Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 5

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C'était ce moment que David avait représenté. Émilie le remercia, en lui promettant d'aller visiter son atelier lorsqu'il aurait des sujets plus gais: car, ajouta-t-elle en souriant, nous n'avons sous les yeux que de tristes images; pourquoi les multiplier encore?

David sortit de cette maison avec un sentiment pénible: on l'avait presque humilié... Il n'était pas aussi méchant qu'on le dépeint sans doute; cependant il l'était assez pour effrayer ceux qu'il pouvait vouloir perdre... Ce n'était pas son intention de nuire aux dames de Sainte-Amaranthe; mais, sans le vouloir, il parla d'elles dans un sens malveillant. Saint-Just et Robespierre le questionnèrent: il raconta l'intérieur de cette maison, l'accueil fait toujours de préférence aux nobles et aux gens d'autrefois, et tout récemment à la Gironde tout entière.

--J'y ai dîné, leur dit-il, avec Guadet, Gensonné, Boyer-Fonfrède, Valazé, et cinq ou six autres.

Robespierre fronça le sourcil... Dès ce moment, la maison de madame de Sainte-Amaranthe fut entourée d'une triple surveillance.

La Gironde mourut... En perdant ses nouveaux amis, madame de Sainte-Amaranthe fut désespérée!... l'inertie de la nation lui parut criminelle.

--Oh! que n'avons-nous encore des Charlotte Corday! s'écriait-elle.

Un jour, David revint chez elle.

--Je viens vous avertir, comme ami, lui dit-il. Prenez garde aux hommes que vous recevez: Robespierre m'a chargé de vous parler de cela.

--Eh! grand Dieu! demanda madame de Sainte-Amaranthe, comment des personnes aussi obscures que nous le sommes peuvent-elles marquer devant le chef du pouvoir?... Je ne vois que peu de monde, j'en verrai encore moins.

On allait peu au spectacle; les théâtres étaient devenus des lieux indignes de recevoir une femme qui se respectait encore... Émilie était un jour à l'Opéra-Comique: heureuse d'oublier un moment ses douleurs, la charmante créature était belle comme une de ces péris radieuses que nous offrent nos rêves.

--Quelle belle personne, dit Robespierre à Saint-Just...

--C'est mademoiselle de Sainte-Amaranthe.

--En vérité! je ne l'aurais pas reconnue... elle est ravissante!...

--Oui, elle est belle, répondit d'un ton sombre le farouche ami de Maximilien...; mais elle et sa mère sont traîtres à la République.

Robespierre leva les épaules.

--Tu ne veux pas le croire? eh bien! mets auprès d'elle un ou deux espions, et tu verras.

--Ce que je veux bien voir, je n'en charge que moi, dit Maximilien...; j'irai chez madame de Sainte-Amaranthe.

En effet, il y vint avec saint-Just, Legendre, Barrère, et plusieurs autres...; ils crurent que la maison de madame de Sainte-Amaranthe était une succursale de Coblentz, où ils allaient trouver un foyer de conspiration; mais la maison était une sorte de bazar où chacun entrait et sortait sans laisser de trace. Il fallait étudier cet intérieur...: ce fut en effet Robespierre qui s'en chargea.

C'est alors qu'il devint amoureux d'Émilie... Il était d'abord venu dans des intentions sinistres; mais, attaché par cette amabilité enchanteresse de la mère, ébloui, touché des grâces et de la beauté de madame de Sartines, il résolut, avant tout, d'exercer sur elle un autre empire que celui de la terreur.

Robespierre, lorsqu'il le voulait, savait prendre un ton parfait, des manières de gentilhomme, et ne rappelait en rien sa sanglante renommée.--Il faisait des vers pour Émilie[24]; il chantait des romances qui signifiaient ce qu'il ne voulait pas encore dire..., il envoyait des bouquets... C'était une idylle tout entière que la conduite de Robespierre.

[Note 24: Voici le quatrain fait pour elle; il est déjà dans le Salon de Robespierre.

Sur le pouvoir de tes appas Demeure toujours alarmée; Tu seras d'autant plus aimée, Si tu veux ne l'être pas.]

--Que me veut cet homme? disait Émilie à cet artiste; que me veut-il?... Il me fait mal, lorsque son oeil rouge et enflammé s'arrête sur moi!...

Et, en parlant ainsi, son regard d'ange dévoilait de douces et suaves pensées à celui dont l'amour l'adorait en silence.

Le parti de Robespierre fut alarmé de cet amour pour une femme née leur ennemie... Leur ennemie!... la douce créature ne savait pas haïr même les méchants. Mais ce n'étaient pas des hommes tels que Saint-Just et Henriot qui pouvaient comprendre une telle âme. Bientôt des paroles moqueuses furent dites à Robespierre: on lui reprocha de soupirer, de faire des madrigaux, et de n'avoir encore rien obtenu. Le tigre pouvait sommeiller, mais il vivait toujours!... En écoutant les railleries de Saint-Just, il sourit avec une expression qui annonçait le malheur de deux femmes innocentes.

Une des prétentions de Robespierre, car il en avait beaucoup, était d'_être aimé_, et de l'être par le seul effet de son regard; il lui croyait la puissance magnétique d'attirer à lui irrésistiblement... Une autre de ses faiblesses était que son triomphe fût connu.

Émilie, tremblante pour sa mère, son frère, son mari et sa belle-soeur, flattait le tigre, espérant ainsi le museler... Pauvre enfant!... Maximilien ne vit dans la douceur de son sourire, la suavité de son regard, que le sentiment qu'il crut lui inspirer... Il en fut heureux, et il le laissa voir à plus d'un de ses amis. Mais ce n'était pas tout: il fallait célébrer ce triomphe, et une fête fut ordonnée à Maisons (non pas le même que celui de M. Laffitte), près de Charenton dans un lieu charmant qu'il avait fait arranger, et qui servait en de semblables occasions...

Il paraît certain que Maximilien aimait madame de Sartines...; il était pour elle comme il ne fut pour aucune autre femme dans cette journée passée à la campagne... Quand il y a de l'amour dans le coeur, il y a de la confiance même chez le plus scélérat. Robespierre, en étant auprès d'Émilie, qui, tremblant constamment pour les siens, n'osait jamais le repousser, se laissa aller plus loin que la prudence ne le permettait. Il parla d'abord d'amour...; ensuite, voulant éblouir, il parla de la haute position à laquelle il touchait...; il dit son secret enfin, et celui de son parti.

Le lendemain, un de ses fidèles fut le trouver: Robespierre était sombre; il savait que les excès, quelque faibles qu'ils fussent, lui étaient nuisibles, et s'y livrer était donc une faute selon lui; mais il ignorait encore jusqu'où elle avait été.

--Maximilien, lui dit l'ami, as-tu le souvenir de ce que tu as fait cette nuit?

ROBESPIERRE.

Il est inutile de me le rappeler: ma tempérance est assez connue. Si je me suis oublié, cela m'arrive trop rarement pour que l'on m'en fasse un reproche.

SAINT-JUST.

Et si cet excès avait une suite funeste, non-seulement pour toi, mais pour tes amis?

ROBESPIERRE.

Que veux-tu dire?...

SAINT-JUST.

Qu'hier tu t'es oublié...; tu as parlé, et tu nous exposes aux plus grands périls.

ROBESPIERRE.

Mais..., nous étions seuls!

SAINT-JUST.

Seuls!... et ces femmes?

ROBESPIERRE.

Ces femmes?... mais elles m'aiment, ces femmes; que puis-je craindre d'elles?...

SAINT-JUST.

Maximilien, Henriot et moi, nous t'avons toujours retenu sur le bord de cet abîme, où ton entêtement vient de te faire tomber... Dans ton indiscrétion, tu as laissé entendre des noms qui compromettent d'autres têtes avec la tienne... Si tu étais seul, tu serais libre; mais d'autres marchent dans ta voie, et ceux-là agiront à la fois et pour eux et pour toi... Il faut prendre un parti.

ROBESPIERRE, fort pâle.

Que faut-il faire?

SAINT-JUST.

Envoyer ces femmes à la mort.

ROBESPIERRE.

Y penses-tu?...

SAINT-JUST.

C'est le seul moyen de nous conserver; songes-y?

ROBESPIERRE, tombant sur une chaise.

Non..., je ne le veux pas!

SAINT-JUST.

Je t'ai dit que tu n'agiras en toute cette affaire que sous la direction de ceux que tu as compromis... Songe à cela, Maximilien!

Robespierre n'était qu'une figure visible du grand principe que les terroristes de 93 mettaient en avant. Dans sa renommée, rien ne venait de lui; sa force était empruntée; il ne pouvait rien par lui-même.

Trois jours après cette malheureuse fête de Maisons, madame de Sainte-Amaranthe fut arrêtée dans sa maison, avec madame et M. de Sartines, son jeune fils, et la soeur de M. de Sartines.

Une heure avant l'arrivée de la force armée, elles avaient reçu une lettre[25] sans signature, dit-on, qui leur recommandait de fuir promptement.... Elles s'y disposaient lorsqu'elles furent arrêtées.

[Note 25: On a dit que cette lettre était de Robespierre; je le croirais sans peine.]

Madame de Sainte-Amaranthe fut ordinaire comme courage; tout le monde en avait alors; mais Émilie fut sublime. Calme, résignée, conservant cette liberté d'esprit qui indique le vrai courage, elle fit rougir plus d'une fois ces monstres bourreaux, qui ne rougissaient jamais.

Il était difficile de condamner deux femmes dont la vie était aussi inoffensive... Le prétexte fut bientôt trouvé. Elles furent condamnées comme complices d'_Admiral_, assassin de Collot-d'Herbois... Madame de Sartines sourit avec mépris en écoutant ses juges.

--Pourquoi mentir? leur dit-elle. Il fallait dire en nous condamnant pourquoi vous prenez nos têtes... votre iniquité en serait moins vile.

Et se tournant vers sa mère, elle lui parla avec calme et tendresse pour la fortifier.

C'est la preuve d'une haute supériorité qu'un courage de sang-froid comme celui de madame de Sartines..., surtout lorsque la vie bouillonne dans vos veines, que vous avez encore tant d'années devant vous à parcourir, et que vous vous voyez ainsi retranché brusquement des vivants. Alors, quand nous voyons une vive énergie sans ostentation, nous devons nous incliner devant elle; et lorsque c'est une femme jeune et belle qui agit ainsi, nous devons ajouter à notre respect une vive et profonde admiration.

Madame de Sartines coupa elle-même ses cheveux, et les partagea en plusieurs lots qu'elle chargea le concierge de la Conciergerie de remettre aux personnes qu'elle lui désigna. Sa mère était abattue... Émilie fut à elle, et l'embrassant avec son jeune frère: Ma mère, lui dit madame de Sartines..., comme _nous sommes heureux!_ nous mourrons avec toi!

Lorsqu'on leur apporta les robes rouges qu'elles devaient revêtir pour aller à la mort, madame de Sainte-Amaranthe repoussa d'abord la sienne, et retomba pâle et sans force sur sa chaise. Madame de Sartines fut encore pour elle un ange consolateur, et fortifiant sa faiblesse, donnant elle-même l'exemple, elle vint ensuite se montrer à sa mère, comme pour lui dire:

--Aurai-je plus de courage que ma mère?

Mais lorsque les victimes furent dans le fatal tombereau, madame de Sainte-Amaranthe reprit sa présence d'esprit; elle causa avec sa fille, encouragea son fils et son gendre, et ces infortunés bravèrent ainsi jusque dans la mort ceux qui les assassinaient.

Tout à coup madame de Sartines, qui parlait avec la gravité que demandait le moment, mais avec une entière présence d'esprit, s'arrêta au milieu d'une phrase; son front pâle reçoit une teinte encore plus blanche, son oeil se voile...; une larme est suspendue à sa longue paupière; sa bouche se resserre convulsivement... Ah! c'est que, parmi cette foule oiseuse qui vient voir mourir deux pauvres femmes portant la _chemise rouge_, parmi cette foule cruelle, son oeil a rencontré celui d'un être dont le regard a fait battre son coeur plus rapidement... elle cherche encore celui du malheureux qui est venu demander un dernier signe d'amour à celle qui va mourir!... Une douce reconnaissance émeut le coeur d'Émilie en remarquant la physionomie bouleversée de cet ami qu'elle ne doit plus revoir, et que pourtant elle aimait tant!... À cette pensée, sa tête se penche sur sa poitrine... ses yeux se ferment..., elle croit mourir avant de toucher l'échafaud...! L'échafaud...! ce mot évoqué par elle-même la fait tressaillir...; mais ce n'est pas pour elle...! quel spectacle pour le malheureux...! Émilie relève sa tête avec force...; son beau regard se promène sur cette foule avide...; elle cherche de nouveau un visage aimé...; elle a retrouvé son oeil chargé de pleurs attaché sur elle... Une dernière fois attachant, appuyant son regard sur le sien, elle lui révèle, POUR LA PREMIÈRE FOIS, tous les trésors d'affection que contenait son coeur; puis, rassemblant toutes ses forces, elle le supplie, par la puissance de ce même regard, de fuir cette scène d'horreur et de deuil... D'abord, son ami ne put lui obéir...; il suivait machinalement cette charrette où sa vie était attachée... Tout à coup un cri sourd fut entendu.... Émilie ouvrit les yeux...; elle tressaillit... car elle approchait en ce moment de l'échafaud!... Mais ce n'était pas elle qui avait crié....

BAL DES VICTIMES.

(JANVIER 1795.)

Tout est de l'histoire chez un peuple comme nous... Nous sommes légers dans ce qui est sérieux, sérieux dans ce qui est léger; et tout cela avec un aplomb parfait. Je ne veux pas, en avançant cette opinion, soutenir une thèse défavorable à la nation française. Je dis seulement qu'elle est légère et peu réfléchie dans les grandes choses. Les infortunes les plus terribles ne laissent pas de souvenirs dès qu'elles sont éloignées, même avec les deuils les plus profonds. Cela est heureux, dira-t-on vulgairement: peut-être. Je ne crois pas que le bonheur consiste à oublier.--Il est des peines dont il faut même que le souvenir demeure comme leçon, ou même comme point de ressemblance.--En quoi que ce soit en ce monde, tout est préférable à l'oubli... L'oubli est une mort morale de l'âme et du coeur... L'oubli annonce l'absence de toute affection douce... Celui qui oublie, enfin, est un être à part dans la création, car, s'il n'a pas de souvenirs, il n'a pas d'espérances, il n'a pas de craintes; et toute la vie pourtant ne se compose que de ces continuelles péripéties. C'est par elles que notre existence est animée; c'est par elles enfin que nous sortons de l'apathie et du néant, et que nous _vivons_.

Ce fut surtout au moment où la France échappa à ce massacre général dont quelques monstres l'avaient menacée, que cet oubli de toutes choses dont j'ai parlé fut frappant; à peine respirait-on! à peine était-on rassuré sur sa vie et celle des siens, qu'oubliant l'état dans lequel était encore Paris après 1794, les femmes et les hommes de tous les âges et de toutes les conditions, fatigués de larmes et de souffrances, ennuyés d'une aussi longue privation de tous plaisirs, firent un appel à toutes les joies, à tous les plaisirs. Mais un obstacle renaissait sans cesse pour s'opposer à ces joyeux desseins; on voulait rire, mais on n'osait pas; on oubliait le danger passé parce qu'il rappelait à beaucoup de gens qu'ils devraient être encore en deuil, mais on voulait bien se le rappeler pour laisser éveiller une crainte personnelle. Aucune personne de la société ayant un nom, une fortune, une position, ne voulait recevoir ni ouvrir sa maison; il y avait un reste de terreur qui parfois se soulevait encore et faisait trembler les faibles... Ah! c'est qu'on avait été si malheureux, qu'il était bien permis de craindre!... Si je me plains, c'est qu'on ne craignait pas assez.

Il en est de la patrie comme de la famille dans beaucoup de circonstances; on est solidaire pour plusieurs choses, et sur ces choses on se tait; mais il en est d'autres tellement connues qu'il vaut mieux les expliquer que de les tenir sous le silence. De ce nombre est la légèreté qu'on nous a reprochée après 1793. Sans doute elle fut coupable, toutefois sa source ne fut pas dans un sentiment cruel. Nous sommes bons, et cette qualité est une de celles dont nous pouvons être fiers. Mais nous sommes légers; nous le sommes au point de rire de notre supplice à nous-même; et lorsque M. de Champcenetz disait au Tribunal révolutionnaire, en écoutant sa condamnation: _Je demande si c'est ici comme à la garde nationale... et si l'on peut se faire remplacer pour vingt-quatre heures seulement?_ le mot eût été atroce dit sur un autre; mais pour celui qui allait mourir, il est rempli de courage, car il annonce de la présence d'esprit.

Non, c'est une injustice d'attribuer à un mauvais sentiment cette extrême légèreté dont nous fîmes une si éclatante démonstration en 95. Elle n'en est pas moins blâmable; mais l'origine n'a rien de ce qui, surtout dans des femmes, est toujours révoltant et repoussant même.... la cruauté.--Nous sommes _légers_. Nous sommes comme le peuple du Pirée. Nous avons besoin d'un changement de situation, et, lorsque cette situation est passée, il nous faut en quoi que ce soit plaisanter sur elle.

Cela ne m'empêche pas d'être fière de ma nation. Nous n'avons rien de caché, au moins. On peut nous juger sur nos actions; et lorsqu'on aura dit que nous sommes _légers_, on aura dit à peu près tout le mal qu'on peut dire de nous.

Lorsqu'il fut reconnu qu'il n'y aurait pas encore de longtemps de maisons particulières où l'on recevrait, alors les jeunes gens les plus à la mode parmi les _incroyables_, les femmes les plus élégantes parmi les _merveilleuses_, décidèrent qu'on danserait dans des bals publics, où toute la bonne compagnie allant en masse, elle ne serait pas exposée à rencontrer des personnes étrangères à elle. La chose arrêtée, on choisit un local; le premier fut l'hôtel de Richelieu, au bout de la rue Louis-le-Grand: on l'appela par cette raison le _bal Richelieu_. Plus tard, on prit l'hôtel de Thélusson[26], rue de Provence, et le bal reçut également le nom de _bal Thélusson_.

[Note 26: Cet hôtel n'existe plus... il était en face de la rue _Cerutti_, aujourd'hui la rue Laffitte... Murat l'acheta lorsqu'il se maria, c'est-à-dire deux ans après... Il avait pour portail une immense arcade de mauvais goût.]

Mais ce fut le premier qui reçut une seconde dénomination bien étrange! on l'appela le _bal des Victimes!_... et voici l'origine de ce nom.

Au moment où la France en deuil se voyait décimer chaque jour, la plupart des femmes en prison, voulant sauver le trésor de leur chevelure pour le léguer à ceux qu'elles aimaient, avaient pris le parti de les couper elles-mêmes... avant même que le bourreau n'y eût un droit... Lorsqu'elles sortirent de prison ensuite, ces jeunes femmes, elles se trouvèrent avec des cheveux courts, et la première d'elles toutes était madame Tallien. Comme elle était parfaitement belle, et que cette coiffure lui allait bien, elle la garda. Mais ce fut autre chose avec des femmes qui n'avaient pour elles que des cheveux coupés...

On trouva un moyen terme: ce fut d'en faire une _mode_ générale. On appela cela galamment une coiffure _à la victime!_... mais où ce mot devint choquant, ce fut au bal de Richelieu.

Deux mères que je ne nommerai pas, car elles existent toutes deux, avaient leurs deux enfants avec elles à ce bal; l'une était une fille, l'autre un fils: la fille avait treize ans, et le garçon de quinze à seize. Ces deux dames se rencontrèrent au bal de Richelieu pour la première fois depuis la Révolution; la dernière fois qu'elles s'étaient vues, c'était aux Tuileries, en 1791. L'une de ces dames avait émigré: son mari n'avait pas voulu la suivre, et le malheureux avait payé son obstination de sa tête. C'était le père du jeune homme. Celui de la jeune fille était mort à Quiberon.

L'orchestre venait de jouer les premières mesures d'une contredanse, lorsque la jeune fille, qu'on appelait _Adèle_, fut engagée par un jeune homme inconnu. Avant de répondre, elle tourna les yeux vers sa mère pour lui en demander la permission; mais au lieu de répondre par une acceptation, la mère de la jeune fille dit au jeune homme:--Je suis bien fâchée, monsieur, ma fille est engagée.

Le jeune homme se retira avec regret, car la jeune fille était alors fort jolie.

--Mais, maman, dit-elle à sa mère, pourquoi avoir répondu que j'étais engagée? je ne le suis point du tout.

--Je le sais bien, ma fille; un peu de patience.

Et, se penchant alors vers son ancienne amie de l'Oeil-de-Boeuf...

--Ernest est-il engagé? lui demanda-t-elle.

--Non...; pourquoi?... je crois qu'il n'aime pas beaucoup la danse...

--Croyez-vous qu'il voudra bien danser avec ma fille?

--Vraiment, reprit l'amie, je le crois bien... Ernest..., engagez mademoiselle de ***.

Monsieur Ernest ne se le fit pas répéter deux fois; et, saisissant la main de mademoiselle de ***, il l'entraîna dans la contredanse, où précisément il manquait un couple.

--Ne voyez-vous pas pourquoi j'ai fait danser ces deux jeunes gens ensemble? demanda madame de *** à l'amie de l'Oeil-de-Boeuf.

--Non...; pourquoi cela? parce qu'ils sont tous deux très-gentils peut-être?

--Ce n'est pas cela: c'est que leurs pères sont morts tous deux pour le Roi; et je trouve que jamais une jeune fille orpheline du fait de ces cannibales ne devrait danser qu'avec le fils d'un martyr comme son père.

--Ah! que c'est merveilleusement trouvé! s'écria l'amie...; c'est une idée qu'il faut faire courir... Hélas! nous ne sommes que trop ici ayant perdu des parents aussi tragiquement... Venez, prenez mon bras, nous allons prêcher votre invention.

Le croira-t-on? à peine cette volonté si étrange fut-elle connue, que les malheureux enfants qui avaient des droits à cette affreuse distinction furent classés, et la contredanse qui suivit ne fut composée qu'ainsi que l'avait désiré madame de ***.

Le bal suivant, la chose avait fait des progrès: elle avait été _revue et corrigée_, et elle était en exercice fort activement. Je l'ai vue.--J'ai vu danser la _contredanse des Victimes_, et cela, sans que les mères eussent un moment la pensée qu'elles faisaient une chose extraordinaire selon les lois du coeur et celles du monde: car ces femmes étaient bonnes; et l'une d'elles est même PARFAITEMENT bonne, et, certes, elles savaient bien vivre. Quant aux enfants, il est inutile de dire qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient.

J'ai longtemps été frappée, quoique bien jeune à cette époque, de cette manière d'établir et prouver des regrets.

La chose se soutint. Il y a plus: lorsqu'elle devint publique, plusieurs personnes qui ne s'étaient pas abonnées, mais qui étaient pourtant dans les conditions _voulues_, firent prendre des abonnements. On annonçait que le père, le frère, l'oncle, la mère ou la tante enfin, avaient été victimes de la Révolution, et l'admission dans le cercle intime avait lieu aussitôt. On avait soin même de former la contredanse de cette manière: on mettait ensemble les orphelins les plus élevés en infortune, et celui qui n'était mort qu'_en prison_ ne trouvait pas dans cette _nouvelle loi_ assez de protection pour que son fils ou sa fille eût une première place. Ce n'était pourtant pas la faute du père ou de la mère s'ils n'étaient morts qu'en prison!

J'ai vu madame de Staël bien étrangement courroucée de ce _bal des Victimes_ et de cette coiffure _à la Victime_ dont la forme rappelait cette horrible mesure précédant l'exécution, et cet assemblage de la fille et d'un fils de deux martyrs dans un bal, au milieu des chants de joie, des éclats de la folie!... En vérité, celui qui aurait vu de pareilles choses, et qui aurait été témoin de plusieurs jours de notre Révolution, l'étranger qui aurait assisté à de pareilles saturnales, pourrait dire que notre nation est une méchante nation, et certes il n'en est rien.

Ce bal des Victimes était, malgré ce que je viens de dire, un fort beau bal, mais avec le grand inconvénient d'une fête donnée sans maîtresse de maison. Il y avait du froid, et pourtant on devait craindre la licence dans un lieu où nul frein n'était apporté pour réprimer un excès.