Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 18

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À mesure que Joseph Bonaparte parlait, madame de Staël devenait plus sérieuse. Cette vivacité qu'elle avait montrée disparaissait et ne se manifesta plus que par une vive impatience avec laquelle elle s'écria:

--Eh! mon Dieu, il n'est pas question de ce que je veux, mais de ce que je pense...

--L'orage gronde, dit madame de Staël à Benjamin Constant le même jour; et elle lui raconta ce que lui avait dit Joseph Bonaparte, et sa réponse.

--Vous avez eu tort, lui dit Benjamin Constant, ne le bravez pas ainsi;... il sait par où vous êtes vulnérable. Soyez prudente.

--Ah! vous avez raison, s'écria-t-elle tout en larmes à la seule pensée d'un exil... Oui, sans doute, il connaît ma faiblesse... Il sait que me défendre Paris, c'est me tuer... Oh! le fantôme de l'exil me poursuit.... C'est par la terreur qu'il me cause que je suis capable de plier devant la tyrannie...

En la voyant tellement impressionnée, Benjamin Constant ne voulait pas lui lire le discours qu'il devait prononcer au Tribunat quelques jours après; mais elle l'exigea. Ce discours était d'une force à causer non-seulement des craintes pour l'avenir à Napoléon, mais bien aussi pour le présent, quelque amour que la France eût pour lui.

--Dois-je le prononcer? dit Benjamin Constant à madame de Staël.

--Oui, lui répondit-elle avec fermeté.

Il le prépara.

La veille du jour où il devait parler, Lucien Bonaparte vint chez madame de Staël: Carion de Nisas, Roederer, Sicard, M. de Narbonne, une foule de personnes dont la conversation, avec des nuances différentes, était chère à madame de Staël, s'y trouvaient. Entraînée elle-même par l'attrait qui agissait sur elle, madame de Staël fut parfaitement aimable; son éloquent esprit faisait jaillir des étincelles à chaque mot, et provoquait à son tour de nouveaux jets lumineux chez ceux avec qui elle conversait. Naturellement vive et facile à détourner, elle avait oublié peut-être la pensée qui envahissait son âme quelques heures auparavant... On servit le thé; dans le dérangement qu'il causa, Benjamin Constant s'approcha de madame de Staël et lui dit très-bas:

--Regardez, voilà votre salon rempli de gens qui vous plaisent; si je parle, demain il sera désert; pensez-y.

Elle tressaillit et demeura un moment silencieuse, mais ce moment fut court.

--Il faut suivre sa conviction, lui dit-elle avec une noble assurance.

Cette réponse est belle, parce qu'elle est consciencieuse; mais madame de Staël a dit _elle-même_ que si elle avait pu prévoir tout ce qu'elle en a souffert, elle n'aurait pas refusé l'offre que Benjamin lui faisait de garder le silence pour ne pas la compromettre.

C'était une grande journée pour madame de Staël, que celle où son ami devait signaler et _stigmatiser_ pour ainsi dire la _tyrannie_, ou du moins ce qu'ils appelaient ainsi. Pour la célébrer dignement, madame de Staël voulut réunir les personnes qui lui paraissaient se convenir le mieux. Toutes, à très-peu d'exceptions près, tenaient au nouveau gouvernement... À quatre heures, madame de Staël reçut un billet d'excuse; un quart d'heure après, il en vint trois; dans l'espace d'une heure, elle en avait reçu dix!...

Elle a dit elle-même que les deux ou trois premiers ne lui causèrent que la contrariété qu'éprouve toujours une maîtresse de maison en recevant l'annonce d'une place vide; mais ensuite, elle comprit le motif de ces refus, et son coeur fut alors profondément blessé...

Pendant quelques jours, la tempête gronda sourdement... Enfin, un jour de réception publique aux Tuileries, Napoléon s'approcha brusquement de Joseph et lui dit très-haut:

--Qu'allez-vous faire chez madame de Staël? C'est une maison dans laquelle on ne voit que mes ennemis; personne de ma famille n'y doit aller.

Dès le même soir, vingt personnes cessèrent d'aller chez madame de Staël; et comme il fallait une raison au moins apparente pour ne plus voir une femme qui gardait cent mille livres de rentes (car si elle eût été ruinée, on eût été encore plus insolent avec elle sans se gêner: c'est un si grand crime que de perdre sa fortune!), comme personne ne pouvait arguer un tort de madame de Staël depuis le 18 fructidor, on la blâma d'avoir donné son secours à M. de Talleyrand, et de l'avoir fait nommer ministre des Affaires étrangères; et les mêmes personnes allaient et _dînaient_ chez M. de Talleyrand tous les jours... chez ce même M. de Talleyrand qui était aussi ministre des Relations extérieures sous le consulat, parce que le 18 brumaire l'avait trouvé sans place et remercié.

Enfin, peu à peu, le salon de madame de Staël devint désert, excepté quelques amis qui ne l'abandonnèrent jamais.

Un matin, Fouché, alors ministre de la police, la fit prier de passer à son ministère; c'était pour lui dire que le premier Consul, _mal informé, sans doute_ (par lui-même), la soupçonnait d'avoir travaillé au discours de Benjamin Constant.

--Il est trop supérieur pour avoir recours à l'esprit d'une pauvre femme, lui répondit madame de Staël.

Et telle était en effet sa modestie, qu'elle le pensait; elle avait sans doute une juste idée de son beau talent, mais elle ne se jugeait[123] pas la première de toutes. Elle défendit ensuite Benjamin Constant avec la chaleur de l'amitié, et fit pour lui ce qu'elle n'aurait pas fait pour elle; elle pria!... Fouché, qui, à cette époque de sa vie, voulait, à ce qu'il paraît, avoir une apparence, peut-être même une réalité de bonté, lui promit de la servir, et lui conseilla de passer quelques jours à la campagne.

[Note 123: C'est une vérité qu'elle était modeste, et bien plus que des gens que j'ai connus, des gens qui écrivent des volumes, de gros volumes, en vérité, faits seulement avec de vieilles idées rebattues et les règles de la grammaire; mais pour des pensées, _néant_. Eh bien! ces bonnes gens-là s'étonnent d'eux-mêmes à un degré vraiment comique... C'est une telle vénération d'eux-mêmes, qu'après eux il n'y a rien à dire.]

--L'orage s'éloignera, lui dit-il, pendant ce temps.

Mais au lieu de s'éloigner, il éclata plus furieux encore qu'on ne l'avait présumé; seulement ce fut quelques mois plus tard.

J'ai déjà dit que beaucoup de personnes désertèrent les salons de madame de Staël; cependant quelques amis de coeur lui demeurèrent fidèles, comme madame Récamier et quelques autres; mais pour M. de Talleyrand, par exemple, il n'y mettait pas le pied!... En vérité, si ce n'était pas _de l'histoire_, on aurait honte pour soi-même à l'écrire.

Mais en revanche, le corps diplomatique, tout ce qu'il y avait à Paris d'étrangers de marque, allait chez madame de Staël. Le corps diplomatique avait alors plusieurs personnes agréables: le marquis de Luchesini, ministre de Prusse, et sa femme madame de Luchesini; le marquis de Gallo, ministre de Naples, et sa femme la marquise de Gallo; l'ambassadeur de Russie, M. de Marcoff, qui succéda à un autre dont j'ai oublié le nom, et qui était bien insignifiant; M. de Cobentzell (Louis), qui vint pour négocier avec Joseph et signer le traité de Lunéville. C'était un homme parfaitement ridicule; je l'ai peint ainsi dans mes Mémoires, parce que jamais je ne le vis autrement: il était d'une nature _carnavalesque_, si l'on peut faire ce mot, que je n'ai vue qu'à lui.

L'hiver qui suivit cet été fut très-doux pour madame de Staël, quoiqu'elle se privât de voir beaucoup d'amis qu'elle chérissait; elle aimait passionnément à faire le bien, et fit rentrer en France une foule d'émigrés dont Fouché lui accorda la radiation. Celle de M. de Narbonne[124] devint _définitive_ par ses soins; il aimait à le dire. Madame de Staël, aimant le monde et vivant au milieu d'étrangers, s'étourdissait sur la privation d'une société plus intimement française; mais ce n'étaient pas M. Demidoff, M. Diwoff, même le prince Gagarin (Grégoire), tout aimable qu'il était, qui pouvaient remplacer tout ce qu'elle perdait par cette sorte de retraite dans laquelle elle vivait.

[Note 124: Il était rentré auparavant; mais sa radiation définitive ne fut donnée que plusieurs mois après.]

Mais bientôt ses inquiétudes se renouvelèrent; le Tribunat était plus remuant que jamais. Nisas, qui venait d'être sifflé pour _Pierre-le-Grand_ avec une énergie digne d'une meilleure cause, Nisas se vengeait du public dramatique sur le public politique; il parlait avec une _vraie rancune_, disait madame de Staël... et cela contre des innocents!... Cette opposition était ridicule en elle-même, puisque le pouvoir était nommé par le peuple: en Angleterre, cela va tout seul; mais à l'époque du Tribunat, Napoléon n'était pas Empereur _par la grâce de Dieu et les constitutions de l'Empire_; il était Consul pour dix ans, et nommé par le peuple ou ses représentants; c'était un fait... Et cependant, il y avait de nobles coeurs dans ce Tribunat et dans le Corps-Législatif!... mais ils croyaient que toutes les actions du premier Consul tendaient à faire revenir ce qu'on avait détruit.

Au milieu de ces murmures, une nouvelle répandit tout à coup l'espoir d'un heureux avenir, et le premier Consul fut béni... c'était la signature des préliminaires de paix avec l'Angleterre. Madame de Staël était à Coppet; elle ne revint à Paris qu'après les fêtes et accablée d'une tristesse qui ne pouvait qu'être remarquée au milieu de la joie publique.

--Pourquoi donc n'être pas revenue pour les réjouissances de la paix? lui dit la comtesse Diwoff.

--Que voulez-vous qu'on fasse dans une fête avec un coeur affligé? répondit madame de Staël.

Maintenant, il me faut parler de madame de Staël avec justice. Je suis très-vivement attirée vers elle, parce que je la connais, et que ses excellentes qualités, son génie, son âme, tout la fait aimer; mais elle avait une imagination tellement vive, que souvent elle fut entraînée plus loin que la raison, ses intérêts et ceux de ses enfants ne le lui commandaient. Madame de Staël, aussitôt que la mésintelligence fut bien reconnue entre elle et Bonaparte, prit à tâche de ne laisser entrer dans son salon que les ennemis les plus reconnus du premier Consul; elle blâmait hautement tous les actes de son gouvernement, elle s'en moquait. Bernadotte, celui de tous les généraux de l'armée que l'Empereur détestait le plus, et dont il était le moins aimé, Moreau, sa femme, enfin tout ce que Paris renfermait de mal pensant contre Napoléon était accueilli chez madame de Staël.

Cependant, _Delphine_ venait de paraître; ce roman, qui contient tant de belles pages et des scènes entières d'une beauté achevée, fit encore parler de madame de Staël quand il aurait fallu qu'elle se fît oublier. Le premier Consul mit une aigreur à l'attaquer lui-même que je ne lui ai vue pour personne... il était évidemment irrité.

Ce fut alors que la paix fut rompue avec l'Angleterre. Je ne puis être ici non plus du même avis que madame de Staël. Elle prétend que Bonaparte n'a fait la paix d'Amiens que pour faire la guerre ensuite. C'est un dire comme un autre; mais aujourd'hui la politique de l'Angleterre est connue. Nous savons combien nous la pouvons apprécier! Non, Bonaparte fit la paix de bonne foi; ce fut l'Angleterre qui fut traîtreusement parjure après la paix d'Amiens. Mais avec la même vérité, je déclare que j'ai toujours été révoltée de l'arrestation arbitraire des Anglais. Le général Junot pensait tellement de même qu'il se refusa à mettre ces malheureux en prison[125], et il eut le bonheur de diminuer le blâme déversé sur l'Empereur. Mais quelle que fût la conduite de Napoléon, madame de Staël devait garder le silence. Loin de là, le salon de Coppet fut le rendez-vous de tous les Anglais mécontents qui voyageaient en Suisse. Elle les consolait, en répétant leurs plaintes, en les exagérant, en se moquant avec toute la force et l'amertume de son esprit de cette expédition d'Angleterre, répétant tous les bons mots qu'on faisait sur les _péniches_, les bateaux plats; ne manquant enfin aucune des occasions d'irriter Napoléon; épousant les haines qu'on lui portait, repoussant les affections... enfin ne pouvant faire plus que ce dont j'ai été témoin. Et c'est au milieu de cette manière d'être, en faisant pour ainsi dire la guerre à Napoléon, que madame de Staël s'imagina de rentrer en France. Elle se crut oubliée de lui, et quitta la Suisse pour revenir dans un pays qui n'était pas sûr pour elle. Mais où croit-on qu'elle s'établit? à Paris? pas du tout. Dans une petite campagne à dix lieues de Paris même... Dans la position délicate de madame de Staël, il ne fallait s'exposer à rien... Un ami vint l'avertir qu'un gendarme viendrait la chercher pour lui signifier l'ordre de quitter Paris.

[Note 125: La conduite de mon mari fut bien belle dans cette circonstance; j'en suis fière, les Anglais l'apprécient beaucoup.]

Cette nouvelle terrassa la malheureuse femme. Exilée... quitter Paris!... C'était une cruauté à laquelle jamais Napoléon ne se laisserait aller... Hélas! elle oubliait tous les mots piquants, et même méchants, qu'elle avait vraiment dits sur lui, lorsqu'il n'avait encore eu d'autres torts que de ne pas faire assez d'attention à elle! Ne savait-elle plus que l'amour-propre, lorsqu'il est blessé, ne se cicatrise jamais?... Mais elle avait agi inconsidérément, et elle oubliait, parce que le mal qu'elle avait dit n'était qu'en paroles et ne partait pas de son coeur.

Regnault de Saint-Jean-d'Angély fut admirable pour madame de Staël; il l'adressa à madame de la Tour, sa mère adoptive, et celle de sa famille. Et là, le plus beau talent qui ait illustré notre sexe passait les nuits et les jours dans une petite campagne à dix lieues de Paris, pleurant, ne prenant aucune nourriture, et se disant avec désespoir: Si je suis exilée, c'est pour toujours!...

Et à cette pensée son coeur se brisait, elle fondait en larmes et croyait mourir.

La nuit, elle demeurait à la fenêtre, à peine vêtue, écoutant dans le calme de la campagne s'il était troublé par le pas d'un cheval de gendarme; pendant ce temps Joseph et Lucien faisaient tous leurs efforts pour la sauver de cet exil qu'elle regardait comme un arrêt de mort.

«Que je meure en France, mais près de Paris, écrivait-elle à Joseph... à dix lieues!... et je le remercierai, je le prierai comme Dieu même...»

Lorsque quelques jours furent écoulés sans une nouvelle alerte, madame de Staël, rassurée, fut à Saint-Brice chez madame Récamier, qui lui fit proposer d'aller chez elle, car elle fut toujours un ange de bon secours. Madame de Staël trouva ce séjour ce qu'il était, un paradis... tout y était d'accord avec celle qui l'habitait. C'était un beau pays, bien frais, bien ombreux, bien paisible; en se promenant sous les ombrages de Saint-Brice, on se sentait reposé des fatigues de la journée comme de celles d'une vie agitée.--C'était l'influence de madame Récamier qu'on rencontrait encore.

Enfin, rien ne se montrant hostile, madame de Staël retourna chez elle... Elle y était depuis deux jours sans que rien de nouveau fut venu l'alarmer, lorsqu'un jour, étant à table à quatre heures avec quelques amis, dans une salle d'où l'on voyait le grand chemin et la porte d'entrée, madame de Staël vit un homme à cheval en habit gris s'arrêter et sonner... Elle tenait en ce moment une grappe de raisin à la main.... Elle la laissa échapper et devint d'une pâleur mortelle:

--Qu'avez-vous? s'écrièrent ses amis.

--On vient m'arrêter, murmura-t-elle d'une voix faible.

C'était vrai!

Cet homme était le commandant de la gendarmerie de Versailles; il lui apportait l'ordre terrible et redouté d'aller à quarante lieues de Paris.

--J'ai mis par ordre un habit gris pour ne pas vous effrayer, madame... mais je dois vous faire observer qu'il faut que nous soyons partis dans vingt-quatre heures.

--On fait partir de cette manière des conscrits et des matelots, monsieur, lui dit madame de Staël avec hauteur. J'ai affaire à Paris, mes enfants n'ont rien ici. Je ne puis partir avant trois jours[126].

[Note 126: Ce passage est sublime. Dans _Dix ans d'exil_, madame de Staël, après avoir raconté la venue du gendarme, dit qu'il _était littéraire_, et qu'il lui parla de ses ouvrages qu'il avait lus.

--Vous voyez, monsieur, où cela mène d'être une femme d'esprit; déconseillez-le, je vous prie, aux personnes de votre famille, si vous en avez l'occasion.

«J'essayais de me monter par la fierté, mais je sentais la griffe au coeur...» Cette dernière ligne est superbe.]

Le gendarme avait été choisi parmi ses confrères, et il était poli; il monta dans la voiture de madame de Staël. En passant devant Saint-Brice, madame de Staël s'arrêta chez madame Récamier; mon mari s'y trouvait; son âme généreuse fut indignée de ce que le premier Consul venait de faire... il promit à madame de Staël de parler dès le lendemain pour elle avec la plus grande chaleur. En revenant le soir, il me parla de cette rencontre; il avait le coeur brisé... Il parla comme pour sa propre soeur... Tout fut inutile.

--Quel intérêt prends-tu donc à cette femme? s'écria enfin Napoléon en frappant du pied avec violence.

--L'intérêt que je porterai toujours à un être faible souffrant par le coeur... Et puis cette femme serait enthousiaste de vous, mon général, si vous le vouliez... Je le prierai tous les jours comme on prie Dieu, me disait-elle encore ce matin[127]...

[Note 127: «Que je vienne quelquefois à Paris pour aller au spectacle et au Musée, disait-elle en pleurant, et je suis satisfaite!... Oh! général, si vous saviez ce que c'est de craindre de ne revoir ni ces lieux ni les siens, vous auriez quelque pitié de moi,» disait-elle à Junot.]

--Oui, oui, dit Napoléon, je la connais; mais _passato il pericolo, gabbato è il santo!_--Non, non, entre elle et moi plus de trève ni de paix; elle l'a voulu. Qu'elle en porte la peine.

Tout fut inutile. Junot, Joseph, Regnault, Lucien..., Fontanes..., tout ce qui approchait Napoléon parla et fut repoussé; Junot alla lui porter cette affreuse nouvelle qui la rendit presque insensée... Alors il fallut partir... Chaque matin, elle demandait un sursis d'un jour, et, quand elle l'avait obtenu, il lui paraissait qu'elle avait gagné une année!... Oh! que Napoléon avait habilement choisi la place où il fallait frapper!... La vue du désespoir de madame de Staël a longtemps poursuivi Junot jusque dans son sommeil.

Enfin il fallut partir! la veille, ce bon Joseph, sa femme, cette pieuse princesse que les grâces du Ciel devraient combler, emmenèrent l'_exilée_ à Morfontaine... Ce titre ne fut qu'un motif de plus pour qu'on lui prodiguât les égards les plus empressés et les plus touchants..., et pourtant elle souffrait, la pauvre femme!... elle souffrait, elle souffrait bien!... _elle avait la griffe au coeur_, comme elle le disait.

Elle partit de Morfontaine, et fut attendre dans une mauvaise auberge, à deux lieues de Paris, le résultat d'une dernière tentative pour savoir si elle pouvait aller en Prusse. Hélas! tout pour elle devenait une difficulté! Elle attendit; il semblait que le mot réussir ne pouvait plus être employé pour elle; tout devenait impossible...; elle ne savait plus que craindre et pleurer... Et qui de nous n'aurait aussi pleuré en voyant cette femme dont le nom était deux fois prononcé avec orgueil par nous? car nous la regardons comme à nous; et son père[128] avait assez donné de preuves qu'il avait un coeur français pour que la France le reconnût pour un de ses fils... Qui donc n'aurait pleuré en voyant cette femme avec des enfants et des domestiques, attendant dans une mauvaise salle basse d'une auberge de village qu'il lui parvînt une dernière réponse d'un ami... de Joseph...? Cette réponse n'arrivait pas! N'osant pas rentrer dans Paris, n'osant pas attirer l'attention par un séjour prolongé, elle partit et fut attendre dans une autre auberge à la même distance.

[Note 128: Mon père, qui a beaucoup connu M. Necker et nous a élevés dans un grand respect pour lui, m'a souvent répété qu'il était un des hommes les plus estimables qu'il eût connus, et qu'il aimait beaucoup la France. Son admirable conduite dans son second ministère le prouve bien.]

Cette vie errante, comme celle d'une criminelle, lui était odieuse, et cette solitude... cet isolement... cette douleur silencieuse qui redoublait en se refoulant au coeur...! Comme elle souffrait!...

Si che tornò la flebile parola Più amara in dentro A rimbombar sul cuore.

Plusieurs années après, madame de Staël frissonnait encore en se rappelant cette auberge, cette chambre obscure et fétide; elle revoyait dans son souvenir la fenêtre, la maison, le chemin par lequel le messager arriva enfin!... Hélas! elle avait fondé un dernier espoir sur le retour de cet homme... Il ne rapportait que des lettres de recommandation pour Berlin, et une lettre de Joseph Bonaparte pour elle, contenant un adieu d'une tendresse noble et douce; mais une consolation lui était arrivée avec cette lettre, un ami voulait l'accompagner pendant quelques lieues... Benjamin Constant; mais il aimait beaucoup Paris aussi lui! Devait-elle lui imposer par la tyrannie du coeur ce qu'elle reprochait si amèrement à la tyrannie despotique! Non, lui dit-elle, non, vous ne partirez pas!... mais il le voulut et il l'accompagna.

Hélas! l'infortunée avait besoin d'avoir auprès d'elle un ami qui la comprît et soulageât son âme de ce poids affreux qui l'étouffait... À chaque tour de roue il lui semblait éprouver une douleur profonde..., et lorsque les postillons se réjouissaient de l'avoir conduite rapidement, elle se sentait prête à pleurer... C'est ainsi qu'elle fit quarante lieues sans savoir presque où elle était, et ne comprenant qu'une chose, c'est qu'elle était exilée!...

Hélas! une autre peine devait bientôt faire pâlir celle-là!... Une peine devant laquelle toutes les autres devaient fléchir..., celle de la mort de son père!...

Ce fut à Weymar que le courrier chargé de cette nouvelle la rencontra; mais on la lui cacha et on ne lui remit qu'une lettre annonçant son danger. Elle partit aussitôt en demandant à Dieu un moment, une heure, pour qu'elle pût arriver à temps pour recevoir la bénédiction paternelle!... Et quand elle priait pour lui, le vieillard priait déjà pour elle dans un monde meilleur!

SALON DE SEGUIN.

AN VII ET AN VIII (98 ET 99).

Après les choses sérieuses que nous venons de raconter, c'est un agréable délassement que de reporter sa pensée sur Seguin et sa maison. Pour qui n'a pas connu cet homme, la chose sera toujours amusante: seulement elle sera moins croyable.

Seguin était un chimiste assez habile, qui fit une bonne application de son savoir aux choses utiles. Ayant une fortune déjà faite, quoique modeste, il travailla avec activité aux découvertes importantes que Lavoisier avait commencées et que Fourcroy continuait. En l'an III, Fourcroy fit un rapport favorable sur sa tannerie qui le mit à même d'obtenir des fournitures de cuirs pour les armées. Bientôt sa fortune fut centuplée; il devint riche à compter par millions... Alors il voulut une femme bien née et bien apprise, parce qu'il n'était ni l'un ni l'autre, et une victime fut livrée à cet homme, pour apprendre à l'infortunée que le bonheur n'existe pas sous des courtines de velours et des lambris dorés.

Seguin n'était pas fou, mais il en avait toute l'apparence; et, s'il y eût tenu autant que M. Émile Deschamps, il pouvait se faire passer pour un habitant de Charenton. Eh bien! tel est l'empire de la mode, que les bals de Seguin, donnés par lui dans sa jolie maison de la rue d'Anjou, devinrent en peu de temps si courus, qu'il refusait à peu près cinquante personnes tous les mardis, jours de ces mêmes bals.