Part 20
Malgré ces défauts, madame Bacciochi avait de l'esprit, et beaucoup, et une instruction qui allait à son genre d'esprit, c'est-à-dire rudement administrée à cet esprit qui, à son tour, effarouché, n'en avait pris que ce qui lui avait convenu; quant au reste, néant. Cela faisait un singulier effet, lorsqu'une discussion était commencée. Madame Bacciochi, convaincue d'avoir lu tous les ouvrages savants sur une matière savante, entreprenait une longue thèse à soutenir contre le plus docte dans la matière qu'elle allait traiter, et fût-ce Berthollet pour la physique, Fourcroy ou Chaptal pour la chimie, Fox ou M. de Talleyrand pour la politique, madame Bacciochi ne reculait pas d'une ligne. J'ai vu des scènes bien comiques quelquefois, lorsque toute cette lecture mal faite, et conséquemment mal retenue, n'arrivait pas à l'appel que lui faisait la pauvre femme. C'était une des parties étonnamment dissemblables, au reste, qu'on avait à observer dans le salon de Lucien, lorsqu'il commença à l'ouvrir. Madame Christine était si douce et si patiente!... et puis elle ne savait rien!... Madame Murat n'était qu'une enfant, et était encore d'ailleurs en pension chez madame Campan, à Saint-Germain. Madame Leclerc, jolie, gracieuse comme les anges, ne songeait qu'à s'amuser; et Dieu sait qu'elle y songeait bien. Madame Joseph Bonaparte était retirée dans sa maison de la rue du Rocher[137], où son mari travaillait aussi, mais moins bruyamment que Lucien, pour le retour du frère absent. Madame Lætitia était à cette époque hors d'état de tenir une maison, surtout à Paris, et puis elle demeurait chez Joseph. Madame Bacciochi était donc la seule de sa famille que Lucien pût réclamer pour faire les honneurs de son salon _parlant_, car pour l'autre il s'en expliqua nettement avec sa soeur, et lui dit que sa douce et bonne Christine ne devait jamais entendre une parole amère... Il avait un noble coeur, Lucien! et une de ces âmes bien rares à trouver... ces âmes fortes et tendres en même temps... étincelantes de feu et trempées comme de l'acier... Napoléon l'a bien méconnu!
[Note 137: La rue du Rocher était alors dans un quartier à peu près perdu; maintenant cette maison se trouve presque centrale. Joseph n'était pas député, ce qui le mettait plus à l'aise pour tenir sa maison et y recevoir qui bon lui semblait; madame Lætitia demeurait avec son fils aîné, ainsi que Caroline lorsqu'elle sortait de chez madame Campan.]
Il aimait dès lors ce que par la suite il a toujours protégé et cultivé, les arts et la littérature. Il fit à cette époque un roman que je ne lus que quelques années plus tard, et dans lequel il y a de bien belles pages. Je suis sûr que si Lucien voulait réimprimer _Stellina_, cet ouvrage aurait un grand succès.
Il recevait donc presque toute la littérature du temps; M. de Fontanes surtout était assidu chez lui, plus peut-être qu'aucun autre. La chose était naturelle; Lucien seul fut longtemps à s'en douter: il a la vue très-basse; madame Bacciochi parlait pourtant bien haut.
M. Félix Desportes, homme d'un charmant esprit, d'une altitude de bonne compagnie dans le monde qu'alors on recherchait beaucoup, était aussi un des intimes de la rue Verte. Parmi les députés, il y en avait des plus influents dans l'opposition contre le Directoire, mais dans l'opposition modérée; cependant on en voyait chez Lucien, qu'on croyait avec raison un républicain consciencieux, et il l'était en effet...: jamais il n'aurait aidé à l'écroulement de la république, j'en suis sûre.
On voyait donc chez lui Boulay-Paty, véritable apôtre de la liberté, reste de la Gironde, et vraiment patriote dans l'acception littérale du mot; Duplantier, Bergasse, Souilhé, Daubermesnil, Poulain-Grandpré. Mais ces hommes ne savaient rien de ce qui se préparait, et lorsque le 18 brumaire eut lieu et que Lucien voulut les faire marcher avec lui, il trouva en eux une résistance qui les fit au reste retrancher de la représentation nationale par _une loi_ du 19 brumaire, rendue par le corps des représentants lui-même!... Ce fut un second 31 mai, à la mort près. C'était la seconde fois que la Convention, ce corps qui avait fait de si grandes choses au travers de ses horreurs, c'était la seconde fois que ce corps se mutilait lui-même dans son délire insensé.
Art. 1er de la loi rendue le 19 brumaire:
«Il n'y a plus de Directoire, et ne sont PLUS MEMBRES de la représentation nationale les individus ci-après dénommés.» Et ces noms étaient au nombre de soixante-deux!
Que devenait donc la représentation nationale? quelle était donc la forme de l'élection? quelle était enfin la constitution aux formes au moins républicaines, même sans le fond, qui permettait une pareille mesure?... Il est vrai qu'il n'y eut pas de constitution du tout ce jour-là.
Dans les soixante-deux éliminés[138], il n'y avait que cinq membres du Conseil des Anciens! Napoléon redoutait déjà la jeunesse... Cette particularité est remarquable. Lucien fut très-malheureux de cette mesure, car enfin c'était son parti.
[Note 138: Citadella, collègue de Lucien dans la députation, Bordas, André (du Bas-Rhin), Prudhomme, Poulain-Grandpré, Daubermesnil, Marquezy, Stevenolle, Aréna, Duplantier, Joubert (de l'Hérault), et enfin tant d'autres. Mais cette particularité de cinq membres des Anciens seulement est fort singulière à remarquer.]
À l'époque où nous sommes maintenant, en 1799, et puis ensuite en 1800, 1801 et 1802, c'est-à-dire lorsque Lucien était rue Verte, et puis au ministère de l'Intérieur, il était extrêmement gai de caractère et d'esprit: il aimait le plaisir, les arts, les fêtes, le spectacle, le mouvement enfin, mais le mouvement animé par une pensée intellectuelle, et non pas le mouvement du canard de Vaucanson[139]. Il aimait les _parties_ en grand nombre; je me rappelle encore une course à Versailles, faite de cette manière... Lucien vint nous enlever, ma mère et moi, sans que nous fussions prévenues... Nous étions plus de vingt personnes, toutes de bonne humeur et toutes assez peu bêtes pour ne pas s'ennuyer mutuellement, et cela sans faire de l'esprit. Nous passâmes deux jours à Versailles.
[Note 139: Vaucanson avait fait un canard artificiel qui digérait.]
Mais ce qui depuis m'est souvent revenu à la pensée, c'est le sentiment exprimé par Lucien sur Versailles à cette époque de 1799... Il voulait réparer, relever, rendre habitable enfin cette merveille des hommes; et pourtant il n'avait certes aucune prévision pour l'avenir... la République, au contraire, était sa pensée unique; et lorsque plus tard l'Empire vint à lui, on a vu comment il l'a reçu.--Mais il est de l'honneur de la France de ne pas laisser tomber en ruines cette merveille, disait-il, en parcourant comme nous ce palais avec une profonde tristesse, et voyant la désolation et l'abandon de ce beau lieu.
Lucien ne dansait pas, non plus que sa femme, et pourtant ils aimaient tous deux à voir danser et donnaient souvent des bals. Ceux de la vue Verte étaient plus amusants pour les jeunes filles comme moi que ceux du ministère; mais ceux-ci furent très-beaux, et vraiment le foyer d'où partit ce commencement du goût de la bonne compagnie et de société qui commençait alors à reprendre. Lucien l'aimait d'instinct par la finesse de son goût et de son esprit; mais deux personnes lui en donnaient en même temps presque l'ordre, sans pourtant le lui commander: l'une était ma mère, l'autre madame Récamier; madame de Staël lui répétait bien toutes les fois qu'elle le voyait.
--Mais, mon cher tribun, ouvrez donc votre salon! vous êtes si éloquent à la tribune, comme vous seriez admirable dans une belle discussion littéraire ou politique!
Lucien appréciait madame de Staël ce qu'elle valait, mais il la redoutait; tandis que madame Récamier, sans dire un seul mot, sans exprimer une volonté, sans donner un ordre, ne s'exprimant que par un sourire doux comme elle, ne prêchant que d'exemple, avait plus de crédit sur Lucien que madame de Staël avec son éloquence. De son côté, ma mère, dont le pouvoir était tout entier dans son amitié pour lui, lui montrait par l'exemple ce que c'était qu'une maison agréable, et la sienne se forma.
Il ne se fait pas de révolution dans un pays sans que de grands changements ne s'opèrent dans les habitudes du peuple de ce même pays. Cet effet avait été produit plus à Paris, je crois, que partout ailleurs; longtemps comprimés, longtemps retenus par une main de fer qui nous empêchait même de crier, nous sortîmes de cette captivité avec une soif de distractions et de plaisirs qui devint même une sorte de délire par la manière dont les plus raisonnables s'y livrèrent: ce fut comme après la mort de Louis XIV. Dazincourt dit à ce propos un mot fort heureux: il appela cette sorte de saturnale prolongée à laquelle nous nous abandonnions, _la Régence de la Terreur_[140]. En effet, qui aurait vu le bal des victimes aurait pu croire à quelque événement plus fâcheux pour la raison du peuple français.
[Note 140: On a prêté ce mot à plusieurs personnes, mais il est de Dazincourt; je le lui ai entendu répéter moi-même devant plusieurs personnes qui le lui avaient déjà entendu dire en 1795, en voyant madame de Mo... aller à un bal des victimes.]
Ainsi donc, tout en voulant ramener les bonnes et anciennes manières, on se laissait aller à des accès de folie qui n'avaient aucun nom. Les _merveilleuses_, qui souvent n'étaient pas des merveilles, des incroyables qui méritaient bien leur nom, non-seulement avaient inventé un costume, l'antipode du bon goût français; mais comme si le langage n'avait pas souffert assez de changements comme cela, ils entreprirent de tout réformer à leur tour pour tout recréer ensuite; mais pour détruire ce qui reste d'une base, il faut en avoir une en place avant de donner le premier coup de marteau, et certes les novateurs n'en étaient pas là.
Le bon goût de Lucien l'avait mis en garde contre ces erreurs complètes de toutes choses, et il exigea de sa femme qu'elle ne suivît pas la volonté de madame Germon pour s'habiller. En effet, une femme se mettant comme une _merveilleuse_ était alors bien ridicule, il en faut convenir: des cheveux frisés en serpenteaux et lui couvrant les yeux; une robe étroite dont la jupe, taillée en pointe, collait sur les hanches et dessinait une taille souvent mal faite; cette jupe, presque toujours courte du lé de devant, de manière à laisser voir en entier les pieds et même le commencement de la jambe, tandis que le lé de derrière formait une demi-queue toute mesquine; ajoutez à cela des manches assez étroites pour rendre quelquefois le bras rouge, une taille tellement courte que souvent la moitié du sein se trouvait comprimée; et, pour comble de mauvais goût, cette robe ainsi faite était presque toujours de mousseline ou de percale. Ce que je ne comprends pas beaucoup, avec notre patriotisme outré qui nous faisait faire tant de dons _patriotiques_, nous ne portions que de la contrebande, enfin, car alors les filatures allaient fort mal. Il est vrai de dire que les révoltes dans le Midi avaient produit le bel effet de faire couper et brûler les mûriers, et que les vers à soie étaient morts; que le siége de Lyon avait détruit les métiers, et tué ou mis à l'aumône presque tous les ouvriers, et que nous n'avions guère de velours ni de soieries, et encore moins d'argent pour les payer... Oh! le bon temps que celui de la Terreur et celui qui le suivit!...
Mais les hommes avaient été plus extravagants que nous dans leurs différentes révolutions _de modes_; depuis 91 jusqu'en 1830, par exemple, les variations seraient curieuses à suivre: je me bornerai aux premières années.
À l'habit habillé, fait d'une étoffe qui souvent coûtait deux et trois louis l'aune, et sur laquelle on avait mis une broderie du prix de deux mille écus; à la coiffure frisée, poudrée; au linge garni de dentelles, aux bas de soie, aux escarpins vernis ayant la boucle de diamants, avaient succédé assez rapidement les cheveux abattus, quoique toujours poudrés, la cravate à grands noeuds, le gilet à grands revers, la redingote à petit camail, la culotte courte, le bas de soie, mais avec des bottes à revers, et, pour terminer, un petit chapeau avec une immense cocarde de rubans tricolores.
C'était ce qu'on appelait être en chenille... Les modifications[141] du temps qui s'écoula entre 92 et 95 ne valent pas la peine d'être rapportées... Je passe ensuite sous silence toute l'époque de la carmagnole et du bonnet rouge!...
[Note 141: Robespierre fut _le seul_ qui osa porter des manchettes et un jabot de dentelles pendant 93, et fut aussi recherché dans sa toilette.]
Sous le Directoire, ce fut comme une autre folie... les jeunes gens le disputèrent aux femmes; on en vit qui se coiffaient comme elles, les cheveux partagés et lissés des deux côtés de la tête, et relevés par-derrière en tresse avec un peigne d'écaille; avec cela, un habit qui n'en était pas un, une redingote qui n'en était pas une, mais un vêtement quelconque, en drap presque toujours gris, lequel descendait un peu plus bas que les hanches, pour se terminer par deux poches qui formaient à elles seules les basques de l'étonnant vêtement, dont la couleur fade était relevée par un large collet de velours noir, ainsi qu'au bout des manches arrondies comme on en voit aujourd'hui; des culottes courtes, ou plutôt demi-courtes, et rattachées de côté par des flots de rubans. Cette élégante toilette était terminée par des bottes à retroussis, dont le cuir jaune était très-grand et fort échancré derrière; une cravate dans laquelle entraient certainement trois aunes de mousseline, et un chapeau à larges bords dont la forme, resserrée du bas, s'élargissait vers le haut. Cette façon de s'habiller a causé bien des malheurs; c'était une partie de Paris qui se mettait ainsi; c'étaient les hommes _comme il faut_, ainsi que nous disons en France. Il faut ajouter au costume une énorme canne.
Quant aux autres hommes, qui étaient bien aussi des gens _comme il faut_, mais non pas de la manière qu'il eût fallu l'être, ils portaient les cheveux en _oreilles de chien_, mais la queue, le chapeau à trois cornes quelquefois, l'habit à taille courte, le pantalon collant attaché au bas de la jambe avec beaucoup de rubans, les bas de soie et le soulier ne tenant que par l'orteil; la taille de l'habit excessivement courte, comme pour narguer les redingotes grises à taille longue.
Un an plus tard[142], les tailles longues étaient générales, la forme de l'habit n'était d'aucun temps: c'était un vêtement de drap faisant le tour du corps en le serrant beaucoup, avec de grands revers, de larges boutons de métal, et l'habit venant joindre d'en bas comme d'en haut par-devant, la culotte courte, les bas de soie rayés ou chinés, les bottes molles noires et vernies, mais ne venant qu'à mi-jambe, et fort évasées de l'entrée. Les habits, les culottes et les pantalons, les gilets, tout cela était fait de drap d'une couleur claire, et même tendre.
[Note 142: An V, an IV, an VII, an VIII.]
L'année suivante fut la plus féconde en ridicules inventions. Les hommes surtout étaient réellement semblables à de vrais pantins dans leurs changements presque à vue comme s'ils eussent joué la comédie.
La coiffure demeura toujours avec de la poudre pour les élégants. Derrière la tête, les cheveux étaient en queue fort courte, accompagnée de deux nattes rattachées avec elle. De chaque côté tombaient les oreilles de chien, balayant les épaules et le collet de l'habit, ce qui faisait qu'en un quart d'heure on était comme un garçon perruquier, d'autant mieux que les collets d'habits étaient alors excessivement élevés de derrière et de côté, puis s'abaissaient rapidement et venaient joindre les revers de l'habit, qui en formaient, pour ainsi dire, toute la taille. J'ai vu _des incroyables_, de ces jeunes gens outrant la mode, dont le devant de taille n'avait que deux boutonnières, et le gilet à peine la hauteur de deux travers de main. Le pantalon était en percale de couleur rayée, ou bien à fleurs, ou encore de basin à petites côtes: on prenait ordinairement plus d'étoffe pour faire un de ces pantalons que pour la robe d'une femme de grande taille; et toute cette étoffe venait trouver place dans deux petites bottines molles, évasées et échancrées. Le bout de la manche de l'habit arrondi sur la main, sur la tête un tout petit chapeau, à la main une canne en forme de massue, mais très-courte; au cou un immense lorgnon; et voilà la toilette du matin et quelquefois du soir d'un élégant de l'an VII.
À peine six mois étaient-ils écoulés que le pantalon était redevenu collant; et les bottes à la _Souwarow_, les cheveux coupés et sans poudre, l'habit aux basques étroites, avaient remplacé les bottines, le pantalon à la sultane, _et le reste_[143].
[Note 143: En 1820, les hommes eurent un moment des pantalons d'une telle largeur, et des chapeaux si petits, que je crus retrouver de mes caricatures de 98 et 99; tant il est vrai que les modes font le tour du cercle!]
En 1800, le costume des hommes fut au moins tolérable, et puis on ne voyait pour ainsi dire plus que des uniformes... Mais lorsque les hommes mettaient un habit ordinaire, du moins était-il selon le bon sens.
Ce n'est pas sans raison que j'ai raconté toute cette suite de modes pour les hommes... Comment croire qu'en France, dans un pays où la terre fumait encore du sang fraîchement versé des martyrs de la Révolution, les hommes de cette même France ne pouvaient passer les jours que la Providence leur avait conservés, qu'à décider du plus ou moins de mérite de la coupe d'un tailleur!... Et l'on dira encore que les femmes sont légères!...
Lucien avait pour amis fort intimes alors Félix Desportes, M. Sappey, Roederer, le comte de Châtillon, peintre aimable et spirituel, qui avait raillé et nargué la Révolution en employant son talent pour remplacer la fortune qu'elle lui enlevait; le lieutenant-général Frécheville, alors général de brigade; mon frère Albert de Permon, dont les talents apportaient tant de charmes dans l'intérieur d'une société amie; mon beau-frère, M. de Geouffre... puis M. de Fontanes, et tout ce qui alors faisait partie de la littérature bien pensante. On faisait des lectures, on récitait des vers: c'était là surtout le grand plaisir de Lucien. Sa diction était bonne, toujours juste même... mais sa voix était trop élevée, le diapason en était aigre et criard, et souvent désagréable lorsqu'il la forçait; mais dans la chambre, il faisait toujours plaisir lorsqu'il causait, lisait ou bien récitait quelque beau morceau de poésie...
Lorsqu'après le 18 brumaire Lucien fut nommé ministre de l'Intérieur, il annonça son intention formelle de recevoir encore plus régulièrement que dans la rue Verte. Des jours de réception intime furent désignés, ainsi que des réceptions générales; les artistes les plus distingués y furent admis. Tandis que Lucien disposait son hôtel du Ministère de l'Intérieur pour recevoir pendant l'hiver qui approchait, il achetait une terre dans le voisinage de Senlis, pour être en même temps auprès de Morfontaine et de Montgobert, propriété appartenant à sa soeur, madame Leclerc. Cette terre du Plessis-Chamand que Lucien avait achetée était triste et dans un lieu désert et tout stérile. C'était, répétait toujours un bon et excellent homme qui vivait dans la maison de Lucien, un pays de chasse. Merveilleuse raison pour déterminer un homme à acheter une terre quand de sa vie cet homme n'a mis une alouette en joue! et s'il l'eût fait, l'alouette ne s'en serait que mieux portée, ou du moins pas plus mal... D'après cela, on voit que les lièvres et les perdrix, vassaux de Lucien, étaient rassurés sur l'état de leur santé pour ce qui était de la mort violente... Quoi qu'il en soit, nous nous y amusâmes beaucoup pendant l'automne de 1799 à 1800. Madame Lucien était excellente personne et toujours heureuse de voir rire... Lucien n'était pas toujours avec nous pour nous autoriser dans la persécution que nous fîmes éprouver à ce pauvre Doffreville... qui devait plus tard avoir encore plus de reproches à me faire[144].
[Note 144: Voir dans mes Mémoires ce qui est arrivé au poëte Doffreville (tome IV des _Mémoires sur l'Empire_), comment il fut mystifié et toute la salle des Variétés avec lui.]
Nous revînmes à Paris très-contentes de notre voyage: ma mère était ravie; elle trouvait que Lucien faisait tout ce qu'il devait faire: il était maître de maison avec politesse et sans étonnement de la nouvelle fortune qui lui arrivait. Dans un temps où les enrichis et les parvenus étaient à l'envi plus insolents les uns que les autres, on savait gré à un homme que le sort favorisait ainsi de ne vouloir être aimé et remarqué que pour lui... Ah! c'est que Lucien était à deux bonnes écoles, et que, pour guider un homme, les conseils de deux femmes, lorsqu'elles sont ses amies, lui sont plus utiles que vingt années d'expérience.
La société de Lucien se formait d'une telle sorte et sur des bases si bien arrêtées, que ma mère, qui à cet égard avait le coup d'oeil juste, me dit qu'il aurait, avant peu d'années, la maison du duc de Nivernais... Il en a l'aimable esprit et la politesse instinctive, disait-elle, et je suis sûre que ma prédiction se vérifiera.
Elle aurait eu raison si Napoléon n'eût pas tout brisé en envoyant Lucien en Espagne, et puis ensuite l'exilant en Italie.
J'étais un jour au Ministère de l'Intérieur avec ma mère: ce n'était pas un grand jour; nous préférions cela pour jouir de la conversation de Lucien et des hommes d'esprit qu'il réunissait chez lui ces jours-là. Ce même soir j'eus un plaisir que je n'osais pas espérer et que je désirais depuis longtemps: mademoiselle Contat était chez Lucien.
Je vais déclarer ici une singulière chose; c'est que cette circonstance est une de celles de ma vie, parmi celles ordinaires du monde, qui m'ont le plus vivement frappée comme impression et souvenir. J'avais vu mademoiselle Contat au théâtre, mais jamais hors de la scène. Je me la figurais toujours jolie, sans doute, mais cependant bien différente de ce qu'elle était au bout de ma lunette. Quelle fut ma surprise de voir une femme jeune encore, ravissante et fraîche comme une rose[145], des dents perlées, des yeux d'un noir de velours, et vifs, spirituels comme l'esprit même!
[Note 145: Cette impression fut produite par la grande ressemblance qui existait entre mademoiselle Contat et ma mère, que j'idolâtrais, et dont la beauté était pour moi une continuelle source de triomphe et de joie. J'étais si heureuse d'entendre dire qu'elle était belle, moi qui savais comme elle était bonne! et j'aimai tout de suite mademoiselle Contat (ou plutôt madame de Parny, car elle était déjà mariée), à cause de cette ressemblance.]
Ce soir-là on parlait spectacle; Lucien, qui aimait avec passion à jouer la comédie, invitait fort souvent les premiers artistes à venir le voir les jours ordinaires où il était plus à lui, pour causer avec eux... Ils en profitaient avec empressement, notamment Fleury, Lafon, mademoiselle Contat, mademoiselle Devienne et Dugazon: les autres y allaient aussi; mais je cite ceux qui y allaient plus assidûment. Ce même soir on annonça Fleury et Dugazon.