit, avec de l'or pour satisfaire à votre demande, si vous en formez une, avec mon épée pour vous y contraindre, si vous vous y refusez plus longtemps.»
M. de Balincourt partit en effet de Paris avec l'_or_ et le _fer_ qu'il avait annoncés pour la _rançon_ des restes maternels... Il était violemment ému en allant chez cet homme, qu'il voulut voir avant de rien entreprendre contre lui... Cette pensée qu'il allait plaider une cause aussi sainte que légale, et pourtant disputée, lui causait comme un vertige...
--Quelle est donc l'époque où nous vivons? se disait le loyal et bon jeune homme... Les peuplades nomades de l'Amérique, les sauvages, emportent avec eux les os de leurs parents!... et lorsqu'ils sont fixés pour un temps, ils célèbrent la fête des funérailles!... Et nous!... nous, le peuple le plus civilisé, le plus aimable du monde, nous donnons l'exemple d'un fils traitant avec un homme que le hasard a rendu maître des ossements de sa mère[36].--Considérant néanmoins qu'il devait, pour lui-même, avoir des égards et des procédés envers cet homme, il l'aborda avec la courtoise politesse d'un homme comme il faut, dans lequel pourtant on devait voir la profonde indignation qui, quoique silencieuse, était dans son âme au moment où il parlait. Il dit d'abord à cet officier, qu'il croyait susceptible d'être touché par ce qu'il éprouvait depuis un mois qu'il avait appris cette nouvelle, tout ce que son coeur renfermait... Mais je ne puis poursuivre... Qu'il soit dit seulement qu'_en raison du dérangement que cette fouille allait causer, le monsieur demandait_ une somme d'argent!!!...
[Note 36: En effet, les réflexions de M. de Balincourt pouvaient être pénibles! il avait fallu le bouleversement total de toutes choses chez nous, pour voir violer les tombeaux et se rire de la mort! En remontant aux temps les plus reculés, nous trouvons toujours le même respect, et peut-être encore plus profond, pour les morts... Apollonius, dans son 21e livre, dit: «_Ils se tinrent trois jours autour du mort, pleurant et jeûnant; le peuple pleura avec le roi, et, le dernier jour, on mit sur le tombeau un signe qui devait être vu des générations futures..._» Tite-Live, Homère, Virgile, tous les auteurs anciens enfin, nous révèlent par leurs ouvrages tout le respect qu'ils portaient aux morts, qu'ils considéraient comme des démons, des génies familiers... On peut voir dans Tite-Live quel respect les anciens Romains avaient pour leurs morts. Les Égyptiens portaient cette religion de la mort au delà de toute autre. Les momies[36-A] sont connues _populairement_, et que de soins, de frais, pour les embaumer! Le cinnamome, la myrrhe, la cassie, le nard, tout ce qu'il y avait de plus précieux en parfums... les bandelettes les plus riches, étaient prodigués pour l'inhumation des morts, et pourtant il y avait une égalité dans ce moment qu'on n'aurait pas soupçonnée à cette époque, l'égalité de la mort! le dernier sujet pouvait accuser un roi devant les quarante juges qui siégeaient au bord du lac _Achérusie_... ils étaient là pour prononcer sur les bonnes ou mauvaises actions du mort... C'est une belle et grande leçon que reçoit le cadavre avant d'aller dormir dans cette solitude vaste et silencieuse, ces merveilleuses pyramides construites pour un seul homme par plusieurs milliers d'autres. Les Hébreux, qui ont une analogie positive avec les Égyptiens, avaient également un luxe remarquable dans leurs funérailles... Quelquefois, comme chez les Grecs, on brûlait les corps... On le voit dans quelques prophètes... le luxe effréné qu'on apportait même dans ces cérémonies était quelquefois si excessif et hors de toute mesure, qu'on fut contraint d'y mettre un terme, et que plusieurs Hébreux de haute naissance défendirent avant leur mort qu'on les mît dans un autre linceul qu'un linceul de très-bas prix. Les Perses furent les seuls peuples de l'antiquité qui ne mirent pas de la solennité dans leurs cérémonies funèbres, comme le faisaient les Grecs. Alexandre dépensa pour les funérailles d'Éphestion 8 millions de notre monnaie... On rapporte qu'il contraignit chaque homme de son armée à se raser, et que, continuant l'accès de folie, il fit raser, c'est-à-dire abattre, les tourelles et les dômes qui s'élevaient au-dessus des autres édifices. Les Romains étaient plus somptueux que les Grecs, parce qu'ils étaient plus riches... Quant aux honneurs, ils étaient immenses. Des vestales et des sénateurs portèrent Sylla!... Sylla!... Métellus avait sept fils... trois étaient consulaires... et ils le portèrent sur leurs bras... Paul-Émile fut porté par des députés de la Macédoine, et dans les fils de Métellus, outre les trois consulaires, l'un avait eu le triomphe, et l'autre était dans le moment même préteur. Les Romains ajoutaient quelquefois les combats de gladiateurs à la pompe des funérailles de quelques grands hommes, soit de l'armée, soit du Forum...
Quant aux _Bocages de la mort_, ces cimetières aériens et parfumés sont touchants par leur simplicité. M. de Châteaubriand a raconté d'une manière délicieuse cette scène de la jeune mère et du voyageur!... Il y a une suavité harmonieuse dans ce balancement doux et monotone de cette jeune femme, qui, voyant enfin que son enfant est mort, lui donne le dernier lait de son sein, et, courbant la branche, l'amène jusqu'à elle pour donner encore un baiser à son premier-né. Puis, quittant la branche chargée de son triste et précieux fardeau, le mouvement fait remonter le rameau fleuri parmi les touffes ombreuses qui deviennent le véritable tombeau de l'enfant de la jeune femme sauvage... Enfin, chez aucune nation antique ou moderne, sauvage ou policée, on ne trouva jamais la violation des tombeaux, ni l'irrévérence de la mort... Chez plusieurs peuples même, c'était se rendre coupable d'une grande impiété que de ne pas rendre les devoirs à un cadavre inconnu qu'on trouvait par les chemins... Chez les Égyptiens, on était criminel, et au premier chef, en touchant seulement à un tombeau... Quelle grande et sublime pensée surgit forcément de tout ceci!... C'est qu'avec une grande diversité dans les cosmogonies et les rites, il y a concordance sur un point. Sur ce point, le sauvage du Canada comprendra l'habitant des bords du Nil et du Jourdain... C'est que _partout_ le système de l'immortalité de l'âme est admis et reçu... En Arabie, le paradis est promis au Musulman avec des houris _toujours jeunes!_... Chez le Scandinave, ce sont des _Walkiriyes_ présentant le crâne d'un ennemi toujours rempli de son sang... chez les Indiens, la vue et la société de Brahma... chez les païens, les Champs-Élysées, etc.. Ainsi, chacun a eu sa portion de vanité ou de sensualité flattée... Partout le fondateur a eu l'attention de parler à cette vanité... et il a réussi; non pas cependant contre le christianisme, celui-là a été vainqueur de tout... Aussi ne commettrai-je pas la faute de parler de notre sainte religion après les croyances inculquées par l'ambition ou le fanatisme, et le plus souvent reçues par l'ignorance et prolongées par la superstition.]
[Note 36-A: Voir dans le P. Menestrier le détail des décorations funèbres, et dans Muret, pour les cérémonies.]
M. de Balincourt la lui promit avec joie.
Dès le lendemain, le bon abbé Carlier, le brave fossoyeur et le fils pieux se rendirent sur les lieux désignés pour être le dernier asile de madame de Balincourt... Son fils se soutenait à peine... Enfin, on donne le premier coup de bêche... on creuse... le fossoyeur a dit vrai: il y a un cercueil... bientôt il est à découvert... il ne contient que des ossements, mais ils ont une voix pour se faire entendre, ces yeux creux regardent et répondent à Thérèse, la femme de chambre de sa mère et en même temps la bonne de M. de Balincourt, celle qui n'a pas quitté la captive et lui a fermé les yeux; elle a le courage de se pencher sur le squelette[37]...
[Note 37: Cette femme est mariée, et aujourd'hui établie à Sens.]
--Ah! monsieur le marquis, s'écrie-t-elle, c'est bien Madame!... Et la pauvre femme pleurait à sanglots en retirant du doigt annulaire de la main gauche deux débris d'anneaux d'or, dont l'un était l'anneau de mariage de madame de Balincourt... Mais son transport redoubla lorsque, se penchant sur le squelette, elle vit briller quelque chose sur l'une des côtes; c'était le débris d'une petite croix de Malte en or et en nacre que madame de Balincourt portait habituellement au cou... Mais ce qui paraîtra bien étrange, et ce qui est de toute vérité, c'est qu'il restait encore quelques pouces de longueur d'un petit velours noir avec lequel madame de Balincourt attachait cette petite croix... Ce morceau, qui existe toujours dans les mains de M. de Balincourt, est un des phénomènes les plus curieux qu'on connaisse, je pense, car voilà déjà plusieurs années que ce velours a été retrouvé et mis à l'air, et que son action ne l'a pas altéré...
En revoyant cette croix que ses souvenirs d'enfant lui rappelaient, M. de Balincourt tressaillit, en reculant néanmoins devant le squelette de sa mère gisant à ses pieds... Il fit une prière devant ces restes sacrés, et courut tout ordonner pour qu'un service eût lieu le lendemain.
Ce service fut magnifique. Toute la ville de Sens s'y trouva, non-seulement sur l'invitation de M. de Balincourt, mais du propre mouvement de ceux qui avaient connu madame de Balincourt, et qui venaient lui rendre un dernier hommage. Tous les officiers en demi-solde s'y trouvèrent... Lorsque tout fut terminé, M. de Balincourt prit la somme convenue et s'achemina vers la demeure du monsieur qui lui avait _cédé_ les ossements de sa mère:
--Je viens m'acquitter, monsieur, lui dit-il en entrant: et il posa le sac sur une table.
--Mais, monsieur, je ne crois pas!... il me semble que... enfin je ne puis.
--Quoi! dit M. de Balincourt surpris et fâché, et croyant que cet homme voulait une somme au delà de celle stipulée... n'êtes-vous pas content? la chose n'est pas bien, mais je vais ajouter ce que vous allez me dire.
--Ah! monsieur, s'écria le _vendeur_, bien au contraire! je trouve que je ne devais pas faire ce marché, qui est inique, en vérité, et que je vous prie de ne pas effectuer. Laissons cela, et n'en parlons plus.
M. de Balincourt eut un mouvement de joie pour cet homme lui-même.
--Cette sorte de marché m'avait fait mal, disait-il ensuite.... Mais je ne puis remporter cet argent, ajouta-t-il, il lui faut un emploi... permettez-moi d'en disposer dans votre arrondissement même, et de le distribuer à vos pauvres.
Ce qui fut exécuté; M. de Balincourt fit élever ensuite un petit monument à sa mère pour marquer son respect pour sa mémoire; et il quitta la Bourgogne, non pas consolé, car toujours il regrettera sa mère, et toujours il l'aimera. Mais il rentra à Paris plus calme et plus content de lui-même; il savait maintenant où aller prier lorsque, dans un grand malheur, il aurait besoin que la voix de Dieu arrivât jusqu'à lui. Les pauvres de Sens le bénirent encore pour cet argent distribué le jour des funérailles.
--C'est pour ma mère qu'il faut prier, leur disait-il, c'est pour ma mère; c'est elle qui vous envoie ce secours...
Les pauvres ouvriers de Lyon, les indigents de Paris, les personnes souffrantes de la liste civile, connaissent aussi M. de Balincourt, et savent que son coeur est aussi excellent que son esprit est ingénieusement actif pour les soulager dans leurs besoins.
Ce fait tout naturel de la mort d'une mère, et qui se complique aussi dramatiquement par cette circonstance de l'ignorance du lieu où ce corps est déposé, est une des choses étranges de l'époque... On croit rêver en écoutant de pareilles aventures; on croit entendre de vieilles légendes venues d'un pays lointain, ou d'antiques chroniques gardées dans de vieux chartriers et parlant d'une époque perdue; tout se tient cependant, et c'est dans un temps tellement voisin de nous que nous sommes en même temps acteurs et spectateurs du drame qui nous fait souvent reculer par l'horreur de ses scènes... Le bal des Victimes n'est pas si étrange d'ailleurs dans le pays où l'homme qui tient dans son champ le corps d'une mère traite avec son fils pour lui rendre, à prix d'or, les restes maternels.
La religion chrétienne, mais surtout la religion catholique, est bien plus grave et bien plus solennelle que la païenne dans l'accomplissement de son rite. Nos prières et nos chants de mort ont une sublimité qui entr'ouvre le ciel, but où tend d'ailleurs notre espoir... On prie avec une ferveur profonde, même auprès du lit d'un inconnu, en écoutant et disant avec les autres les prières des agonisants... Quelles sublimes paroles elle prête au talent, cette religion catholique!... Quelles phrases peuvent être dites par un Bossuet ou un Massillon pour nous montrer les récompenses éternelles ou nous menacer de châtiments sans fin!...
Mais après m'être arrêtée si longtemps sur l'indignation que m'avait inspirée cette recherche du corps de madame de Balincourt, je dois ici répéter cette même indignation en voyant ce qui se fait chaque jour devant nous... Eh quoi! dans la religion de l'Évangile, dans cette sublime religion qui prêche la doctrine de l'égalité des hommes, cette égalité, que les lumières du temps sont enfin parvenues à établir devant la loi, devient nulle devant la souveraine qui ne reconnaît aucun seigneur terrestre plus puissant qu'elle!... Le pauvre qui ne peut payer est à peine jeté dans une fosse commune dont il est même retiré au bout de dix ans; et alors ses ossements, dispersés autour de sa tombe, blanchissent inconnus, et sont foulés aux pieds par l'enfant de son fils qui prend quelquefois pour faire un jouet la main qui avait béni son père.
C'est surtout aux champs, dans nos campagnes, que cette coutume est révoltante!... Le terrain n'est pas rare: l'Avarice n'a pas mesuré avec son compas stérile la quantité de lignes accordées à la sépulture des créatures du Seigneur. Et pourtant on voit cette moisson de la mort joncher l'herbe des cimetières!... Les anciens, plus sages que nous en bien des choses, l'étaient encore en ceci; ils savaient combien était salutaire la leçon donnée par la mort. Aussi les Grecs avaient-ils placé des tombeaux sur les routes publiques pour l'enseignement de chacun. Le chemin du Pirée racontait de grandes choses; et à Rome, la foule des tombeaux qui entouraient la ville-reine, ceux qui bordaient de chaque côté la voie Appia, étaient aussi une sublime leçon pour ceux qui survivaient.
J'ai parlé de sujets bien tristes; et, en effet, la matière prêtait à cette impression... Je vais terminer cet article par un fait qui jettera quelque lueur sur cette teinte sombre, après toutefois avoir encore parlé de malheurs et de sanglantes catastrophes; mais le titre de cet article l'annonce assez et le fait présumer.
Il existe encore bien des personnes qui ont connu la belle princesse Lubormiska. Elle était Polonaise, et de son nom princesse Rczewouska...; elle était charmante; charmante comme toutes les Polonaises agréables le sont: belle, spirituelle, mais la tête vive; elle plaisait par sa vivacité, parce qu'on voyait que le foyer en était dans le coeur. Elle était en Suisse au moment de la Révolution, lorsque, par un motif qu'on ne connaît pas, elle quitta ce pays, où elle était à l'abri de tout péril, pour venir à Paris, dans cet antre de tigres, chercher la mort, ou certainement au moins du malheur. Mais elle était étrangère; ce titre la rassura; de plus, elle connaissait Barrère. Cette protection lui parut suffisante: elle vint sans crainte; mais, soit qu'elle fût imprudente, soit qu'elle fût coupable d'avoir ménagé quelque relation entre des émigrés et des personnes de l'intérieur, elle fut arrêtée et mise en jugement... Elle avait connu Barrère, comme je l'ai dit, elle se fia à cet homme, et monta au tribunal révolutionnaire, confiante en lui.
Elle fut condamnée à mort!... à vingt-cinq ans, et belle et bonne comme un ange!...
Elle écrivit au tribunal qu'elle était enceinte... on lui donna un sursis... Alors elle écrivit à Barrère:
«J'ai trompé le tribunal; je ne suis pas enceinte. Je vous le dis _à vous_, pour que vous preniez les mesures nécessaires pour me faire sauver; car, dans un ou deux mois, on verra la fraude, et je serai perdue....», etc.
La lettre, on ne sait comment, ou plutôt on le devine, fut remise au tribunal révolutionnaire, et la malheureuse princesse Lubormiska périt sur l'échafaud, peu de jours avant Robespierre.
Elle n'était pas seule en France; elle avait avec elle une petite fille de cinq ans, belle comme sa mère, et qui demeurait orpheline par cette mort prématurée. Le jour où périt l'infortunée, elle recommanda sa fille à ses compagnes de captivité; mais celles-là devaient bientôt subir le même sort... Les amies de la princesse moururent presque toutes, et la pauvre petite Rosalie demeura enfin confiée aux soins de madame Berthot, blanchisseuse de la prison. Cette femme avait cinq enfants:--Eh bien! dit-elle à son mari, Dieu nous en envoie un sixième... Adoptons l'orpheline.
Ces bonnes gens prirent en effet la petite avec eux. Ils ne savaient seulement pas de quel pays elle était; et la Pologne ou la terre des Patagons, c'était la même chose pour eux.
Rosalie Lubormiska était un ange de bonté et de beauté comme sa mère; elle aida sa bienfaitrice pour reconnaître ses bons soins, et grandit à côté d'elle, tandis que la France était toujours agitée par la tourmente révolutionnaire.
Le 9 thermidor arriva; mais les mois qui suivirent furent encore assez orageux pour que les nouvelles ne parvinssent pas facilement, et ce ne fut que vers 1796 que le comte Rczewousky, frère de la princesse Lubormiska, apprit sa mort.
Il adorait sa soeur... En apprenant cette nouvelle terrible, il fut accablé; mais sa seconde pensée fut pour le trésor qu'elle avait dû laisser. Qu'était devenue cette enfant? Le comte partit aussitôt pour la France, et arriva à Paris trois ans après la mort de sa soeur.
Pendant plus de six mois les journaux retentirent de la récompense promise à ceux qui ramèneraient Rosalie, princesse Lubormiska, à son oncle le comte Rczewousky, hôtel et rue Grange-Batelière, à Paris...
Mais madame Berthot ne lisait pas les journaux, et le comte n'aurait peut-être retrouvé sa nièce si l'un de ces hasards qu'on ne peut pourtant pas appeler ainsi, ne les eût mis en présence.
Un jour, le comte se trouve dans la chambre de son valet de chambre, au moment où la blanchisseuse de l'hôtel rapportait son linge, accompagnée d'une petite fille de neuf ans dont la physionomie frappa le comte.--Comme cette enfant est jolie! dit-il en polonais à son valet de chambre.
L'enfant pâlit et regarda le comte... En la voyant ainsi émue comme pourrait l'être une personne plus âgée, il lui trouva une ressemblance avec sa soeur, et le dit encore en polonais à son valet de chambre.
--Ah! s'écria Rosalie, c'est comme cela que parlait ma mère!...
Le comte Rczewousky se précipite vers l'enfant, la soulève dans ses bras, l'interroge ainsi que madame Berthot, et il apprend au milieu des sanglots, des caresses, des larmes, qu'il tient là, près de son coeur, la fille de sa soeur bien-aimée... Il écoute ce que dit cette femme, ou plutôt cet ange qui a sauvé sa nièce de la griffe des tigres qui avaient égorgé sa mère...
--Vous ne la quitterez plus, lui dit-il, vous viendrez avec nous en Pologne, vous serez heureuse et bien vue de nous tous, car vous avez sauvé mon trésor.
Le lendemain, la mère Berthot et ses cinq enfants étaient installés à l'hôtel Grange-Batelière, et trois jours après, tous étaient sur la route de Varsovie.
Ses filles furent élevées dans la maison du comte, puis bien mariées, et les garçons, placés à l'Université de Wilna, devinrent des hommes distingués: deux d'entre eux ont été aides-de-camp du prince Poniatowsky[38]...
[Note 38: Celui mort à Leipsick.]
La princesse Rosalie Lubormiska épousa son cousin le comte Gabriel Rczewousky, et fut heureuse comme cela n'arrive pas après de longues et terribles infortunes. Elle était charmante à l'époque du congrès de Vienne; plusieurs de mes amis l'ont connue, et m'en ont parlé comme d'une femme très-distinguée.
Quant à son mari, c'est un des hommes les plus remarquables que je connaisse. Son esprit, ses talents, sa haute capacité, lui assigneront toujours un rang distingué comme lui-même. Je l'ai vu assez longtemps pour l'apprécier, et ce jugement que j'en porte, après de si longues années, lui fera voir que mes amitiés sont aussi solides que le mérite qui les inspire[39].
[Note 39: J'espère, pour le comte Gabriel Rczewousky, qu'il n'aura pas rencontré de femmes _aux yeux fauves_, après son départ de Paris.]
SALON DE BARRAS
À PARIS ET À GROSBOIS.