Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 6

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C'est à cette même époque du _bal des Victimes_ que madame Tallien était dans le plus beau moment de ses triomphes; la rare perfection de sa personne avait reçu un complément tellement parfait, qu'en vérité, une femme aussi belle est une merveille de la création que Dieu doit rarement donner à la terre. C'était elle qui protégeait aussi la coiffure _à la Victime_, parce qu'elle lui seyait miraculeusement. Quant à la contredanse, elle ne s'en mêlait pas: je ne l'ai jamais vue danser. Et pourtant si elle était grande, elle ne l'était pas trop pour danser; et, au moment où je parle, elle était svelte comme une biche et parfaitement élégante. Une seule fois je lui vis danser une anglaise, ou plutôt la marcher... Chez elle, à la chaumière de Chaillot, elle recevait du monde, mais sans donner de bals. On y jouait très-gros jeu, on y soupait, on dînait, et voilà comment la vie se passait.

Quant au bal Thélusson, il était bien composé aussi, mais moins bien pourtant que le bal Richelieu. J'ai vu dans ce dernier une foule de noms qui seraient aujourd'hui sur la liste de la personne la plus difficile de Paris; tandis qu'au bal Thélusson ils étaient plus rares, et d'autres plus abondants. Mais un bouleversement bien sensible pour nous, qui aimons tant nos plaisirs, était celui qui avait eu lieu dans le Théâtre-Français; ce théâtre était tout à fait détruit: la moitié des acteurs avaient été enfermés, les hommes à Picpus et aux Madelonnettes, et les femmes aux Anglaises et à Sainte-Pélagie... Les hommes étaient: Fleury, Dazincourt, Saint-Prix, Larochelle, Champville, Dupont; les femmes: mademoiselle Raucourt, mademoiselle Contat (l'aînée), mademoiselle Contat (la cadette), mademoiselle Lange, mademoiselle Devienne, et quelques autres encore; toute la comédie enfin, car mademoiselle Mars n'était pas alors ce que nous avons depuis trouvé en elle, un diamant sans prix.

C'était une chose remarquable que plusieurs de ces comédiens que je viens de citer...: mademoiselle Raucourt, mademoiselle Contat (l'aînée), mademoiselle Lange, mademoiselle Devienne... Oh! celle-là, quelle adorable actrice! quel coeur d'or en même temps, mais quel talent!... Ah! qu'on est triste, lorsque le souvenir des bonnes soirées qu'on passait à la Comédie-Française vient vous traverser la pensée au milieu d'une représentation comme une certaine à laquelle j'ai assisté il n'y a pas longtemps; c'était une comédie... je ne veux nommer ni la pièce ni les acteurs, mais c'était bien mauvais. Il n'y a plus maintenant que Firmin, Ligier et Monrose. Qu'est-ce que le reste[27]?... qu'est-ce que... mais silence.

[Note 27: J'excepte mademoiselle Mars; elle est toujours parfaite.]

La Comédie-Française fut enfin délivrée; ce furent, quoi qu'en disent de certains livres fort bien écrits, mais très-infidèles, deux camarades en querelle avec eux qui les firent sortir de prison et s'exposèrent à la mort: ce fut Talma, aidé de Dugazon.

La biographie de quelques-unes de ces personnes intéressera peut-être, étant surtout fort exacte et fidèle pour ce qu'elle rapporte des événements de l'époque.

Mademoiselle Raucourt[28] était une personne d'une beauté achevée. Née en 1750 à Nancy, elle avait quarante-trois ans lorsqu'elle fut arrêtée, et elle était encore belle à étonner à ce moment. Sa beauté avait fait son premier succès. Naturellement très-forte, le timbre de sa voix s'en était ressenti, et il était souvent rauque et dur; sa diction était juste, mais ses intonations ne l'étaient pas toujours. Elle avait reçu une bonne éducation, et voulut suivre la carrière du théâtre: à dix-sept ans elle quitta Nancy, et alla débuter à Pétersbourg; à vingt-deux ans elle revint à Paris, et débuta dans les rôles de Didon, Émilie, Idamé, etc. Jamais une plus belle femme n'avait paru sur le théâtre: elle excita une admiration folle et passionnée; on payait une place de parterre UN LOUIS, somme énorme pour ce temps-là. Elle eut une vogue qu'aucune actrice n'a vu se renouveler depuis. Les présents les plus riches, les cadeaux les plus ingénieux, les dons les plus rares, lui furent prodigués. Madame Dubarry lui donna un jour, à Versailles, après une représentation où elle avait joué _Mérope_ avec une grande perfection, un collier de diamants, estimé 10,000 francs.

[Note 28: Françoise-Marie-Antoinette Saucerotte, née à Nancy, d'un comédien de province et d'une femme attachée à la maison du roi de Pologne. Ce fut madame de Graffigny qui la tint sur les fonts de baptême.]

--Soyez _sage_ surtout, lui dit madame Dubarry.

Louis XV vivait toujours!...--La reine Marie-Antoinette la protégea, et mademoiselle Raucourt se dévoua à elle avec un profond sentiment de respectueuse tendresse. Proscrite en 93 avec ses camarades, libre ensuite avec eux, elle fut encore persécutée par le Directoire; mais, au 18 brumaire, elle fut protégée par Napoléon, qui lui fit une forte pension sur sa cassette et lui donna la direction du théâtre français en Italie. L'un des rôles qu'elle jouait le mieux était Médée; ensuite la Cléopâtre de _Rodogune_; Léontine dans _Héraclius_. Dans ces rôles-là, elle était parfaite.

En 1776, il lui arriva une singulière aventure qu'elle ne voulut jamais expliquer; elle disparut tout à coup, et reparut ensuite en 1779, sans que la cause de cette retraite ait été _bien connue_[29].

[Note 29: Se trouvant un jour au Raincy, chez moi, avec M. de Sainte-Foix, il lui dit en riant qu'on savait bien la raison pour laquelle elle était partie.--Vraiment! dit-elle sérieusement; eh bien! je vous affirme que ni vous ni personne ne le savez et ne le saurez jamais.]

Chénier, qui n'aimait pas beaucoup de monde, n'aimait pas du tout mademoiselle Raucourt; il fit contre elle un quatrain fort méchant, et plus méchant que spirituel... il fut fait après une représentation de _Phèdre_.

Ô Phèdre, en tes amours que de vérité brille! Oui, de Pasiphaé je reconnais la fille, Les fureurs de ta mère et son tempérament, Et l'organe de son amant.

Elle fut tout entière excellente dans plusieurs rôles qui lui furent donnés et qu'elle créa. C'était une femme d'un grand et beau talent. Mademoiselle Georges est son élève, et on le voit bien[30].

[Note 30: Mademoiselle Raucourt n'était ni bonne camarade ni douce dans ses relations; elle ne fut ni estimable, ni recommandable dans sa vie privée. En 1815, elle mourut subitement. Elle avait une belle terre dans les environs d'Orléans, où elle avait les plus belles fleurs et les plus beaux fruits et des terres magnifiques. Elle venait souvent à la Malmaison, et Joséphine échangeait souvent avec elle des graines ou des plantes. À sa mort, le curé de Saint-Roch, qui avait bien emboursé l'argent de ses aumônes, n'a pas voulu l'enterrer. Elle fut portée au Père-Lachaise, après le service qui lui fut fait par un prêtre.]

Je ne sais pas si l'on connaît l'origine de mademoiselle Contat. Elle s'appelait Louise Perrin, et sa mère était blanchisseuse établie dans le faubourg Saint-Germain. Cette femme blanchissait madame Préville et madame Molé (l'auteur de _Misanthropie et Repentir_). En la voyant si jolie, en examinant ses yeux, cette bouche de rose, ces dents perlées, ce nez si mignon et si spirituel, des mains aux doigts effilés, malgré son état rude et grossier; quand ces deux femmes, dont l'une habile et plus qu'habile même dans son art, démêlèrent tout l'avenir de mademoiselle Contat dans un de ses sourires, elles décidèrent que la petite Louise serait une grande actrice, et certes leur prédiction s'est grandement réalisée... Quelle destinée théâtrale! comme elle était adorée du public...! Mais aussi quelle verve! quelle finesse! Qui a jamais joué Suzanne comme _mademoiselle Contat_ (et non pas CONTAT[31], comme il y a des hommes qui ont le mauvais goût de parler encore aujourd'hui)?... Il y a des rôles surtout où le souvenir de mademoiselle Contat suffit pour me guider encore aujourd'hui, tant l'impression qu'elle me produisit fut profonde.

[Note 31: Cette manière que quelques hommes d'aujourd'hui ont prise de dire: Taglioni, Mars, Contat, etc., est du plus mauvais ton. C'est là où on voit l'habitude de la bonne compagnie, ou seulement son reflet imparfait. Ainsi, l'on croit imiter les _roués_ des temps passés; mais qu'on aille écouter M. de Talleyrand, ou M. de Montrond, ou M. de Narbonne quand il vivait, ou M. de Laval (Adrien de Montmorency), enfin mille autres du même cercle.--Rien n'est, à mon gré, plus platement ridicule que l'affectation de l'aisance dans les manières.]

En 1789, la Reine, qui l'aimait, voulut la voir jouer. On lui donna deux jours pour apprendre ce rôle, c'était celui de la Gouvernante: il a sept cents vers; elle l'apprit et le joua.

«J'ai appris depuis deux jours (écrivit-elle à la personne qui fit ses remerciements à la Reine) que le siége de la mémoire est dans le coeur.»

Ce fut cette lettre qui la fit enfermer en 1793.

Elle quitta le théâtre encore jeune et charmante[32]; elle avait épousé depuis dix ans le chevalier de Parny, neveu du poëte et poëte lui-même. La société et la _causerie_ de mademoiselle Contat étaient charmantes. Je l'ai vue très-souvent à la Malmaison, où elle était toujours fort accueillie.

[Note 32: Elle mourut la même année que mademoiselle Raucourt; la cause de sa mort fut un cancer. Elle était alors à Vitry, dans une propriété que madame la duchesse douairière d'Orléans acheta ensuite.]

Sa soeur n'était pas mauvaise, mais elle n'était jamais bonne; elle jouait passablement quelquefois les servantes de Molière.

Mais une personne charmante, qui était tout à la fois bonne actrice, bonne amie, bonne fille, excellente femme, c'était mademoiselle Devienne. Ses camarades l'adoraient. Le public ne manquait jamais de venir remplir la salle le jour où son nom se voyait sur l'affiche... Bientôt ce fut un délire, et son nom valait comme pour une nouvelle pièce. Elle était jolie, et surtout jolie pour une soubrette... un nez fin, des yeux vifs, une bouche fraîche et bien garnie et familière au rire...; des mains, une taille, un pied... tout cela, le bon Dieu l'avait fait comme si elle eût été sotte, et Dieu sait qu'elle ne l'était pas... En peu de temps elle eut un nom, une position, et une élevée, dans la sphère qu'elle s'était choisie.

Mais qui était-elle? Ah! voilà le roman, ou plutôt l'histoire.

Mademoiselle Devienne était de Lyon. Son père était menuisier ou charpentier, je ne sais bien lequel des deux; mais ce que je sais, c'est qu'il était le plus renommé dans la ville pour son honneur et sa probité. On disait du père Thévenin que si la noblesse avait ses _chartres_, la bourgeoisie les avait aussi. Ainsi donc le père Thévenin était le doyen de son état, et il était honoré et respecté de tous.

Il se disposait, avec sa femme, à parler à leur fille pour lui faire épouser un honnête garçon à rabot et à scie, selon l'usage antique et solennel de la famille. Mais les enfants pensent quelquefois différemment de leurs parents; c'était précisément le cas de la petite Thévenin. Elle se consulta, et vit en elle une si grande horreur pour le rabot et la scie, qu'elle voulut épargner du malheur au brave menuisier qu'on lui donnerait pour mari; et un matin, tandis qu'aucune fenêtre n'était encore ouverte, lorsque Notre-Dame de Fourvières était à peine éclairée par la première lueur matinale..., la jeune fille fit un petit paquet, s'agenouilla devant la porte de la chambre de ses bons parents, et... s'enfuit.

Elle courut beaucoup, mais aussi profita beaucoup. Enfin, elle en vint à entrer à la Comédie-Française, et à être ce que je vous ai dit.

Elle gagnait tout ce qu'elle voulait, et son sort était heureux. Le souvenir de sa famille la troublait un peu seulement, et bien souvent elle voulait partir pour Lyon.

Les années s'écoulèrent. Un jour, il arriva de grandes choses... C'était la Révolution, c'est-à-dire son commencement, la fédération. Mademoiselle Devienne était au Champ-de-Mars, comme les autres, élégamment habillée, dans une voiture attelée de deux chevaux magnifiques, et elle, toute resplendissante de sa charmante figure et de son élégante richesse.

Un ami de mademoiselle Devienne, qui depuis fut le plus dévoué des miens, la rencontra au milieu du Champ-de-Mars qui courait comme une folle, seule, pour rejoindre sa voiture...

--Qu'avez-vous? où courez-vous? s'écria-t-il en lui prenant le bras.

--Ah! mon ami, mon cher Millin, si vous saviez ce qui m'arrive?...

Et elle riait et pleurait tout ensemble...

--Mon ami, j'ai retrouvé... mon père!... oui, mon père....; il m'a reconnue...; il a reconnu sa pauvre fille dans la belle dame avec des diamants! Ah! c'est beau cela, Millin, n'est-ce pas?...

Millin sourit. Il n'y avait qu'un coeur parfait comme celui de mademoiselle Devienne pour dire une telle parole...

--Oui, il m'a reconnue, disait-elle tout en courant; il est ici avec la garde nationale de Lyon..., et il veut bien loger chez moi!... Il le veut bien!... mon bon père!.... si vous le voyiez avec ses beaux cheveux blancs!...

Cette pauvre Devienne était insensée de joie; elle rentra chez elle, mit la maison sens dessus dessous, et lorsque son père sortit de la revue, il trouva son appartement tout prêt, et sa place à table, vis-à-vis de sa fille, comme étant le maître chez elle... Elle le présenta à tous les princes, les ducs, les marquis, les barons, qui venaient dans sa maison. Il faut que vous connaissiez _mon bonheur_, disait l'aimable fille.

Sa mère vint aussi de Lyon; c'était une dévote, mais une vraie sainte. La maréchale de Mouchy la fit aller au spectacle: vrai miracle pour cette bonne vieille qui de sa vie n'y avait été!... Elle alla voir _Athalie_: on avait choisi cette pièce. La pauvre bonne femme crut lire dans sa _Bible_; et tout à coup, au grand amusement de toute la salle, elle tomba à genoux dans la loge de la maréchale; et, faisant le signe de la croix à haute voix, elle entonna une prière.

Mademoiselle Devienne, adorée du public, de ses amis, dont elle faisait le charme, se retira trop tôt pour Tous de la scène. Elle épousa M. Gévaudan, dont elle a complété la félicité en consentant à prendre son nom.

Mademoiselle Lange était la cinquième prisonnière des Anglaises avec ces dames; elle était ravissante de beauté, mais moins bonne actrice que celles que je viens de citer. Elle jouait les amoureuses avec un talent qui était doublé par sa charmante figure et un organe enchanteur... Cette physionomie touchante, cette parole harmonieusement accentuée, eurent un grand effet sur un tribunal entier, à peu près vers le temps de la première année du Consulat.

Un Américain était lié avec mademoiselle Lange, et devait l'épouser. Le mariage n'eut pas lieu, et cet homme voulut partir pour Philadelphie et emmener une petite fille, nommée Palmyre, que mademoiselle Lange voulait garder. L'affaire, portée au tribunal, fut au moment d'être jugée contre mademoiselle Lange, et l'enfant au moment de lui être enlevé. Aussitôt que mademoiselle Lange apprend cette nouvelle, elle part de chez elle à peine vêtue, avec sa fille dans ses bras; elle arrive au Palais-de-Justice, et là, courant précipitamment à la salle où siége le tribunal, elle se jette à genoux devant les juges, en leur tendant des mains suppliantes...

--Grâce! leur crie-t-elle; grâce! c'est pour une mère! une mère au désespoir!... Laissez-moi mon enfant!... Je ne lui demande rien, à cet homme; qu'il parte!... qu'il s'éloigne! peu m'importe! mais, mon enfant, laissez-le-moi!

Et ce cri, partant de l'âme brisée d'une mère, alla toucher celle du juge et lui rappeler que lui aussi était père, et que sa femme mourrait de sa peine s'il lui enlevait son enfant.

La petite _Palmyre_[33] fut rendue à sa mère.

À quelque temps de là, un riche fabricant de voitures établi à Bruxelles vient à Paris, voit mademoiselle Lange, s'enflamme pour elle, et l'épouse en la mettant à la tête d'une fortune de deux cent mille francs de rentes.

Le père Simon, père du fiancé, apprend cette nouvelle, monte en voiture, vient jour et nuit pour empêcher le mariage ou donner sa malédiction au fils désobéissant.--Il arrive à six heures du soir, ne trouve pas son fils. Ne sachant où le chercher, il s'imagine que la Comédie-Française est le lieu le plus sûr pour l'y trouver. Rien de tout cela; on jouait _la Belle Fermière_: c'était mademoiselle Candeille qui jouait le rôle et qui avait fait la pièce. Le vieux Simon avait la vue basse; il ne voit pas que mademoiselle Candeille a quarante ans, il en devient amoureux comme un fou, et l'épouse avant que son fils fût revenu de la campagne, où il avait été passer sa lune de miel.

[Note 33: C'était le nom de l'enfant de mademoiselle Lange.]

N'est-ce pas là une belle et morale histoire?

Quant aux hommes, je ne puis vous en dire que ce que chacun sait: Fleury est connu pour l'homme le plus remarquable, comme portrait de la cour de Louis XV, que nous ayons eu depuis cette même époque. Sa bravoure, sa loyale conduite, l'ont fait autant estimer dans le monde, que son beau talent le faisait aimer et applaudir à la scène.

J'ai parlé des bals publics (il n'y en avait pas d'autres), et surtout du _bal des Victimes_. J'ai parlé du tour étrange que cela donnait à notre société, à peine sortie de son lourd et pénible sommeil. Les autres bals étaient, comme celui de Thélusson, composés à peu près de la meilleure société de Paris... Il y avait encore bien des lieux de réunion que j'ai cités dans mes _Mémoires_, mais que j'ai détaillés: Frascati, le pavillon de Hanovre, où l'on se rendait après l'Opéra ou tout autre spectacle. On y allait en grande toilette quand cela se trouvait; mais on préférait, _par instinct_, le négligé; toutefois il était égal qu'on fût en grande toilette. On y allait en masse, quelquefois vingt-cinq de la même société.

Ces lieux de réunion étaient agréables, en ce que presque chaque jour on y retrouvait ses connaissances. On se rendait visite à Frascati; on s'y retrouvait; on s'en allait ensemble souvent pour achever la soirée chez soi et prendre une tasse de thé, en causant sur les victoires de chaque jour.

C'était encore une drôle de chose que ce qu'on appelait un _thé_; il y avait, savez-vous, quelque peu de celui de madame Gibou; il y avait _de tout_, depuis du riz jusqu'à des petits pois, c'est-à-dire des daubes, des pâtés de foies gras, etc.; et quelquefois le thé lui-même était oublié et remplacé par du vin de Champagne. Il valait encore mieux le boire à la place du thé que de le mettre à la suite du bal des Victimes... Quelque distance que les années aient mise entre ma pensée et cette insouciance, je ne puis la contempler, même de loin, sans que mon coeur en soit serré.

Ce n'est pas ainsi qu'a agi, il y a quelques années seulement, un ami dont je suis fière, le marquis de Balincourt. Je veux raconter ce fait; il ira bien en regard de ces enfants qui dansaient sur les planches encore tachées du sang paternel et maternel.

Madame la marquise de Balincourt[34], mère du marquis Maurice de Balincourt, que nous connaissons tous à Paris, fut arrêtée dans sa terre de Champigny, et conduite dans les prisons de Sens avec sa fille, âgée de trois ou quatre ans... Elle était jeune, belle, riche et noble: que de titres alors pour mourir! Aussi les monstres la condamnèrent-ils... Mais elle avait la rougeole... Elle fut assez heureuse pour échapper par la mort à la mort même, et elle expira dans les bras de sa pauvre petite fille la veille du jour où elle devait monter à l'échafaud.

[Note 34: Mademoiselle de Champigny. Elle était une riche héritière, et charmante.]

Elle fut enterrée, mais non dans la fosse commune. Le fossoyeur mit le corps à part, dans un petit champ qui depuis était devenu un jardin particulier.

Tant que dura l'enfance et la jeunesse de M. de Balincourt, les recherches relatives au corps de sa mère ne purent être faites avec le même soin qu'il y mit ensuite. Élevé par une aïeule dont la piété était vraiment sainte, il apprit d'elle tout ce qui fait un noble coeur, et surtout que c'était une chose sacrée que les restes de nos pères.... Cette croyance fut donnée à une âme que la nature avait formée la plus aimante et la meilleure, la plus fidèlement attachée à ses devoirs que j'aie rencontrée enfin dans ma longue carrière, et dans mon observation du monde. L'amitié ne m'aveugle pas; elle n'est plus partiale au bout de vingt-six ans d'une amitié constante.

Lorsque monsieur de Balincourt eut atteint l'âge où lui-même pouvait diriger les recherches de l'objet important qui l'intéressait, il s'y livra avec une ardeur qui n'étonna pas ses amis. Le souvenir qui lui était resté de sa mère m'avait toujours étonnée... Extrêmement jeune lors de la catastrophe qui l'avait privé d'elle, il se rappelait les moindres circonstances qui se rattachaient à cette mère adorée.

--Regardez-la, me disait-il quelquefois en me montrant un très-beau portrait d'elle qui était dans le salon de son château de Champigny, regardez comme elle est belle! Eh bien! elle était encore meilleure! Son coeur était un sanctuaire où l'amour maternel brûlait dans toute sa force... Je ne pouvais apprécier tout ce que valait une telle mère lorsqu'elle vivait; je n'ai senti le prix de ce trésor que lorsque je l'ai perdu...; mais le souvenir de ses caresses et de ses soins, de cette surveillance sévère et douce en même temps qu'une mère peut seule exercer, voilà ce qui est gravé dans mon âme pour n'en jamais être effacé!... et je veux retrouver ses restes, pour que les malheureux qu'elle secourait dans le pays, ceux qui l'aimaient pour ses grâces, sa beauté et son angélique douceur, viennent prier avec moi sur le tombeau de cette victime bien innocente d'un temps d'horreur.

C'est une vérité que madame la marquise de Balincourt était une belle personne[35]. Ce portrait, qui était dans le salon du château de Champigny, en donnait une ravissante idée. Elle était blonde comme son fils, ayant les traits plus délicats, ainsi qu'il appartient à une femme, mais cependant ayant beaucoup de lui dans la physionomie, surtout dans le regard: c'est le même oeil bleu, bien fendu en amande...; le même regard prolongé et appuyant sur celui qu'il cherche, et ce sourire doux et bon qui éclaire toujours d'un jour favorable celui qui le donne. Elle est mise à la mode du temps: un petit chapeau vert avec des plumes vertes et roses. Ce petit chapeau vert était placé sur le côté et laissait voir les beaux cheveux blonds de la marquise, tombant en grosses boucles sur un cou blanc comme de l'ivoire, qu'on apercevait au travers d'un immense fichu de gaze de Chambéry, placé en dedans d'_un habit_ en drap vert avec des retroussis amaranthes et des brandebourgs en or, fait enfin comme un uniforme... C'était un habit pour monter à cheval, comme on en voit à l'époque de madame de B.... ou de madame de Lignolles. Ce costume allait à merveille à madame de Balincourt.

[Note 35: Je ne sais si c'est de mademoiselle de Champigny que parle madame de Genlis dans ses _Mémoires_, ou de la première femme du marquis.]

Mais tandis que son fils usait tous les moyens que lui donnaient une belle fortune et une activité sans égale, parce que son intention était _vraie_ et _soutenue_, tandis qu'on cherchait, qu'on tentait une fouille dans un jardin que le maître, après s'être fait prier, cédait pour une somme d'argent, le temps s'écoulait, et l'espoir de M. de Balincourt devenait presque nul à la vue de tant de recherches infructueuses. Ce résultat lui causait une vive peine, et ceux qui le connaissent comme moi le comprendraient facilement.

Tout à coup il reçoit une lettre de Sens de M. l'abbé Carlier, chanoine du chapitre de la cathédrale, et fils de l'ancien intendant du marquis de Balincourt le père. C'est un bien digne prêtre, et aussitôt qu'il apprit le sujet des recherches que faisait faire M. de Balincourt, il s'unit aux _chercheurs_ et finit enfin par découvrir dans la ville un homme précieux pour une telle besogne. C'était le fossoyeur qui enterrait les victimes de ce règne de sang!