Part 19
Il y avait alors dans Paris une manie singulière: c'était celle de la danse; on portait cet art au-delà de tout autre; et, pour qu'une jeune fille fût bien élevée, il fallait qu'elle dansât comme mademoiselle Chevigny ou mademoiselle Chameroy. Les hommes avaient aussi le même entêtement: lorsqu'une maîtresse de maison donnait un bal, elle avait grande attention de mettre d'abord sur la liste les demoiselles qui dansaient le mieux; pourvu qu'une femme eût une fille belle danseuse, elle était sûre d'être invitée. Quant aux hommes, plusieurs ne devaient leur admission dans le monde qu'à leur talent pour la danse. M. de Trénis, par exemple, n'était connu que pour cela, bien qu'il valût beaucoup mieux; M. de Châtillon et beaucoup d'autres. M. Laffitte seulement et M. Dupaty avaient d'autres droits pour être admis dans la bonne compagnie...
Seguin avait deux passions fort opposées pour la manière de les satisfaire: la chasse et la danse; il les aimait toutes deux avec excès, et pourtant chassait en dépit du bon sens, ne dansait jamais, et ne savait pas faire _une assemblée_. Seguin était un type bien curieux à observer.
Lorsque sa maison de la rue d'Anjou fut arrangée avec toute l'élégance et le luxe que l'avarice porte à l'excès, comme on sait, lorsqu'elle veut paraître, Seguin ouvrit sa maison; sa femme en faisait alors les honneurs, et du moins on y trouvait un accueil convenable. Mais qu'on juge de l'étonnement de chacun, lorsqu'en arrivant dans un salon meublé avec une recherche tout élégante, après avoir traversé un vestibule rempli de fleurs et chauffé à une température d'été, ainsi qu'un escalier garni de tapis et de nattes indiennes, après avoir parcouru plusieurs pièces remplies d'objets d'arts et de magnifiques tableaux, on trouvait un maître de maison en redingote et EN PANTOUFLES... Si Seguin avait voulu faire une insolence à ceux qui venaient chez lui, il aurait alors bien fait de continuer, parce qu'on aurait mérité d'être traité ainsi, puisqu'on le souffrait; mais la chose était toute naturelle chez lui: c'était un sauvage éloigné même de toute volonté de civilisation. En recevant ainsi, il croyait vous mettre à votre aise vous-même, et n'en allait pas moins dans tous ses magnifiques salons, se promenant comme s'il eût été frisé comme Cambacérès et l'épée au côté; il veillait à ce que l'orchestre fût excellent, et que les contredanses fussent jouées par Julien, homme à la mode comme Strauss l'est aujourd'hui pour faire danser. Sa manie de bal était portée si loin, qu'il fit faire par Julien des contredanses pour son bal expressément, et qu'on ne pouvait jouer ailleurs, à moins que ce ne fût par réminiscence; mais, quant à Julien, la chose lui était défendue... Il avait aussi composé des quadrilles: car le malheureux jouait du violon; mais jamais nous ne pûmes danser ses contredanses, et il en fut pour sa dépense de temps, et nous ne les dansâmes pas.
Les femmes priées chez Seguin étaient, la plupart, choisies dans la haute banque élégante de Paris: c'était madame de Rougemont, alors jeune et charmante; madame Malet, madame Hamelin, madame Doumerc, mademoiselle Doumerc (depuis madame Delannoy), madame Roger, et une foule d'autres; mais, en tête de toutes, il faut mettre madame Hainguerlot... Ensuite, il y avait plusieurs femmes de la société de la famille de madame Seguin; puis venaient les belles danseuses, telles que mademoiselle Charlot[129], mademoiselle Pérotin, mademoiselle Lescot (aujourd'hui madame Haudebourt), madame Hamelin, etc., et si je puis ajouter mon nom à cette liste, je l'y mettrai... Seguin, aussitôt que le bal était commencé, faisait sa tournée; il allait auprès de toutes nos mères pour demander, à l'une une gavotte, à l'autre le menuet de la cour, à une autre encore, la gavotte de la dansomanie... Et puis, lorsqu'il apprenait que l'une de nous dansait un pas quelconque autre que la gavotte, il ne laissait aucune cesse, aucun repos, que le pas ne fût dansé. Madame Hamelin et moi nous dansions un pas avec des variations dans les règles; à chaque reprise et à chaque variation de l'air, les pieds les répétaient aussi. C'était sur l'air des _Folies d'Espagne_, et avec accompagnement de harpe; cet air avait été arrangé pour madame Hamelin et moi, pour le danser à un bal qu'elle donna chez elle. Ma mère, qui l'aimait comme son enfant, voulut bien que je dansasse ce pas chez elle, mais non pas dans une maison étrangère. Seguin eut beau supplier ma mère, elle ne voulut jamais me le permettre. Nous dansions ce pas avec M. de Trénis, et Nadermann nous accompagnait sur la harpe; il avait été arrangé par Despréaux, mari de la fameuse demoiselle Guimard, et homme rempli d'esprit.
[Note 129: Parmi les danseuses célèbres de cette époque, mademoiselle Charlot avait une tête admirable de beauté; mais elle était trop grosse du reste du corps, et n'avait pas de grâce. Mademoiselle Pérotin, depuis madame Boucher, mère de madame de Thorigny, était charmante de toutes manières.]
Monsieur de Trénis était non-seulement invité chez ma mère lorsqu'elle donnait des bals, ce qui avait lieu quatre fois au moins par hiver; mais il venait chez elle dans le courant de la semaine. Ma mère avait appris à l'apprécier; elle avait trouvé en lui d'autres qualités que de savoir danser la gavotte; il était donc mon danseur très-fidèle dans les bals où nous allions: ce qui était une grande affaire dans ce temps-là.
Aujourd'hui, quand on donne une fête, il faut qu'on y étouffe; il faut qu'on y laisse une manche de sa robe, une moitié de sa guirlande, et alors on s'est bien amusé...; on danse, c'est-à-dire qu'on figure jusqu'à soixante dans ce qu'on appelle un quadrille; on y est coudoyé au point de pouvoir à peine s'y hasarder sans courir le risque de faire battre son danseur, tandis qu'autour de la contredanse la foule est aussi tellement pressée, qu'on ne peut ni voir, ni entendre, ni remuer.
Ce n'est pas que je blâme cette coutume: c'est peut-être amusant, et puis ensuite, j'ai pour habitude de trouver la mode en permanence toujours bien, parce qu'elle plaît; et, en effet, elle doit plaire puisqu'elle existe.
Mais, du temps de ces bals où on dansait en conscience, et trop en conscience même, c'était fort différent: on n'invitait que le nombre de personnes que pouvait contenir votre maison. Ainsi donc, dans cette maison de Seguin, il y avait peut-être deux cents personnes d'invitées; aujourd'hui, il y en aurait six cents. Voilà la proportion et la différence.
On dansait toujours dans plusieurs pièces; mais une seule, comme aujourd'hui, et comme toujours, je crois, était la belle salle et celle où dansaient les _belles danseuses_. Mais il fallait une grande place; et il était rare qu'il y eût deux contredanses: il fallait pour cela que le salon fût très-vaste, et presque jamais ensuite la contredanse n'était à douze ni à seize. Je ne me rappelle pas avoir vu M. de Trénis, par exemple, M. Laffitte, M. de Châtillon ou M. Dupaty danser dans une contredanse de douze ou de seize; et M. de Trénis faisait les mêmes façons en figurant dans un quadrille, pour exiger que la foule se retirât, que Garat pour obtenir du silence lorsqu'il chantait.
M. de Trénis avait pour Seguin le plus burlesque des mépris, qu'il ne prenait pas la peine de lui cacher. Cet amour pour faire danser, lorsqu'il ne connaissait ni _le fondu du balancé_, ni _l'esprit de l'entrechat_, ni _la grâce et la noblesse tout ensemble de la révérence_, lui paraissait un crime, à lui qui faisait de tout cela l'affaire apparente de sa vie. Un mardi, jour habituel des bals de Seguin, nous trouvâmes M. de Trénis dans une colère sérieuse, qui était la plus amusante chose du monde. Le sujet de cette colère était une chasse au renard et une chasse au lièvre, que Seguin avait faites le matin même.
--Mais, lui dit madame Hainguerlot, il chasse tous les jours, quelle nouveauté y a-t-il à cela?... Mon cher Trénis, je crois qu'il y a ce soir cinquante personnes de plus, et que vous êtes de mauvaise humeur de ce que Seguin ne vous a pas fait une belle place.
M. DE TRÉNIS.
Non, madame; j'ai dansé deux contredanses, et parfaitement à mon aise: l'une avec mademoiselle Charlot, l'autre avec mademoiselle Pérotin, et je n'ai eu qu'à me louer, ajouta-t-il d'un air modeste et pourtant triomphant, de la bonté du public...; plus tard, je vous demanderai la faveur d'une contredanse: maintenant il est encore de trop bonne heure.
MADAME HAINGUERLOT.
Mais vous ne nous dites pas pourquoi Seguin a été si ridicule de chasser ce matin après tout, et je veux le savoir? Ah! M. Charles, vous êtes raisonnable, vous!... Dites-moi ce que c'est que cette histoire de chasse?...
M. DUPATY (CHARLES), qui arrivait dans le même instant.
Est-ce que Trénis ne vous a pas dit la chose, madame? Eh bien! vous saurez donc que c'est ICI, dans cette maison, que la chasse a eu lieu.
MADAME HAINGUERLOT.
Allons donc! quel conte me faites-vous là?
M. DUPATY.
C'est la vérité: il a pris à M. Seguin une belle fureur de chasse; il a fait venir de l'une de ses terres de Jouy, ou de quelque autre, car il est un peu comme le marquis de Carabas, notre hôte, il a fait venir un renard et un lièvre; il a mis le renard derrière le lièvre, les chiens derrière le renard, et puis ensuite il s'est mis derrière tout cela, en leur criant: Tayaut!!!--lors le lièvre, poursuivi par le renard; le renard, poursuivi par les chiens, et ceux-ci ayant après eux Seguin avec son cor, qui sonnait de toute la force de ses poumons; toute cette belle troupe a fait peut-être trois ou quatre fois le tour du jardin dans un ordre parfait, et si rapproché, que le tout aurait été couvert d'une nappe. Tout à coup la porte du vestibule s'est ouverte au moment où le lièvre, qui est un peu fou de sa nature, et qui n'a déjà pas assez de place lorsqu'il se trouve dans la forêt de Saint-Germain, passait devant cette porte; aussitôt qu'il vit une issue, il s'y précipita: le renard et les chiens, au nombre de huit, l'ont suivi dans l'instant, et tout aussitôt la chasse s'est trouvée du jardin au premier étage... Le renard a été forcé dans la chambre à coucher de madame Seguin, et le lièvre a eu le cou tordu dans cette même chambre où j'ai l'honneur de vous raconter son infortune. Quant aux chiens, il a été fait mention honorable de leur dévoûment, au point de quitter la terre battue pour poursuivre leur proie sur le parquet ciré d'un salon. Cette course unique dans la noble science de la chasse manque au beau livre d'enseignement de Jacques du Fouilloux[130]... Mais, au reste, il a bien fait de ne la pas écrire, s'il en a vu une semblable.
[Note 130: Jacques du Fouilloux écrivit et publia sous Charles IX un savant traité sur toutes les chasses, qui est encore consulté aujourd'hui.]
MADAME HAINGUERLOT.
Pourquoi donc?
M. DUPATY.
C'est qu'on ne la croirait pas!...
MADAME HAINGUERLOT, apercevant madame Seguin, et l'appelant.
Ma belle, dites-moi donc, je vous conjure, si ce que me dit Charles Dupaty est vrai?... il me raconte qu'on a crié _hallali_ dans votre chambre?
MADAME SEGUIN, souriant.
Oui, sans doute!... M. Seguin avait reçu hier des chiens de Normandie; et, comme il les voulait essayer, il a mis dans le jardin un renard et un lièvre, qui se sont eux-mêmes poursuivis, et le plus grand tumulte s'en est suivi[131]...
[Note 131: Cette chasse fut connue de tout Paris, et beaucoup de personnes se la peuvent encore rappeler.]
Madame Seguin n'était pas une femme qu'on remarquait par sa beauté; mais elle avait un charme tout à fait doux et bon qui attirait vers elle; ses yeux étaient grands et mélancoliques; elle était pâle, et on voyait que cette femme avait au coeur une douleur vive et profonde; son sourire était rare; et, même en souriant, sa bouche avait de la tristesse. Elle s'éloigna après avoir répondu à madame Hainguerlot: car elle sentait elle-même que le sujet de la conversation rendait son mari ridicule.
--Pauvre victime, dit Charles Dupaty en la voyant marcher lentement et regarder à la pendule, comme pour lui demander d'avancer l'heure de la retraite.
--Mais, comment avez-vous su tous les détails de cette curieuse histoire? demanda madame Charlot à M. Dupaty.
M. DUPATY.
Tout naturellement; et nous sommes cent personnes dans le même cas... J'étais venu déjeuner chez un de mes amis, dont la maison donne en partie sur le jardin de Seguin... Nous étions à table, lorsque nous entendîmes le chamaillis désespéré que faisaient le lièvre et le renard, les chiens et le chasseur avec son cor et ses piqueurs; nous remîmes notre déjeuner à une autre heure: c'était une bonne fortune trop rare qu'un pareil spectacle; toutes les maisons voisines en ont pleinement joui.
M. DE LONNOY[132].
[Note 132: M. de Lonnoy, riche fournisseur, qui était à la tête de la fameuse compagnie Rochefort. C'était un homme aimable et bon.]
Mais ne l'avez-vous jamais vu lorsqu'il va au bois de Boulogne dans l'un de ces cabriolets sans couverture, attelé d'un cheval qui vaut quelquefois quatre mille francs, tandis que le cabriolet, ou plutôt le _diable_[133], n'en vaut pas deux cents, et M. Seguin est dans ce cabriolet, quelquefois en redingote, quelquefois en robe de chambre, et sans un groom derrière lui, sans un homme à cheval qui soit auprès de lui; mais, en revanche, il emmène sa fille, âgée de trois ans, qu'il place à côté de lui, en lui _commandant d'être sage et de n'avoir pas peur_.
[Note 133: Voiture avec laquelle les marchands de chevaux essaient les chevaux.]
MADAME CHARLOT.
Mon Dieu! cet homme est fou!
M. DE LONNOY.
Il est fort sage... Que lui importe qu'on rie de ses extravagances si, lorsqu'il appelle, on vient à lui... Je vous en fais juge, madame...
Dans ce moment, on annonça le souper, et tout le monde quitta l'appartement du bal.
--Je voudrais bien savoir, dit madame de Château-Regnault en allant dans la salle à manger, si Seguin raconterait lui-même sa belle expédition?
LE COLONEL FOURNIER.
Je réponds qu'il la tient à honneur; c'est un original qui a surtout la manie de le paraître. Je crois que Seguin est pour ses ridicules ce que le duc d'Orléans était à ses vices, lorsque Louis XIV disait: Mon neveu est un fanfaron de crime.--Et tenez, voilà Seguin précisément; voulez-vous que je le lui demande?
Il l'aurait fait, si on ne l'en eût empêché. On soupa très-bien et très-gaiement. De retour dans le salon, les mères et les maris, voyant l'aiguille d'une magnifique pendule marquer trois heures, prirent les palatines et les châles, et se disposèrent à partir; mais Seguin, se plaçant au milieu du salon, s'écria: «Mesdames, la porte du vestibule est fermée, et je jure que personne n'aura sa voiture, qu'on ne m'ait donné ma belle contredanse; voyons si nous sommes au complet.»
Et faisant le tour du salon, il nous compta pour voir si en effet nous pouvions lui donner _sa belle contredanse_.
Voici ce que c'était que cette belle contredanse.
Ordinairement elle était composée de seize femmes, dont la plus vieille n'avait pas vingt ans; il n'y avait point d'hommes: elle n'était même jolie que comme cela; on choisissait les meilleures danseuses, et les plus habiles faisaient les cavaliers. Julien avait ordre de ne jouer que la Trénis, la Pâris, la Psyché, et d'autres encore dont les figures, par leur difficulté, faisaient briller le talent des _belles danseuses_[134].
[Note 134: La trénis avait pris son nom de M. de Trénis, le fameux danseur de contredanse dont j'ai parlé; depuis, cette figure a conservé son nom. Les autres tiraient leur nom des ballets de _Pâris_ et de _Psyché_.]
Les premières en ligne étaient madame Hamelin, mademoiselle Pérotin, mademoiselle Charlot, mademoiselle Lescot, une jeune personne charmante encore, appelée mademoiselle Anaïs Dubourg; mais celle-ci n'était que passagèrement à Paris, quelquefois en hiver. Il y avait encore quelques autres jeunes filles, parmi lesquelles je me suis placée comme je l'ai dit plus haut. Nous étions presque toujours au complet pour _la grande contredanse_, que nous dansions avec une bonne humeur qui amusait beaucoup M. Seguin: cependant ce jour-là elle paraissait ne s'arranger qu'avec peine.
--Mesdemoiselles, s'écria-t-il en se plaçant tragiquement au milieu du salon, songez-y bien; déterminez-vous promptement, sans quoi plus de bal le mardi jusqu'à l'année prochaine.
Cette menace fit son effet: elle fut plus active sur nous que les exhortations de nos mères; les petits amours-propres se turent à l'instant, les couples s'arrangèrent; mais ce soir-là il fut impossible de faire une contredanse autrement qu'à huit... Nous convînmes de redoubler d'efforts, pour que M. Seguin fût content de nous, et dans le fait cela alla à merveille pendant les quatre premières figures; mais lorsque nous fûmes à la cinquième, Julien, qui voulait rivaliser avec nous et jouer ses plus beaux airs, nous joua une nouvelle finale qu'il venait de composer sur l'ouverture du jeune Henri. Les premières mesures nous trouvèrent assez raisonnables; ensuite, lorsque, échauffées par la danse elle-même, et vraiment excitées par la pensée folle de cette chasse qui avait eu lieu le matin sur ce même parquet, toutes ces pensées nous revinrent tellement en foule, qu'à la première tournée, c'est-à-dire la première promenade, un rire général et prolongé se fit entendre, nous fûmes obligées de nous arrêter pour rire avec cet abandon de la jeunesse et cette joie franche qu'on n'a d'ailleurs qu'à quinze ans.
Seguin, qui nous regardait avec cette attention qu'on peut lui supposer, en connaissant son goût pour _sa belle contredanse_, nous demanda ce que nous avions à rire comme de jeunes folles, tandis que nos mères nous regardaient avec une expression qui nous promettait une réprimande au retour: cela nous rendit notre sérieux. La plus hardie des huit demanda pardon, et Julien, que notre interruption avait réveillé, reprit le balancé, ou plutôt la promenade, et nous recommençâmes.
Nous aurions terminé sans malencontre, si Seguin lui-même ne s'en était mêlé. Mais comme tous ceux qu'une idée domine, il fut bientôt livré à celle qui pour lui était bien plus que la danse: c'était la chasse; ainsi donc, aussitôt que Julien en fut à cet endroit de la contredanse où la fanfare est parfaitement imitée, Seguin, se croyant encore avec son lièvre, son renard et ses chiens, entonna lui-même la fanfare et se mit à la chanter à tue-tête... Il aurait fallu être de bronze ou de marbre pour résister à une pareille attaque de sa part. Nous nous arrêtâmes spontanément toutes les huit, et nous nous abandonnâmes au rire le plus joyeux, sans craindre cette fois les réprimandes, car nos mères riaient comme nous...
Enfin la contredanse se termina, et on quitta la maison de Seguin, riant encore et de la chasse du matin et du maître qui, non content du ridicule de la chose, nous en donnait presque une représentation, comme si l'on devait en être convaincu par lui-même.
SALON
DE
LUCIEN BONAPARTE,
COMME DÉPUTÉ ET MINISTRE DE L'INTÉRIEUR.
1798.
Lucien Bonaparte, frère cadet de Napoléon, est de tous ses frères celui qui était le plus fait pour ramener en France le goût du monde et de la société[135]. Il était jeune, agréable, d'une tournure distinguée, et son esprit avait ce tour fin et gracieux qui plaît aux femmes: aussi avait-il des succès nombreux dans le monde, où il allait beaucoup... Il joignait à ces avantages un talent politique assez remarquable pour mériter une place distinguée, qu'il aurait obtenue si son frère n'avait été pour lui aussi hostile... Marié de bonne heure à une femme intéressante qu'il perdit trop tôt, il était père de famille, à peine âgé de vingt-six ans; il était alors commissaire des guerres, et, bientôt après, il entra dans la carrière de la députation. Fixé à Paris par des projets vastes et d'une profondeur que Barras était trop frivole pour deviner et Sieyès trop astucieux pour soupçonner (Qui oserait me jouer? disait le cauteleux vieillard), Lucien faisait un peu comme Alcibiade, qui coupait la queue de son chien pour occuper le peuple d'Athènes. Ce furent les soins de Lucien qui préparèrent le 18 brumaire. Il fut alors bien utile à son frère, qui plus tard, peut-être, n'aurait pas dû l'oublier.
[Note 135: Joseph aurait été non-seulement comme Lucien, mais encore mieux parce que ses traits étaient plus réguliers. Mais Joseph n'aime pas le monde; il n'aime qu'un petit comité et une société intime. Lorsque son frère l'exila sur un trône, je suis certaine qu'il regretta son ravissant Mortefontaine.]
Lucien logeait alors dans la rue Verte[136]. Il occupait une assez belle maison dans laquelle il recevait beaucoup, et ses réunions avaient toujours l'aspect d'une grande gaieté, et même de la frivolité. Madame Christine, comme nous appelions madame Lucien, était une bonne et charmante femme, désirant plaire surtout à son mari, et par-là lui prouver son dévouement et son affection en recevant bien également tous ceux qui allaient chez elle. Il y avait à cette époque une grande scission dans la société, bien qu'elle fût très-mélangée et confondue; il fallait un grand tact pour savoir démêler l'or pur de tout cet alliage. Lucien guidait sa femme dans son inhabile expérience, et souvent c'était ma mère qui le guidait à son tour.
[Note 136: Grande rue Verte, nº 1225 (alors faubourg Saint-Honoré).]
En l'an VII, Lucien fut nommé député du Liamone, avec un autre Corse nommé Citadella, au Conseil des Cinq-Cents. Ce fut alors qu'il mit à exécution un plan pour faire revenir son frère et changer le gouvernement. Il reçut du monde. Sa soeur, madame Bacciochi, femme d'un esprit remarquable, mais acerbe dans ses manières, causait sans grâce, bien qu'elle eût été élevée à Saint-Cyr, et que cette éducation eût pour cachet particulier une douceur même affectée, une réserve outrée dans le maintien et la parole. Il paraît qu'Élisa Bonaparte avait failli à la règle; jamais femme ne renia comme elle la grâce de son sexe: c'était à croire qu'elle portait un déguisement. La chose était encore plus choquante à côté de sa soeur, ravissante créature alors de beauté et de toutes les perfections féminines dont la nature peut s'amuser à douer une femme dans un jour de bonne humeur. Quant à madame Bacciochi, elle parlait vite, très-haut et d'un accent bref et saccadé. Cette manière fut de tout temps la sienne, et je lui dois la justice de dire que ce ne fut pas un ridicule de _princesse_; elle l'avait avant que la pensée de la royauté ne vînt dans les projets de son frère. Elle avait aussi dès lors cette malheureuse manie d'établir pour conversation des thèses à soutenir; c'était odieux! Lucien aimait beaucoup madame Bacciochi: c'était celle de ses soeurs qu'il préférait.