Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 2

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En joignant la fortune de sa femme à la sienne, Camille eut une position sociale. Madame Desmoulins, jeune, jolie, spirituelle, et vivement impressionnée par ce mouvement révolutionnaire dont les meneurs étaient sans cesse autour d'elle, devint à son tour l'une des puissances du moment. C'était un moyen dont les révolutionnaires n'avaient garde de ne pas profiter, que celui de l'effet que produiraient des maximes répandues et insinuées par une jolie personne aux paroles engageantes et persuasives... Madame Desmoulins reçut chez elle tout ce qui alors marquait fortement dans son parti, et son salon fut un lieu central. Le duc d'Orléans y allait fort souvent; il y dînait et y soupait même fréquemment en revenant de l'assemblée. Le général Lafayette lui donna son buste; chacun enfin était à ses pieds pour écouter sa spirituelle et dangereuse causerie. Camille Desmoulins n'avait pas eu d'abord cette pensée de mettre ainsi sa femme en évidence; ce fut Saint-Just, qui avait des projets ultérieurs sur elle, qui la lui inspira.

Camille Desmoulins, tout en prêchant les principes démagogiques qui le perdirent, sentit dès le premier moment qu'ils lui seraient mortels, et pourtant il poursuivit. Un jour qu'il avait eu plusieurs personnes à dîner, entre autres une[10] qui a survécu à ces temps d'horreurs, il dit très-haut:

--La révolution prend une mauvaise tournure... j'ai grande envie de me mettre avec les royalistes... la fortune tout entière de ma femme est sur l'État.

[Note 10: Cette personne est Prudhomme le père. Me trouvant au couvent de l'Abbaye-aux-Bois, je reçus un jour une lettre de lui, par laquelle il me demandait de me venir voir. Il vint, et m'inspira un vif intérêt, ayant vécu avec tous les hommes importants de la Révolution. C'est lui qui a publié le journal intitulé _Révolutions de Paris_. Il était particulièrement ami de Camille Desmoulins.]

Mais sa femme, jeune, enthousiaste, ne voyait que le lever lumineux de cette révolution, dont le midi devait être à la fois si sanglant et si sombre, et ce fut elle qui arrêta Camille dans son intention de changer de parti.

Alors il adopta franchement celui de la Révolution. Ce fut lui qui, avec Danton, fonda la société ou plutôt le club des Cordeliers... il était à cette époque le plus chaud partisan de Robespierre; il l'aimait d'une amitié sainte, et cet homme, aveuglé sur le monstre, ne voyait en lui qu'un homme voulant la régénération de la France... Ce fait, ainsi que celui bien prouvé de l'ignorance du frère de Robespierre des crimes de celui-ci, est une des choses les plus curieuses de la Révolution.

Ainsi que Danton, Camille Desmoulins n'était pas méchant; ils furent enfin indignés de cette continuelle boucherie qui n'avait aucun terme... Camille sentit son âme se soulever contre cette tyrannie sanguinaire qui ne régnait que par l'horreur et les massacres. Sa jeune femme, dont le coeur se brisait chaque jour en voyant passer les tombereaux remplis de victimes, le soutint, l'exalta même dans sa volonté de combattre le tigre... D'accord avec Danton, Hérault de Séchelles et quelques autres, il écrivit un journal intitulé _le Vieux Cordelier_. Ce journal, écrit avec la chaleur d'une âme vraiment républicaine indignée à la vue de tant de crimes, parut au grand étonnement de tous, qui ne comprenaient pas le courage de Camille... Le premier numéro fut immédiatement suivi de deux autres... En les lisant, Robespierre fronça le sourcil, puis il sourit de ce sourire qui annonçait la mort...

--Enfant, dit-il en froissant le papier dans sa main et le jetant au loin... enfant!.. te jouer à moi!...

Prudhomme, qui écrivait alors le journal des _Révolutions de Paris_, et qui, sans partager les crimes des hommes de sang de l'époque, vivait parmi eux et était particulièrement lié avec Camille Desmoulins, alla le trouver. Il lui dit que Robespierre se taisait lorsqu'on parlait de lui... Ce silence est de sinistre augure, poursuivit Prudhomme... songe à toi... cesse ton journal.

--Robespierre est mon ami, répondit Camille... s'il était fâché de ce journal, il m'en aurait parlé à moi-même... et il ne m'a rien dit... Je dois même lire ce soir un drame de moi chez lui, et nous devons nous y trouver, Louise et moi, avec tous nos amis, Danton et sa femme, Saint-Just et tous les autres... Et puis, c'est le comité de Sûreté générale qui entraîne Robespierre... _il n'est pas coupable de ce qui se fait!_...

Madame Desmoulins entra dans ce moment dans le cabinet de son mari; Prudhomme répéta ce qu'il croyait devoir être compris par elle; mais, bien loin de l'écouter, elle lui imposa silence.

--Si Camille pouvait suivre vos conseils, lui dit-elle, je le désavouerais. C'est une noble mission qu'il a reçue de l'humanité agonisante... il doit parler... dût-il en mourir...

Et s'approchant de son mari, elle l'embrassa avec amour.

--Si tu meurs pour cette cause sainte, mon Camille, lui dit-elle en le regardant avec une ineffable tendresse, je mourrai avec toi...

--Mais en mourant il cesse de remplir cette mission à laquelle il est appelé, lui répondit Prudhomme....

--N'importe quel sera son sort... il doit faire son devoir... Si Camille cessait d'écrire dans le moment où la tyrannie des comités n'a plus de bornes, lorsqu'enfin leur inamovibilité révèle leur ambition, il serait un lâche... et moi-même je le renierais et l'éloignerais de mon coeur.

--Prenez garde à vous-même, malheureuse femme; prenez garde à vos imprudentes paroles... les bourreaux de la France ne reconnaissent aucun pouvoir... celui de la vertu, de la beauté, de l'esprit, demeure sans force devant eux... tremblez de les irriter...

Madame Desmoulins demeura quelques secondes dans le silence... Au bout de ce temps, elle releva fièrement la tête, et regardant Prudhomme avec calme:--Ils ne me feront pas mourir la première, lui dit-elle; et après lui!... je demanderais la mort...

Et se jetant dans les bras de son mari, elle l'embrassa en pleurant... mais au milieu de ses sanglots, on entendait encore ces mots:

_Fais ton devoir!_...

Désespéré du peu de succès de sa démarche, Prudhomme courut chez madame Duplessis, mère de madame Desmoulins... il lui parla de ses craintes et du sujet fondé qui les lui inspirait. Madame Duplessis lui répondit qu'elle connaissait sa fille, et que son caractère étant beaucoup plus fort que celui de Camille, tout était perdu si elle le portait à résister...

On sait en effet quel fut le résultat de la conduite nouvelle de Camille Desmoulins!... Le second jour de son arrestation, sa femme, au désespoir de ne pouvoir fléchir aucun des juges-bourreaux qui devaient prononcer sur le sort de son mari, organisa un mouvement avec ses amis pour le délivrer... Elle eut l'imprudence de lui écrire. La lettre fut interceptée, et tout espoir détruit. Madame Camille Desmoulins, arrêtée à l'instant même, périt huit jours après sur le même échafaud, comme ayant voulu renverser le gouvernement de la république.

... Et elle était plus républicaine qu'aucun d'eux!...

Une ambition sans mesure, appuyée sur un orgueil sans égal, et pourtant une grande infériorité à côté de ceux qu'il a fait périr, tels sont les principaux traits du caractère de Robespierre; il faut y ajouter le goût du sang par nature et une profonde hypocrisie. Mais ce qui, surtout, était la passion la plus effrayante pour tout ce qui se trouvait sur son chemin, c'était cette jalousie envieuse que lui inspirait toute supériorité. C'est cette appréhension d'être primé en quoi que ce fût, qui lui fit sacrifier Danton et Camille Desmoulins. Voici, à cet égard, une anecdote assez singulière qui m'a été rapportée par un témoin de la chose.

Avant que les deux comités[11], qui étaient à eux seuls tout le pouvoir, se centralisant encore dans Robespierre, eussent fait périr, dans la même journée, la fleur des talents que renfermait la Convention; avant que cette Convention, se mutilant elle-même, envoyât à l'échafaud cette faction de la Gironde qui voulait réellement la liberté, et ne savait pas d'abord, simple qu'elle était, que Robespierre et les siens voulaient de la tyrannie et du despotisme; avant la mort des Girondins, plusieurs tentatives furent faites pour opérer un rapprochement entre les deux factions. Un jour, Danton, alors dans tout l'éclat de sa belle puissance tribunitienne, attendait avec d'autres collègues l'ouverture de la séance. Plusieurs membres de différents partis causaient ensemble dans une des salles qui précédaient la Convention. L'un d'eux dit à Danton:

--Vous devriez bien vous rapprocher de ceux de la Gironde. Et il mena Danton vers Valazé et quelques autres. Après avoir échangé quelques mots, Valazé dit à Danton:

--Ce n'est pas Robespierre, ce n'est pas Marat, bien que celui-ci ait une verve et une repartie mordante qui souvent emporte la pièce, que nous redoutons... Le premier est nul, et le second est faible malgré sa fureur apparente... C'est vous que nous craignons... c'est votre éloquence tonnante, c'est cette colère d'un homme persuadé, convaincu, que vous jetez à la tête de vos adversaires et que vous leur opposez comme une digue qu'ils ne peuvent quelquefois renverser. Votre éloquence entraîne, détermine la multitude... Et voilà la véritable éloquence du tribun du peuple dans des temps orageux... Voilà ce qui nous inquiète; le reste est de peu d'importance.

[Note 11: Le comité de Salut public et celui de Sûreté générale.]

Le Girondin n'avait pas aperçu, à deux pas de là, Robespierre assis sur un banc et en apparence enseveli dans ses réflexions. Il écouta et entendit toute la conversation, il en recueillit chaque parole dans la haine de son coeur... Et la perte de Danton, qui jusque-là n'avait été qu'incertaine, fut jurée par Robespierre... De ce moment, sa haine ne se voila même plus... et il répétait à ses confidents que bientôt _le colosse tomberait_.

Un ami de Danton l'en avertit; Danton sourit, et son horrible figure s'illumina tout à coup de ce sourire sardonique.

--Lui se jouer à moi! s'écria-t-il de sa voix tonnante qui frappait les murs avec retentissement. Lui!... si je le croyais, poursuivait-il avec rage, _je lui arracherais les entrailles de ma propre main_!...

Tallien avait été envoyé en mission dans les départements; à son retour, comme il ignorait complètement les nouvelles de Paris, car les Conventionnels comme les autres étaient soumis au même régime de sévérité pour la poste, et afin de ne pas éveiller les soupçons des deux comités, ils préféraient ne pas recevoir de lettres. En arrivant à Paris, Tallien alla voir Robespierre, avec qui il était fort intimement lié; il croyait alors, disait-il, au républicanisme _pur_ de cet homme. Il fut donc franc avec lui et lui dit que dans les provinces sa mission n'avait pas eu le succès qu'elle devait avoir, parce que toute puissance pâlissait devant celle des membres des deux comités de Salut public et de Sûreté générale. Un député, un représentant simple, n'avait aucune influence.--Cette suprématie liberticide, ajouta Tallien, n'a pour cause qu'une mesure, au reste attentatoire à la majesté de la représentation nationale... Pourquoi les membres des deux comités sont-ils _inamovibles_, Robespierre? Comment toi, le fils de la liberté, un républicain si pur et si fidèle, tu as accepté un emploi qui n'est autre chose qu'une méchante copie du despotisme couronné!... Et le peuple n'a-t-il fait tomber la tête d'un roi que pour en voir renaître vingt autres? Robespierre, cette mesure ne fut pas proposée par toi, j'en réponds; mais tu devais la combattre.

Robespierre fut d'une extrême adresse dans cette conversation; il sut maintenir son pouvoir sur Tallien, tout en accusant d'autres collègues.

--Que veux-tu qu'on fasse, après tout?

--Prouver que toi ainsi que Carnot, et tous ceux qui composent les deux comités, n'avez aucune ambition, les renouveler enfin.

Robespierre sourit avec ironie.

--Oui, c'est cela. Te voilà maintenant du même bord que ceux de la commune de Paris, et les autres machinateurs qui veulent perdre la patrie.

--Et que veulent ces hommes?

--Ce que tu demandes toi-même: changer les comités... les comités! qui seuls peuvent sauver et sauveront la patrie; nous sommes dans un moment de crise, Tallien, où la chose publique est perdue si le timon est abandonné à trop de mains. La Convention n'est déjà que trop nombreuse!

Tallien fit un mouvement à ce mot qui fut remarqué par Robespierre... Il se reprit et dit ensuite:

--Elle est trop nombreuse, quand je vois des hommes dans son sein qui peuvent perdre notre malheureuse patrie.

--Qui sont-ils? Et quel est leur nombre?

--Trop grand sans doute, surtout lorsqu'à leur tête on voit un homme comme Danton.

--Danton!

--Lui-même!... Crois-tu maintenant que la République doive prendre trop de mesures pour centraliser son pouvoir, lorsqu'elle voit de semblables perfidies?

--Mais où est la preuve?

--Crois-tu que je t'en impose?

--Non; mais tu peux être mal informé. Un homme aussi bon patriote que Danton ne doit être jugé dans l'opinion de ses frères qu'après avoir été entendu.

Intimement lié avec Danton, Tallien courut aussitôt près de lui, et lui demanda comment il était avec Robespierre.

--Mais très-bien, répondit Danton. Nous avons bien quelquefois de petites discussions, mais, ajouta-t-il en souriant, cela passe comme cela vient.

--Tu t'abuses, malheureux!

Et Tallien lui rapporta sa conversation du jour même avec Robespierre... Danton demeura stupéfait.

--À tout autre qu'un ami, je dirais que ce n'est pas vrai! mais à toi, je te laisse voir le fond de mon âme. Elle est profondément navrée de ce que tu me dis. Me crois-tu?

--Oui!... mais que comptes-tu faire?

--Voir Robespierre... Demande-lui un rendez-vous pour demain à huit heures du matin. Nous serons seuls à cette heure...

Tallien demanda et obtint le rendez-vous, qui fut accordé comme une grâce... Il vit que son malheureux ami était en péril, et voulut le détourner d'aller chez Robespierre... À la première parole Danton rugit comme un lion.

--Moi le craindre! s'écria-t-il... C'est à lui de trembler!...

Ils arrivèrent au moment où Robespierre venait de se lever. En entrant, Danton fut d'abord au fait:

--Me voilà, lui dit-il. Je viens vers toi. Qu'as-tu à me reprocher?

ROBESPIERRE.

Des faits graves dans l'intérêt de la patrie. Tu blâmes et tu entraves tout ce que veulent et ordonnent les comités du Gouvernement... Je le sais... ne nie pas.

DANTON.

En quoi, et comment?... dans quel lieu... et quel jour? qui m'a entendu, et qu'ai-je dit?... des faits, et j'y répondrai; la calomnie seule accuse vaguement comme tu le fais.

ROBESPIERRE.

Eh bien! lorsque les Girondins ont justement péri, tu as blâmé leur condamnation.

DANTON.

Non.

ROBESPIERRE.

Tu les as pleurés?

DANTON.

Oui.

ROBESPIERRE.

Ah! tu en conviens?

DANTON.

Pourquoi non?... Il y avait parmi eux des hommes d'un haut et rare talent et aimant la patrie...

(Robespierre fait un mouvement, et sourit avec dédain.)

DANTON, répétant de toute la force de sa voix.

Oui, Robespierre, aimant la patrie... et puis j'ai pleuré sur la mort de plusieurs d'entre eux qui n'étaient encore que des enfants... Pourquoi faire mourir Roger-Ducos?

ROBESPIERRE, d'un ton sombre et presque menaçant.

Pourquoi soutiens-tu mes plus ardents ennemis, toi? Camille Desmoulins n'est-il pas connu pour être le mien?

DANTON, levant les épaules.

Autre enfant!...

ROBESPIERRE.

Tu lui donnes tes avis pour son _Vieux Cordelier_... Tous deux vous vous liguez contre moi... Tu ne lui donnes que des louanges à lui.

DANTON.

Oui, j'en conviens, je suis de son avis, lorsque dans ce journal il demande qu'enfin le sang cesse de couler et qu'il appelle la clémence avec toutes les mères, les femmes et les filles... Eh quoi! du sang! toujours du sang!... Toute la France doit-elle donc périr? Robespierre, qui peut dire qu'un jour toi aussi tu n'auras pas besoin de cette clémence que tu refuses À TOUS? comment oser la demander si jamais tu arrives à ce moment extrême!...

ROBESPIERRE.

Ose dire que tu n'es pas avec Phélippeaux[12]?

[Note 12: Pierre Phélippeaux, député de la Sarthe à la Convention. C'était un homme de talent que Robespierre n'aimait pas parce qu'il s'opposait aux mesures violentes, quoique bon républicain. Aussi fut-il dénoncé par Hébert aux Jacobins, où il fut cité pour répondre à l'accusation. Loin de se défendre, il accusa Ronsin et Rossignol, et défendit Westermann. La société des Cordeliers le renvoya, et ainsi abandonné à la haine de Robespierre, il mourut plus tard comme l'un des chefs du modérantisme, comme Camille Desmoulins.]

DANTON, souriant en levant les épaules.

Allons! me voilà _Phélippeautin_ à présent!

ROBESPIERRE, marchant droit à lui.

Nieras-tu que tu n'approuves Phélippeaux dans ses opinions?... Ose me dire que ce n'est pas sur ton avis qu'il a fait imprimer son écrit sur la Vendée?

DANTON, le regardant avec fermeté.

Robespierre, je ne mens jamais. Oui, c'est moi qui ai conseillé à Phélippeaux d'écrire cette brochure... C'est moi qui l'ai fait imprimer... c'est moi qui l'ai distribuée... Il faut enfin que tant de carnage finisse dans la Vendée... On y marche dans le sang jusqu'à la cheville... Cela doit avoir un terme... C'est encore moi, Robespierre, qui me lève et le crie de toute la force de ma voix... C'est MOI!... MOI!... toujours moi!...

ROBESPIERRE.

Oui, Danton, toujours toi!... toujours conspirateur!... et forcé de l'avouer!...

En écoutant cette parole amère, en voyant l'expression de la physionomie de Robespierre, Danton voit son sort... et une pensée intérieure lui fait verser des larmes.

En ce moment, Robespierre s'habillait; il voit cette larme qui aurait arraché d'autres larmes d'un coeur généreux, mais le misérable n'y vit que le triomphe qu'il remportait sur un superbe ennemi qui jamais peut-être, de sa vie, n'avait pleuré... Il se baissa, et jetant à Tallien un regard qu'il croyait dérober à Danton, il semblait lui dire: L'homme orgueilleux s'est abaissé jusqu'aux larmes; mais Danton le vit, et, se relevant aussitôt de toute la hauteur de sa taille colossale, il s'écria avec sa voix de Stentor:

--Oui, je pleure, et je ne cache pas mes larmes... elles prouvent que j'ai une âme!... Crois-tu donc que c'est sur moi que je pleure?... Si tu mourais, Robespierre, tout meurt avec toi, si ce n'est l'exécration de ta renommée qui le survivra éternellement... Mais moi, quand je mourrai... d'autres me survivent!... et ces autres, ce sont des enfants... une femme. Moi, conspirer en faveur de la royauté!... moi, l'ennemi juré des rois!... Qu'on m'envoie aux armées combattre les ennemis de la France et défier, affronter les tyrans... c'est alors, c'est LÀ qu'on verra si je suis conspirateur!...

La conversation prenait le ton d'une dispute et d'une vive querelle... Au moment où Robespierre allait répliquer, mademoiselle Duplaix sortit d'un appartement intérieur, et dit à Robespierre:

--Maximilien, il y a là plusieurs députations des départements qui veulent te voir; elles attendent depuis longtemps: les ferai-je entrer?...

--Fais les monter, dit Robespierre.

Danton fut alors entraîné presque violemment par Tallien au moment où sa colère lui donnait une telle fureur qu'il se serait peut-être porté à quelque extrémité envers Robespierre, qui, toujours armé, toujours entouré de vingt ou vingt-cinq misérables qu'il appelait _sa garde_, aurait tué ou fait massacrer Danton sur l'heure, sous le prétexte de tentative d'assassinat.

Cette garde _personnelle_ était seulement de vingt hommes; elle était composée de tout ce qu'on avait pu trouver de plus abject. Ils suivaient Robespierre de loin, et se tenaient à portée de sa voix pour le secourir en cas d'attaque; ils dormaient pêle-mêle; comme à un bivouac, dans le vestibule de la maison qu'il habitait. Maintenant, écrivez l'histoire avec le _Moniteur_, qui raconte bénévolement que Robespierre allait _dans Paris sans garde, et livré à l'amour des Parisiens et à leur reconnaissance_.

Lorsque Danton et Tallien furent hors de cette maison, Danton marcha longtemps sans parler. Tallien respectait son silence... Tout à coup Danton s'arrête, et saisissant fortement le bras de Tallien:

--Ne suis-je pas un homme perdu?... dis-moi, ne le penses-tu pas?

--Non, si tu gagnes Robespierre de vitesse... Nous voici près de la Convention, entrons-y tous deux. Nos amis y sont en force aujourd'hui, je le sais. Monte à la tribune, parle comme tu le sais faire dans une occasion telle que celle-ci. Parle de cette inamovibilité funeste qui donne tant de mécontentement et d'ombrage aux départements... Parle de l'assassinat de la Gironde... Parle enfin, et tu seras secondé.

--Il n'est pas encore temps, dit Danton.

--Il n'est pas temps!...

--Non; pas encore.

--Mais, malheureux, si tu perds une minute, c'est fait de toi!... Ne connais-tu plus Robespierre?... Demain, aujourd'hui, cet homme va faire ce que tu hésites, toi, d'accomplir, et il sera vainqueur... Danton... par pitié pour toi-même!...

--Il n'est pas encore temps.

Ces funestes paroles semblaient être dictées à Danton par son mauvais ange... Danton, ordinairement si hardi, si téméraire dans la parole et l'action, demeurait là, en face de son danger, inerte et sans force. Un ami aussi dévoué à son sort que l'était Tallien, le conventionnel Lacroix, fut averti par Tallien lui-même.

--Hélas! lui dit-il, j'ai prévu tout ce qui arrive... J'en ai parlé à Danton, et toujours cette même réponse... et puis une trop grande confiance dans la terreur qu'il croit inspirer à Robespierre. Il croit que celui-ci n'osera jamais toucher à sa tête... Avant-hier, alarmé par un mot de Saint-Just et une autre parole d'Henriot, j'ai tout tenté auprès de Danton; je lui ai représenté que le tyran est odieux au peuple... qu'à un seul mot de son éloquente bouche, Robespierre tombait à l'instant; enfin, ajouta Lacroix, je me suis mis à genoux devant lui... oui... à genoux!... Eh bien! que m'a-t-il répondu?... que crois-tu que cet homme ainsi pressé ait dû me dire?

_Il n'est pas encore temps!_...

Mais quel changement en peu de mois! Qui donc a pu le causer? car son âme est tout aussi ardente!...

Plus, peut-être, et voilà le malheur de la position actuelle de Danton... Cette incurie pour ce qui concerne sa sûreté, cette apathie physique enfin qui le rend si différent de lui-même, est produite par la passion qu'il a pour sa femme... Cette passion le domine au point qu'il ne peut s'absenter _un jour_ de Paris si elle ne peut ou ne veut le suivre... Je lui proposerais bien de fuir, j'en ai les moyens, mais il refusera. Sa femme est enceinte, il ne voudra pas la quitter. S'il agit, il peut troubler le repos de celle qu'il aime à présent plus que la patrie, plus que la liberté, plus que tout ce qui n'est pas elle... Voilà pourquoi il ne voulait jamais reconnaître que Robespierre est son ennemi et lui en veut.

Lacroix ne disait que trop vrai... Danton était sous la puissance d'une de ces passions qui décident de la vie... La sienne lui fut sacrifiée. Dès le même soir du jour où Danton l'avait vu, un greffier du Tribunal révolutionnaire, de ce cloaque impur où les plus illustres têtes reçurent la couronne du martyre, un homme qui voulait du bien à Danton, le vint trouver pour l'avertir que Fouquier-Tinville (accusateur public) allait être investi de l'affaire, qu'on avait parlé de son arrestation au Comité et à la Convention.

--Arrêté! dit Danton en se levant impétueusement, arrêté! _Ils n'oseraient!_...

--C'est le mot que dit le duc de Guise en entrant chez Henri III, et il n'en sortit pas vivant! répondit Lacroix...