Part 21
C'était une bonne fortune pour moi qu'on menait fort rarement au spectacle, et si rarement qu'en trois ans je n'y avais été que quatre fois: encore avais-je dû la représentation de _Pinto_ de Lemercier à un hasard que je dirai plus tard. J'avais vu Fleury dans _le Legs_ et Dugazon dans _les Ménechmes_. Je fus enchantée de le voir dans la chambre; mais Fleury me charma; je fus ravie de sa politesse du grand monde, de cet usage qui semblait inné en lui et que tout l'art du comédien ne donne jamais. Il contait et citait avec un charme tout particulier: ma mère l'avait connu autrefois à l'hôtel de Périgord, chez le vieux comte, oncle de M. de Talleyrand, qui l'aimait beaucoup et lui témoignait une grande estime. Il avait conquis le vieux camarade du maréchal de Saxe par la vérité avec laquelle il jouait le personnage de Frédéric... Il était le héros de M. le comte de Périgord, et chaque fois que l'on donnait _les Deux Pages_, le comte, qui n'allait presque plus au spectacle, allait à la Comédie-Française pour voir Fleury.
Aussitôt que Fleury vit ma mère, il vint à elle, et la salua:
--Eh quoi! lui dit-elle en riant, vous me reconnaissez?
--Vraiment, je ne suis pas assez cruel à moi-même pour faire une telle faute, répliqua Fleury en saluant profondément avec toute la grâce qu'il mettait dans un salut tout ordinaire.
--Mais songez donc qu'il y a maintenant dix ans!
--Je le sais. Mais vous, madame, qu'en savez-vous?
Je fus heureuse d'entendre cette parole. Je jouissais tant de la beauté et des succès de ma mère! elle était si belle, si bonne, si aimable, si dénuée de toute prétention, qu'en vérité ses enfants en avaient pour elle.
En entendant Fleury lui dire qu'elle était toujours aussi belle, elle fut charmée, et le lui dit avec ce naturel qui la rendait adorable.
--Quoi! vraiment, lui dit-elle, vous me trouvez peu changée?
--Pas du tout... et cependant vous aurez souffert, madame; car quel est l'être qui a survécu à ces temps malheureux... et peut dire: Je n'ai pas souffert?
Ma mère alors lui parla de sa détention; il nous en raconta des détails bien curieux[146]. Fleury était un homme non-seulement de bonne compagnie, mais estimé dans cette même bonne compagnie. Souvent en mesure de se montrer plus ou moins à son avantage, il sortit toujours de ces aventures avec une gloire réelle, et souvent même supérieure à celle qu'aurait pu obtenir un homme du grand monde.
[Note 146: J'ai lu les Mémoires qu'on attribue à Fleury, et j'avoue que j'ai été bien étonnée de n'y pas trouver une foule d'anecdotes que je lui ai entendu raconter à lui-même, et _même_ souvent.]
--Comment pouvez-vous vous arranger avec un homme comme celui-là? lui dit ma mère en montrant Dugazon[147].
[Note 147: Dugazon avait été fort loin dans la route révolutionnaire, et on prétend qu'il pouvait faire davantage pour sauver ses camarades.]
Fleury mit un doigt sur ses lèvres:
--Silence! je vous le demande en grâce... Si vous saviez comme il est malheureux de sa vie passée... et de quel prix il la rachèterait...!
J'avais vu Dugazon remplir le rôle de l'archevêque de Bragance dans _Pinto_, et il m'avait frappée, parce que Dugazon était un vrai Figaro. En le sortant de cet emploi de _polichinelle-roi_, on n'en obtenait pas un grand résultat. Il entendait, savait admirablement son art, l'expliquait à merveille; mais ce qu'il disait, il ne le faisait pas; et hors les comiques, comme dans _les Originaux_, tous les Pasquins, les valets effrontés de Molière, les Sganarelles, il ne le fallait pas chercher. Son domaine, au reste, était bien assez grand; mais l'ayant vu au théâtre dans un emploi qui n'était pas ordinairement le sien, ma curiosité redoubla lorsque je le vis aussi près de moi. Sa physionomie fine, et _madrée_ même, avait à la ville comme au théâtre un air d'impudence qui indisposait contre lui. Sa vue me rappela comment mademoiselle Contat avait rempli le rôle de la duchesse de Bragance, et j'avais parlé d'elle à ma mère avec enthousiasme.
--Est-elle donc aussi belle? demanda ma mère à Fleury.
--Charmante; et quoiqu'elle ait quarante ans dans ce rôle, elle y fait encore une complète illusion[148].
[Note 148: Elle se retira en 1808 ou 1809, et avait quarante-huit ans à l'époque où je suis maintenant (en 1800). Si elle eût été moins grasse, elle aurait fait à la scène l'effet d'une femme de vingt ans.]
--Mon Dieu! que je voudrais la voir de près, l'entendre causer! m'écriai-je plus vivement, je crois, que ma mère ne l'aurait voulu; et la voilà qui s'en va!... En effet, mademoiselle Contat sortait du salon.
--Que désirez-vous donc avec tant de chaleur? me demanda madame Lucien qui venait s'asseoir auprès de moi.
--Voir mademoiselle Contat, dit Fleury en souriant.
--Mais la chose n'est pas difficile; elle dîne après-demain ici avec son mari.
--Comment! son mari? s'écria ma mère.
--Oui, sans doute; ne le saviez-vous pas? elle a épousé M. de Parny... le neveu d'_Éléonore_... Ce mariage s'est fait il y a deux ans.
Lucien, qui survint au même instant, dit à ma mère qu'elle devrait venir dîner le surlendemain au ministère avec moi, puisque j'avais un si grand désir de voir et d'entendre causer mademoiselle Contat.
--Je suis engagée, répondit ma mère d'un air fort embarrassé, et je ne crois pas pouvoir accepter... mais le soir, si madame Lucien reste chez elle... alors...
Ma pauvre mère était au supplice; elle ne voulait pas dire devant Fleury qu'elle refusait de dîner avec une _comédienne_, et pourtant c'était la seule raison de son refus. Aujourd'hui, le préjugé est mort, surtout relativement aux grands talents, et c'est un pas vers d'autres améliorations qu'un préjugé aboli. Lucien, dont la position le mettait hors de ligne pour cette question, et qui, d'ailleurs, avait un esprit novateur et hardi, comprit ma mère sans l'approuver; et voyant mon extrême désir de connaître mademoiselle Contat, il engagea ma mère à venir prendre le thé avec madame Lucien le surlendemain. Albert nous fera un peu de musique, dit-il, madame de Parny nous dira une scène du _Misanthrope_ avec Fleury, et nous aurons une petite soirée qui amusera mademoiselle Laurette; de plus, ajouta-t-il en se baissant vers ma mère et lui parlant italien, je ferai fermer ma porte, et nous n'aurons que le petit cercle habituel.
Ma mère accepta, et nous fûmes passer la soirée du surlendemain au Ministère de l'Intérieur, qui, alors, était à l'hôtel de Brissac, rue de Grenelle[149]. Nous y trouvâmes M. et madame de Parny, Dugazon, Dazincourt, Fleury, le général et madame de Frécheville, jeune et charmante femme, et de nos amis, M. de Fontanes et plusieurs hommes de lettres.
[Note 149: Cet hôtel était un des plus beaux de Paris; il y avait surtout une galerie immense que M. de Brissac avait fait bâtir pour donner des fêtes.--Rue de Grenelle, faubourg Saint-Germain, nº 92 (alors).]
Cette soirée fit époque dans ma vie; je fus frappée de l'impression renouvelée que produisit sur moi mademoiselle Contat. C'était une personne dont la figure était sans doute charmante, mais pourtant ce n'était pas seulement par sa beauté qu'elle plaisait; et si jamais le vers de La Fontaine a été juste pour une femme, c'est pour mademoiselle Contat:
Et la grâce plus belle encor que la beauté.
C'était surtout gracieuse, en effet, qu'elle était; elle était cela plus que toute autre chose, car elle n'avait aucune noblesse dans la tournure ni dans la diction. C'était toujours Suzanne du _Mariage de Figaro_ et Rosine du _Barbier de Séville_; et lorsque, plus tard, elle joua si admirablement la _Mère coupable_, c'est qu'il y a des réminiscences de Rosine dans la comtesse Almaviva, car elle n'avait pas non plus de sensibilité _vraie_. Elle en avait des éclairs, mais voilà tout; jamais d'abandon tout entier, jamais d'oubli d'elle-même. Je lui ai vu jouer l'année d'après une pièce de Demoustier avec Fleury, _les Femmes_; il fallait de la sensibilité, mais en même temps de la malice... aussi joua-t-elle de manière à enlever le public; elle soutint la pièce, qui ne valait rien, et que le public n'accepta qu'après l'avoir vu jouer par elle et par Fleury... Pour dire vrai sur mademoiselle Contat, les rôles pathétiques ne lui allaient pas; son organisation morale et physique s'y opposait. Elle avait du trait, du mordant, de la raillerie dans le plus charmant sourire et de la malice dans le regard; à l'appui de mon jugement, qu'on se rappelle les rôles qu'elle jouait le mieux: c'étaient la soeur du _Philosophe marié_, la tante de la _Mère jalouse, Madame de Clainville_, etc. Elle avait débuté dans la tragédie[150], mais elle y était mauvaise; elle quitta alors le cothurne et prit les jeunes amoureuses: cela ne lui allait pas encore; enfin elle rencontra juste dans les grandes coquettes et les mères nobles, ainsi que les demi-caractères, comme dans _le Mariage de Figaro_.
[Note 150: Dans le rôle d'Atalide, sur le théâtre des Tuileries.]
Elle était fille d'une blanchisseuse qui demeurait dans le faubourg Saint-Germain, et blanchissait madame Molé et madame Préville. Louise Perrin[151], alors jeune fille, jolie comme un ange, portait le linge de ces deux dames à la place de sa mère; le timbre de sa voix, le mordant de son accent, sa ravissante figure, frappèrent un jour à un tel point madame Préville, qu'elle lui proposa de lui donner des leçons; elle le demanda à sa mère, qui y consentit. La jeune fille débuta dans le rôle d'Atalide de _Bajazet_, mais elle n'eut aucun succès. Cependant, protégée par madame Molé et madame Préville, elle parvint à entrer à la Comédie-Française, mais pour les rôles secondaires. Sa beauté, au reste, lui avait depuis son entrée dans le monde mérité une réputation des plus brillantes; et, pendant quelques années, elle se contenta de l'_approbation_ de M. le président Maupeou, et surtout de celle du comte d'Artois, qui la goûtait fort, ainsi qu'on le sait.
[Note 151: Louise Perrin, née à Paris en 1760. Elle débuta le 3 février 1776, mais on ne sait pas bien certainement à quelle époque elle fut vraiment dans les bonnes grâces du public. Lorsque je la vis jouer, elle excitait un enthousiasme bien grand, mais au reste mérité: elle était à la fin de sa carrière dramatique.]
Les rôles dans lesquels mademoiselle Contat n'eut d'émule que mademoiselle Mars étaient ceux des pièces de Marivaux; mais outre ceux-là, il y avait _le Mariage secret_, de Desfaucheret, _les Femmes_, de Demoustier, _la Mère coupable_; le rôle de madame Évrard, dans _le Vieux Célibataire_, où elle était admirable; enfin Elmire, Célimène, et la belle Fermière, rôle froid et ennuyeux qu'elle animait à merveille.
Je ne suis pas de ceux qui prétendent qu'il n'y a rien de bon que ce qu'a produit leur temps; je conviendrais donc du fait, s'il existait. Mais, en disant qu'une fois mademoiselle Mars retirée du théâtre nous n'avons plus de comédie, je dis une triste vérité, et d'autant plus triste qu'elle est réelle; mademoiselle Mars fut, au reste, selon moi, bien supérieure à mademoiselle Contat dans quelques rôles. Je l'ai vue jouer pendant dix ans, et certes je l'ai pu juger, et j'ai reconnu que mademoiselle Mars avait une supériorité _positive_. Dans Célimène du _Misanthrope_, par exemple, rien n'a égalé mademoiselle Mars. Peut-être mademoiselle Contat était-elle plus universelle et jouait-elle plus de genres différents; encore la chose n'est-elle pas démontrée.
Mais ce qu'elle jouait bien aussi, il faut en convenir, comme elle le jouait!... Fleury avait raison d'en être enthousiasmé. Elle le secondait à ravir dans _le Cercle_, dans _la Gageure_... Comme elle jouait madame de Clainville! comme Fleury jouait le rôle de M. d'Étieulette! C'était avec une vérité _incisive_ qui produisait l'illusion la plus parfaite.
Mon frère et ma mère m'avaient conté tout cela avant la soirée que nous allions passer au ministère de l'Intérieur: car je ne connaissais pas mademoiselle Contat, n'allant presque jamais au spectacle, ainsi que je l'ai dit; je ne l'avais vue que dans _Pinto_.
Personne n'était plus aimable que mademoiselle Contat dans un salon où elle était à son aise. L'impératrice Joséphine, qui l'aimait beaucoup, l'invitait souvent à déjeuner. Eh bien! je l'ai retrouvée aux Tuileries: ce n'était plus la même femme.
--Ici, me disait-elle aux Tuileries, il y a quelque chose qui me serre le coeur, et je ne puis parler.
Un fait que Fleury raconta le même soir à ma mère l'attira vers mademoiselle Contat. La reine Marie-Antoinette[152], désirant voir jouer la _Gouvernante_, un drame dans lequel le principal rôle a sept cents vers, fit demander la pièce, et en même temps exprima le désir que ce fût mademoiselle Contat qui jouât le rôle de la gouvernante, et seulement l'avant-veille de la représentation. Mademoiselle Contat ne connaissait pas le rôle; elle l'apprit, et le joua comme alors elle jouait tout, admirablement. La Reine lui en ayant fait témoigner son contentement:
«J'ignorais jusqu'à présent, écrivit mademoiselle Contat en répondant pour remercier la personne qui lui avait transmis les ordres de la Reine, j'ignorais où était le siége de la mémoire, je sais maintenant qu'il est dans le coeur.»
[Note 152: En 1789.]
La Reine fit courir cette lettre: elle fut connue; et lorsqu'en 1793, les monstres qui ne voulaient de célébrité en quelque genre que ce fût eurent besoin d'un prétexte pour marquer d'un D[153] en encre rouge la première feuille de la condamnation de mademoiselle Contat, ils parlèrent de cette lettre, et elle fut un motif pour condamner à mort les deux soeurs, Louise et Émilie (Mimi) Contat.
[Note 153: Le comité de Salut public avait fait ce signe convenu avec Fouquier-Tinville. On mettait sur le dossier une lettre tracée à l'encre rouge, pour lui dire ce qu'il avait à faire: cette lettre était un D pour la déportation, un G pour la mort, et un R pour l'acquittement. Ainsi les victimes étaient _jugées_ avant le _jugement!_...]
Toute la Comédie-Française était extrêmement royaliste, c'est-à-dire l'ancienne; car la nouvelle, au contraire, était toute révolutionnaire.
Mademoiselle Contat avait un ton parfait: elle n'était ni interdite ni familière lorsqu'elle se trouvait dans un cercle qui n'était pas le sien. Ce même soir où je la vis chez Lucien, tout à fait librement, elle me parut charmante. Sa ressemblance avec ma mère était surtout dans la même finesse de regard et de sourire. C'était frappant.
Tous les acteurs de la Comédie-Française adoraient Lucien. Depuis un an, il avait fait plus de bien que ses prédécesseurs en dix ans: il avait rétabli les pensions, avait trouvé le moyen de payer l'arriéré, et l'avait fait... et puis il promettait encore du bien pour l'avenir...; ensuite il raisonnait si bien de leur art!
--On dirait qu'il a été toute sa vie à l'étude de ce qui nous occupe, disait le même soir mademoiselle Contat.
J'ai dit, je crois, que Dazincourt était aussi chez Lucien. On a dit de lui et de Dugazon qu'ils étaient tous deux d'excellents valets, dont l'un mangeait toujours à l'office et l'autre quelquefois au salon. En effet, Dazincourt avait un ton parfait et une tenue qui se retrouvait même sous le grand chapeau de Figaro sans lui faire rien perdre de sa verve comique. Jamais trivial, il ne plaisait pas à de certains esprits autant que Dugazon avec ses lazzis et ses mots comiques, à la vérité, mais hors du rôle et faits par lui. Ce furent eux qui mirent à la mode ce mot assez drôle contre Dazincourt: «Il est bon comique, PLAISANTERIE À PART.» Dans le monde c'était tout à fait un homme comme il faut; ce n'était plus le comédien _bien élevé_, c'était entièrement l'homme du monde. Sa biographie est singulière.
Dazincourt était fils d'un négociant riche de Marseille, nommé _Albouis_[154]. Le fils sentit que le commerce n'était pas son fait, et le dit à son père, qui eut le bon sens de le comprendre; il l'envoya à Paris pour y être placé auprès du maréchal de Richelieu, qui prenait intérêt à leur famille. Le maréchal lui confia l'emploi de mettre en ordre les papiers nécessaires à ses Mémoires; cette besogne ennuya le jeune homme comme les comptes en partie double. Un jour il sortit et ne revint pas: il avait été s'engager à Bruxelles dans la première troupe dramatique, dont le directeur s'appelait d'Hauvelaire et était homme d'esprit et de talent, qu'il trouva. En 76 il débuta à la Comédie-Française dans Crispin des _Folies amoureuses_: ce fut alors que, selon un usage général, il changea de nom et prit celui de Dazincourt[155]; aimé du public, chérissant son art, le cultivant non pour gagner de l'argent, mais pour mériter une couronne, Dazincourt devint l'idole du public lorsqu'il eut joué Figaro. Marie-Antoinette le choisit pour son maître, et le directeur de son spectacle de Trianon; mais les leçons de Dazincourt devaient demeurer sans fruit avec elle. Attaché de coeur et de reconnaissance à la famille royale, Dazincourt ne cachait pas ses sentiments: aussi fut-il décrété d'arrestation et son dossier marqué de la lettre fatale D par Fouquier-Tinville. Il pouvait s'échapper, étant prévenu à temps; mais il refusa, et alla rejoindre ses camarades, qui marchaient vers l'échafaud peut-être, et dont il voulut partager le sort: il était, lorsque nous le rencontrâmes chez Lucien, dans le plus beau moment de sa vie théâtrale et fort aimé du public. Ce fut à peu de temps de là qu'il gagna à la loterie un quaterne, de cent cinquante à deux cent mille francs.
[Note 154: Joseph-Jean-Baptiste Albouis, né à Marseille, le 11 décembre 1747.]
[Note 155: Comme Fleury, qui s'appelait Bénard.]
Dugazon était un bon homme, malgré son air méchant et son humeur de _matamore_. La bonté était native en lui, et le bien qu'il faisait en était une preuve[156]: il n'avait rien à lui. Il fut entraîné dans la tourmente révolutionnaire, fut fait aide-de-camp _de la commune de Paris_, et ce fut tout. Seulement, peut-être, fut-il craintif pour faire le bien.
[Note 156: Un homme malheureux qu'il connaissait va un jour chez lui, et lui demande quelques effets pour remonter sa garde-robe qui en avait grand besoin: il lui donna à l'heure même plusieurs de ses chemises d'une très-belle toile de Hollande, et presque neuves. Après le départ de l'autre, sa femme le gronda d'avoir donné d'aussi beau linge.
--On aurait pu lui en faire faire d'autres, lui dit-elle.
--Oui, répondit Dugazon, mais il ne les aurait pas eues de suite.
Ce mot est un mot du coeur.]
À sa rentrée au théâtre, il eut une scène plaisante avec le parterre. Lucien lui dit de nous la raconter.
--Après la terreur, la France fut plus heureuse, mais surtout plus tranquille, je n'en puis disconvenir, quoique je sois fidèle à mes vieilles amitiés, disait Dugazon avec cet air burlesque que lui connaissent ceux qui ont pu le voir... Il rentra donc à la Comédie-Française, qui, alors, jouait à Favart concurremment avec les comédiens de la Comédie italienne, et il rentra dans le rôle de Crispin des _Folies amoureuses_. Il était _bretteur_, et _bretteur_ connu; mais, malgré sa réputation, vingt jeunes gens à collet noir, comptant peut-être sur leur force et leur nombre, voulurent contraindre Dugazon à chanter _le Réveil du Peuple_.
--Je ne sais pas chanter, répondit-il avec une sorte de grondement qui annonçait un orage.
Les cris cessèrent... mais un moment; bientôt ils reprirent plus furieux que jamais. Dugazon s'avança sur le bord du théâtre, et répéta d'une voix forte:
--Messieurs, je ne chante que rarement, quand cela me plaît, mais jamais quand je ne le veux pas.
--Il faut qu'il chante! s'écrièrent quelques furieux.
--Oui! oui!...
--Et moi je dis NON! cria d'une voix tonnante le comique furieux, se démenant dans ses habits de Crispin.
Alors une troupe en furie voulut escalader l'orchestre; d'autres voix crièrent alors:
--Eh bien! qu'il le récite seulement... mais il tiendra une chandelle à la main pour faire amende honorable.
--Ni chant, ni paroles, messieurs, dit Dugazon, dont la colère était au comble. Je ne suis pas ici pour vous servir de jouet; que tout ceci finisse, sinon...
Et alors tirant sa longue rapière de Crispin, que par précaution, dans ces temps de troubles, il remplaçait toujours par une excellente lame, il s'adossa à une coulisse solide, et là attendit les assaillants de pied ferme, prêt à tuer le premier qui se serait approché de lui. Lorsqu'ils virent sa contenance déterminée, les jeunes gens hésitèrent; cela donna le temps à l'autorité d'arriver, et Dugazon fut délivré.
--Je vous remercie, dit-il au commissaire de police, mais j'aurais fini cela sans vous.
De tous les mystificateurs de Paris, et alors il y en avait beaucoup, Dugazon était un des meilleurs; mais il n'en faisait pas métier, et on ne l'avait que lorsqu'il le voulait bien... C'était un homme bien spirituel.
Plus tard, il fut mon répétiteur et mon maître de déclamation, ainsi que ce bon Michot; j'étais fort attachée à tous les deux.
Desessarts, ce monstrueux camarade de Dugazon, et si souvent mystifié par lui, eut son oraison funèbre en vers burlesques faite par Dugazon. C'est un morceau très-plaisant; il rappelait l'histoire de l'éléphant dont Desessarts avait été si furieux[157]. Il le regretta pourtant beaucoup; mais son caractère avait un mélange de finesse, de plaisanterie et de bonté. Il lui fallait de la gaîté, du rire, ou bien il serait mort; il était en bonne intelligence (apparente, au moins) avec Dazincourt: ils étaient compatriotes[158] et du même âge.
[Note 157: L'éléphant du Jardin des Plantes mourut. Dugazon met des pleureuses, et dans le plus grand deuil s'en va à Versailles, et se plante sur le passage du Roi, qui d'abord lui demande avec intérêt de qui il est en deuil.--De l'éléphant, Sire, répond Dugazon, en affectant de pleurer; cette pauvre bête est morte... Ce que c'est que de nous!... Mais, Sire, je viens solliciter V. M. pour avoir la survivance de l'éléphant dans sa belle place au Jardin du Roi, pour mon camarade Desessarts. Le Roi rit beaucoup de cette supplique, mais Desessarts fut furieux et voulut se battre.]
[Note 158: Jean-Baptiste-Henri Gourgaud, né à Marseille en l'année 1746, un an avant Dazincourt.]
Talma était l'élève et l'ami de Dugazon.
Au bout d'un quart d'heure, la conversation fut animée comme si l'on s'était trouvé cent fois dans le salon de Lucien. C'est que lui-même y mit une bonne grâce charmante et une volonté de tout _réunir_. Il savait _tenir_ son salon comme une femme d'esprit qui s'y entend; une causerie s'établit, et cette causerie fut charmante. Mademoiselle Contat et Fleury racontèrent une foule d'anecdotes de la Révolution. Fleury nous parla de madame de Sainte-Amaranthe, de sa fille, charmante et douce créature; de mademoiselle Lange, l'actrice à la mode pour les jeunes emplois; de mademoiselle Mars, déjà connue et appréciée; et, sur tous ces objets, toujours des données justes et claires.
Au moment où la conversation avait le plus de mouvement, on annonça madame et mademoiselle de Coigny; elles étaient de la société intime du ministère, et certes, en cela, Lucien avait montré son goût.
--J'avais envie de prier madame de Staël, dit Lucien, et je ne sais pourquoi je ne l'ai pas fait...
--C'est un bon mouvement intérieur qui vous a retenu! s'écria madame de Coigny...
--Pourquoi? dit Lucien.
--Parce que vous auriez fait une école, lui dit-elle plus bas en regardant mademoiselle Contat qui souriait finement à un coup d'oeil de Fleury... tenez, voyez! elle m'a devinée.
Mademoiselle Contat se mit à rire... Lucien regardait toujours pour deviner; enfin madame de Coigny lui dit très-bas:
--C'est que la baronne déteste mademoiselle Contat.
Madame de Coigny faisait allusion au mot qui fut dit, et qui mit madame de Staël en fureur lorsqu'elle l'apprit. Elle était liée avec M. de Narbonne, qui l'était avant avec mademoiselle Contat. Celle-ci, piquée de l'abandon du comte, dit un jour devant quelques personnes en se regardant au miroir:
--Au fait, je ne puis me plaindre de ce qu'il a quitté la _rose_ pour le _bouton_[159].